III. Étude clinique. — Nous avons vu que les eliets morbides
(1) Ely, l'Afmêe anglaise à rintérieur et daiis les possessions briianniques.
(2) Art. MOHBIDITÉ MILITAIRE; p. 391.
qui résultent de l'abus des boissons alcooliques sont immédiats et sont représentés par Vivresse, ou bien surviennent à longue échéance et oflrent une évolution lente, mais continue, qui aboutit à une véritable cachexie [alcoolisme chronique).
a) Ivresse. — L'ivresse suit de près l'ingestion immodérée de boissons spiritueuses ; elle est caractérisée par des symptômes d'excitation cérébrale, suivis de dépression nerveuse et pouvant aboutir à une phase ultime, caractérisée par l'abolition des fonctions de la vie animale.
L'excitation cérébrale déterminée par l'ivresse provoque certains troubles particuliers : hallucinations, tendance subite au suicide, impulsions irrésistibles, manie transitoire, etc., qui peuvent entraîner à l'exécution d'actes contraires à la morale et à la discipline.
L'ivresse peut même causer la mort; précédée d'apoplexie comateuse, avec stertor, embarras de la respiration et parfois très rapide, cette funeste terminaison est souvent favorisée par des circonstances étrangères, telles que l'impression soudaine d'un froid rigoureux, une émotion subite.
Quelquefois l'ivresse s'accompagne de symptômes spéciaux, qui constituent la forme convulsive, caractérisée par une agitation excessive, des accès de fureur, une véritable rage, avec abolition de la conscience, et qui, si alarmante qu'elle soit en apparence, se juge pourtant en quelques heures. Sur 18 cas d'ivresse convulsive observés par Percy, aucun ne fut mortel.
b) Alcoolisme chronique. — On rapporte à l'alcoolisme chronique tous les accidents déterminés par l'usage immodéré et prolongé des boissons spiritueuses ; ils succèdent généralement à des accès répétés d'ivresse.
Les désordres pathologiques qui résultent de l'abus des boissons alcooliques sont très nombreux et très variés. Ils intéressent, en même temps, les fonctions de la vie animale et de la vie organique. Ils sont représentés principalement :
1° Par des troubles du système nerveux., intéressant la moti^ lité (tremblements, chorée, all'aiblissernent musculaire, paraly^ sie, accès convulsifs, épilepsie);
2° Par des troubles de la sensibilité (céphalée, vertiges^
insomnie, fourmillements, hypéresthésie suivie d'anesthésie) ;
2" Par des troubles sensoriaux (amblyopie, tintements et bourdonnements dans les oreilles, perception de bruits imaginaires, dépression du sens génésique), etc. ;
3° Par des troubles intellectuels (modification et perversion des facultés morales, des goûts, des instincts, hallucinations, manie ou monomanie, lypémanie, tendance au suicide, abolition des sentiments affectifs, affaiblissement de la mémoire et de l'intelligence, perversion des idées et des sentiments).
Quelquefois l'alcoolisme chronique se manifeste subitement sous une forme aiguë, qui constitue le délirium tremens et qui est caractérisée par l'explosion soudaine d'un véritable accès de délire plus ou moins furieux, avec insomnie, hallucinations, tendance à s'échapper, tremblement surtout prononcé aux lèvres, à la langue, à la face et aux mains. Cet accès est généralement assez court et ne se prolonge guère au delà de quelques jours. Il se termine habituellement par un sommeil profond, qui persiste parfois douze, vingt-quatre et môme trente-six heures.
Chez les ivrognes invétérés, l'alcoolisme aboutit à une période terminale, qui se manifeste sous deux aspects différents : démence Qi paralysie générale.
Quant aux troubles et aux altérations déterminés par l'alcoolisme dans les fonctions de la vie végétative, ils sont très nombreux; ils consistent dans des lésions organiques, survenant dans tous les appareils, principalement dans l'appareil digestif (estomac, intestins, foie, rate), dans l'appareil circulatoire (cœur, vaisseaux) et dans la nutrition générale.
L'alcoolisme occasionne dans l'armée, comme dans la population civile, un certain nombre de morts accidentelles; il intervient puissamment comme cause de suicide parmi les soldats. Enfin il occupe une part prépondérante parmi les causes invoquées pour expliquer la fréquence de Yaliénation mentale dans l'armée.
