‹ Les maladies épidémiques de l'esprit; sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 52 sur 58 · LA CHAISE DE POSTE D'L'XE PARALYTIQUE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

LA CHAISE DE POSTE D'L'XE PARALYTIQUE GÉNÉRALE

Collection de M. le doctear Luys.

Muses par son jeu délicat. J'attire votre altenlion, Messieurs , sur ce dessin, recueilli par Luys; il est vraiment caraclérislique; à lui seul il contient toute l'histoire du malade, et, hélas! la certitude de son avenir.

Ce qui est particulier au dessin du paralytique , c'est donc l'exagéralion inouïe, insensée, invraisemblable, l'expression de l'impossible.

Je vous montre encore le fac-similé de l'œuvre d'un de ses

CONCEPTION d'un PARALYTIQUE GÉNÉRAL MÉLANCOLIQUE.

Collection de M. le docteor Lays.

malades. Le personnage qu'il a voulu représenter touche aux nues par sa tête, pendant que ses pieds reposent sur notre sol. Il émet des rayons éblouissants, ei ressemble assez aux concepts fantastiques de l'art indien et de l'art chinois.

Les inventeurs dessinent aussi leurs plans , ils illustrent leurs ouvrages. Luys , dont la collection est fort belle, m'a confié, pour que je vous le montre, ce croquis curieux. 11 s'agit sans doute d'une entreprise de ramonage. Un homme colossal s'appuie contre

une cheminée non moins grande. Sur la penle du toit, un ouvrier descend une brouette j il doit emporter de la suie. A côte et à droite, une voiture traînée par une foule infinie de chevaux. Ce ne paut être que le char t.iomphal qui emporte l'heureux inventeur. Au-dessous, une légende difficile à comprendre; elle

EXAGÉUAT10\' DANS L'EXPRESSION GRAPHIQUE DES IDEES CHEZ UM PARALYTIQUE GÉNÉRAL.

CoUettion de M. le docteur Luys.

est formée de mots ayant la même cousounance et produisant des sortes de calembours.

11 est à remarquer, eu effet, que, pour le cerveau frappé de maladie ou de démence, le son d'un mot appelle un autre mot analogue comme aspect, mais n'ayant aucune analogie comme sens et comme valeur dans le langage.

rJcn n'est plus tiisle, AlessiLurs, que le dernier acla de la

paralysie générale; c'est par cette période même que vous comprendrez pourquoi ce nom lui a été donné, car jusqu'ici je ne vous ai fait connaître que des phénomènes d'excitation intellectuelle

EXAGEllATIOX DES P 11 G P 0 UT 1 OA S. — DE S SIM DUN PAliALYTIQUE GÉNÉUAL.

Collection de M. ie docteur Luys.

et physique bien éloignés de ce qu'on a coutume d'entendre par paralysie.

Mais après que le délire exubérant de la vanité et de l'ambition a duré quelques mois, un an au plus, le malade devient taciturne ;

les hésitations de ses paroles sont (elles qu'il bredouille; à peine s'il peut marcher, il trébuche , il se montre d'une inconcevable maladresse. Il n'a plus ce port allier qu'il conformait à ses discours, il marche courbé sur lui-même; ses pupilles sont inégales, sa vue troublée. Il mange salement et n'a plus aucun soin de sa personne.

EXAGÉUATIOX DA\S L'E Xi' U E S SIC \' DES IDÉES CHEZ

LM PARALYTIQUE GÉMÉUAL.

Collection de M. le docteur Luys.

Si on l'interroge, il répond à peine, et il faut insister beaucoup pour retrouver quelques bribes du brillant délire d'autrefois; il affirme ses folies, mais machinalement, sans y tenir.

La mémoire disparaît; l'aliéné ne reconnait plus personne, il est au-dessous de la bête. Ses jambes ne le portent bientôt plus; il reste au lit, devient gâteux et ne garde de son ancien état qu'un appétit prodigieux qu'il satisfait avec gloutonnerie, au point, s'il

n'est pas bien surveillé , de s'étouffer et de mourir subitement étranglé par les morceaux énormes qu'il enfonce dans sa bouche coup sur coup.

La paralysie augmente, les escarres surviennent. Des attaques épileptiques secouent sans cesse le malheureux ; des pertes de connaissance, des congestions arrivent à chaque instant, jusqu'à ce qu'un jour, jour heureux , quelque pneumonie , quelque érysipèle, viennent mettre fin à cet abominable état.

Cette mort terrible est-elle inévitable? La plupart des aliénistes le pensent, et, quand la guérison survient, ils préfèrent dire qu'ils s'étaient trompés et qu'ils avaient affaire à une simple monomanie. Ce qui est certain, c'est que rien n'est plus rare qu'une heureuse issue; rien même n'est moins ordinaire qu'un arrêt dans la marche de la maladie. Deux ans , trois au plus, séparent la première atteinte de la terminaison fatale.

Il me semble intéressant de rechercher maintenant les lésions qui, dans l'encéphale, ont pu produire des troubles si intenses. Tranquillisez-vous, nous ne ferons pas l'autopsie complète , et je ne viens pas , comme Thomas Diafoirus , vous prier d'assister à une dissection. Vous admettrez pourtant que notre exposé serait incomplet si nous ne tâchions de nous rendre compte des causes intimes d'une maladie aussi horrible que celle que nous venons de décrire. Supposons donc que nous ouvrions le crâne d'un aliéné mégalomane après sa mort. Nous trouverons dans son cerveau des lésions bien différentes si ce malheureux était un simple délirant chronique ou un paralytique général.

