CHAPITRE PREMIER
On sait que le rhumatisme comprend un certain nombre d'états morbides distincts les uns des autres, bien que reliés entre eux au point de vue pathogénique et clinique, et dont les principaux sont les suivants :
1° Le rhumatisme articulaire aigu;
2° Le rhumatisme articulaire chronique;
3° Le rhumatisme secondaire, qui survient comme complication d'un grand nombre de maladies, telles que la blennorrhagie^ la scarlatine, la dysenterie, la pènre typhoïde, etc.
C'est sous la première forme qne se manifestent la plupart des cas de rhumatisme qu'on observe parmi les soldats; la seconde forme est rare dans les corps de troupes, puisqu'elle entraîne presque toujours l'élimination des hommes qui en sont atteints.
Quant à la troisième forme, elle apparaît d'autant plus communément dans les hôpitaux militaires que les maladies infectieuses, qui la provoquent habituelJement, ne sont pas rares parmi les soldats.
A. — Fréquence et gravité dans l'armée.
Les affections rhumatismales qui s'observent dans l'armée sont traitées soit à llnfirmerie (formes légères), soit à l'hôpital (formes moyennes et graves).
11 est impossible de déterminer, d'après la statistique médicale de l'armée, la proportion des entrées pour rhumatisme dans les infirmeries, cette statistique englobant sous la dénomination
de maladies du système locomoteur, indépendamment des affections rhumatismales, différentes lésions articulaires et musculaires, souvent de cause traumatique.
Mais cette détermination est possible pour les cas de rhumatisme traités dans les hôpitaux. Les chiffres suivants, correspondant c'i une série de plusieurs années, indiquent le nombre d'entrées à l'hôpital causées par cette affection :
La proportion moyenne et annuelle des rhumatisants dans l'armée à l'intérieur est d'environ 20 pour 1000 hommes présents.
La ^mortalité par rhumatisme a été représentée en 1888 par 26 décès, en 1889 par 30, et en 1890 par 18.
Cette mortalité est donc assez faible, puisqu'elle ne dépasse guère annuellement 0,6 décès pour 1000 hommes présents ; il en est de môme du chiffre des radiations par réforme pour rhumatisme, qui n'est que de 0,3 pour 1000 hommes (1888).
Le rhumatisme paraît plus fréquent dans l'armée que dans la population civile ; d'après les relevés établis par E. Besnier (1), et correspondant à une longue série d'années, la proportion des rhumatisants dans les hôpitaux civils de Paris ne serait que de 30 à 40 pour 1000 malades, entrés pour n'importe quelle cause (au lieu de 60 pour 1000 dans les hôpitaux de l'armée en 1890).
En revanche, la mortalité rhumatismale semble moins élevée dans l'armée que dans la population civile. Après avoir relevé le nombre de décès causés par le rhumatisme articulaire aigu dans les hôpitaux de Paris, pendant quatre années (1868, 1869, 1872 et 1873), E. Besnier est arrivé à ce résultat que la moyenne mortuaire de cette affection a été de 1,65 pour 100 malades. Elle a été seulement de 0,30 pour 100 malades dans notre armée, pendant la même période.
(1) E. Besnier, art. Rhumatisme du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 3" série, t. IV, p. 463.
Quand on compare les corps d'armée au point de vue de la fréquence du rhumatisme, on ne constate entre eux que des différences peu accusées et qui sont comprises entre 18 et 24 pour 1000 hommes présents (période de 1876 à 1883).
Les statistiques modernes ne confirment pas le fait avancé par Haspel (1) que le rhumatisme serait pins fréquent en Algérie qu'en France ; elles démontrent même le contraire, puisque cette affection ne s'accuse comme cause d'entrées à l'hôpital que par une proportion de 13 pour 1000 hommes présents en Algérie et 11 pour 1000 en Tunisie. Ce sont surtout les formes aiguës qui sont rares dans nos garnisons du Nord de l'Afrique, comme tend à le faire supposer le petit nombre de sujets atteints de lésions cardiaques, appartenant aux corps permanents d'Algérie et de Tunisie (Reba tel et Tirant) (2) et qui sont traités dans les hôpitaux de notre colonie.