Il peut grossir la mor talité causée par les maladies infectieuses chez les soldats, en diminuant leur force de résistance contre les influences morbides. On a dit avec raison que les ivrognes
sont de mauvais malades, car ils supportent mal la maladie et les moyens de traitement employés contre elle.
L'alcoolisme dégrade l'homme et enlève au soldat toutes ses qualités physiques et morales, si indispensables à la solidité et à la bonne organisation des armées.
IV. Prophylaxie. — La prophylaxie de l'alcoolisme dans l'armée a préoccupé à toutes les époques les hygiénistes militaires (1). Parmi les moyens préconisés par ceux-ci pour restreindre l'ivresse et ses terribles conséquences, nous nous contenterons de mentionner les suivants :
Interdiction absolue des liqueurs fortes (eau-de-vie, tafla, rhum) dans les distributions faites aux troupes, et remplacement de ces liqueurs par des boissons aromatiques (café, thé) qui, tout en produisant une excitation utile et favorable, ne déterminent point sur le système nerveux les funestes effets de l'alcool (2) ; Surveillance des cantines au point de vue de la composition des boissons spiritueuses consommées par les hommes. Organisation de conférences dans les corps de troupes, pour démontrer au soldat les résultats fâcheux qu'entraîne la passion de l'alcool au point de vue de son intelligence, de sa santé et de sa manière de servir.
E. — Les intoxications alimentaires.
I. Fréquence et gravité dans l'armée. — Le Rapport annexé à la statistique médicale de l'armée comprend, sous la dénomination ù.' intoxications alimentaires^ certains troubles morbides rarement mortels, qui surviennent exceptionnellement dans les garnisons chez les hommes en bonne santé, à la suite de l'ingestion d'aliments avariés ou contenant un principe nuisible autre qu'une substance inorganique ou organique, et mêlé accidentellement avec eux. Ces intoxications ont été principalement signalées à la suite de la consommation de viandes de conserves el de salaisons ; on les a observées également après
(1) Voy. Janseii, Etude sur les moyens de prévenii' et de condjattre l'abus des hoissons alcooliques dans l'armée, Bruxelles, 1881 ; — Sehmufewitch, les Boissons alcooliques dans l'arjnée (Commuuication au Cougrès iuteruational des sciences méd., Copenhague, 1884).
(2) Voy. UnT\am\, les Aliments d'épargne, 2'= édition, Paris, '874, p. 431.
Marvaud. S2
l'ingestion de viandes fraîches, mais de mauvaise qualité, ainsi que de poisson, de pain et de légmnes avariés.
A l'exemple de Poiin et Labit (1), nous étudierons successivement chacune de ces intoxications alimentaires, en commençant par celles qui sont les plus fréquentes et qui résultent de la consommation de certaines viandes de conserve.
1° Intoxication par les viandes de conserve. — Les accidents signalés chez les soldats à la suite de la consommation de la viande de conserve ne sont pas rares ; nous mentionnerons les suivants j
En mai 1868, dix-neuf hommes, à bord du Magellan, furent atteints d'accidents qui rappelaient ceux du choléra, une heure après avoir pris un repas composé de salaisons de bœuf (2).
En 1878, onze hommes qui avaient consommé le contenu de boîtes de conserve de bœuf furent tous malades, et deux succombèrent (3).
Le 31 janvier 1882, pendant une étape de Ras-el-Ma à Daya, en Algérie, dix hommes appartenant à une compagnie du 64" de ligne tombèrent malades dans les mêmes conditions (Duriez) (4).
Le 4 août 1888, soixante-dix hommes du premier bataillon du 92" de ligne éprouvèrent des symptômes d'intoxication à la suite de distribution de viandes de conserve (Boucliereau et Noir) (5).
Enfin le Rapport de la statistique médicale de l'année 1890 mentionne de nombreux cas d'empoisonnement, survenus à Rouen sur le 12" régiment de chasseurs à cheval. Les 16 et 17 mars, trente hommes de ce régiment [entrèrent à l'infirmerie ou à l'hôpital, offrant tous brusquement des symptômes insolites et consistant dans de la céphalalgie, de la rachialgie, de la courbature, des coliques, de la diarrhée, de la soif, avec température comprise entre 38° et 39°.
