L HIVER EST VEXU, IL VA MOURIR
lions; l'imagerie populaire reproduisit à l'infini les malheurs du fumeur d'opium.
Une série de ces crépons si connus dans le pays et vendus à si bon marche a reproduit les maux qui menacent le fumeur. Au début, nous voyons un homme riche dans une miison luxueuse : il commence à fumer de l'opium, malgré les exhortations d'un ami qui, lui, fume du tabac dans un narghilé. Voici que sa famille commence à s'inquiéter. Sa femme le supplie de renoncer à son vice : dans une pièce voisine sa vieille mère pleure en silence, et son enfant profite de la scène pour emporter la pipe, cause de tous les maux.
Mais l'opium a déjà fiit son œuvre ; la démoralisation du fumeur augmente tous les jours; il a abandonné sa profession, il dissipe ses biens, renonce à son négoce : toute la journée il vit dans ses rêves, pendant que des histrions, qu'il paye fort cher, font de la musique auprès de son diian.
Quatrième tableau, la misère est venue : la maison est déjà moins riche, le malheureux a vendu ses meubles pour satisfaire son vice. Il ne donne plus d'argent aux sians, et voilà que sa pauvre femme est obligée de peindre des images pour subsister. Le domestique de la maison est uniquement occupé à préparer l'opium de son maître. Voyez d'ailleurs la figure de celui-ci : comme il est changé; la maladie et le vice l'ont déjà marque de leurs stigmates.
C'est tout au plus s'il peut se soulever de son lit, tant il est abruti; aussi la cinquième gravure nous le montre-t-il couché; sa femme et son enfant pleurent à chaudes larmes. Sa vieille mère, un petit paquet à la main, déclare qu'elle quittera la maison. Il demeure inerte.
Il n'en est pas toujours ainsi, malheureusement; le fumeur d'opium, je vous l'ai dit, est pris souvent de rages stupides dans lesquelles il frappe tout ce qui l'entoure ou quiconque lui résiste;
310 LA MORPHIXE ET LKTHER.
l'auteur nous le montre biisant ses meubles, battant sa femme et son enfant qui se récrient. Son fidèle serviteur tente, mais sans succès, de le retenir.
L'appétit pour l'opium est sans limites; le fumeur a vendu sa maison, ses habits. Le voilà couché sur une natte dans un hangar, il demande la charité, et tout ce qu'on lui donne, il l'emploie à acheter son poison favori. Sa famille, prise de dégoût, le quitte, son petit enfant a peur de lui. Son aspect devient tel que les passants prennent la fuite en le rencontrant. 11 s'en va alors à travers la solitude avec des vêtemenis qu'il a volés; les chiens eux-mêmes lui donnent la chasse.
Exténué, il s'assied au pied d'un arbre, abandonné de tous; il n'a même plus d'opium pour satisfaire sa passion, il comprend sa faute, mais il n'est plus temps de la réparer; voici l'hiver, le misérable attend la mort, n'ayant même plus une pierre oii reposer sa fête.
Voilà, Messieurs, qui est bien triste, bien frappant et bien moral. Eh bien, toute celte propagande eut à peu près le succès de celle des Sociétés contre l'intempérance, et les choses sont encore aujourd'hui en l'état.
Messieurs, il n'y a pas ordinairement de mangeurs ni de fumeurs d'opium parmi nous. On cite pourtant quelques personnes qui, pour soulager leurs maux, ont pris peu à peu l'habitude d'avaler d'assez grandes quantités de cette substance.
Bail a observé à la Salpêlrière une femme qui buvait soixante grammes de laudanum parjour; Zambaco cite un malade de ses connaissances qui en prenait d'un coup la valeur d'un verre à bordeaux. J'ai vu moi-même un homme qui avait vécu longtemps en Chine et qui buvait un verre de laudanum de Rousseau dans sa journée.
Mais, tout le monde le sait aujourd'hui, les thériakis et les fumeurs de l'Orient ont leurs frères d'Europe; ce sont les morphinomanes.
LA MORPHIXE ET L'KTHER. ;îll
Il y a eulre les premiers et les seconds la différeuce même qu'il y a entre les barbares et les hommes policés, la civilisation intervient jusque dans la manière de s'empoisonner.
Pendant que l'Orienlal mange ou fume simplement le suc du pavot, tel à peu près que la nature le lui fournit, l'Européen est plus raffiné; il va chercher une des subslances actives de l'opium, et il l'introduit dans son économie, de manière même à n'en pas subir le contact désagréable.
L'opium est un mélange complexe; il ne contient pas moins de dix-sept poisons, dont la quantité varie suivant la provenance. Les deux plus importants sont la morphine et la codéine, souvent employées en médecine. Ce sont précisément ces deux substances, la première surtout, qui servent aux empoisonnements chroniques qui nous occupent.
Comment devient-on morphinique quand on est un Français, un habitant de Paris, et qu'on n'y est pas sollicité par le fait de l'habitude générale ou l'existence d'établissements spéciaux?
11 y a pour cela deux procédés.
La cause la plus habituelle est quelque affection douloureuse dont on se trouve atteint passagèrement, une simple névralgie dentaire ou faciale, de violentes douleurs d'estomac ou de tête. Le médecin consulté, souvent à bout de ressources, quelquefois, il faut bien le dire, pour en finir avec un client d'autant plus importun qu'il souffre davantage, le médecin prescrit d'introduire sous la peau de la région douloureuse quelques milligrammes d'un sel de morphine.
L'effet, je dois en convenir, est merveilleux, la douleur cesse instantanément, mais passagèrement : le lendemain, elle reprend de plus belle. Le malheureux palient se souvient du succès de la veille et réclame son calmant. Il faut bien céder, et ainsi de suite pendant plusieurs jours. Seulement l'accoutumance au poison se manifeste : ce n'est plus une injection par jour qu'il
faut pour anêler le mal; c'est deux, puis trois, puis quatre, et ainsi toujours en augmentant.
Alors, Messieurs, se produit un singulier phénomène : la douleur primitive, cause du premier traitement, a depuis longtemps disparu, et pourtant le malheureux malade ne peut cesser d'employer la morphine; s'il néglige quelques jours son empoisonnement, il y est hien vile rappelé par des malaises tellement intenses qu'ils lui font tout oublier, et qu'il est obligé de céder, d'augmenter la dose à chaque fois, au point d'arriver à des quantités vraiment formidables.
Il est une chose qui aide beaucoup les morphinomanes à tomber dans leur triste état, c'est la complaisance des médecins. Ceux-ci le déclarent eux-mêmes dans leurs écrits, et vous verrez qu'ils en sont bien punis, car beaucoup sont les premières victimes de la morphine, bien avant leurs clients. Les premières fois qu'un malade réclame avec instance la morphine, on va chercher le docteur qui se charge lui-même de la petite opération. Mais bientôt, comme il faut répéter l'injection plusieurs lois par jour, il finit par confier à la garde-malade ou à la famille le fl.icon de morphine et la seringue d'argent qui sert à la passer sous la peau, et, ce jour-là, tout est perdu. Comment résister aux supplications d'un être qu'on chérit et qui souffre? le docteur a bien défendu de faire plus d'une injection par jour, mais enfin cela n'est pas mathématique, on force un peu la dose; puis, un beau jour, le malade s'empare lui-même du fiacon et de l'outil, et alors, sans contrôle aucun, avec l'avidité de la passion, il s'injecte la morphine dans les proportions que je vous dirai.
Rien d'ailleurs ne l'empêche de se livrer à sa folie; il porte indéfiniment chez le pharmacien la première ordonnance de son médecin, on la lui renouvelle indéfiniment, et nous verrons qu'une ordonnance de dix centigrammes a pu servir à la même personne pour obtenir près d'un kilogramme de morphine.
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Voilà, Messieurs, la première manière de devenir morphinomane; c'est la manière naturelle et honnête. Mais il y en a une autre, c'est la façon mondaine, aimahle et distinguée. Nos premiers morphinomanes sont de pauvres dolents qui essayent de se soulager; les seconds sont des gens délicats qui cherchent dans des excitations toxiques des sensations que ne peuvent plus leur procurer leurs nerfs émoussés et leur imagination un peu hlasée. Ceux-là sont les prosélytes d'une véritable association, et ils n'ont qu'une ambition, faire des élèves; ce sont des missionnaires en toxicomanie. C'est une habitude qu'ont tous les vicieux et tous les incomplets de vouloir faire des pareils. La fable du renard qui a la queue coupée n'est pas d'hier. Les ivrognes ont un profond mépris pour les sobres, et tout autour d'eux ils cherchent à entraîner ceux qui les environnent, dussent-ils, au début, se priver un peu eux-mêmes pour aider les autres : hélas! ils ne réussissent que trop dans leur propagande.
Les morphinomanes sont semblables; ils aiment à prêcher leur vice. Deux amis se rencontrent, l'un se plaint à l'autre de douleurs vagues qui le tourmentent, de chagrin, d'ennui; il ne se plaît plus à rien; le monde, les courses, le théâtre ne lui procurent plus de distraction : il s'assomme. Un homme du monde, fùl-il secrètement ivrogne, hésitera, chez nous au moins, à conseiller à un autre de noyer sa tristesse dans le vin; mais la morphine, c'est un médicament, et la conseiller, c'est faire un peu acte de médecin ; or vous savez si nos gens du monde aiment cela. De confidence en confidence, le conseilleur en arrive à avouer que, lui aussi, il a éprouvé des tristesses, qu'il a eu recours à la morphine, dont on lui avait parlé, et qu'il s'en trouve fort bien.
