CHAPITRE IV
COMPARAISON DE LA MORBIDITÉ ET DE LA MORTALITÉ DE l'aRMÉE FRANÇAISE, A l'iNTÉRIEUR , AVEC CELLES DES AUTRES ARMÉES EUROPÉENNES.
Grâce aux dociimeiits statistiques, publiés depuis ces dernières années dans les années allemande, italienne, belge, espagnole, autrichienne et russe, documents utilisés par Longuet (1) et par Lelong (2) dans d'intéressants travaux, nous pouvons comparer, au point de vue de la morbidité et de la mortalité, notre armée avec les grandes armées de l'Europe.
Malheureusement, cette comparaison offre des difficultés, qui proviennent surtout des ditrérences présentées par les tableaux statistiques dans ces armées.
I. Armée allemande. — Depuis 1873, la morbidité générale de l'armée allemande se décomptait en additionnant le nombre des malades en traitement à la chambre, à l'infirmerie et à l'hôpital. En 1881-82, cette morbidité a été de H;î3 pour 1000 hommes. En 1882-83, la statistique médicale ne comprenant plus les malades à la chambre, la morbidité géné- raie est tombée à 849 pour 1000 et, en 1883-84, à 830 pour 1000, chiffre qui, comme on le voit, est supérieur à celui de l'armée française.
En revanche, la mortalité générale de l'armée allemande est la plus basse qui ait été observée parmi les armées européennes,
().) Longuet, Etat sanitaire des armées allemande [Ar ch. de méd. mil., t. XVI, p. 49), italienne (môme recueil, t. XV, p. 124), espagnole (id , t. XV, p. 376), belqe {id., t. XIV, p. 14n), autrichienne {id.,l. XIII,' p. 369), anglaise {id., t. XII, p. 215).
(2) Lelong. les Maladies dans Varmée russe pendant la période quinquennale 1880-84 {Arch. de med. mil, t. X, p. 295).
puisqn'en ISS^l-S^t elle n'atteint môme pas 4 pom' 1000 hommes, résulta t qui tient à plusieurs causes : d'abord, au petit nombre de décès occasionnés dans cette armée par la fièvre typhoïde et par la tuberculose ; à la sévérité des conseil de revision, auxquels il suffit d'incorporer seulement un tiers de la classe annuelle, tandis qu'en France il nous faut atteindre près de la moitié pour obtenir l'effectif légal; ensuite, comme nous allons le voir, à un nombre considérable d'éliminations par réformes.
En Allemagne, les éliminations pi^ononcées après l'incorporation pour inaptitude physique comprennent :
1° La réforme des hommes incapables de tout service [Dienstunbrauchbarkeit), comparable à notre réforme n" 2 et qui dépasse à elle seule de près de 3 pour 1000 la proportion des éliminations dans l'armée française ;
2° La demi-invalidité {Halbinvaliditât), position qui se raj)proche de notre classement dans les services auxiliaires et qui comprend de 2 à 3 pour 1000 de l'effectif ;
3" 'L'invalidité absolue {Ganzinvaliditât), qui représente en môme temps notre réforme n" 1 avec gratification et notre retraite; les hommes, dans cette position, constituent environ 4 à 5 pour 1000 de l'effectif.
Il y a donc dans l'armée allemande un total de 29 éliminations pour 1000 hommes d'effectif (au lieu de 21 pour 1000 dans l'armée française) ; ce qui, avec le chifïre des décès, forme un total des pertes éprouvées annuellement par cette armée d'environ 33 pour 1000, proportion qui permet d'apprécier à sa juste valeur l'état sanitaire des troupes prussiennes, si fréquemment cité comme modèle par les auteurs, qui n'ont pas suffisamment tenu compte de l'influence exercée sur la mortalité par les éliminations effectuées pendant la durée du service militaire.
II. Armée autrichienne. — Il est bien difficile de déterminer le chiffre de la morbidité dans l'armée autrichienne ; la pi'oportion de 995 malades pour 1000 hommes, donnée par la statistique de 1887, paraît exagérée ; nous ne savons pas malheureusement sur quelle base a été faite cette estimation. Il est probable que ce chiffre comprend non seulement les malades à l'hôpital et à l'infirmerie, mais encore les malades à la
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chambre. Sans doule, ia morbidité générale de cette armée ne ditfère guère de celle de l'armée française.
