‹ Les maladies du soldatChapitre 192 sur 224 · SS · texte numérisé non relu

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TOTAL

Il est impossible de déterminer la fréquence des maladies vénériennes dans l'armée, comparativement à la population civile; car nous ne connaissons nullement la proportion des atteintes occasionnées dans cette population par ces maladies. L. Colin incline à croire que si des visites, analogues à celles qui sont pratiquées pour les soldats, étaient prescrites dans les grandes villes à l'égard des jeunes gens de la population civile, si l'on recherchait combien sont atteints de syphilis parmi les individus de 20 à 23 ans, à Paris, à Marseille, à Lyon, dans ces localités où les maladies vénériennes sont à leur maximum de fréquence, on

(1) Dont 329 récidivistes.

(2) 31 hommes sont entrés deux fois à l'infirmerie et h l'liùpit;il.

(3) Dont 279 doubles emplois

Marvaud.

arriverait à constater que ce mal n'est pas plus commun clans l'armée que clans les autres classes de la société de ces différentes villes.

11. — Variations suivant les années, les corps d'armée, les garnisons, les armes, etc. — La proportion des maladies vénériennes parmi les soldats offre des variations assez considérables suivant lesannées, fait sur lequel E. Mathieu a eu soin d'appeler l'attention. Cet auteur a démontré particulièrement l'intluence qu'ont eue les expositions universelles de Paris en 1867 et 1878 sur la fréquence de ces maladies, en faisant affluer vers la France et la capitale une population étrangère et indigène considérable.

La morbidité par maladies vénériennes offre des différences sensibles suivant les différents corps d'armée. Ainsi, ce sont les corps d'armée du Cen tre et du Nord de la France qui sont les moins atteints. Le gouvernement militaire de Paris et les corps d'armée du Midi et l'Algérie sont les plus éprouvés par elles. « Il semble, ditE. Mathieu, que ces affections nous envahissent par la périphérie. » Cette particularité parait se rattacher au mouvement considérable qui se produit dans les ports et dans les villes du littoral, de même que dans la capitale.

D'une façon générale, ce sont les villes de garnison les plus peuplées qui comptent la plus forte proportion de vénériens. Il en est de même pour les camps permanents et pour les places fortes.

Les chiffres suivants indiquent la propoi^tion des vénériens pour 1000 malades entrés aux hôpitaux en 1888 :

Villes de garnison^de plus de 100000 habitants. . . . 136

— — de plus de 10000 — .... 102

— — de moins de 10000 — . . . . 85 Ce n'est pas seulement en nombre, mais en gravité, que les

maladies vénériennes présentent une prédominance marquée dans les villes populeuses, comme Didiot Fa démontré pour les troupes delà garnison de Marseille, où, aux dangers habituels de contamination vénérienne dans un grand centre il faut joindre l'influence produite par l'introduction des formes les plus graves de la syphilis par les marins du commerce.

Enfin, la proportion des maladies vénériennes varie selon les différentes armes. C'est ce qu'indique le tableau suivant, dans lequel j'ai relevé, d'après la statistique médicale de l'armée, cette proportion pour 1000 hommes, pendant la période triennale 1888-89-90 :

Sapeurs-pompiers

Tirailleurs algériens

Spahis

Chasseurs d'Afrique

Garde républicaine

Zouaves

Infirmiers

Commis et ouvriers d'administration

Cavalerie

Infanterie,.

Chasseurs à pied

Compagnies de discipline

Prisons, pénitenciers

Ateliers de travaux publics

Totalité de l'armée 46.5

loi . o

lo^ . 0

SS 1 oo . 1

L'extrême fréquence des maladies vénériennes chez les sapeurspompiers et chez les gardes républicains est une conséquence de leur séjour à Paris.

Immédiatement après les sapeurs-pompiers viennent les corps permanents d'Afrique, les tirailleurs algériens, les zouaves, les chasseurs d'Afrique elles spahis; les régiments étrangers et les bataillons d'infanterie légère sont relativement épargnés, grâce à leur éloignement des grandes villes et à leur résidence dans de petites postes, où la prostitution est facilement surveillée et où les occasions d'infection sont rares.

Les compagnies de discipline présentent un assez grand nombre de syphilis contractées, pour la plupart, avant l'incorporation, mais ont peu de chancres mous et d'uréthrites.

Les conditions sont les mêmes pour les prisons militaires, les pénitenciers et les ateliers de travaux publics.