Et c'est ainsi que, par les conversations mêmes, il se fait comme une secte nouvelle : ce sont les volontaires de l'armée morphinomane. Tout le monde en parle, ou en a dans ses connaissances, la littérature et le théâtre se sont emparés du sujet pour en
-tirer des effets. Nous avons eu \ù. Comtesse Morphine de^lallat. Ecoutez ce que M. Daudet, dans un roman justement célèbre, dans V Evangéliste, dit de cette passion nouvelle :
« Celte pauvre de Loslande... Encore une qui n'est pas heureuse... Tu as su la mort de son mari, cette chute de cheval aux grandes manœuvres?... Elle n'apu s'en consoler... seulement, elle, pour oublier, elle a ses piqûres... Oui, elle est devenue... comment dit-on?... Morphinomane. Toute une société comme elle... Quand elles se réunissent, chacune de ces dames apporte son petit étui d'argent avec l'aiguille, le poison,. , et puis crac, sur le bras, dans la jambe. Ça n'endort pas; mais on est bien... Malheureusement, l'effet s'use chaque fois, et il faut augmenter la dose. 55
Il est à remarquer que le luxe qui tend à s'introduire partout a déjà envahi la morphinomanie. La petite seringue à injection, qui permet de pousser la morphine sous la peau et d'éviter le goût amer qu'elle laisserait dans la bouche et les nausées qu'elle occasicnnerait, la petite seringue de Pravaz a reçu d'ingénieuses et artistiques modifications.
Il a d'abord fallu la rendre facilement transportable en même temps qu'on la dissimulait aux yeux. Je me suis adressé à un grand fabricant d'outils de chirurgie de Paris, et il a bien voulu metire à ma disposition l'arsenal de la morphinomanie moderne, tel que le goût, le luxe ou l'esprit Imaginatif de ses propres clients le lui a fait fabriquer.
Voici d'abord la seringue contenant un centigramme de morphine, telle que l'emploient les médecins; elle est un peu délicate, difficile à n.anier et difficile à cacher : elle ne sert qu'aux morphinomanes fans vergogne, à ceux qui ont pris leur parti et qui sont fiers de leur vice.
Mais en voici une autre adroitement cachée dans un porte-allumettes de poche : à côté d'elle vous voyez un petit flacon qui contient la dose de poison nécessaire pour l'après-midi.
ARSENAL DE MO IIP H 1 \ 0 M A X lE.
Ici, c'est uu faux porte-cigares qui contient tout ce qu'il faut pour injecter le poison.
Ce long étui est un raffinement. Il est peu commode au milieu d'une réunion d'aspirer la morphine dans la seringue avant de se
E X G R M E S E lU \ G U E A I X J E C T 1 0 X S HYPODERMIQUES.
faire une piqûre : les morphinomanes ont inventé de remplir d'avance une seringue très-longue qu'ils portent tout amorcée dans leur poche j de temps en temps ils se font une piqûre, et n'ont qu'à pousser uu peu le piston chaque fois, jusqu'à ce que, le soir, la seringue se trouve vidée.
J'ai vu de petites seringues en or centenues dans un flacon à sels anglais ; voici uu étui en argent qu'on dirait destiné à renfermer un nécessaire à broder : ouvrons-le, il contient une adorable petite seringue en or et un flacon de poison. Entre morphino-
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nianes du grand monde, on se lait des cadeaux selou ses goûts, et il se fabriqua aux environs du jour de l'an des seringues et des flacons à morphine éinaillcs, couverts d'emblèmes et de gravures, dans des étuis cbiffrcs et armoriés; l'un de ces bijoux, commandé l'année dernière pir une riche morphinomane, pour une de sl'S collègues en toxicomanie, à atteint le prix de 350 francs.
Je ferais une énumcration incomplète, si, en terminant cette revue, je ne vous montrais une seringue énorme qui peut contenir un centilitre de poison : elle est aux bijoux des diletlanti de la morphine ce qu'une pièce de marine est à un patit canon de montagne : celle-ci sci't à un malade queje connais et dont je vous parlerai longuement.
Ainsi, la morphinomanie n'est pas toujours le résulrat de la douleur ou du chagrin; bien des gens se morphinisent comme d'autres fument, boivent ou font de la musique : pour tuer le temps, pour se désennuyer, pour remplir [)ar des rêvasseries vagues le vide que laisse l'oisiveté dans l'existence des inutiles : c'est di cette manière qu'au moment même oii je vous parle, s'empoisonne paisiblement le fameux Tout-Paris, et probablement aussi le Tout- Londres et le Tout-Iîerlin.
Après cet exposé des causes de la manonianie morphinique, et avant de vous en montrer les terribles effets, ilme semble logique d'examiner encore quelques points d'étiologie.
Et d'abord, les hommes sont-ils plus souvent morphinomanes que les femmes? A s'en tenir aux statistiques imprimées, oui. Sur cent morphinomanes, on ne rencontre guère que vingt-cinq femmes. Alais que celles-ci ne se hâtent pas de triompher. Tous les praticiens disent, d'accord, qu'elles sont plus nombreuses, seulement elles sont plus dissimulées; un auteur que j'ai là sur ma table dit plus menteuses; je n'aurai garde de le citer. La vérité est qu'une fois adonnées à leur vice, elles se laissent aller absolu-
LA AIOni'HI.VE ET LKTIIKH. :ilU
ment; Télat de trouble intellectuel où elles tombent n'endave pas leur existence comme celle d'un homme oblige de gagner si vie; elles ne consultent pas de médecin, et alors on ne les compte pas dans les statistiques.
Une chose curieuse, c'est que sur cent morphinomanes, on trouve cinquinle et une personnes touchant à l'exercice de la médecine : docteurs, étudiants, infirmières, Sœurs de charité ou diaconesses; cela s'explique assez bien, étant donnés la facilité qu'ont ces gens à se procurer l'attirail nécessaire aux injections de morphine.
Il est donc bien agréable de vivre sous l'influence de ce j)oison, puisque tant de gens s'exposant pour cela aux périls les plus graves? A cela, je réponds non, au début. Il en est de ce vice comme des autres, les commencemenls en sont pénibles. Qui ne se souvient avec amertume de son premier cigare ? Quel ivrogne n'a pas grimacé à son premier verre d'absinthe, qui, depuis...! Eh bien, Alessieurs, pour la morphine il en est de même; les premières injections font mal; la piqûre est douloureuse; souvent il survient des nausées, des vomissements, et cela est fort heureux, car bien des gens s'en tiennent là.
Mais, il faut bien l'avouer, l'accoutumance se fait assez vite, le mithridatisme s'établit, elles effets désagréables du poison s'atténuent et disparaissent. La pénétration de la morphine produit presque immédiatement alors une sorte de vague général et délicieux, un anéantissement de l'être qui fait instantanément disparaître les réalités extérieures et les remplace par une rêverie béate; au début même, l'esprit semble plus vif, plus acéré. C'est là, vous concevez, un état comparable à celui que peut donner à un homme d'esprit et à un causeur agréable une légère pointe de vin.
Les douleurs physiques et morales di.sp;iraissent, les chagrins sont oubliés pour un tempr>. « Vous connaissez, dit M. Bail, le
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fameux monologue d'Hamlet et le passage où le prince s'écrie que, sans la crainte de l'inconnu, personne n'hésiterait à se soustraire aux chagrins de la vie quand il suffit, pour entrer dans le repos, d'une pointe acérée. Eh bien, celte pointe acérée dont parle Shakespeare, cette aiguille libératrice, nous la possédons : c'est la seringue de Pravaz. D'un coup d'aiguille vous pouvez effacer les souffrances de l'esprit, les injustices des hommes et celles de la fortune, et l'on comprend dès lors l'empire irrésistible de ce merveilleux poison. »
Malheureusement il en est, vous ai-je déjà dit, de la morphine comme de l'opium; il faut sans cesse augmenter les doses pour obtenir les mêmes effets. On débute par un centigramme par jour, mais il faut bientôt doubler, puis tripler, sinon l'effet est fugace. Au bout de quelques semaines, deux ou trois mois au plus, la morphinomanie est établie, on ne peut plus lui échapper.
C'est à tout instant qu'il faut injecter le poison, sinon le bienêtre est remplacé par un affreux supplice. C'est alors que les malheureux maniaques sont obligés d'avoir toujours sur eux la seringue et la fiole, et tout cet arsenal que je vous montrais. Au milieu d'une promenade, saisis par leur rage ou leur malaise, on les voit s'arrêter et s'en aller dans quelque massif. D'aulres prennent subitement une voiture pour pouvoir faire leur injection.
Telle grande dame se retire au fond de sa loge en pleine représentation, à l'Opéra; elle se sent s'alourdir, son esprit s'empâte, sa parole s'embarrasse, il lui faut sa morphine.
Un homme d'Etat, ministre d'une grande puissance européenne, se voit obligé, chaque fois qu'il y a conseil, d'emporter son nécessaire à morphine : il s'administre aussi une injection chaque fois qu'il doit prendre la parole.
