CHAPITRE XX
La grippe ou influenza est une maladie infectieuse qui, comme le choléra et la fièvre jaune, paraît être d'origine exoticfue, qui se propage, à certaines époques, en Europe, sous forme épidémique, et qui est caractérisée par des troubles du système nerveux, avec un mouvement fébrile plus ou moins prononcé et de la congestion des muqueuses nasale, pharyngée et laryngo-bronchique.
Cette maladie, qui est le type des affections pandémiques, atteint indistinctement l'armée et la population civile.
La grippe qui, depuis 1847, ne s'était manifestée dans notre pays que par des cas isolés, ce qui la faisait presque considérer comme une maladie banale, a donné lieu pendant l'hiver 1889- 1890 à une grande épidémie, qui a déterminé dans l'armée, comme dans la population civile, un grand nombre d'atteintes et même de décès.
Cette nouvelle apparition de la grippe a donné lieu à la publication d'importants travaux concernant l'origine, le mode de propagation et d'extension et la nature de la maladie.
Quelques-uns de ces travaux, non des moins importants, sont dus à des médecins militaires ; nous citerons, parmi les plus intéressants, les mémoires publiés par Arnould (1), Antony(2)
(1) Arnould la Grippe dans le 1" corps d'armée en 1889-90 [Arch. de méd. mil., 1890, t. XV, p. 409).
(2) Antony, la Grippe au point de vue épidémiologique (même recueil, 1890, t. XVI, p. 345).
etKelscli(l) ÙAnsles Arc/rives de inédecine militaire, et auxquels nous ferons de nombreux emprunts.
Les médecins sont unanimes aujourd'hui pour reconnaître à la grippe un caractère infectieux. Mais ils ne s'entendent pas encore pour déterminer son origine et son mode de propagation. D'après les uns, elle constituerait une maladie étrangère à nos contrées, dont le foyer d'origine existerait dans une région assez difficile cà préciser, mais qu'on place habituellement au nord de l'Europe, et qui se propagerait très rapidement au moyen des communications humaines, par le transport des germes qui lui donnent naissance. Cette opinion est généralement acceptée par les médecins de notre époque et a été défendue avec beaucoup de talent par Antony.
Suivant d'autres médecins (L. Colin et Kelsch), la grippe constituerait une affection endémique dans notre pays et ne serait pas autre chose que la manifestation épidémique des fièvres catarrhales ordinaires, que l'on y observe si communément.
Nous aurons à discuter ces deux opinions quand nous nous occuperons de l'étude étiologique de cette maladie.
A. — Evolution épidémique dans les milieux militaires.
L'apparition des épidémies de grippe a été notée assez fréquemment en France pendant la première moitié du xix^ siècle (1803, 1831, 1833, 1837 et 1847).
Observée dans l'armée à l'état sporadique, la grippe y était considérée généralement comme une maladie banale et comme un degré plus marqué du catarrhe saisonnier (2), quand, à la fin de 1889, cette affection apparut soudainement sous forme de grande épidémie, qui sévit avec violence dans la population civile et dans l'armée, après avoir été précédée, quelques années auparavant, de la constatation dans notre pays d'une proportion assez étrange des cas de cette maladie.
Il résulte, en effet, de l'examen des rapports annexés à la sta-
(1) Kelsch et Antony, la Grippe dans l'armée française en 1889-90 [Arch. de méd. mil, 1891, t. XVIU, p. 81).
(2) L. Colin, traité des maladies épidé iniques, 1879, p. 467-499.
tistique médicale de l'armée, que, dès les premiers mois de l'année 1886, un certain nombre de militaires avaient offert des symptômes non douteux de grippe, principalement dans le gouvernement militaire de Paris, dans le corps d'armée à Lille, dans le IIP corps à Caen, dans le IV" au camp de Chàlons et à Lunéville, dans le VIP àBelfort, dans le IX'= à Poitiers, dans leX^ à Saint-Brieuc, dans le XlIPà Montluçon, dans le XlVà Annecy, dans le XV"" à Privas, à Avignon et à Marseille.
En 1887 et 1888, la grippe avait été observée encore dans plusieurs garnisons (Paris, Rouen, Nancy, Bourges, Lyon, Auch, Avignon, Privas, en 1887; Paris, Versailles, Privas, Uzès, Lodève, en 1888) ; dans les premiers mois (janvier à avril) de cette dernière année, la maladie avait occasionné une centaine d'entrées aux hôpitaux, mais avait disparu pendant le reste de l'année. Enfin, en 1889, la grippe avait donné lieu à quelques petites épidémies se traduisant, pour les onze premiers mois, par 402 entrées à l'hôpital et à l'infirmerie, occasionnant même un décès dans le XIP corps d'armée. Dans le courant d'avril, elle avait atteint le llS" de ligne à Mamers, où elle avait succédé à la rougeole ; elle avait frappé 145 hommes de ce régiment, dont 12 avaient été traités à l'hôpital (Reverchon) ; elle avait sévi également à Uzès. On l'avait signalée, du reste, de janvier à mars, dans tous les Corps d'armée, à l'exception des VIP, VHP, X% XP et de r Algérie-Tunisie.
C'est en décembre 1889 que la grippe se manifesta dans l'armée, comme dans la population civile, sous forme d'une véritable pandémie. Elle apparut à peu près simultanément, pendant la deuxième semaine de décembre, dans le gouvernement militaire de Paris, dans les P^ IP, IIP, IV% V% VP et VIP corps d'armée, c'est-à-dire dans les régions du Nord et du Centre, et à la même époque dans un point opposé du territoire, dans les XV', XVP, XVIP et XVIIP corps d'armée, c'est-à-dire dans le Midi.
Les autres corps d'armée furent atteints peu après : le XlV'ile 13 décembre ; le XIP, le 18 ; le VIP, le 19; le XIIP,le 20; le VHP, le 21 ; le XP, le 22.
Cependant, si quelques cas de grippe ont été signalés dans le Midi, dès le début de l'épidémie, on doit dire que la générali-
sation de la maladie y était bien moindre que dans le Nord, et qu'à la fin de décembre un assez grand nombre de garnisons méridionales étaient encore indemnes. La Corse tout entière était épargnée, alors qu'on commençait à noter l'apparition de la maladie en Algérie et en Tunisie, à Mostaganem (28 décembre), à Oran (31 décembre), à Batna, à Tunis, au Kef.
Le tableau suivant, emprunté à la statistique médicale de l'armée, indique la répartition mensuelle des entrées pour grippe à l'infirmerie et à l'hôpital, en 1889 :
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