La fréquence des maladies vénériennes suivant les armes dépend en grande partie, comme l'a remarqué L. Gohn, du degré

plus OU moins élevé de bien-être du soldat, lui permettant de satisfaire plus facilement aux entraînements de la vie de garnison. Ainsi, ce sont les corps qui ont la solde la plus forte qui paraissent les plus atteints (sapeurs-pompiers, gardes républicains) ; en général, dans les régim'ents, ce sont les hommes qui ont le plus d'occasions de sortir de la caserne et de vivre au dehors qui offrent la plus forte proportion de Vénériens, comme les ordonnances, les musiciens, les ouvriers des compagnies hors rang.

En Algérie, le chiffre des atteintes par maladies vénériennes s'élève quelquefois considérablement; la moyenne journalière de ces maladies devient plus que double de la moyenne de celles qui surviennent dans les garnisons de France. Cette fréquence du mal dans notre colonie africaine a presque toujours correspondu aux années de disette, occasionnant une émigration de la population indigène dans les villes.

Dans les différentes campagnes auxquelles a pris part l'armée française, le chiffj'e des maladies vénériennes a toujours été considérable, comme l'ont observé Castano en Chine, Libermann au Mexique et Arnould en Algérie (1).

Bien que ces affections se présentent journellement, dans les inhrmeries et dans les hôpitaux, à l'observation du médecin militaire, comme leur étude clinique n'offre aucune particularité propre à la pathologie du soldat, nous renverrons pour cette question le lecteur aux ouvrages et aux traités spéciaux.

III. Étiologie. — Le soldat, par suite de son âge, de son séjour dans les grandes villes et des entraînements de la vie de garnison, enfin du célibat, qui est la conséquence presque forcée de la vie miUtaire, est particulièrement exposé aux maladies vénériennes.

De plus, les exemples de transmission accidentelle delà syphilis ne sont pas rares dans l'armée, par suite de l'usage commun de certains objets (cuillers, verres, quarts, pipes, etc.). Enfin une pratique assez répandue parmi les militaires comme parmi les marins constitue certainement une cause assez commune

(1) Lag-ueau, Recherches sur les maladies vénériennes [Annales d'Iiyfj. et de méd. lég., 1867, 2'= série, t. XXVIII).

de contamination syphilitique, nous voulons parler du tatouage.

Quelques médecins militaires ont appelé l'attention sur plusieurs cas de syphilis consécutive à cette opération, et dans lesquels l'inoculation de la maladie a eu lieu par l'intermédiaire du sang ou de la salive d'un sujet syphilitique.

Dans le premier cas, c'est l'aiguille qui sert à l'inoculation de la matière colorante qui peut éti-e souillée par du sang provenant d'un sujet syphilitique existant parmi les hommes qui se soumettent successivement au tatouage.

Dans le second cas, et c'est ce qui a lieu le plus fréquemment, c'est l'opérateur lui-môme qui est syphilitique et qui transmet la maladie aux hommes sur lesquels il pratique le tatouage. Voici comment a lieu cette transmission : l'opérateur a souvent recours à sa salive, soit pour délayer la matière colorante qui sert au tatouage, soit pour faire pénétrer cette substance dans la peau en passant le doigt mouillé à la surface des piqûres ; si par hasard il est syphilitique et est porteur de plaques muqueuses dans la bouche, la salive pourra communiquer facilement le virus syphilitique aux sujets inoculés (1).

L'armée constitue un moyen excessivement favorable à la propagation des maladies vénériennes. C'est pourquoi, depuis la grande invasion de la syphilis en Europe à la tin du xv" siècle, on a attribué avec raison aux mouvements de certaines troupes l'importation de la maladie dans plusieurs pays. « C'est ainsi, dit L. Cohn (2), qu'en Snède et en Norvège le Radezyge a pris son extension principale en 1766, époque à laquelle les troupes suédoises revenaient de la guerre de Sept ans; la syphilo'ide du Jutland est devenue plus commune en 1817, à la rentrée des troupes qui avaient contribué à envahir la France ; la syphilo'ide de Courlande et de Lithuanie a été importée en 1731 par les troupes russes; le Scheriievo ou mal de Faune, par des soldats

(1) Voy., poui' l'étude de cette question : Hutin, Rechevche.t sur le ta louage [Bulletin de l'Acnd. de médecine, 18 janvief 18S3); — Robert, Inoculation syphilitique accidentellement produite par le tatouage {Rec. de me'm. de me'd. mil., 1879, p. 609) ; — Lacassagne et Magitot, art. Tatouage du Dictionnaire encycl. des sciences méd., 1886, S»^ série, t. XVI, p. 93.

