CHAPITRE DEUXIÈME
Les diverses affections mentales qui s’observent chez les militaires. — Classification adoptée pour l’examen des cas de notre pratique à Charenton : les maladies mentales par insuffisance psychique et les maladies mentales à manifestations surtout délirantes.
Le crétinisme et l’idiotie. — La débilité mentale et la nostalgie (Observations 1 et 2). — La déséquilibration mentale (Observations 3 et 5). — L’idiotie morale (Observation 6).
Pour examiner sous tous ses aspects cliniques celte question de la folie dans l’armée et pour nous rendre compte en particulier de la fréquence relative et de l’importance que certaines manifestations cliniques prennent par rapport aux autres, nous adopterons une classification générale des maladies mentales, dans laquelle nous ferons rentrer les cas des 101 aliénés militaires observés par nous à Charenton, de 1905 à 1909.
A notre avis, toutes les classifications psychiatriques sont, A l’heure actuelle, provisoires : il faut
les considérer comme des cadres commodes pour grouper les faits, mois on ne doit pas oublier qu’elles établissent en même temps des barrières fictives. Les classifications détaillées participent le plus ù ces avantages et à ces inconvénients. Nonobstant ces réserves, nous utiliserons pour l’étude des maladies mentales dans l’armée les subdivisions nosographiques indiquées dans le tableau ci-contre.
Cette classification s’est inspirée de celle de Kraepelin, et elle est, sauf des changements de déi ails, la reproduction de la classification proposée par Sérieux en 1900.
Crétinisme. Idiotie
Le premier coup d'œil que l’on jette sur cette classification des maladies mentales montre que certaines affections, en raison des malformations morphologiques qui leur sont propres, rendent impossible l’admission dans l’armée des sujets qui en sont atteints. Le crétinisme et l'idiotie ne peuvent en effet jamais se rencontrer chez des militaires.
Il nous paraîtrait inutile d’insister sur ce point, si nous n’avions vu admettre l’idiotie, d'une manière officielle, comme une cause de maladie amenant à l’infirmerie et à l’hôpital, et comme susceptible de motiver la réforme ou la mise à la retraite.
Le terme idiotie est assurément détourné de son
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I. — Maladies mentales caractérisées essentiellement par de la faiblesse psychique.
! faiblesse psychique d’origine (
myxœdémateuse I
faiblesse 1 Prédominant
psychique ) «ï* sphère
d’origines di- ) intüllectuelleverses. / Dans la sphère
\ morale.
Faiblesse
psychique \ \
acquise et ^ \
liée à des lésions plus ou moins bien définies.
Crétinisrao.
Idiotie.
Débilité mentale.
Déséquilibration mentale.
Idiotie morale.
Démence sénile.
Démences organiques.
Démence post-traumatique .
Paralysie générale.
Démence épileptique.
Démence précoce.
Affaissement psychique secondaire aux intoxications et aux infections.
II. — Maladies mentales caractérisées essentiellement par des manifestations délirantes.
Psychoses de l’iuvolutiou sénile
les délires
Psychoses ] systématisés constitutionnelles. ) Etats psycho- .
pathiques liés \ J
à la dégéné ' rescence mentale
Délires toxiques.
Délires secondaires aux ictus.
Psychose hallucinatoire aiguë.
Mélancolie pure.
Délire de préjudice.
Folie maniaque dépressive.
Délires systématisés à base d’hallucination.
Délires systématisés à base d’interprétation.
Les obsessions, les phobies, les impulsions.
Délires polymorphes.
Délires de revendication.
sens médical exact lorsque nous le voyons emplo\é, concurremment avec celui d.’ imbécillité, et lorsqu’il est appliqué à des militaires dont certains ont pu devenir sous-officiers (statistique 1899 et 1904), dont d’autres ont pu mériter la réforme avec gratification (statistique de 1894 et 1897), dont d’autres enfin ont pu paraître susceptibles de s’amender, puisqu’on les a mis en réforme temporaire.
