CHAPITRE
Bien que, chaque année, au moment des opérations des conseils de revision, il y ait un grand nombre de conscrits qui soient ajournés ou exemptés définitivement pour faiblesse de constitution (1), il n'est pas rare de voir envoyer en observation dans les hôpitaux par les médecins des corps de troupes certains hommes qui portent sur leur billet d'entrée la désignation de cet état de prédisposition morbide.
Ceux, et ils sont assez nombreux, dont l'état ne s'améliore pas au bout d'un séjour suffisamment prolongé à l'hôpital, sont proposés pour la réforme et éliminés de l'armée (2).
Gomme le reconnaît Tlnstruction ministérielle du 17 mars 1890, <( on ne saurait préciser d'une manière absolue l'état dépendant de données ou de conditions très variables qui caractérisent la faiblesse de constitution. » Cependant, on trouve mentionnés dans cette instruction les caractères suivants comme indiquant cet état d'imminence morbide : « Taille trop élevée, disproportionnée avec la largeur du corps; cou allongé et mince; poitrine étroite, enfoncée ou aplatie; ventre déprimé. Les membres, au lieu d'être renflés au centre des diapliyses, c'est-à-dire au centre des muscles, et de se rétrécir vers les jointures, présentent un état inverse; les extrémités des os semblent gonflées; les articulations sont empâtées, et les parties intermédiaires, grêles, effilées... »
Les jeunes gens qui offrent les caractères précédents, outre qu'ils sont incapables de pouvoir supporter les fatigues du ser-
(1) 11 y a eu, eu 1888, 2623 exemptions et 3300 ajournements pour faiblesse de coustitution (Compte rendu du recrutement de l'armée).
(2) Le nombre de ces éliminations est compris annuellement entre 230 et 300.
vice militaire (sans compter que plusiem's sont prédestinés à la tuberculose), sont facilement accessibles aux maladies infectieuses communes dans les casernes. Aussi, les médecins militaires admettent tous la nécessité de débarrasser l'armée de ces hommes chétifs et malingres, qui, tout en n'étant point atteints d'affections caractérisées, offrent cependant les plus grandes chances d'indisponibilité pendant leur présence au corps et constituent dans les garnisons une cause persistante de morbidité et môme de mortalité.
Malheureusement, il est bien difficile de déterminer dans quelles limites la faiblesse de constitution est un élément suffisant pour nécessiter l'exemption ou. la réforme. Indépendamment des signes généraux indiqués par l'Instruction ministérielle et dont la constatation permet de découvrir cet état de prédisposition morbide, un certain nombre de moyens d'appréciation ont été préconisés pour en déterminer plus facilement et plus exactement le degré. Parmi ces moyens, le plus connu consiste dans la détermination des rapports qui existent entre le périmètre thoracique, la taille et le poids des jeunes gens .
Dans le but de préciser quel doit être le périmètre thoracique minimum à imposer aux conscrits pour être incorporés dans l'armée, plusieurs médecins militaires ont entrepris un certain nombre de recherches sur les adultes et sur les soldats. Parlant du principe que ce périmètre varie naturellement avec la taille de chaque sujet, ils ont obtenu ce résultat, que la circonférence thoracique au niveau des mamelons doit dépasser la demitaille de 2 à 4 centimètres (Vincent, Hammond, Frolich, Seeland, Morache).
Malheureusement, ces mensurations faites sur des adultes ou sur des soldats incorporés depuis quelque temps, ont fourni des estimations exagérées ; aussi, l'Instruction ministérielle du 13 mars 1876, qui recommandait aux médecins militaires de prendre, comme minimum de périmètre thoracique, une longueur de 2 centimètres de plus que la demi-taille, chez les sujets de 1™60 et au-dessus, et une longueur de 3 centimètres de plus que la demi-taille, chez les sujets d'une taille inférieure à l^fiO, parut
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inapplicable, puisqu'elle obligeait à prononcer un chiffre considérable d'exemptions.
A la suite de nouvelles recherches, Vallin (1) reconnut que la circonférence inférieure de la poitrine, prise à là base de l'appendice xyphoïde et au-dessous du bord inférieur du grand pectoral, était le périmètre le moins influencé par les variations anatomiques extérieures et individuelles ; voilà pourquoi, cette mensuration fut adoptée en France dans l'Instruction du 27 février 1887, actuellement en vigueur, sur les maladies, infirmités ou vices de conformation qui rendent impropre au service militaire.
