CHAPITRE PREMIER
Il y a un grand nombre de maladies qui peuvent être évitées.
« On se tue autant qu'on meurt. »
L’homme est loin d’atteindre la limite normale de son existence. S’il ne compromettait sa santé par une foule de pratiques antihygiéniques et s’il savait se préserver d’une foule de maladies qui sont incontestablement évitables, la moyenne de durée de sa vie s’élèverait très notablement.
L’org-anisme humain est comparable aune machine très parfaite, mais très complexe, dont le fonctionnement rég'ulier constitue la santé et le mauvais fonctionnement la maladie.
Si les diversespièces qui le composent s’usent régulièrement (tout s’use avec le temps !) sapuissance diminue
peu à peu, et le mouvement, après être devenu moins régulier et moins rapide, finit par s’arrêter sans secousse : c’est la mort naturelle, la mort par vieillesse. Si un organe est originellement moins résistant qu’un autre ou prématurément usé pas excès de travail ou par une cause quelconque, il est avant tous les autres mis hors de service et, suivant son importance, sa mise hors de service entraîne soit un mauvais fonctionnement de la machine (la maladie), soit son arrêt (la mort), le plus souvent la mort après un temps plus ou moins long de maladie. Dans ces deux circonstances, la maladie et la mort sont inévitables ; on ne peut qu’atténuer l’une et retarder 1 échéance de 1 autre ; mais, à côté de ces causes de maladie et de mort, il en est d’autres d’une gTande importance et qui causent plus de journées de maladie ou d’incapacité de travail et presque autant de décès que celles-ci : ce sont les maladies résultant de fautes diverses commises contre l’hygiène dans l’état de santé et dans l’état de maladie. Aussi la durée de la vie qui devrait normalement être de 80 ans environ est-elle réduite à une moyenne inférieur à 40.
Parmi les ennemis qui menacent et compromettent ]a vie, citons : dès la naissance et pendant le premier âge, le manque de soins donnés aux nourrissons et particulièrement leur alimentation souvent défectueuse ; pendant 1 enfance, la vie enfermée, une ali-
mentation et une aération insuffisantes, l’excès de travail ; pendant l’adolescence et l’âge adulte, les excès de tout genre, l’excès ou l’insuffisance de nourriture, l’abus de l’alcool, du tabac, les empoisonnements professionnels, lespassions et par-dessus tout, pendant tout le cours de l’existence, les maladies accidentelles, dont beaucoup sont transmissibles de l’homme à l’homme ou des animaux à l’homme, maladies dont les germes sont répandus à profusion autour de nous, mais dont nous pouvons éviter les atteintes ou les fâcheux effets.
Ces agents actifs et directs d’un grand nombre de maladies, qu’on considérait autrefois comme d’inévitables fléaux, sont, en effet, connus aujourd’hui, gTâce aux immortelles découvertes de Pasteur et de son école, et ce sont précisément ces maladies, considérées autrefois comme les plus inévitables, qui sont en réalité maintenant les maladies le plus sûrement évitables. Leurs agents ont été nettement déterminés ; ce sont des corpuscules microscopiques vivants, se reproduisant avec une grande activité et qu’on appelle des microbes (Voy. p. 41). Quelques-uns de ceux-ci ont été reconnus les agents spéciaux de certaines maladies et dits pour cela : microbes spécifiques ; ils ont été ensemencés, cultivés, reproduits, augmentés ou dimimués dans leur activité; ils sont connus dans toutes leurs conditions d’existence et de transmission.
L’hygiène s’est ainsi transformée et le médecin, maintenant armé comme il ne pouvait l’être auparavant, peut empêcher l’invasion et la propagation d’un grand nombre de maladies; mais, pour y arriver, il a besoin du concours de chacun, et le public, encore ignorant de ces questions et des bons résultats à attendre des pratiques qui lui sont conseillées, ne le seconde pas, car s’il consent aisément à se soumettre à ses prescriptions en ce qui concerne l’administration des médicaments, il est encore rebelle aux saines pratiques de l’hygiène envers lui-même et envers l’individu malade. Aussi l’application des méthodes nouvelles a-t-elle donné jusqu’à présent des résultats immédiats bien plus brillants au chirurgien qu’au médecin, parce que le chirurgien désinfecte luimême une plaie accidentelle, évite l’infection d’une plaie opératoire, puis applique un pansement dit antiseptique, c’est-à-dire empêchant l'infection par les microbes, et ferme ainsi la porte aux agents d’infection dont le blessé ou l’opéré est entouré, tandis que le médecin n’est pour ainsi dire jamais obéi quaïid il prescrit des pratiques antiseptiques, des mesures d’isolement, la désinfection immédiate du linge et des déjections du malade, des précautions spéciales pour l’entourage, la désinfection des locaux et du mobilier après la maladie, etc., etc. Aussi, tandis qu’on voit disparaître les complications à la suite
des opérations ou des blessures, on voit encore à Paris :
En décès, décès.
1892, sur 54.536 16.397 causés par des maladies nettement
1893, sur 52.955 15.627 — — évitables.
1894, sur 49.205 15.268 — —
(Statistique spécialement dressée par M. Jacques Bertillon.)
Et, dans l’ensemble de la population française, on note encore tous les ans 12,000 décès par variole,
23.000 par fièvre typhoïde, et jusqu’à ces temps derniers (avant la découverte du sérum antidiphtéritique de Roux) 30,000 décès par diphtérie (croup). Quant à la tuberculose, maladie microbienne, contagieuse, évitable, elle tue à Paris seulement plus de
11.000 personnes tous les ans (11,599 en 1892, 11,701 en 1893, 11, 778 en 1894).
Si donc on ajoute à cette catégorie de maladies évitables celles qui naissent d’une mauvaise hygiène individuelle, on peut dire avec raison : on se tue autant quon meurt.