(2) L. Colin, art. Quarantaine du Dictionnaire encycl. des sciences méd. 3° série, t. I, 1882, p. 166.

de marine ; la Frenga ou mal de Serbie^ en 1810, par les troupes russes et turques. »

EnTm les guerres de la Révolution et de l'Empire, nos guerres conlemporaines à l'intérieur et à l'extérieur de l'Europe, sans parler des relations internationales, ont facilité nécessairement la dissémination des maladies vénériennes dans notre pays.

TV. Prophylaxie. — L'armée bénéficie naturellement des mesures de police sanitaire appliquées dans les villes de garnison pour prévenir, dans la population, la production des maladies vénériennes, mesures qui, comme on sait, sont représentées par l'examen médical des prostituées et la répression de la prostitution clandestine.

Et, ce qui le démon tre, c'est que dans les pays et dans les villes où ces mesures sont sérieusement prises, on constate, relativement aux autres contrées et aux autres localités, une fréquence beaucoup moindre de ces affections parmi les militaires comme parmi les civils.

D'après les chiffres recueillis par Lagneau (1) en 1806, alors que la proportion des vénériens dans l'armée en Angleterre, où la prostitution n'était pas surveillée, s'élevait à 318 pour 1000 hommes d'effectif, elle était de 113 dans l'armée française et seulement de 90 dans l'armée belge, grâce à l'emploi des mesures sanitaires applicables à la syphihs en Belgique et en France.

En 1868, Jeannel (2) a démontré, en utilisant les documents militaires relatifs aux grandes villes de France, que, dans chaque garnison, les atteintes étaient d'autant moins nombreuses que les visites médicales étaient mieux faites.

De son côté, Mauriac (3) a constaté pour la ville de Paris que les maladies vénériennes ont diminué, depuis 1871, par la répression énergique de la prostitution clandestine.

Enfin Garin (4) a noté pour Lyon que le nombre des militaires

(1) Lagneau, Recherches comparatives sur les maladies vénériennes dans les différentes contrées [Bulletin de l'Académie de rnéd., décembre 1866).

(2) Jeannel, De la Prostitution dans les grandes villes au xix" siècle, Paris,

(3) Mauriac, Diminution des maladies vénériennes dans la ville de Paris, depuis 1870-1871, Paris, 1875.

(4) Gariii, Du Service sanitaire de Lyon, 18T9.

infectés, qui était en 1860 de 12 pour 100 liomuies d'effectif, a été successivement réduit les années suivantes à 10 et à 6; eu 1877, il n'était plus que de 1 à 2 pour 100. Cette diminution des maladies vénériennes dans cette garnison a coïncidé avec l'application des mesures propres à surveiller la prostitution.

Les réformes introduites de 1858 à 1860 dans le service sanitaire en Belgique par Wlemink ont eu pour effet de diminuer de 26 0/0 le nombre des vénériens dans l'armée.

La même constatation a été faite aux États-Unis, en 1863, par Barnes et par Wodward, pour certaines villes de garnison où la prostitution a été réglementée (1).

Il en a été ainsi en Angleterre. Une loi l'ut promulguée, le 11 juin 1866 {Act for the better préventions of contagions diseases at certain naval and military stations), qui eut pour but de prévenir les maladies vénériennes dans l'armée et dans la marine. Elle fut seulement appliquée en 1867 dans cinq villes, en 1868 dans dix, en 1870 dans quatorze. Pendant cette période, la proportion des chancres tomba à 87 pour 1000 dans les localités surveillées, tandis qu'elle était de 113 dans les autres.

Malheureusement, même encore actuellement en France, il existe bien des villes de garnison où la visite sanitaire des prostituées ne se fait pas régulièrement et où la prostitution clandestine n'est nullement surveillée; il seraitdonc nécessaire de créer dans toutes ces villes des visites sanitaires qui seraient instituées par l'État et qui présenteraient dans toute la France une organisation et un fonctionnement uniformes.

11 ne suffit pas, pour enrayer les maladies vénériennes, de soumettre les prostituées à des visites sanitaires ; il faut encore étendre cette surveillance aux hommes qui peuvent être également les agents de propagation de ces maladies, et principalement aux militaires et aux marins.