La mortalité est tombée de 10,67 (1870-82) à 6 et môme à 5 pour 1000, sans comprendre les accidents, et à 6,94 en ycomprenant ces causes de mort. Elle se rapproche donc beaucoup de celle de l armée française à l'intérieur.
Il existe en Autriche une situation ^.'invalidité temporaire, qui s'applique aux malades envoyés en congé de convalescence d'une durée de trois mois à un an ; ceux-ci constituent environ 27 pour 1000 de reffectif, proportion considérable et qui tend naturellement à diminuer d'autant le chifïi'e de la mortalité.
L'ensemble des éliminations définitives se rapproche, du reste, sensiblement chaque année de celui de l'armée française (17 à 18 pour 1000 hommes).
III. Armée italienne. — La morbidité générale, comprenant seulement les malades à l'infirmerie et à l'hôpital, a été de 760 pour 1000, en 1887 ; elle est donc sensiblement supéiieure à celle de l'armée française.
La mortalité paraît dépasser également celle de notre armée : 8,74 pour 1000 hommes en 1887 (au heu de 6,50 pour 1000, la même année, en France).
Les éliminations comprennent 14 réformes définitives pour 1000 hommes en 1887, plus une forte proposition de réformes temporaires, dont un cei'tain nombre deviennent délinitives et doublent les déchets ; ce qui donne 28 éliminations pour 1000 hommes dans cette armée (au lieu de 21 dans l'armée française).
IV. Armée anglaise. — Le nombre des malades hospitalisés, qui avait été, pendant la période 1875 à 1884, de 843 pour 1000 dans l'armée anglaise à l'intérieur, a été de 877 pour 1000 en 1886, chiffre de beaucoup supérieur à celui qui représente la morbidité générale de notre armée (550 pour 1000).
La mortalité a été de 7,20 pour 1000 pendant la période 1875- 1884 et de 6,68 en 1885: elle se rapproche sensiblement de celle des troupes françaises à l'intérieur.
Le nombre des réformés a été de 25 pour 1000 pendant la période 1875-84 et de 21 en 1885, proportion un peu supé-
rieure au chiffre des éliminations opérées dans notre armée.
V. Armée russe. — En Russie, le nombre des malades en traitement dans les hôpitaux et les établissements sanitaires de garnison a atteint annuellement 84o pour 1000, pendant la période 1880-84.
La moTtaliié annuelle a été représentée, pendant la même période, par 8,8 décès pour 1000 hommes.
Les éliminations peuvent être définitives (réformes n" 1) ou temporaires (réformes n°' 2 et 3) ; parmi les hommes de ces deux dernières catégories, I/o seulement reprend du service ; 4/5 sont éliminés définitivement. Ces éliminations s'élèvent chaque année à environ ^8 pour 1000 hommes, chiffre encore supérieur à celui des éliminations effectuées dans notre armée.
VL Armée espagnole. — La morbidité générale doit être assez élevée dans cette armée, si nous nous en rapportons à la mortalité, qui y est considérable. Celle-ci est, en effet, de beaucoup supérieure à celle des autres armées européennes. Elle a été de 13,49 pour 1000 hommes, en 1886.
On s'explique cette énorme léthalité des troupes espagnoles par les vices du recrutement et l'acceptation trop facile de jeunes valétudinaires, par les conditions défectueuses du casernement, par l'hygiène déplorable de plusieurs villes de garnison, paria durée, réduite à deux ans, du service militaire, ce qui fournit une proportion considérable de jeunes soldats; enfin, par la conservation sous les drapeaux d'un certain nombre d'hommes de 4S à 50 ans.
Le nombre des réformes est considérable, puisqu'il a atteint en 1876 l'énorme proportion de 30,8 pour 1000.
VIL Armée belge. — Il n'existe pas dans l'armée belge d'infirmeries régimentaires ; voilà pourquoi le nombre des entrées aux hôpitaux est assez élevé dans cette armée (en 1887-88. 337,6 et, en 1891, 473 pour 1000 hommes d'effectif).
La mortalité y est très faible : 3,95 pour 1000 en 1887-88 et 6,35 pour 1000 en 1891 (1) ; ce qui s'exphque par le bon recrute-
(1) Voy. Statistique médicale de l'année belc/e en 1891 [Arcli. de inéd. milit. 1893, t. XXI, p, 421).