Le meilleur critérium pour déterminer le degré de force ou de faiblesse de constitution est représenté parles rapports qu'offrent chez un môme individu les trois éléments réunis : la taille, le poids et le périmètre thoracique. Beaucoup de recherches ont été instituées pour déterminer ces rapports chez les jeunes gens et chez les conscrits.
Quetelet le premier a déterminé les proportions entre le poids et la taille chez un certain nombre d'individus pris à différents âges. Il résulte de ses recherches que dans la limite des tailles mihtaires de l™,oO à l'",60, 10 centimètres de taille devraient correspondre à S kilos environ de poids; de 1",60 à l'",70, ils ne correspondraient plus qu'à 2'S5; de l'^,70 à 1^,80, à 2 kilos, et de l'",80 à 1^^,98, à O^sS-i. Des résultats analogues ont été obtenus par Allaire (2) et par Robert (3) pour les soldats : 0",10 de hauteur correspondant pour les tailles faibles à 3's7 et pour les fortes tailles à 3's8.
Bernard (4) fixe ce rapport à 3'sS.
Parkes (o) n'accepte les hommes de 18 ans et de l'",54 de taille qu'avec un poids de 56 kilos.
Morache (6), en s'en rapportant aux travaux entrepris pour
(1) Valliu, Mensuralion du thorax et poids du corps des Français à £1 ans {Méin. de méd. mil., 1876, t. XXXII).
(2) Âllaire, Étude sur la taille et le poids de l'homme dans le régiment de tàhass. à cheval de la Garde {Ree. de mém. de méd. mil., 3° série, t. X, p. 161).
(3) Robert, Étude sur la taille et le poids du soldat d'infanterie (même tome, p. 171).
(4) Bernard, Élude sur la taille et le poids dans le bal. de chass. à pied de la Garde (même rec, t. XX, p. 37).
(5) Parkes, Manual of praktical Hygiène, 4° édition, p. 493.
(6) Morache, Hygiène militaire, 2= édition, 1886, p. 97.
notre race et nos climats, considère comme acceptable un minimum de S6 kilos, pour le poids des jeunes gens présentés au service à l'âge de 20 et 21 ans, d'une taille supérieure à l'",oo; chaque centimètre d'augmentation de taille devant entraîner 350 à 400 grammes de poids, sans que cependant ces données puissent être considérées comme absolues.
Enfin Vallin (1) a proposé de regarder comme suspect tout homme d'une taille supérieure à 1",80 et qui ne pèse pas au moins 70 kilos ; les hommes de 1",70 et au-dessus ne pesant pas 60 kilos seraient rangés dans les mêmes conditions. Entre l'",o4 et l'",70, le poids devrait s'éloigner de 50 kilos, à mesure que la taille s'élèveniit.
D'après ces résultats, on peut estimer avec Morache, qu'en France tout homme de l'",54 de taille pesant 50 kilos et au-dessous doit être considéré comme impropre au service militaire ; que le poids doit être : de 58 à 60 kilos pour les sujets dont la taille est de j™,60 ; de 61 à 62 kilos pour ceux dont la taille est de l'",63 ; entin, de 63 à 64 kilos pour ceux dont la taille est de i'",70.
Cet auteur a insisté avec raison sur l'avantage qu'on am ait dans l'armée française à tenir compte de l'évaluation du poids, en comparaison avec la taille, pour l'acceptation des recrues ; c'est ce qui se fait, du reste, en Allemagne.
Dans le but de rendre manifeste la faiblesse de constitution des conscrits au conseil de revision, Mackiewicz (2) a proposé de les peser, en môme temps qu'on les toise, de prendre diverses mensurations de lalargeurdu corps (périmètres sous-pectoral, bi-axillaire, des épaules et du bassin), et de refuser tous ceux qui offriraient le minimum de ces mensurations compatibles avec le service militaire.
Il est arrivé à cette conclusion : « Si le périmètre sous-pectoral était fixé à 0'",80, on pourrait d'après les moyennes observées par lui, donner comme signes normaux de la faiblesse de cons-
(1) Vallii), loc. cit., p. 419.