(1) Voy. Poliu et Labit, Etude sur les poisons alimentaires {microbes et ptomaines), Paris, 1890.
(2) Voy. Archives de méd. nav., 1867, t. VIII, p. 468.
(3) Du Mesnil, Relation de onze cas d'empoisonnement par la viande de conserve altérée {Tlièse de doctorat, 187S).
(4) Duriez, Empoisonîioneiit par des conserves de bœuf [Arch. de méd. mil., 1883, t. II, p. 81).
(5) Boucliereau et Noir, Intoxication par les viandes de conserve altérées (môme recueil, 1888, t. XIII, p. 97).
Le régiment présenta, du 17 au 21 mars, 57 cas semblables, sur lesquels 36 nécessitèrent un traitement à l'hôpital. Tous les hommes atteints appartenaient aux premier, deuxième et quatrième escadrons, alors que les deux autres escadrons n'eurent pas de malades. Or les trois premiers escadrons seuls avaient fait usage de conserves alimentaires dites Boissounet, les deux autres de vivres frais.
Un fait intéressant, qui a été noté dans la plupart des in toxications par les conserves de viandes altérées, c'est la lenteur avec laquelle se sont développés les accidents toxiques. Ainsi, dans l'observation faite à Rouen, au 12'= chasseurs à cheval, le repas incriminé et composé de soupe aux saucisses, de conserve Boissounet etde harengs salés frits, ne fut suivi d'accidents qu'au bout de vingt-quatre et môme de quarante-huit heures.
2° Intoxication par des viandes fraîches. — Ce genre d'intoxication a surtout été observé dans l'armée allemande (1).
En 1889, Polin et Labit (2) en ont observé des exemples sur un bataillon du 95® de ligne, au camp d'Avor, dont 227 hommes présentèrent des accidents toxiques bien marqués, à la suite de la consommation de viande fraîche distribuée la veille.
« Le 28 mai 1889, 21 hommes se présentaient à la visite, accusant de la diarrhée et un malaise général ayant débuté la veille au soir ; vers midi, de nouveaux malades arrivaient en assez grand nombre, présentant des nausées, des vomissements, une pesanteur douloureuse à l'épigastre, de la diarrhée avec sensibilité abdominale extrême, delà céphalée, de l'byperthermie, delà dilatation pupillaire, de la salivation, des sueurs profuses, avec perte des forces, et un sentiment de défaillance. A 6 heures 1/2 du soir, on comptait 74 malades ; à 11 heures, 125 ; à la visite du matin, le 29, ce nombre s'élevait à 147, à 162 à 4 heures de l'après-midi; il y eut quelques cas encore le lendemain; au total: 192 malades. Simultanément, le 28 au matin, des hommes d'une compagnie du 88'' de ligne, baraqués à une autre extrémité du camp, présentèrent des accidents analogues ; 25 hommes furent
(1) Voy. Zuber, Archives de méd., mil., 1883, p. 32.
(2) Poliii et Labit, Epidémie du camp d'Avor (Arch. de méd. mil., 1889, t. XIV, p. 372).
atteints dans la journée, 5 le lendemain, oie surlendemain ; en tout : 33 malades.
« Sur ce total de 227 malades, la moitié put reprendre son service, avec quelques ménagements, six jours après le début; au boul de trois semaines, tous furent absolument rétablis, à l'exception d'un seul, qui succomba le 18 juin, présentant à l'autopsie des lésions intestinales rappelant celles d'une fièvre typhoïde d'une faible intensité.
« L'enquête démontra que la fatigue, l'encombrement, les causes météoriques, etc., n'avaient joué aucun rôle dans la production de ces accidents, qui ont au contraire été rapportés avec une grande précision à la consommation de viande de mauvaise qualité. Les malades vivaient tous à l'ordinaire ; les sous-offlciers, tous les hommes prenant leurs repas à la cantine avaient été épargnés, à l'exception d'un sous-offlcier et d'un engagé conditionnel, qui avaient précisément consommé de la viande suspecte. Cette viande avait de l'odeur, au moment de la mise à la marmite, et on lui avait trouvé unanimement mauvais goût.
