CHAPITRE IV LES MÉDECINS
Comme le vulgaire profane, le médecin adopte devant la maladie Fattitude de son tempérament, Inquiet, découragé, apeuré, vaillant, la vérité de Ba nature transperce sous les réactions de sa sensibilité. Lorsque Theure suprême approche, il ne reste que Thomme résigné, stoïque, ouvert sans doute à de vagues lueurs d'espoir, mais sachant qu'il n'est au pouvoir d'aucun être vivant de retenir le rayon qui s'échappe. Rien de simple et d'émouvant comme la Gn de ces figures* Si modestes, si humbles se fussent-elles montrées au cours de leur carrifcre, elles se rejoignent avec les plus hautes, dans la majesté de la dernière heure.
<^ Demain, k six heures, je serai mort », dit un médecin de campagne, puis, Tun après Tautre, défilent devant lui ses enfants, puis les malades qu'il avait soignés pour des affections graves et dont la gratitude lui était demeurée fidèle. Dans ^8 heures tragiques qui précèdent le grand départ,
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les médecins aiment ainsi à revoir ceux pour la vie desquels ils avaient, aux jours sombres^ éprouvé des angoisses dont nul ne se doutait. Dans le cortège qui se poursuit, les femmes, surtout les femmes âgées se signalent par leur nombre. Elles n'oublient pas; le médecin vieillit, la faveur publique se détache de son nom, les femmes âgées ignorent le changement. Elles-mêmes ont souffert et le culte de la reconnaissance, affermi en elles par le choc des épreuves, les rappelle pieusement auprès de la porte que les autres ont délaissée.
S'il est un sentiment qui ne s'efface pas du cœur du médecin qui agonise, c'est celui de la compassion à l'égard de ceux qu'il laisse derrière lui. Il sait la vie dure, cruelle aux faibles, et que les meilleurs jours y sont embrumés de larmes. Ce que luimême a enduré de fatigues, dépensé de peines, subi d'accusations iniques quand un échec avait frappé d'impuissance ses efforts, ce qu'il a traîné après soi de marques d'ingratitude attachées à ses pas, il en a trop souffert pour ne pas redouter la douleur d'une blessure aussi vive pour la sensibilité de ceux qui lui sont chers. Souvent, les fils de médecins embrassent une autre carrière. L'amertume professionnelle vidée en famille aux heures des repas, leur fait prendre en horreur la tâche de dévouement dont leur père reçoit une si maigre récompense. Dans les milieux seuls où la notion
foS LES MALADIES DES CARACTÈRES
de devoir et d'esprit de sacrifice continue à régner, rbéritier du nom, à seule fin de transmettre !a tradition de noblesse morale léguée par les siens, s'engage courageusement dans la voie que ses ascendants avaient ouverte avant lui.
Est-il besoin de rappeler les maladies des médecins? Chaque jour, la liste en figure dans les faitsdivers des journaux. Un tel a succombé à un empoisonnement du sang à la suite d'une intervention chirurgicale, tel autre a contracté la diphtérie^ la fiëvre typhoïde au chevet des contagieux. Un grand nombre meurent de cancer ramassé devant un lit d/hôpital ou une table d'opération.
Lorsqu'il est touché par cet afî'reux mal, le médecin a vile fait de se résigner à Tinanité de reffort. Il calcule d'avance la durée de l'agonie : dix mois, quinze mois, deux ans. Le siège du mal règle le temps de sa durée.
Un chirurgien des hôpitaux de Paris, à force d'ardeur, de persévérance et d'habileté était parvenu à une haute situation. La vie lui souriait, la gloire avec la fortune descendait sous son toit; pas une ombre dans son intérieur rayonnant de joie aimable et saine. Un jour de printemps, il dit à sa femme : « Allons au Bois et à pied si vous voulez bien ». Il avait une communication importante à lui faire,