(2) Mackiewicz, Essai sur la valeur des indications fournies par le poids, les périmètres llioraciques sous-pectoral et In-axillaire , le périmètre des épaules et le périmètre du bassin pour juger de l'aptitude au service militaire [Arch. de méd. mil., 1888, t. XII, p. 161).
titution ou du développement incomplet du corps, incompatibles l'un et l'autre avec le service actif: une taille généralement peu élevée; un poids au-dessous de 54 kilos; un périmètre des épaiiles inférieur à l'",01 ; un périmètre du bassin inférieur à O'^jS! ou bien égal ou supérieur à 0'",81 et au périmètre bi-axillaire, lequel est ordinairement inférieur à 0",84. »
Bien que, comme l'indique l'Instruction du 27 février 1887, « la mensuration de la circonférence de la poitrine ne puisse être considérée comme un élément absolu d'appréciation de l'aptitude physique au service militaire, le périmètre thoracique variant avec la race, l'âge, la taille, les habitudes, la profession des individus », on peut toutefois en tenir compte dans certaines limites, « lorsque ce périmètre est au-dessous de 0'°,78, la mensuration étant faite immédiatement au-dessous de la saillie des muscles sous-pectoraux, pendant l'intervalle de deux respirations normales, les bras tombants ».
Cette fixation du périmètre thoracique à 0™,78, qui, jointe aux signes exposés plus haut, caractériserait la faiblesse de constitution, permet généralement de reconnaître les malingres, les individus incomplètement développés, et del es refuser pour le service actif; malheureusement, le médecin militaire n'est qu'un expert devant les conseils de revision, et quand il ne peut démontrer nettement, dans certains cas douteux, pourquoi tel homme lui paraît impropre au service actif (quand il n'a pas 0'°,78 de périmètre sous-pectoral), néanmoins, le conseil accepte quelquefois cet homme dans les rangs de l'armée d'après la pensée qu'il pourra se fortifier au régiment. On s'explique ainsi pourquoi on trouve presque toujours dans les régiments des hommes qui ont un périmètre sous-pectoral inférieur à 0"',78 et qui offrent un degré plus ou moins marqué de faiblesse de constitution.
Du reste , les intéressantes expériences de Chassagne et Daily (1) ont démontré qu'il n'y a guère que les jeunes gens, présentant au moment de l'incorporation un périmètre thoracique supérieur au moins de 5 centimètres à la demi-taille, qui, sous l'influence des exercices militaires et principalement
(1) Cliassague et Daily, Influence précise de la gymnastigue sur le développement de la poitrine, des muscles et de la force de l'homme, Paris, 18S1.
de la gymnastique, voient leur poitrine et leurs membres acquérir un certain degré de développement, en même temps que leur constitution devient plus robuste et leur organisme plus résistant contre les influence morbides.
Il y a quelques années, Duponchel (1) a indiqué deux nouveaux signes, qui peuvent, suivant lai, éclairer le médecin, au moment du conseil de revision, pour diagnostiquer chez les conscrits la faiblesse de constitution. Ces signes sont tirés: 1° de l'examen de la situation de la pointe du cœur ; 2° de la constatation de la durée de l'expiration au sommet des poumons.
Il résulte, en elTet, des recherches faites par ce médecin, que dans un très grand nombre de cas, la faiblesse de constitution se traduit par une position spéciale de la pointe du cœur, qui, au lieu de battre à deux ou trois centimètres da mamelon gauche, se fait sentir à cinq, six et môme dix centimètres au-dessous de ce point de repère. Cet abaissement de la pointe du cœur he traduit pas toujours une maladie organique, mais dépend très souvent chez le conscrit d'une hypertrophie de croissance correspondant elle-même à la faiblesse générale de l'organisme.
Quant à l'expiration prolongée, observée au sommet des poumons et surtout appréciable au sommet droit, elle ne constitue pas un signe de tuberculose en l'absence d'autres symptômes (souffle, saccade, etc.), mais elle traduit, chez un grand nombre de conscrits, un état de faiblesse générale et de développement incomplet.
Ces signes, bien qu'ils ne soient ni constants ni absolus, mériteraient certainement d'être pris en sérieuse considération et leur valeur est pour le moins comparable à celle des données fournies par les notions du périmètre thoracique et du poids.
Les jeunes soldats chez lesquels la faiblesse de constitution est prononcée, loin d'éprouver la plus légère amélioration, dans leur santé sous l'influence de la profession militaire, sont incapables de supporter les dures exigences et les fatigues qu'impose le métier des armes.
(1) Dupoachel, Contribution A l'élude du diagnostic de la faiblesse de constitution au point de vue du recrutement militaire (Arch. de mécl. mil., 1887, t. X, p. 177).
Aussi, dès les premières semaines de séjour sous les drapeaux, on les voit habituellement exemptés de service et mis en observation à l'infirmerie, ensuite envoyés à l'hôpital, où, après avoir essayé souvent inutilement sur ces hommes chétifs et anémiés tous les moyens de traitement, les médecins des hôpitaux ont recours à la réforme pour débarrasser l'armée de ces éléments inutiles, gênants et dispendieux.