Un médecin très-occupé, qui a pris la malheureuse habitude de se morphiner, est obligé de prendre de grandes précautions le jour de sa consultation, sinon il se met à se lamenter et à larmoyer
sur les maux que lui content ses malades, ce qui ne doit être pour eux ni une consolation, ni un encouragement.
Un morphinomane, que j'ai eu longtemps entre les mains et dont j'avais même fait mon secrétaire, s'administrait quelques centigrammes de morphine sous mes yeux chaque fois que je lui donnais quelque chose à copier ou à lire.
Toutes les classes de la société sont ainsi ravagées, même les inférieures. Je me souviens d'un service d'hôpital auquel je fus altachc quelque temps comme interne, et dans lequel, à l'insu des chefs, on avait pris l'habitude de calmer les moindres douleurs par une injection de morphine : le hasard me rendit témoin du fait, et je ne pus déraciner celte déplorable habitude qu'en résistant chaque soir aux supplications et en éloignant les malades les plus atteints.
D'un autre côté, et dans un tout autre mondcy qui ne se souvient d'une pauvre duchesse morte misérablement à vingt-cinq ans, pour avoir cherché dans la morphine l'oubli des chagrins et des outrages dont on l'abreuvait?
Plutôt que de faire devant vous le tableau méthodique de l'état où tombent les morphinomanes, j'aime mieux vous exposer quelques observations qui vous montreront à quel point peut être poussé l'abus et quelle déchéance intellectuelle finit par frapper ceux qui le commettent.
M. C..., employé à l'Hôtel de ville de Paris, eut, vers 1869, une affection difficile à définir, mais qui ne devait être qu'une névralgie viscérale, peut-être une simple gastralgie; son médecin, pour le soulager, lui prescrivit quelques injections de morphine au creux de l'estomac. Le malade prit l'habitude de les faire lui-même, et nalurcllemcnt il en abusa. Quand je connus M. C..., il se faisait environ trente-cinq injections par jour, chacune de dix centigrammes de chlorhydiate de morphine, eu tout trois grammes cinquante. Or dix centigrammes constituent une dose toxique
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qui tuerait d'uacoup quiconque essayerait de la prendre d'emblée. Les Irois grammes et demi de morphine étaient dissous dans cent cinquante de liquide, si bieu que le malheureux était obligé de se passer dans la peau une masse d'eau énorme qui formait sous elle des bosses grosses comme des oranges. Pour éviter les nombreuses piqûres que nécessitaient de pareilles manœuvres, M. C... se servait d'une seringue énorme que je vous ai montrée. La dépense que M. C... était obligé de faire chaque jour était telle qu'il avait épuisé toute sa petite fortune, et que ses appointements mêmes devenaient insuffisants, le prix pharmaceutique de la morphine étant d'environ deux francs pour une solution d'un gramme, soit environ trois mille francs pour la quantité colossale d'un kilogramme et demi de poison que consommait par au ce malheureux. Or, ses appointements étaient de douze cents francs, et il n'avait plus que cela. Il dut, dans ces conditions, entrer à l'Hôtel-Dieu, où il était placé dans une petite chambre à part. Son instruction relative, et surtout une superbe écriture, le faisaient employer par beaucoup de médecins ou d'étudiants à des travaux de copie ou de correction, grâce auxquels il pouvait adoucir un peu sa misère. C'est dans ces conditions qu'il travailla pour moi une année entière. Sur sa table étaient sans cesse la morphine et la seringue de Pravaz; au milieu même de ses écritures, on le voyait se troubler, puis, subitement, il se faisait une piqûre. Alors il semblait allégé d'un poids, et il se remettait à l'ouvrage pour une heure ou deux, au bout desquelles il recommençait.
Vous concevez qu'à un semblable métier son corps ne devait plus être qu'une plaie. Et ceci n'est pas une exception : chez tous les morphinomanes il en est de même, et, chez beaucoup d'entre eux, des éruptions spéciales, des érysipèles viennent encore compliquer le mal. Quand ce ne serait que par une bien juste coquetterie, on devrait s'arrêter. Je ne connais rien de plus répugnant que ces ulcères que nos morphinomanes cachent soigneusement.
Je mets sous vos yeux l'aspeet véritablement navrant du bras d'un de ces individus : les piqûres sont tellement rapprochées les unes des autres qu'elles se confondent; elles ont donné lieu à des phlegmons, puis à des abcès qui ont laissé après eux des cicatrices et des noyaux indurés, si bien que la peau ressemble plus à celle d'un reptile qu'à la peau d'un être humain.
BRAS d'une MORPHINOMANE.
D'après nafure.
Il arrivait quelquefois que la pharmacie ne servait pas assez vite AI. C... Alors j'observais sur lui, portés au maximum, les effets de la privation de la morphine qui constituent un véritable supplice. Ses yeux devenaient vagues, voilés, il tombait dans une sorte d'hébétude, ses mains tremblaient, il était incapable de continuer aucun travail. S'il se levait, il trébuchait, marchait comme à tâtons, se jetant dans tous les meubles. Le peu de pensée qui lui restait se portait sur la morphine.
D'autres jours, l'attente du poison ne jetait pas M. C... dans la tristesse et l'abattement. Il devenait au contraire querelleur, insupportable, hargneux, semblable à ces thériakis de Constantinople qui se trouvent accidentellemnt privés de leur opium.
Quand, par expérience, je retardais encore l'arrivée de la mor-
324 LA MORPHIMK ET L'KTHER.
phine, le malheureux était quelquefois frappé d'hallucination ; il voyait passer des éclairs, il lui était impossible de s'endormir : son agitation devenait telle qu'il se mettait à errer en trébuchant à chaque pas, mais sans s'arrêter.
11 déclarait alors sentir des douleurs pareilles à des secousses électriques, ou bien il ne sentait plus ses pieds, il lui semblait qu'il nageait dans l'air; le moindre bruit le faisait tressaillir; enfin, s'il n'avait pas été enfermé dans un hôpital, il serait sorti, et vous voyez à quoi il eût été exposé dans la rue.
Mais, au milieu de cette affreuse torture, arrive la bouteille bénie : le malade se jette dessus avec gloutonnerie, il concentre ce qui lui reste de force intellectuelle et physique sur la manœuvre de la piqûre; il l'exécute, et, cinq minutes après, il est redevenu l'hcmme aimable, facile et travailleur que l'on connaît; il se remet à sa besogne et l'exécute fort convenablement.
11 y a cinq ans que je n'emploie plus M. C...; sa malheureuse manie est telle qu'il a dû entrer à l'hospice des Incurables, où il finira ses jours, car toutes les tentatives de traitement ont échoué. Si je vous ai si longuement développé celte histoire, c'est qu'elle est typique, et qu'elle nous montre parfaitement dans quelle situation se trouve le malheureux qui a laissé la morphine prendre empire sur lui.
Vous comprenez que, quand, pour faire cesser l'horrible état, celte angoisse qu'amène la privation du poison, on n'a qu'à faire une injection, on n'hésite pas, on n'attend même pas, et l'on en arrive vite aux abus les plus effroyables.
Ecoutez d'ailleurs l'histoire de cet autre malade : Le docteur L. . . , nous raconte Zambaco, était médecin d'hôpital ; il avait longtemps vécu à Vienne en étudiant, et là, il avait pris l'habitude fâcheuse de fumer beaucoup et de boire de la bière à profusion. 11 en étaitrésultépourluiunegastralgie très-douloureuse, pour laquelle il commença par se faire quelques injections de
morphine au creux de l'eslomac. Comme les crises douloureuses qui cessaient après l'injection revenaient toujours le lendemain, le docteur avait fini par prendre l'habitude de se morphiniser avant chaque repas. Extérieurement, sa santé semblait devenir meilleure. Mais, pour se maintenir dans cet état de prospérité apparente, le malheureux était obligé d'augmenter sans cesse la quantité de poison; il en était, après un an, arrivé à prendre plus de dix centigrammes de chlorhydrate de morphine par jour.
A partir de ce moment, ses collègues remarquèrent qu'il maigrissait beaucoup; ses yeux étaient caves, ses pupilles resserrées, son teint terreux et son humeur sombre. 11 demeurait quelquefois des heures entières sans parler, ayant l'intelligence vide, le regard éteint. Son corps était aussi paresseux que son esprit, il restait souvent couché une grande partie de la journée. Son appétit était éteint, il avait horreur des repas de famille ; il ne mangeait plus que de la salade, des fruits acides et un peu de lait.
Un de ses confrères, alarmé, interrogea sa femme et apprit que la pratique des injections de morphine était devenue l'unique but de la vie du docteur, et que le matin, à ses repas, le soir, sans cesse en un mot, il puisait sans poids ni mesure dans un grand flacon qu'il avait près de lui. Interrogé sur ces faits, le malheureux avoua, mais en déclarant qu'il lui était désormais impossible de se débarrasser de sa monomanie.
En effet, dit-il, quand arrive l'heure de l'injection, il est pris de fourmillements, il est brisé de fatigue, anéanti par une lassitude générale : sa respiration est anxieuse, son pouls petit et agité, il a des palpitations, il entend bourdonner ses oreilles. Si quelque circonstance s'oppose à ce qu'il satisfasse sa passion, il devient furieux, fou de colère; un jour il alla jusqu'à frapper sa femme et ses enfants.
Si, au contraire, l'injection de morphine a lieu, la scène change, le docteur redevient aimable, enjoué, causeur délicat
mais pour quelques instants seulement, et il faut reprendre du poison, sinon l'état lamentable reparaît.