Le rhumatisme est moins fréquent chez les sous-officiers que chez les soldats, et, parmi ces derniers, ce sont ceux qui ont moins d'un an de service qui sont les plus éprouvés par cette affection, comme l'indiquent les chiffres suivants, empruntés à la statistique médicale de 1888 :
A ce point de vue, le rhumatisme peut être rapproché des maladies infectieuses.
L'influence des saisons sur la fréquence du rhumatisme dans l'armée n'est pas très marquée, comme l'indiquent les nombres d'entrées mensuelles aux hôpitaux, causées par cette affection pendant l'année 1890 :
Janvier. . . . 1042 Mai 813 Septembre. . 290
Février. . . . 930 Juin 651 Octobre ... 219
Mars. .... 1041 Juillet. ... 428 Novembre. . 248 Avril 820 Août 358 Décembre.. 513
(1) Haspel, Maladies de l'Algénie, 1852, t. Il, p. -118.
(2) Rebatel et Tirant, Notes médicales recueillies en. Tunisie {Lyon médical, 1874, t. XVI),
Nombre d'entrées à l'hôpital par rhumatisme,
Sous-officiers
Soldats ayant plus d'un an de service . . . . Soldats ayant moins d'un an de service . . .
pour 1000.
C'est donc pendant le printemps que les affections rhumatismales offrent leur maximum et pendant l'automne qu'elles descendent à leur minimum parmi les soldats.
Ces résultats ne concordent pas parfaitement avec les recherches faites par E. Besnier (1) dans la population civile de Paris, où l'on voit le nombre des rhumatisants augmenter chaque année au printemps et en été, avec maximum en juillet.
B. — Étiologie.
Un certain nombre d'influences spéciales au soldat peuvent être invoquées pour expliquer la fréquence notable du rhumatisme dans l'armée, comparativement à la population civile. Parmi ces influences, il faut citer Vuge, puis les refroidissements et les fatigues auxquels expose nécessairement la profession militaire.
On sait que le rhumatisme, qui est très rare dans la première enfance et qui survient plus communément entre 5 et 15 ans, devient fréquent à partir de 20 ans, c'est-à-dire à l'âge auquel les jeunes gens sont appelés sous les drapeaux.
Parmi les causes extérieures les plus fréquemment invoquées pour expliquer cette maladie, figure le refroidissement, principalement l'impression du froid humide sur le corps. C'est à cette influence météorique que, jusqu'à ces derniers temps, la plupart des médecins militaires ont attribué le principal rôle dans le développement des affections rhumatismales parmi les soldats.
Aujourd'hui, on invoque plus volontiers l'action morbide exercée par la fatigue, à laquelle le soldat est exposé dans une foule de circonstances. Et cette opinion se fonde principalement sur les nombreux faits observés par Trousseau, Hardy et Béhier, Gubler, Peter, et si favorables à la production du rhumatisme sous l'influence du surmenage; si bien que, pour quelques auteurs, ce ne serait pas le froid, mais plutôt l'excès de fatigue, qui déterminerait le plus souvent des afl'ections rhumatismales parmi les soldats, le travail exagéré de l'appareil
(1) E. Besnier, loc, cit., p. 464.
locomoteur (marches, exercices) produisant dans les articulations certaines altérations de la synovie et occasionnant en môme temps une excitation des régions de la moelle qui sont en rapport d'activité fonctionnelle avec les parties altérées par un travail excessif (Robin) (1).
On peut s'expliquer les atteintes de rhumatisme si fréquentes parmi les jeunes soldats soumis pendant les premiers mois de leur service à un entraînement nécessaire au métier des armes.
Enfin, le rhumatisme peut survenir comme complication de certaines maladies infectieuses, comme la dysenterie, la scarlatine, la rougeole, l'érysipèle.
Une forme assez commune de cette affection dans l'armée est représentée par le rhumatisme blennorrhagique qui, comme l'a noté Morel, et comme nous l'avons constaté nous-même, peut s'accompagner de lésions cardiaques (endocardite et péricardite).