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ment des soldats, par la rareté de la fièvre typhoïde dans les garnisons et probablement par la fréquence des éliminations pour maladies et infirmités dans cette armée.
Cet excellent état sanitaire de l'armée belge n'est pas uniquement propre à cette armée, car il s'observe également sur notre P'^ corps d'armée (Lille), qui otïre, en communauté avec la Belgique, certains éléments climatologiques et démographiques. Ce corps a très peu à envier, sous le rapport de la salubrité, aux garnisons de la Belgique, puisqu'on 1887 sa mortalité n'a pas dépassé 3,3 pour iOOO hommes présents.
Le tableau suivant reproduit les différences qu'offrent les armées européennes, au point de vue de leur morbidité et de leur mortalité :
ARMEES
Française à l'iiité rieur, 1888. . . .
Allemande, 1883-84
Autrichienne, 1887
Italienne, 1887. . .
Anglaise, à l'intérieur, 1884-85 . .
Belge, 1887-88 . . .
Russe, 1880-84. . .
Espagnole, 1886 . .
PERTES
TOTAL
des
OBSERVATIONS
(1) Y compris les malades à la chambre.
(2) Plus 27 «/o de l'effectif éliminé par invalidité temporaire.
(3) Pas d'infirmerie régimentaire.
On voit le rang avantageux qu'occupe daus ce tableau l'armée française parmi les armées européennes, puisqu'il n'y a guère que l'armée belge qui offre un état sanitaire préférable au sien. Il est vrai que l'armée allemande semble présenter une mortalité inférieure à celle de nos troupes, mais nous avons montré que ce résultat tenait en partie au grand nombre d'éliminations par réformes temporaires ou définitives effectuées dans cette armée ; peut-être également à un choix plus minutieux des
jeunes soldats au moment de rincorporation, au point de vue de leur aptitude pliysique et professionnelle.
Avec une sévérité plus grande apportée parles conseils de revision dans la sélection des jeunes gens admis dans notre armée, il nous serait peut-être permis d'obtenir un chiffre de mortalité équivalent et même inférieur à celui de l'armée allemande.
Il est vrai que la faiblesse des contingents français, comparativement aux contingents allemands, rend cette mesure assez difficile, puisque, comme nous l'avons vu plus haut, pour avoir, en temps de paix, un effectif suffisant à opposer aux troupes allemandes, nous devons incorporer chaque année près de la moitié de chaque contingent, tandis que les Allemands n'ont besoin de n'en incorporer que le tiers.
Mais il est une autre mesure,- dont l'application à notre armée serait certainement très utile, et dont certaines nations européennes ont constaté et constatent actuellement les excellents résultais, nous voulons parler du système des réformes temporaires et des congés de longue durée, qui nous permettrait d'utiliser bien des hommes, que nos commissions de réforme rejettent prématurément et définitivement de l'armée, alors qu'au bout de quelques années ces hommes seraient susceptibles de faire un bon service militaire.
Combien avons-nous vu et voyons-nous encore de jeunes soldats proposés pour la réforme, parce qu'ils sont incapables, par suite d'affailjlissement consécutif à certaines affections chroniques, mais curables, de remplir les obligations du service militaire, qui, après avoir fait un long séjour à l'infirmerie, à rhôpital ou en congé de convalescence, sont éliminés définitivement des rangs de l'armée, et auxquels un éloignement suffisamment prolongé de leurs garnisons aurait suffi pour rétablir leur santé comproinise, modifier leur constitution et les rendre aptes à la profession des armes ?
En présence de cas semblables, les médecins des corps de troupes n'ont malheureusement, en France, qu'à choisir entre deux solutions différentes: ou bien conserver au régiment des hommes qui doivent passer la presque totalité de leur période militaire dans les infirmeries ou dans les hôpitaux, sans faire de
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service actif ; ou bien éliminer le plus tôt possible de l'armée des sujets qui ont chance de demeurer longtemps indisi)onibles, et les renvoyer définitivement dans leius foyers. C'est le second parti qu'on prend généralement. Le nombre des hommes ainsi réformés dans l'armée française est assez élevé, et il est probable que plusieurs d'entre eux, si les réformes temporaires étaient admises dans notre pays comme en Allemagne, par exemple, seraient, au bout de quelques années, susceptibles de rendre d'excellents services en temps de guerre, ne serait-ce que dans les bureaux et dans les emplois sédentaires.
Marvaud.