Un jour, le malheureux se fit une injection qui dépassait sans doute les limites du possible, il s'empoisonna et faillit mourir. Zambaco, qui le vit et le soigna, le supplia de cesser ses déplorables pratiques. Le docteur jura que depuis longtemps il ne prenait plus de morphine ; il mentait comme tous les morphinomanes ; il ne fut pas difficile de l'en convaincre : le tiroir de sa table de nuit renfermait plusieurs seringues de Pravaz et dix grammes de poison. Les remontrances de son collègue l'émurent jusqu'aux larmes ; il jura qu'il abandonnerait sa terrible passion qui le menait à la ruine et à la folie. Six jours après, il se faisait une nouvelle injection exagérée et tombait mort.
Voilà, Messieurs, une observation qui vous montre que l'abus de la morphine ne détruit pas seulement le corps, mais qu'il pervertit l'esprit et la conscience. Le docteur, homme bien élevé, instruit, haut placé, mentait comme un écolier en défaut, et battait sa femme comme un ivrogne.
Mais voici d'autres cas où la perversion est plus forte encore. Une espèce qui devient commune, c'est le morphinomane voleur et assassin, le frère de ces fumeurs d'opium qui parcourent les rues de Shang-haï en frappant tout sur leur route.
En 1882, une dame C..., femme d'un dentiste de Paris, était arrêtée en flagrant délit de vol aux Magasins du Louvre. Examinée par M. Brouardel, elle racontait son délit sans la moindre gêne, sans inquiétude; elle avouait que dapuis plusieurs années elle prenait de la morphine dans le cabinet de son mari, et qu'elle était arrivée à en consommer un gramme par jour. Elle était tombée dans un état tel de stupidité qu'elle n'avait même pas pris de précautions pendant qu'elle commettait son vol.
A propos de ce cas, M. Lunier en faisait connaître un autre. Une lingère, habitant Paris, volait des dentelles à ses patrons. On
l'arrêta, et l'on s'aperçut dans l'instruction qu'elle se servait du produit de ses vols pour acheter du laudanum au litre. Elle en prenait 50 grammes par jour et dépensait pour cela 1 ,200 francs par an .
Mais un autre fait bien caractéi-istique étonnait dernièrement tout Paris. Les journaux nous apprenaient que madame J..., femme du meilleur monde, venait d'être arrêtée pour vol dans les Magasins de la Ville de Saint -Denis. Elle avait acheté pour 120 francs de lingerie, et, pendant que le commis faisait le paquet, elle s'était approchée d'une caisse, le porte-monnaie à la main, comme pour payer, mais elle était revenue au rayon après avoir donné un faux nom et une fausse adresse, et en disant qu'on lui envoyât ses achats. Elle avait réclamé à l'employé son paquet, comme si elle l'avait soldé ; puis elle était partie. Quelques jours après, elle revenait au magasin rapportant les objets dérobés, disant qu'ils ne lui convenaient plus, et réclamant son argent. Mais elle avait été reconnue, on l'arrêtait et on la livrait à la police.
Celle-là volait pour acheter de la morphine.
Madame J... était fille de M. de Saint-X... : elle était restée orpheline de bonne heure, et on l'avait placée dans un couvent où, dit-elle, elle était fort malheureuse. Revenue vers vingt ans chez son tuteur, elle s'était bien mariée et selon ses goûts. C'était une femme nerveuse que la moindre contrariété jetait dans des étals tels, qu'il fallut plusieurs fois l'enfermer. En 1879, les névralgies dont elle souffrait furent traitées par son médecin au moyen du chlorhydrate de morphine ; les douleurs disparurent instantanément. Ravie de cette trouvaille, elle se procura une seringue de Pravaz, rédigea de fausses ordonnances, ^t se mit à se faire des injections avec une véritable gloutonnerie.
En six mois, elle en était arrivée à 40 centigrammes par jour. Pour payer tout cela, elle vendait les livres de la bibliothèque de
328 LA MORPHIXE ET LETHER.
son mari et l'argenterie non usuelle de son ménage : elle avait appris la roule du Mont-de-piélé et s'y rendait souvent.
Elle était néanmoins fort gênée, quand elle rencontra un pharmacien complaisant qui la servit à crédit et qui, du 29 mai 1881 au 27 octobre 1882, lui livra 3,475 paquets de 20 centigrammes de chlorhydrate de morphine, représentant une somme de 1,600 francs et une totahté de 70,000 injections hypodermiques de 1 centigramme. Le crédit ouvert devant elle lui fit perdre toute prudence; mais un jour le pharmacien réclama sa facture et menaça de prévenir le mari. La pauvre femme emprunta 200 francs à une amie; le terrible créancier voulait le reste; c'est alors que la malheureuse alla voler. Je ne vous décrirai pas son état, il est celui de toutes les morphiniques : maigreur, absence d'appétit, alternatives d'hébétude et de folie furieuse. Pendant l'instruction même de son affaire, madame J... a encore été voler aux Magasins du Louvre, où on l'a prise sur le fait.
Acquittée comme irresponsable, elle est rentrée chez elle. Elle a un peu diminué ses doses de morphine, mais elle s'est mise à boire. Son mari a découvert un jour une immense note de vin de Madère chez un marchand du voisinage. On dut enfermer madame J... dans une maison de santé, où elle est dans une sorte de démence et où l'on est obligé de la nourrir à la sonde.
Cette triste aventure a un épilogue, qui, lui, au moins, satisfait la morale.
Le pharmacien qui avait fourni sans ordonnance 70,000 injections de morphine a été condamné à huit jours de prison, 1,000 francs d'amende et 2,000 francs de dommages-intérêts, sans préjudice de ce que pourra un jour lui réclamer M. J..., si l'état de sa femme le force à de nouvelles dépenses.
Le public a applaudi, tout en trouvant le tribunal indulgent.
Après les voleurs, un assassin. Il y a quelques mois, le bourreau de Londres pendait un médecin, le docteur Lamsou, qui
avait empoisonné son beau-frère. C'était, dit M. Bail, un original qui traitait toutes les maladies par les injections hypodermiques. Il avait fini par passer pour fou et avait perdu sa clientèle. Or il avait un beau-frère très-riche : un jour il vient à lui, lui montre des pilules et lui persuade d'en avaler une. Dix minutes après, le jeune homme expirait : il avait pris une forte dose d'aconitine.
Lamson s'était sauvé à Paris; il apprend que la police le cherche ; il part pour Londres et se livre lui-même. On le met en prison; il avoue son crime; il est condamné et exécuté. Or Lamson était un morphinomane de premier ordre : son avocat s'appuya sur ce fait pour demander l'indulgence; mais il ne l'obtint ni du jury, ni de la Reine.
Avant d'en venir au traitement des morphinomanes et de vous dire ce qu'on peut tenter pour les tirer d'affaire, laissez-moi vous entretenir en quelques mots d'autres pervertis très-aualogues et pour lesquels les mêmes mesures sont applicables. Je veux parler des élhéromanes.
On devient élhéromane pour les mêmes raisons qui font qu'on devient morphinomane : parce qu'on veut soulager quelque douleur, puis parce qu'on trouve du plaisir à se jeter dans une demiivresse où l'on oublie ses chagrins, ses peines, ses préoccupalions.
J'en appelle à vos souvenirs. Messieurs, je suis certain que, dans vos connaissances, vous avez des gens qui, pour la moindre migraine, se mettent sous le nez un mouchoir imprégné d'éther et aspirent avec délices. Ceux-là sont sur la route de l'éthéromanie, comme celui-là est sur la route de la morphinomanie qui se fait des piqûres pour quelque névralgie rebelle.
Pourtant, il faut l'avouer, le danger est moins grand, et bien plus de gens s'arrêtent en route.
Au début de l'inhalation d'éther, on ressent une grande fraî> cheur sur la face et dans les voies respiratoires, puis la vue se
trouble un peu, les oreilles bourdonnent, on est pris d'une sorte de vertige qui n'a rien de désagréable, les conceptions intellectuelles deviennent gaies, charmantes, quelques hallucinations se développent, en général assez aimables. Il ne faut pas alors augmenter la dose d'éther, car on arriverait à une période d'excitation et même à un sommeil anesthésique absolu, tel que le produisent les chirurgiens. Les gens qui s'élhérisent le savent bien et modèrent le poison pour faire durer le plaisir plus longtemps. Après Tinhalation, le sujet revient à son état naturel : il a seulement la tête lourde et l'esprit un peu obtus. Si pourtant les inhalations se prolongent, elles peuvent être suivies d'un vrai délire. Je me souviens d'avoir vu souvent des femmes hystériques à qui l'on donnait de l'éther pour faire cesser leurs crises : elles étaient prises quelquefois, après ces inhalations, de vraies attaques de folie, mais d'une folie gaie, exubérante et rieuse, qui doit n'avoir rien de pénible, puisque, en dehors de leur période de maladie, elles tâchaient de dérober de l'éther pour se faire à elles-mêmes des inhalations et se procurer cet état particulier d'ivresse.