Dans le premier cas, on voit le plus souvent un épaississement des os du crâne, puis au-dessous une congestion plus ou moins intense des enveloppes cérébrales et du cerveau lui-même. Au fond, il n'y a rien là de bien essentiel, ce sont les lésions un peu banales qui se voient chez presque tous les aliénés.

Chez un paralytique général, au contraire, les lésions sent

particulières, spéciales, et, autant que la marche et la terminaison habituelle, elles en font une maladie bien à part.

Quand on a ouvert le crâne, on ne rencontre pas une diffluence générale de tout le cerveau; on voit que les méninges, les enveloppes du système nerveux, sont adhérentes à la surface nerveuse ; en beaucoup de points, il est impossible de les séparer sans déchirures. Au-dessous, on trouve le cerveau un peu plus mou, au point qu'un filet d'eau creuse un trou dans tous les endroits où il y avait adhérence.

C'est là , entre plusieurs , la lésion caractéristique de la paralysie générale.

Si, maintenant, nous armons notre œil du microscope, et si nous regardons un petit fragment du cerveau malade, nous voyons qu'à une certaine période les éléments nerveux sont comme tuméfiés, augmentés de volume, en même temps que les vaisseaux sont gonflés de sang. A ce moment correspondrait le délire exubérant des grandeurs, les millions, l'or, les pierreries. Plus tard, et dans les autopsies de beaucoup les plus nombreuses, on trouve, au contraire , la cellule cérébrale atrophiée pendant qu'autour d'elle a cru un élément qui, d'ordinaire, n'a d'autre but que de la soutenir : la névroglie. Une comparaison vous fera sentir ce qui s'est passé. La cellule nerveuse , élément actif, a été étouffée par la prolifération démesurée de la cellule conjonctive, comme des herbes utiles peuvent être détruites dans nos champs par le développement exagéré du chiendent , de la cuscute et d'autres végétaux redoutables.

Ce que je viens de vous dire doit vous faire prévoir que la médecine est bien désarmée contre de pareilles lésions ; et en effet, après tout ce qu'on a tenté en thérapeutique , les statistiques sont demeurées les mêmes. On a essayé de juguler les accès violents de manie par les poisons stupéfiants, on a tenté d'entraver la congestion intense du cerveau par des émissions sanguines, des

sétons; je ne sais vraiment ce qu'on n'a pas fait, et la maladie a continué son cours régulier sans être arrêtée le moins du monde dans son évolution lente, progressive et fatale.

Si nous sommes sans puissance pour sauver le malade, va-t-il donc falloir demeurer inaclif, l'abandonner, le laisser à sa famille pendant les quelques années qui lui reiftent à traîner une misérable vie?

Ici se pose une des questions les plus importantes et les plus douloureuses de la sociologie. 11 est certain que si l'aliéné a le droit de vivre , ceux qui l'entourent l'ont aussi, ce droit. Or un dément, un paralylique, un monomane ambitieux, sont un empêchement absolu à l'existence et à l'évolulion d'une famille.

Bien plus, ils constituent à chaque instant un danger pour euxmêmes , pour leur voisinage , pour la sécurifé et la fortune publiques.

Un délirant se croit oiseau, il s'envole par la fenêtre et se tue; il se croit le droit de vie et de mort sur l'humanité , il tue sa femme, ses enfants avec une véritable sérénité. 11 incendie les maisons, compromet sa fortune, détruit celle des autres avec une tranquillilé, un calme d'autant plus grands, qu'il croit remplir en cela une véritable mission, quelquefois un sacerdoce.

11 faut donc absolument , et p!us que pour (ont autre, pratiquer l'isolement du malade ambitieux. Je sais que rien n'est plus cruel que d'emprisonner et de séparer des siens un père de famille; mais vaut-il mieux le laisser les assassiner, les ruiner, et souvent les déshonorer par quelque acie honteux?

Beaucoup de personnes sont philosophiquement opposées à l'internement des fous. Il arrive quelquefois qu'un cas d'aliénation survient dans leur famille; il est alors assez piquant de voir avec quelle rapidité se modifie leur opinion.

D'ailleurs, il faut bien le dire, le séjour de l'asile n'est pas longtemps pénible au délirant ambitieux. 11 l'a bientôt transformé

en palais , et la grande quantité des habitants lui fait une cour qu'il hésiterait à quitter.

Et puis , s'il y a quelque chance pour lui de guérir, il la tirera de l'éloigncment de ses préoccupations habituelles, de ses haines ou de ses désirs quotidiens.

Le calme absolu, l'inaction complète, la nourriture régulière, voilà le seul traitement qui ait produit quelques rares guérisons.

Ajoutez à cela la surveillance minutieuse de tous les inst;ints du jour et de la nuit, l'impossibilité des suicides et des violences, et il y aura assez, j'espère, pour justifier l'isolement.

Au fond , nous n'avons que bien peu de choses à tenter contre le délire des grandeurs acquis et définitivement établi.

Ce qu'il faudrait, ce serait en réduire la fréquence et arrêter l'humanité sur la pente fatale où elle glisse.

Il faudrait, pour cela, que chacun, content de son sort, ne regardât pas toujours en haut, et surtout trop haut.

Il faudrait que nos ambitions consentissent à ne se satisfaire que lentement.

11 faudrait que chacun réduisit ses désirs aux choses possibles, que la fièvre de jouissance s'apaisât.

Il faudrait perdre l'envie de dominer et d'en imposer.

beaucoup pensent qu'au suipîus, on retrouverait ainsi le bonheur devenu si rare. Alais il est à croire que rien de tout cela n'arrivera.

Page 1