« Les deux unités éprouvées avaient d'ailleurs le même fournisseur, contre lequel une condamnation judiciaire fut prononcée. »
Labit observa, l'année suivante, des accidents analogues dans la garnison de Cosne, parmi les hommes, vivant à une cantine du 85'' régiment de ligne ; mais ces accidents furent beaucoup plus légers que ceux qu'il avait eu l'occasion d'étudier précédemment.
Les symptômes observés sont donc à peu près les mômes que ceux qui surviennnent après l'ingestion de viande de conserve et n'offrent avec ces derniers que des différences d'intensité. Comme nous l'avons noté pour les conserves de viande, ces accidents ont lieu généralement plusieurs heures et même parfois plusieurs jours après l'ingestion des aUments suspects. Ils sont représentés par une gastro-entérite, avec symptômes généraux peu marqués ou même typhoïdes.
Ils intéressent :
o) U appareil digestif (sécheresse et rougeur de la bouche, soif vive, dysphagie, nausées et vomissements de matières alimentaires, puis bilieuses, quelquefois sanguinolentes, sensation
de brûlure à la région épigastrique, diarrhée fétide, d'abord bilieuse, puis aqueuse, parfois cholériforme, riziforine ou sanguinolente) ;
b) Uappareil respiratoire (anxiété précordiale, constriclion thoracique, accélération de la respiration, dyspnée, extinction de la voix) ;
c) \j' appareil circulatoire (pouls petit, rare, dépressif, parfois misérable, fièvre (température de 39" à 40°), menaces de syncope) ;
d) système nerveux (céphalalgie, insomnie, vertige, bourdonnements d'oreilles, étourdissements).
Dans les cas graves, les symptômes sont représentés par de l'excavation des yeux, de la pâleur, de l'aphonie, du refroidissement des membres, de la cyanose, de l'anurie, des crampes, offrant de l'analogie avec les symptômes de la fièvi'e typhoïde ou du choléra. On observe, en même temps, de la congestion oculaire, avec dilatation des pupilles et troubles visuels ; les urines sont diminuées, foncées et troubles, plus rarement albumineuses.
Dans les cas légers, ces accidents cessent vite, faisant place à un état saburral assez marqué ; dans les cas graves, ils se prolongent et aboutissent soit à un état typhoïde ou cholériforme, soit à la mort.
Quand les malades guérissent, ce qui a lieu ordinairement, ils peuvent conserver pendant dix à douze jours une grande faiblesse avec de la diarrhée.
3° Intoxication par des poissons avariés. — Les empoisonnements par l'ingestion de morue altérée ont surtout été observés dans la marine, à bord des bâtiments. Bérenger-Feraud a eu l'occasion d'en constater un certain nombre d'exemples sur 223 hommes de la division de Lorient, qui, le 3 octobre 1884, furent atteints de symptômes toxiques, après un repas où ils avaient consommé de la morue de qualité suspecte ; deux ans après, le 10 décembre 1886, des accidents semblables se présentèrent cà son observation, dans des circonstances analogues, chez des hommes de l'escadre d'évolution. Ces accidents durèrent pendant deux jours ; aucun ne fut mortel.
Des cas crintoxication occasionnés par l'ingestion de morue altérée ont été observés dans notre armée par Scliaumont (1) et par Millet (2).
Camus (3) a donné ses soins, en 1886, à un soldat ordonnance, qui, après avoir ingéré de la conserve de poisson bonne au goût, fut pris subitement, deux heures après, de vomissements, de diarrhée et d'affaiblissement ; il guérit au bout de cinq heures.
Les symptômes notés par ces observateurs ont consisté en des vertiges, de la céphalalgie, des nausées, puis des crampes d'estomac, avec coliques, vomissements, diarrhée abondante, refroidissement.
L'examen de la morue non consommée permit de découvrir sa mauvaise qualité (odeur putride, couleur noirâtre, friabilité).
La morue crue, soumise à l'examen de Schaumont, offrait vers le milieu une partie grisâtre, désorganisée, infecte, se prolongeant insensiblement jusqu'aux parties saines, sous forme de substance molle, de couleur terreuse, friable.