Le morphinomane peut se livrer à son vice dans le plus grand secret, ses pratiques sont faciles et silencieuses. Mais il n'en est plus de même pour celui qui s'éthérise. L'éther, en effet, émet une odeur pénétrante; j'en répandrais ici quelques gouttes qu'elles suffiraient à infecter la salle pendant des heures. Dans nos appartements parisiens, si petits, si tassés, une inhalation d'éther se sent partout, et il ne faut pas beaucoup la prolonger p^ur empester les escaliers et les logements voisins. C'est fort heureux, et cette publicité arrête bien des gens. Les plus endurcis sortent, et vont dans des voitures, à la campagne, se livrer à leurs inhalations favorites, A Londres, où l'éthéromanie est bien plus fréquente que chez nous, les gardiens des squares et des grands parcs trouvent souvent dans les massifs des flacons vides portant invariablement l'étiquette : éther sulfurique. Ils ont été
jetés là par des maniaques qui ont fui leur domicile pour se livrer au grand air a leur passion favorite. Montalte nous raconte qu'à Epsom, après les courses, on rencontre aussi des flacons d'éther au milieu des bouteilles de Champagne restées vides sur la place.
A Draperstown, bourgade du comté de Londonderry, il existe de véritables cabarets d'éther. On y fait un mélange de cette substance avec de l'alcool, et le litre en revient à trois francs. Quatorze grammes suffisent pour plonger un individu dans une profonde ivresse.
La manière dont celte terrible passion a envahi l'Angleterre est vraiment trop curieuse pour que je ne vous en dise pas un mot.
En 1847, Simpson eut l'idée d'employer l'anesthésie par l'éther pour supprimer la douleur dans raccouchement. Vous savez, Messieurs, quel admirable succès il obtint j nous en profitons encore tous les jours. Les pasteurs protestants s'élevèrent violemment contre lui. Ils le considéraient comme un impie. Dieu n'avait-il pas dit à la femme : « Tu accoucheras dans la douleur. « Or supprimer la douleur, c'était braver la volonté de Dieu. Simpson, qui aurait pu simplement hausser les épaules, répondit qu'au Paradis terrestre Dieu avait « plongé Adam dans un profond sommeil » pour lui enlever sa côte, et qu'il était par conséquent le premier inventeur de l'anesthésie.
Cette discussion grotesque fit rire les bons esprits, mais elle eut un inconvénient; à force de parler des extases produites par l'éther, on donna aux gens l'envie d'en goûter, et l'éthéromanie fut créée.
Bien plus, l'éther devint un instrument d'opposition et de lulte religieuse. Le clergé catholique irlandais imagina, à la même époque, une croisade contre le wisky, et il réussit si bien que ses ouailles abandonnèrent l'alcool; mais elles le remplacèrent par l'éther, qu'on ne songeait pas à interdire. Et c'est à ce point que Richardson et Draper nous disent qu'en Irlande on reconnaît
facilement la religion d'un ivrogne. S'il sent l'cther, c'est un catholique; s'il pue le gin, c'est un anglican.
Mais revenons à la monomanie de l'éllicr, telle qu'on l'observe chez les gens du monde.
On commence par respirer de l'éther, puis on en boit quelques gouttes, puis des quantités considérables; ce liquide brûlant devient un besoin. Ceux qui en arrivent là ne sont pis nombreux ; ils ont une prédestination morbide terrible; mais enfin ils méritent qu'on les compte.
Ils rentrent dans la classe des dipsomanes, de ces gens pour qui les excitants alcooliques ordinaires ne sont plus suffisants et qui finissent par boire de l'eau de Cologne, de l'eau de Botot, de l'éther et même du chloroforme, un véritable caustique.
Quelques observations vous feront comprendre, je l'espère, les dangers de ces fatales passions aussi bien à leur début que quand elles en arrivent au point dont je viens de parler.
Le docteur X..., homme très-connu, savant remarquable, auteur d'un livre qui est encore aujourd'hui entre les mains de tous, venait d'être nommé médecin d'hôpital, quand il dut affronter encore un de ces grands concours publics par lesquels s'obtiennent les situations médicales élevées. Ses épreuves furent, paraitil, excellentes : le jury partageait l'avis de l'auditoire au point que le président, dans une conversation avec le candidat, lui laissa entendre que sa nomination était certaine. Malheureusement les autres concurrents n'étaient pas moins méritants; ils étaient plus âgés, et, par un revirement comme on en voit souvent ici-bas, à la dernière séance, quand on vota, le docteur X... arriva le premier après ceux qu'on nommait.
En entendant ce résultat, il fut comme atterré, et son désespoir fut si intense que le bruit en vint jusqu'au ministre d'alors, qui appela le candidat malheureux, le consola de son mieux et lui confirma qu'au concours suivant sa nomination était certaine.
LA MORPHI.VE ET L ETIIEH. 33:1
Malheureusement le concours suivant ne venait que dans (rois ans. Le docleur X..., tout en faisant son service, se mit à boire; ses amis, ses élèves le virent changer avec inquiétude; il passait du désespoir à des alternatives de gaieté exagérée. On fut bientôt certain qu'il s'enfermait pour s'enivrer seul. Aux liqueurs il fit succéder l'éther ; il en respira, puis il en but; il en vint à ce point d'être obligé quelquefois d'interrompre sa visite d'hôpital pour aller seul dans la salle où les médecins laissent leurs habits de ville, et là, il se mettait à respirer son flacon d'élher pour se remettre en état de continuer sa leçon.
Celte vie dura trois ans : le concours arriva, le docteur se présenta, et deux de ceux qui luttèrent alors avec lui me racontaient, il y a quelques jours, qu'il fit toutes ses épreuves sous l'excitation de l'éther : il fut nommé, mais il ne put jouir longtemps de son triomphe; il continua de se livrer à sa terrible passion, et il mourut quelque temps après dans la folie et l'abrutissement.
J'ai connu un jeune pharmacien qui avait pris l'habitude de respirer de l'éther, d'abord pour calmer ses migraines, ensuite pour se procurer la douce ivresse dont je vous parlais tout à l'heure. Pour cela, une fois couché, il couvrait sa figure d'un mouchoir qu'il avait imbibé d'éther, il respirait jusqu'à ce que tout le liquide fût évaporé. Avait-il forcé la dose? était-il mal disposé? un matin on le trouva mort sur son lit, la figure couverte de son mouchoir, et un flacon vide près de lui.
Une dame de la haute société parisienne respirait, elle aussi, de l'éther; un jour on la trouva morte dans un fauteuil de sa chambre à coucher : elle tenait encore son mouchoir et son flacon.
Béluze nous raconte qu'un morphinomane de sa connaissance ne trouvait pas le mouchoir suffisant ; il mettait de l'éther dans une cuvette et se plaçait la tête au-dessus. On le trouva un soir mort, le nez plongé dans le liquide.
Un malade de Frerichs parcourait les rues de Berlin avec un tampon imbibé d'éther sous son nez. 11 sentait tellement mauvais qu'on le fuyait partout. Le propriétaire de sa maison le mit dehors, parce qu'il incommodait les voisins.
L'abus des inhalations d'éther peut amener un véritable état de folie furieuse et une perversion du sens moral analogue à celle des morphinomanes. En voici un exemple frappant :
M. Z... est connu de tous les agents de police de Paris sous le nom de l'homme à l'éther : c'est un grand jeune homme, portant un fort beau nom. Il a fait de très-médiocres études, qui ont pu aboutir péniblement à un diplôme de bachelier es lettres. Au moment de la guerre il avait vingt ans : il entra dans les ambulances, et c'est là qu'il sentit l'odeur de cet éther qui devait lui être si fatal.
A la paix, il se fit séminariste, mais pour peu de temps; il vint alors à Paris et se mit au droit.
On s'aperçut à ce moment que, depuis quelque temps, il avait pris l'habitude de respirer de l'éther ; il dépensait à cela des sommes importantes : ses excentricités étaient déjà célèbres parmi ses camarades; elles avaient une tournure spéciale, provoquée par son éducation; en quelques jours il acheta pour 30,0C0 francs d'objets religieux.
Ce zèle parut excessif à sa famille, qui le pourvut d'un conseil judiciaire.
Surveillé de près, sans argent, Z... dut s'arranger d'une manière spéciale pour se livrera sa terrible passion.
Il prenait un fiacre, le soir, et se faisait conduire à une pharmacie quelconque : en descendant, il empruntait, sous quelque prétexte, 5 francs à son cocher, puis il achetait un flacon d'éther, remontait et se faisait voiturer sur quelque promenade, respirant sa drogue jusqu'à complète ivresse. Il descendait alors, refusait de payer (et pour cause) et répondait aux réclamations du cocher
par des coups de canne. La police arrivait et conduisait tout le monde au poste. Il fallait que la malheureuse mère de AI. Z... vînt réclamer son fils, et, dans les discussions qui suivaient, il répondait à ses remontrances par de véritables outrages. Dès qu'il pouvait s'échapper, il prenait une autre voiture, allait dans uu autre quartier, recommençait la scène, et passait la nuit dans un autre jjosle, si bien qu'il se fit rapidement dans le monde des commissariats une véritable notoriété.
Il fallait en finir : sur les conseils des médecins, la famille se décidi à l'embarquer pour deux ans sur un navire qui allait au delà du cap Hornj au moment du départ, au milieu des déchirement de la séparation, il réclama avec instance un piano.
Dès que le navire entrait dans un port, le capitaine faisait soigneusement enfermer son prisonnier et ne le relâchait qu'une fois en pleine mer. Néanmoins, à lalparaiso, il parvint à s'échapper ei à s'embarquer sur un navire en partance pour la France. Il revint à Paris, et, le lendemain, il recommençait les inhalations d'éther. Sa malheureuse mère envoya une circulaire à tous les pharmaciens, leur demandant de refuser à son fils le terrible poison. Ce fut peine perdue, il s'adressa aux droguistes.