Autrefois, une punition d'un mois de consigne était infligée ' indistinctement à tous les vénériens sortant des hôpitaux, punition qui avait l'inconvénient de pousser les hommes à ne pas

(1) Voy. art. Syphilis; du Diclionnaive encycl. des sciences méd., 1884, 3" série, t. XIV, p. 464.

déclarer leur maladie et à réclamer clandestinement le secom's des empiriques.

L'Arrêté ministériel du 10 mai 1842 (1), relatif aux mesures prophylactiques à prendre contre les maladies syhilitiques et cutanées, a supprimé cette punition et a prescrit l'admission, au compte de la guerre, dans les hôpitaux civils, des militaires de la réserve et de ceux en jouissance d'un congé provisoire de libération (2).

Le Règlement sur le service intérieur des corps de troupes du 20 octobre i 892 prescrit (art. 71) au médecin-major de faire des visites mensuelles des caporaux et des soldats pour reconnaître les maladies contagieuses ; ces visites ont lieu en présence des officiers de semaine ; le médecin-major prend à cet effet les ordres du colonel.

Les hommes rentrant des hôpitaux, de congé ou de permission, sont présentés à la visite du médecin le lendemain de leur arrivée.

Aucun homme ne doit quitter le corps par permission, congé, réforme ou retraite, sans avoir été visité par le médecin, afin que les militaires atteints de maladies contagieuses soient traités avant leur départ.

Les mêmes prescriptions ont été étendues aux hommes de

(1) Voy. Journal milit. officiel, édUion refondue, 1872, t. IV, p. 87,

(2) Voici les principales dispositions de cet arrêté :

« Art. l". — Tout militaire atteint de syphilis (ou de gale) doit immédiatement, en faire la déclaration au chirurgien du corps ; il n'encourt aucune punition s'il se présente spontanément et dès l'apparition des premiers symptômes de la maladie.

« Art. 2. — Tout sous-officier, brigadier, caporal ou soldat reconnu atteint d'une affection vénérienne (ou cutanée), dont la gravité révélerait que l'apparition de la maladie primitive remonte à plus de quatre jours, sans que le malade ait pu s'y méprendre, sera traité à la salle des consignés, si son état le permet ; il sera en outre puni, à sa sortie de l'hôpital, d'un mois de consigne, pour ne pas s'être présenté, dès le début de la maladie, à la visite du chirurgien du corps.

« Art. .5. — Quand un corps quitte une garnison, le commandant, avant le départ, et le jour qu'il juge convenable, fait passer à la visite médicale les militaires qui déclarent être atteints de syphilis ; ces malades sont immédiatement dirigés sur rhôpital du lieu.

« Art. 7. — Les vénériens pourront être logés dans les hospices civils des communes, où ils devront coucher et séjourner, si elles possèdent des établissements de ce genre.

« Art. 8. — Tout brigadier, caporal et soldat partant de son corps pour voyager isolément, sera soumis, avant son départ, à une visite sanitaire, à l'effet de s'assurer s'il n'est atteint ni de Maladie [vénérienne ni de gale. Cette visite sera constatée par un certificat du médecin, qui sera visé par l'officier supérieur commandant et annexé à la feuille de route du militaire. »

l'armée de mer {Décision du ministre de la marine du 28 janvier 1 843). Actuellement, tout syphilitique en traitement sur un navire arrivant dans un port est consigné à bord ou envoyé d'urgence à l'hôpital.

Il est bien regrettable que ces mesures ne s'étendent malheureusement pas encore à la marine marchande et même étrangère. Car cette dernière catégorie de marins constitue dans nos principales villes du littoral une cause d'autant plus puissante d'importation des maladies vénériennes qu'elle ofïre un effectif relativement élevé par rapport au personnel de la marine de l'État (1).

Le Congrès international de 1867 a donné sa pleine approbation au principe des visites sanitaires applicables aux militaires et aux marins (2).

Les exemples d'infection syphilitique causée par le tatouage sur les soldats, et sur lesquels nous avons appelé plus haut l'attention, rendent nécessaire l'interdiction, dans notre armée, de cette pratique absurde et qui doit être abandonnée aux peuplades sauvages de l'ancien et du nouveau continent.

(1) Voy. Le Roy deMéricomt, Étude cj'itiqiie des mesures prophylactiques conh'e les maladies vénériennes, proposées spécialement pour les marins {Gaz. hebd. 1868).

(2) Voy. Prophylaxie internationale des maladies vénériennes (Congrès méd. int. de Paris, 1867).

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