Celles qui furent visitées par Millet présentaient des bandes rosées le long delà colonne vertébrale avec ramollissement et friabilité du tissu musculaire, sans odeur fétide.
Un fait intéressant à signaler, c'est le peu de gravité qu'ont offert ces accidents, puisque, sur 800 cas relevés par Millet, il n'y en a eu que 2 suivis de mort.
¥ Intoxications par d'autres substances alimentaires {champignons, pain, pommes de terre germées).— Un certain nombre d'exemples d'intoxication par les champignons ont été observés parmi les soldats (4).
On a noté exceptionnellement dans l'armée des accidents occasionnés par diverses altérations du pain de munition et qui
(1) Schaumont, Empoisonnement par la morue altérée [Recueil de méd. mil., 1878, p. 306).
(2) Millet, Intoxication par la morue altérée (Ar'ch. de méd. mil., 1886, t. VIIJ, p. 417).
(3) Camus, Conserve de poisson (même recueil, 1886, t. Vil, p. 119). — Empoisonnement par du homard conservé (même recueil, 1886, t. XII, p. 14).
(4) Voy. Ovide-Lallemaud et Glievrel, Résumé des rapports sur un empoisonnement par des champignons. Mort de cinq officiers [Recueil de mém. de méd. mil., 2" série, t. Il, 1847, p. 18S9).
ont été attribués an développement, dans cette substance alimentaire, de différentes espèces de champignons (Commaille) (1).
Enfin, il y a quelques années, Cortial (2) a appelé Fattention sur certains accidents toxiques survenus du 11 au 14 juillet 1888, à Lyon, sur 101 hommes du 109° de ligne, à la suite de l'ingestion de pommes déterre germées. Ces accidents furent analogues à ceux causés par la belladone : dilatation des pupilles, céphalée, colique, diarrhée, soif vive, sécheresse de la gorge, gastralgie, sensation de froid, puis fièvre (température 39°) accompagnée de crampes chez quelques malades.
Les pommes de terre qui avaient été distribuées aux hommes étaient vieilles et garnies de rejetons. Des expériences faites sur des animaux démontrèrent qu'elles étaient toxiques.
II. Étiologie. — Les accidents consécutifs à Fingestion de viandes altérées et putréfiées peuvent être attribués soit à une véritable intoxication, soit à une infection, soit à une combinaison d'une intoxication et d'une infection (Polin et Labit) (3).
L'intoxication rapide a été observée principalement après la consommation de saucisses ou de saucissons avariés, d'où on a conclu à l'existence d'un poison particulier à ces aliments (Vurstgift).
Dans un cas analogue (oie farcie) Brouardel et Boutmy ont isolé une substance toxique pour les animaux et voisine de la conicine.
II résulte des recherches récentes faites par Brouardel, Pouchet, Netter, que, sous l'influence de la putréfaction, se développent dans la viande des alcaloïdes putrides {ptomaïnes), doués d'un pouvoir toxique à un haut degré.
Récemment, Cassedebat, après avoir fait l'analyse bactériologique de boîtes de conserve, a cultivé les bactéries qui y étaient contenues, pratiqué des inoculations et a réussi à obtenir, par diverses voies et suivant divers modes opératoires, des infections retardées ou des intoxications rapides. Ainsi, il a
(1) Commaille, Etude sur les champignons l'ouges du pain {Recueil de rném. de méd. milit., 3e série, t. VIII, p. 383).
(2) Cortial, Intoxication par des pommes de terre qermées [Arch. de méd. mil., 1889, t. XIV, p. 3).
(3) Polin et Labit, Examen des aliments suspects, Paris, 1890.
reconnu que l'action des ptomaïnes se traduit par des symptômes et des lésions qui sont ceux d'une gastro-entérite violente, avec quelques troubles du côté du système nerveux (mydriase, parésie des membres postérieurs, rougeur de la face).
Quand la putréfaction se produit dans l'intestin, l'intoxication, au lieu de survenir immédiatement après l'ingestion, n'apparait guère que plusieurs heures après. Enfin, quand l'intoxication , alimentaire survient après une longue incubation, il se produit une véritale infection générale, et, dans ce cas, on trouve dans les organes des malades des microbes semblables à ceux des aliments suspects.