En quinze jours, il fut arrêté cinq fois et subit deux condamnalions correctionnelles .
Sa vie n'est plus, depuis lors, qu'une longue odyssée à travers les maisons de fous; il les connaît toutes; il s'est échappé de toutes; il a fallu l'interner à Charenton, où il habite le quartier de force. II a le génie de l'évasion, car il s'en est déjà sauvé plusieurs fois. La cour de Paris a prononcé son interdiction.
Madame D..., habitant uu château dans le centre de la France, avait pris, elle aussi, l'habitude de l'éther. Comme dans ses béatitudes il lui était pénible de tenir son mouchoir sur sa figure, elle avait trouvé commode de verser son poison favori sur son corsage et sur sa jupe.
Un jour, la vapeur d'élher, si combustible, gagna le feu de la cheminée. En une minule, la malheureuse fut couverte de flammes et brûlée vive.
Ces quelques exemples, que j'abrège à dessein, vous montrent ce que doit craindre le buveur d'élher : la folie, la démoralisalion, la démence, d'une part, et, d'autre part, la mort subite par action directe sur les centres nerveux ou même l'incendie et la mort horrible qui en résulte.
On me dira que ces extrêmes sont rares, je l'accorde ; mais les autres, plus bénins, pour être peu connus, parce qu'ils demeurent des secrets de famille, n'en sont pas moins trop habituels. Que d'hommes intellectuellement abaissés, que de femmes nerveuses, divagantes, insupportables à elles-mêmes et aux autres, ne doivent leur malheureuse situation qu'à leur propre faute et à l'abus de l'éther ou de la morphine!
Que peut-on faire pour eux? Peut-on traiter les morphinomanes et les élhéromanes? Oui, certes; mais à une condition, c'est qu'ils le veuillent bien. La meilleure manière d'échapper au poison, c'est de cesser d'en prendre.
Cela a l'air bien simple : c'est extrêmement difficile. Souvenez-vous de ce que souffre un fumeur qui veut se corriger, un buveur qui veut faire pénitence; que de fois ne retombent-ils pas dans leur terrible habitude!
Néanmoins, comme il ne faut jamais désespérer, on devra prodiguer au toxicomane les bons conseils, lui montrer où il marche, ne pas noircir le tableau, car il cesserait de croire; en un mot, agir par persuasion. Dans l'immense majorité des cas, il écoulera avec condescendance, et, aussitôt après votre départ, il courra à sa seringue ou à son flacon pour chercher dans son ivresse habituelle l'oubli de vos paroles troublantes.
Le mieux, quand l'élat morbide est bien confirmé, est de séparer brusqucmenf, inslanlanémcnt, le malade de sa famille, de le
placer dans un établissement où tous ses mouvements seront surveillés, oïl on le privera subitement ou successivement de son poison, suivant ce qu'on jugera utile.
Les Américains, gens pratiques, ont fondé déjà des maisons de santé pour le traitement des morphinomanes. Les Allemands viennent d'en créer deux, l'une à Marienberg, sous la direction de Levinsteinj l'autre à Schonberg, sous l'autorité du docteur Burkart.
Malheureusement notre loi française sur les aliénés ne nous permet guère d'agir ainsi : nous ne pouvons interner que des toxicomanes déjà fous ou stupides, et, par conséquent, incurables.
Si nous sommes désarmés contre la morphinomanie déclarée le mieux est évidemment de la prévenir.
Pour cela, la première chose à faire, c'est d'empêcher le malade de se procurer facilement le poison, c'est d'en réglementer la vente, de sorte qu'il soit impossible d'en avoir des quantités et de faire servir deux fois une même ordonnance. L'empereur d'Allemagne, sur la proposition du prince de Bismarck, a déjà rendu un décret sur ce point : nous pourrions peut-être faire aussi quelque tentative dans ce sens.
Puis c'est au médecin à ne jamais commencer l'usage de la morphine sans une absolue nécessité, à ne jamais en tolérer l'usage habituel, sauf peut-être dans ces maladies douloureuses où le patient est condamné à bref délai, et où le devoir est d'assoupir les douleurs de ses derniers jours.
C'est aux malades eux-mêmes à se rendre compte de l'état vers lequel ils marchent. La lecture des livres de médecine est généralement pernicieuse pour les gens du monde. Je leur permettrais pourtant de lire les mémoires récents sur l'abus de la morphine. S'ils n'en étaient pas émus, c'est qu'ils seraient décidément incurables.
Messieurs, c'est un fait que connaissent bien les magistrats que, toutes les fois que quelque crime a été commis, le coupable rôde autour du lieu sinistre, et que souvent il se mêle à la foule curieuse qui assiste aux constatations. Les malades font un peu de même, et l'on ne m'étonnerait pas beaucoup si l'on m'apprenait qu'aux auditeurs ordinaires de ces conférences se sont mêlées, ce soir, quelques personnes amenées par une curiosité anxieuse et intéressée. A ceux-là, je dirai : Je vous affirme que je n'ai rien exagéré; jugez.
Mais soyez-en bien certains. Messieurs, c'est aux familles des malades, c'est à tous qu'il appartient d'empêcher l'apparition des terribles vésanies dont nous venons de nous entretenir. C'est en arrêtant les siens sur la pente qu'on y peut parvenir, c'est en leur enlevant le moyen de se nuire à eux-mêmes, en les surveillant, et en leur arrachant impitoyablement l'outillage de leur folie.
Vous le ferez, si j'ai pu vous communiquer ma croyance et si vous partez d'ici persuadés, comme je le suis moi-même, que, si nouveaux qu'ils soient, les poisons à la mode ont déjà fait plus de victimes parmi nous qu'en tout un siècle les poisons des assassins.
DIX-NEUVIEME SIECLE
Mesdames, Messieurs,
Si l'on admet que les sociétés, comme les individus, peuvent être frappées de maladie, on reconnaîtra sans peine que le mal de notre époque, c'est l'amour exagéré du succès et de la puissance, l'envie d'arriver quand même, le désir immodéré des grandeurs.
Ce qui n'est chez quelques-uns qu'un travers de l'esprit peut atteindre chez d'autres les proportions d'une folie, et c'est ainsi que se trouve constituée une des formes de délire des plus communes et aussi des plus redoutables, puisqu'elle est le symptôme ordinaire d'une incurable démence et d'une dégénérescence prochaine de tout l'individu.
Je dis que cette folie est relativement nouvelle; en effet, les auteurs anciens en parlent peu, et pendant que la manie ou la mélancoHe sont, de leur part, le sujet de longs développements, c'est à peine s'ils nous signalent le délire ambitieux, qui pourtant est un des plus frappants par son incohérence et son invraisemblance prodigieuses.
Nous pouvons attribuer à ce silence relatif deux raisons.
D'abord, dans l'antiquité et chez tous les peuples, beaucoup de ces hommes que nous enfermerions aujourd'hui sur la demande d'un commissaire de police, beaucoup de ces délirants, de ces
' Conférence faile à la Sorbonne (Association scientifique de France) le 10 avril
vaticinaleurs qui, s'affirmant inspirés des dieux, annonçaient les événements fulurs et menaçaient les rois, ces êtres qui se prétendaient supérieurs à l'iîumanité et l'intermédiaire entre elle et les puissances d'en haut, ces êtres, dis-je, inspiraient au peuple une sorle de terreur sainte, de respect superstitieux, qui les défendaient de l'accusation de démence. Il ne faudrait pas aller bien loin encore aujourd'hui pour trouver au milieu des populations ignorantes de l'Afrique des hommes entourés de la plus respectueuse vénération, des hommes remuant quelquefois les masses, suscitant des révoltes, tenant en échec les armées des plus grandes nations, et qui ne sont que des maniaques ambitieux ou même des paralytiques au début.
' Si les fous ambitieux étaient peu connus, c'est donc tout d'abord parce qu'on ne les croyait pas fous et qu'on leur attribuait au contraire une valeur intellectuelle supérieure.
La seconde raison, c'est que le délire des grandeurs est bien l'œuvre et la caractéristique de notre siècle.
Physiologiquement et philosophiquement, la folie est une; mais les formes en sont déterminées par les circonstances extérieures ou par l'éducation même de l'esprit qui succombe.
Si nous jetons un coup d'œil en arrière (et si vous me permettez de rappeler brièvement les points qui nous ont déjà occupés dans nos précédentes réunionsjj nous voyons que, chez les anciens, la folie prophétique dominait; au moyen âge et à la renaissance, la peur du diable, la possession du malin esprit hantaient les cerveaux. Au dix-huitième siècle, nous avons eu les jansénistes et la folie des miracles, puis Mesmer et l'amour du merveilleux. 11 n'y a pas quarante ans, nos grand'mères faisaient tourner des tables et des corbeilles, interrogeant sur leurs affaires particulières les Pères de l'Église ou les auteurs du grand siècle, qui ne répondaient pas toujours en termes fort congrus.
Aujourd'hui, je vous l'ai déjà dit, entrez dans un asile d'aliénés,
VOUS n'y entendrez guère parler de Salan et de sa troupe, on ne sait plus ce que c'est que le sabbat. On ignore le diacre Paris et les discussions sur la grâce, et l'œuvre même d'AUan Kardec n'a laissé que de rares vesliges.
En revanche, on y tremble devant trois choses mystérieuses et terribles : l'électricité, la police et les Jésuites. C'est la forme actuelle; que sera celle de demain? Je l'ignore et je ne puis le savoir, puisque je ne sais ce que seront les conditions d'existence de nos descendants.
J'ai tenu, Messieurs, à revenir un peu sur ces faits, parce qu'ils dominent l'histoire du délire des grandeurs et qu'ils vous donnent la cause de sa fréquence aujourd'hui.
C'est maintenant une expression commune en littérature, que celle de Jiévrcuse appliquée à notre existence; arriver, dominer, marcher vite, voilà le but de bien des hommes, qui ne sont peutêtre pas des mieux avisés pour la réalisation de leur bonheur.
Les conditions étaient bien différentes naguère encore; l'esprit de caste cantonnait chacun dans un milieu fixé d'avance et d'où il avait peine à sortir. L'instruction manquant aux masses ne leur laissait guère l'espoir d'arriver à quelque dignité; les charges de l'Etat, enfin, étaient héréditairement dévolues à certaines familles qui ne s'en laissaient pas dessaisir. Aussi l'ambition était-elle chose peu connue, en raison même de l'impossibilité évidente où l'on se trouvait de la satisfaire.
Aujourd'hui, le régime social même sous lequel nous vivons autorise les prétentions de tous. Aucun obstacle matériel ne se dresse entre le plus humble et le pouvoir. La fortune inouïe d'hommes de génie qui, partis de ce qu'on appelle les derniers échelons de l'échelle sociale, sont montés à la suprême puissance, et, d'autre part, l'élévation subite et souvent incompréhensible d'hommes sans situation et sans valeur; la possibilité d'arriver d'un seul coup aux honneurs et aux dignités les plus hautes sans
franchir les degrés de la hiérarchie ; n'y a-t-il pas là plus qu'il n'en faut, sinon pour tourner des têtes, du moins pour donner au délire une forme et une direction particulières?
Il convient d'ajouter à cette éliologie spéciale le besoin de jouir qui domine aujourd'hui,
A l'esprit d'économie, souvent un peu strict, de la génération qui s'en va, a succédé un amour du luxe, un goût du faste qui se rencontre du haut en bas.
Nos pères aimaient l'argent pour le garder, aujourd'hui nous aimons l'argent pour nous en servir tout de suite.
Dans nos classes ouvrières, l'épargne n'existe plus.
Ajoutez à tous ces facteurs l'alcoolisme qui ruine notre race et qui prépare le terrain à toutes les attaques de la démence.
11 semble donc que je me range à l'opinion si brillamment soutenue par Brierre de Boismont, et que j'accuse surtout la civiUsation d'avoir donné naissance au délire qui nous occupe. Ne me croyez pourtant pas à ce point ennemi du progrès ; je reconnais que, dans l'espèce, le rôle de la civilisation a été double.
Certes, avec les nouvelles ressources qu'elle a fournies, elle a fliit naître de nouveaux besoins; elle a développé, non plus la lutte pour la vie comme chez les peuples primitifs, mais la lutte pour la jouissance.
La fièvre des affaires, l'élévation et l'écroulement subits des fortunes ont produit une sorte de surchauffe m eut intellectuel, de vie à haute pression, d'existence à vapeur où les faibles ont dû succomber plus facilement que par le passé.
Mais à côté de cela, comme l'a si bien remarqué Foville, la civilisation a fait disparaître ces disettes épouvantables qui laissaient l'esprit des populations sans défense contre les suggestions les plus fâcheuses ; elle a aussi détruit les superstitions, les croyances au surnaturel sans cesse imminent, et par cela, elle a rétabli quelque équihbre.
Parchappe me semble avoir résumé la discussion dans cette formule : « Les progrès de la civilisation ont une influence complexe sur le nombre des aliénés qu'ils tendent à accroître par certains de leurs éléments et à diminuer par d'autres. 35
Où s'arrêtera la lutte entre ces deux influences? de quel côté penchera définitivement la balance? C'est ce que l'avenir seul fera savoir à ceux qui nous succéderont.
Il ne faudrait pas, Messieurs, s'en tenir à ces considérations un peu vagues et générales, pour apprécier les causes du délire des grandeurs. Outre les conditions générales qui planent sur notre race entière, chacun de nous a en lui-même des causes spéciales et personnelles qui le prédisposent à la maladie ou qui l'en dispensent.
Eu tête nous devons placer l'hérédité. Un aliéniste de grand talent, Marcé, disait que 90 pour 100 des aliénés étaient fils d'aliénés : aujourd'hui l'on est moins sévère; mais il n'en reste pas moins acquis que rien n'est plus redoutable que cet héritage, et, pour le délire des grandeurs, il est plus habituel encore que pour les autres formes de folie.
Les hommes sont bien plus souvent atteints que les femmes, et il n'y a pas lieu de s'en étonner : leur existence, leurs inquiétudes, leurs ambitions sont plus souvent mises en mouvement. C'est sur eux que dans notre état social repose le sort de la famille.
Chose curieuse, les célibataires sont beaucoup plus frappés que les gens mariés : ceci semble contradictoire avec ce que je viens de dire, puisqu'ils sont dispensés des soucis du foyer. Mais on voudra bien remarquer que l'absence d'intérieur les prédispose davantage aux irrégularités de vie, aux dangers de l'alcoolisme, aux abus de toute nature.
Les veufs et surtout les veuves sont les plus exposés ; cela se conçoit sans peine ; n'ont-ils pas de la vie toute l'àpreté sans les
douceurs, les charges, les chagrins cuisants sans les consolations?
Si nous consultons les statistiques, nous voyons que les professions libérales sont plus frappées que les autres, et parmi elles se placent, en première ligne, celles qui comportent le plus d'aléa, le plus de lutte.
En tête les artistes, puis les avocats, les uns tendant sans cesse vers l'œuvre géniale, les autres attirés vers les succès rapides que comporte la politique.
Immédialemcnl après viennentles ecclésiastiques, c^ui, parait-il, ne sont pas toujours dénués d'ambition- ensuite les professeurs et les gens de lettres.
Ces!, trcs-heureusement peureux, tout en bas de cette fatale échelle que nous rencontrons les placides employés de nos administrations publiques. La sévère discipline, la rigueur inéluctable de la hiérarchie ne permet pas à l'imaginalion d'un bureaucrate de dévergonder et de s'abandonner au délire des grandeurs.
Il est presque sans exemple que nos braves laboureurs aient succombé à la folie du jour. La tranquillité de leur vie, la simplicité de leurs appétits, le calme de leurs désirs les en ont su défendre jusqu'à présent.
Ceci dit des causes, voyons les effets. Le nombre des délirants est-il nombreux? dans quelle proportion se rencontrent-ils parmi nous?
11 est à priori fort difficile de répondre à cette question, parce qu'il n'est pas facile de dire oii commence le délire, où finit la raison. Les frontières de la folie ne sont pas nettement délimitées ; tel paraît fou aux uns qui n'est pour d'autres qu'excentrique, tel conçoit des projets qui semblent fantastiques et qui pourtant se réalisent. C'est au point que dans la conversalion banale, dire de quelqu'un : C'est un fou, n'est pas affirmer absolument que c'est un aliéné. C'est un terme qu'on emploie souvent
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pour designer quelqu'un qui ue peuse pas absolument comme on le désirerait. C'est ce qu'exprimait Maury quand il disait : «Nul n'est, à proprement parler, sain de corps et d'esprit; il n'est personne qui ne soit sujet aux maladies comme à l'erreur. Mais quar.d le trouble de l'intelligence devient assez considérable pour que la somme d'erreurs auxquelles il donne lieu scit beaucoup plus grande que cela n'arrive pour le commun des hommes, alors seulement on regarde l'inlelligence comme lésée ; de même que, lorsque le trouble de l'économie devient assez grave pour altérer notablement une ou plusieurs fonctions physiques, on dit qu'il y a maladie. 55
C'est pour le délire des grandeurs plus que pour toute autre ferme que celte r.mbiguïlé se présente et qu'il faut le plus tenir comj)tc des conditions contingentes tenant à la personnalilé même de l'individu. Est-ce une conception délirante que de vouloir séparer l'Afrique de l'Asie ou couper l'Amérique en deux? Incontestablement pour la plupart, et pourtant c'est un fait à peu près accompli. N'est-ce pas une idée folle que de vouloir se faire payer 15,0CO francs pour chanter moins d'une heure sur un théâlre? Cela serait pour tout le monde, et pourtant la chose s'est passée il n'y a pas bien longtemps.
Le délire des grandeurs n'est donc souvent un délir2 que si l'on tient compte de la siluation même du délirant.
Dans d'aulrcs cas, il est pour ainsi dire larvé, dissimulé; il faut fouiller dans l'esprit et les actes d'un individu pour trouver le poinl blessé. N'est-ce pas un peu un délirant ambitieux que l'homme qui, pour adirer quand même l'altenticn sur lui, braque un revolver (d'ailleurs chargé à blanc) sur un ministre qui passe, que celui qui pénètre dans une grande assemblée législative et qui en interrompt la séance à coups de pislolet, sans raison, sans animcsité conire qui que ce soit, ou bien cet autre encore qu'empêchent de dormir les lauriers de ses prédécesseurs et qui, après
avoir inutilement tenté d'allumer un feu d'artifice dans une réunion nombreuse, joue encore du revolver pour être vu, arrêté, imprimé tout vif dans les journaux, pour occuper le monde de sa personnalité, pour être quelqu'un dans le mal, puisqu'il est si difficile d'être quelqu'un dans le bien?