Dans les cas d'intoxication produite par l'ingestion de poissons avariés et principalement de morue altérée, il est fort probable que, comme dans les cas précédents, les principaux agents qui déterminent les accidents toxiques sont encore représentés par des ptomaïnes. Cependant Millet, après avoir noté les différences qui existent entre ces empoisonnements et ceux qui sont déterminés par les conserves de viande, et après avoir insisté principalement sur la gravité moindre des premiers par rapport aux seconds, a conclu à la non-identité des causes qui les produisent.
Il est un fait admis par la plupart des observateurs : c'est que la coloration rouge constatée dans la morue altérée est due au développement d'un organisme microscopique, champignon (Fonssagrives, Bérenger-Féraud) ou bactériacée (Layet, Artigalas,Féré) qui ne seraientpas toxiques par eux-mêmes, mais qui produiraient au sein de la chair musculaire des modiftcations favorables à la putréfaction. Du reste, ce champignon est le plus souvent associé à plusieurs autres micro-organismes.
III. Prophylaxie. — La rare té des intoxications alimentaires dans notre armée s'explique parles nombreuses mesures actuellement prises par l'autorité militaire pour procurer aux troupes des aliments dé bonne qualité (surveillance des ordinaires, des cantines et des distributions de vivres) et sur lesquelles nous avons insisté précédemment (voy. p. 798).
Les caractères au moyen desquels on peut reconnaître une viande malade, — et qui sont les suivants : coloration foncée.
brune, presque noire, consistance molle, gommeuse, surface imprégnée d'eau et collante au doigt, injection de la graisse, odeur de fièvre analogue à l'haleine des fébricitants, quelquefois excrémentielle, urineuse, ammoniacale (1), — sont assez difficiles à déterminer ; aussi il est bon de rejeter de parti pris toute viande très maigre, dont la qualité est toujours médiocre, eût-elle appartenu à un animal sain.
La surveillance des abattoirs dans les grandes villes a pour effet de garantir la troupe de la livraison de toute viande suspecte (2). Malheureusement, ce service n'existe pas dans les petites villes, où la qualité de la viande livrée aux soldats laisse d'autant plus à désirer que le prix d'adjudication y est quelquefois très faible (3).
L'achat de la viande sur pied offre de grands avantages ; Boucher en a fait avec succès Texpérience à Verdun sur les hommes du 94" de ligne ; il a obtenu ainsi un rendement alimentaire de 52 à 5-4 0/0, au lieu de 42 0/0 avec moitié d'os.
Toutes les fois que des boîtes de conserve sont livrées aux troupes pour être consommées, elles doivent être examinées soigneusement avant la distribution; celles dont le couvercle est bombé doivent être considérées comme suspectes, car les substances qui y sont contenues peuvent avoir éprouvé un commencement de fermentation reconnaissable parla liquéfaction de la gélatine, la saponification de la graisse, par une odeur d'aigre, de rance, de poisson gâté que répand la viande; enfin on constate à l'examen microscopique un grand nombre de micro-organismes.
Il est toujours dangereux de laisser une boîte de conserve entr'ouverte pendant quelque temps, avant d'en consommer le contenu, surtout quand la température est élevée.
Enfin, s'il s'agit de poisson de conserve et particulièrement de morue à distribuer aux troupes, il sera toujours prudent de ne jamais laisser consommer les boîtes ouvertes depuis longtemps, de rejeter tout poisson ayant une odeur putride, de ne jamais
( t) Voy. Villain, Manuel de l'inspecteur des viandes, 2'^ édition, livre VI.
{2) A Paris, 700000 kilog. de viande sont saisis annuellement.
(3) Au camp d'Avor, le fournisseur livrait la viande à 0 fr, 62 le kilog.
acheter la morue à l'état dessalé et de préférer toujours la morue blanche à la morue rouge, qui se putréfie plus facilement. Si la coloration est superficielle et la consistance normale, on peut faire usage de cette dernière ; mais elle perd rapidement ses qualités par les temps chauds et humides (Millet). Il est toujours bon d'en prolonger le dessalage et la cuisson. On a préconisé, pour détruire les parasites qui peuvent s'y développer, l'acide borique et le bisulfate de soude, etc.