Maintenant, je dois prendre les précautions oratoires les plus minutieuses, car vous allez certainement me taxer d'exagération.
Vous auriez raison si moi-même je prenais très à la lettre ce que je vais dire et si je tenais beaucoup à l'idée que je vais vous soumettre. Mais notre société mondaine tout entière n'est-elle pas un peu emportée par le souffle vaniteux? N'y a-t-il pas quelque chose d'un peu maladif dans cet amour de briller par des choses qui comportent pourtant si peu de talent? L'un satisfait son ambition en payant très-cher ce qui manifestement ne vaut pas son prix ; un autre fera de grands sacrifices pour assister à une première du théâtre ou de la cour d'assises, à une répétition générale. Tel croit briller parles chevaux, les voitures qu'il a eu tout juste le mérite d'acheter ; cet autre ne va dans certains endroits que le jour convenu et à la mode. Voir avant les autres, être vu, passer pour être dans les secrets des dieux, être plus n'importe quoi que n'importe qui, voilà le désir ardent, l'ambition perpétuelle de nos mondains.
L'expression et l'intensité de ce singulier état d'esprit peuvent se prendre dans la cohue du vernissage. A ce compte l'amour du chic (que la Sorbonne me pardonne ce mot) ne serait que la forme la plus atténuée du délire des grandeurs.
J'en ai dit assez sur cette étiologie, et j'ai hâte. Messieurs, de quitter les considérations générales pour en venir à l'exposé même de mon sujet.
Il y a deux espèces de fous qui manifestent leur maladie par de la folie vaniteuse, et leur manière de procéder est si différente.
la terminaison de leur maladie si opposée, que je dois dès l'abord les séparer nettement.
Les uns sont de simples monomanes, qui tantôt guérissent, tantôt finissent une longue et pénible existence dans une démence plus ou moins prononcée.
Les autres, bien plus frappants, évoluent en quelques mois. Bruyants, violents, sans suite dans leurs idées, ils marchent rapidement vers une déchéance morale et physique qui se termine toujours par la mort : ce sont les paralytiques généraux.
Les premiers ont un délire raisonné, conséquent, suivi, pas toujours évidemment absurde. Ils arrivent à en imposer aux autres, à se faire quelque temps prendre au sérieux, jusqu'à ce qu'un jour ils dépassent la mesure.
Les autres sont d'emblée incohérents , ridicules , exagérés au point de ne pouvoir tromper l'interlocuteur le plus naïf.
Le début des deux formes est également très-dissemblable.
Voyons d'abord comment se développe la simple mouomanie vaniteuse. On ne s'attendrait guère à cela; mais elle est la suite habituelle , logique et presque nécessaire d'une période de folie mélancolique, d'une croyance à la persécution. Foville et Alagnan ont beaucoup insisté sur ce singulier pj^ocessus.
Pendant une période que les auteurs appellent incubation , et qui peut durer fort longtemps, le malade est seulement inquiet. Il change de caractère, il est irascible, il attribue aux événements qui se passent autour de lui une importance qu'ils sont loin d'avoir. La famille ne soupçonne guère ce qui va survenir , et s'étonne seulement de la versatilité ou de la singularité des idées qu'elle entend professer.
Bientôt un phénomène nouveau se produit, c'est l'hallucination : le malade entend des injures que personne n'a dites; il trouve à ses aliments des odeurs , des goûts qui, en réalité, n'existent pas. Je me souviens d'avoir vu dans un restaurant, il y a
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quelques années, un monsieur qui alla brusquement souffleter un de ses voisins qu'il ne connaissait pas. Il venait d'entendre cette personne proférer contre lui une injure déshonorante : il était pourtant constant que personne n'avait rien dit. Les journaux fourmillent de faits analogues.
Bien souvent c'est à travers les murs que l'aliéné entend des voix : il devient alors persuadé que des gens sont cachés autour de sa maison, qui lui en veulent, le guettent et vont lui nuire. Le goût amer que l'hallucination lui faisait trouver à ses aliments devient bien simple; on met dans ses aliments du poison, ou pis encore.
Le malheureux, pourchassé par des ennemis imaginaires, par la police , les mouchards, quelquefois par l'électricité ou le magnétisme, comme nous le montrait encore un procès récent, ne sait où donner de la tète. Il soupçonne les siens, le gouvernement, et, un beau jour, il s'en va au parquet faire quelque dénonciation ridicule qui ouvre enfin les yeux de son entourage.
D'autres fois, l'esprit malade suit une autre voie. Pour que tant de choses injustes puissent se passer , se dit l'aliéné , pour que dans notre état social un homme puisse être tourmenté comme je le suis, il faut que des gens bien haut placés s'en mêlent, que des personnages bien puissants soient dans tout cela.
Vous le voyez , Messieurs , voilà le délire vaniteux qui se crée.
Mais si des personnages influents s'occupent de moi , continue logiquement le malade, c'est donc que j'en vaux la peine; je ne suis donc pas le simple bourgeois que je croyais être. L'importance même de ma personne résulte évidemment de l'importance de mes chagrins et de ceux qui me les infligent , et si je vis humblement, c'est qu'on m'a dépouillé des apanages auxquels j'avais droit. Laissez aller l'imagination malaJe, et voilà notre homme qui se croit le fils de Louis Xl'I, le duc de Reichstadt, un Rotli-
scliikl déshérité. Les plus modestes se disent députés irrégulièrement invalidés.
A partir de ce moment, la folie prend un caractère très-net; c'est un mélange de vanité et de persécution , les hallucinations continuent et s'accommodent à cette tournure nouvelle.
L'aliéné marche la tête haute; il a l'air fier, le ton protecteur; il répond lentement aux questions qu'on lui adresse ; ou bien, au contraire, il est bavard, loquace; il expose à tout venant sa situation, ses projets, ses systèmes.
Mais ce qui frappe surtout, c'est la logique étonnante avec laquelle il arrange ses inventions. Si absurdes qu'elles soient, il les rassemble, les coordonne; le prend-on en flagrant délit de mensonge , il trouve des raisons quelquefois fort ingénieuses pour se retourner. Il y a une suite réelle dans ses absurdités; son délire est systématisé ; ses actions, de tous les instants, en sont le résultat nécessaire; il accommode son costume, sa nourriture, à son nouvel état.
La plus étonnante création qui nous ait été donnée de ce type , c'est l'immortel don Quichotte. 11 est chevalier, il lui faut une armure; il la fait en carton; qu'importe, il la voit brillante et solide; l'armct de Alembrin n'est qu'un plat à barbe, mais il l'a dénommé une première fois autrement , et cela lui suffît. 11 rétablira la justice dans le monde, battra les géants et restera invinciblement fidèle à la beauté imaginaire d'une servante du Toboso. La première idée délirante admise, tout s'enchaîne forcément, et il n'y a pas jusqu'à ce pauvre Sancho qui attend son île et qui, avec des moments de retour à la raison, ne nous donne un modèle frappant de cette contagion par approche de la folie , dont nous retrouvons de si fréquents exemples.
On peut dire que c'est à Cervantes que nous devons la plus admirable description de la monomanie vaniteuse : l'aliéniste le plus scrupuleux ne la renierait pas.
Pour VOUS donner une idée même incomplète de l'extraordinaire activité de l'intelligence de l'aliéné ambitieux, pour vous faire saisir toutes les formes que peuvent prendre ses conceptions extravagantes, il me faudrait vous faire l'histoire de chacun d'eux.
Cela est impossible , et je dois me résoudre à vous citer quelques cas que j'ai moi-même observés ou qui m'ont été obligeamment communiqués par M. Luys , médecin de la Salpêtrière , et par M. Magnan, médecin de l'asile Sainte-Anne.
Chez le délirant chronique ou chez l'aliéné héréditaire, le délire vaniteux est le plus souvent artistique, scientifique, littéraire ou politique. L'ahéné a tout d'abord bien trop la possession de luimême pour se prétendre roi, empereur ou riche à millions ; avec de pareilles folies, les faits ne pourraient se mettre en série, les contradictions seraient beaucoup trop frappantes. Au contraire, il est toujours possible au plus humble de se croire et de se dire un génie méconnu, un poëte incompris, un homme politique injustement délaissé. Une fois cette première donnée acceptée , le reste va de soi.
Vous allez vous en apercevoir, du reste, par l'exposé de quelques faits.
J'ai connu, il y a dix ans, une femme qui , de son métier, était épicière à Montrouge. A la suite de mauvaises affaires, elle en vint à se faire brocanteuse et marchande de méchants tableaux. Ces deux professions furent le point de départ d'un délire des plus singuliers. Elle s'imagina qu'elle était un grand sculpteur et qu'elle avait inventé un procédé nouveau , la sculpture en sucre. En effet, le but de ses efforts était de se procurer un gros morceau de cette substance, et, au moyen d'un canif ébréché, elle arrivait à lui donner l'apparence plus ou moins lointaine d'une tête, d'un torse.
Vous comprenez qu'une telle innovation n'avait pu être faite