Littré définit ainsi l’idiotie : « Forme congénitale d'aliénation mentale par absence d’intelligence, coïncidant avec un défaut de développement de l'encéphale. Elle se complique fréquemment de graves détériorations physiques, et celles-ci témoignent autant de l’idiotie que l’infériorité mentale. »
En pratique, l’importance des « détériorations physiques » est telle que, dans un Conseil de révision, le diagnostic s’impose, et qu’il n’a jamais pu être admis un idiot dans l’armée. 11 faudrait donc, pour garder aux termes leurs propriétés indiscutablement admises, rayer des statistiques de morbidité de l’armée le mot idiotie.
Débilité mentale
En réalité, sous la désignation officielle « d’idiotie et d’imbécillité » sont assurément rangés des sujets qui, dans notre classification, appartiendraient ù la débilité mentale. Ce terme, largement compréhensif, englobe un nombre considérable d’individus dont le
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délaut de développement des facultés intellectuelles re\êt un caractère pathologique.
La débilité mentale est, chez les militaires, à la base d un grand nombre de troubles psychopathiques nécessitant 1 internement ou provoquant la réforme. Nous l'avons constaté 15 fois (non compris les déséquilibrés et pervers) chez les 34 soldats soignés par nous.
A 1 état isolé, la débilité mentale n’est pas, à proprement parler, une maladie, c’est une infirmité. Sauf dans les cas très accentués qui répondent médicalement au terme précis d'imbécillité, elle n’est pas toujours incompatible avec le service militaire. L écueil que n’arrivent, pas à éviter tous les débiles réside dans leur adaptation au nouveau milieu dans lequel ils se trouvent placés à leur incorporation.
Ln certain nombre de minus habens, surtout ceux qui appartiennent à une catégorie sociale un peu élevée, ne peuvent s’habituer aux conditions inhérentes à la vie en commun et au milieu militaire. Ils s’offusquent, s’étonnent ou s’effrayent des ordres brusques et encore plus des plaisanteries et des brimades auxquelles les exposent leur faiblesse d esprit et leur naïveté. Ces sujets sont d’autant plus sensibles aux moqueries et aux rebuffades inévitables que jusqu’alors ils ont été élevés et choyés dans le cercle étroit de la famille qui s’est ingéniée à protéger leur faiblesse.
On conçoit combien, dans ces conditions, l’équi- ,bre ,ns,abIe de leur mentalité est rapidement
détruit et combien se développent facilement des troubles psychopathiques aigus.
Nous allons rapporter deux observations, pour ainsi dire superposables, où Ton voit sur un fond de débilité mentale, éclore rapidement des troubles mentaux après quelques semaines d’incorporation. Les conditions nouvelles d’existence, le milieu nou-
veau, sinon hostile, du moins rustique et peu bienveillant, ont été les causes provocatrices des accès maniaques observés.
En lisant l’observation de Pa.., on verra combien étrangement ses parents s'étaient trompés quand ils espéraient, en l’engageant, éveiller son activité intellectuelle et modifier son caractère enfantin. L’armée n’est pas une école pour les arriérés et les amoraux ; certains débiles ne peuvent s’y adapter. Malheureusement, le préjugé contraire n’est pas près de disparaître ; nous aurons à revenir sur ce sujet.
Observation 1. — Pa... est le fils d’un vieillard de GS ans ; il n’a commencé à parler qu’à 5 ans et a conservé de la blésité. A l’école il apprenait très difficilement et il sait à peine lire et écrire. Se rendant compte de son insuffisance mentale, ses parents, qui appartiennent à la classe aisée et instruite, renoncèrent à le mettre au collège et cherchèrent à le placer en apprentissage. Comme il ne réussit pas, on l’engage à 18 ans, « pour le débrouiller », dans les chasseurs d’Afrique.
Arrivé au corps, Pa... aurait été l’objet, de la part des anciens, de sévices et de propositions obscènes ; quoi qu’il en soit, au bout de deux mois, il tombe dans
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un mutisme absolu, est placé à l'hôpital et, de là. envoyé en convalescence chez ses parents, à Paris. 11 se rétablit rapidement, mais à la fin de son congé Pa... redevient nerveux, irritable, violent et enfin se jette à la Seine. Pendant son séjour dans notre service, Pa... a eu un accès maniaque des plus intenses avec des idées délirantes polymorphes. A la fin de l’accès, nous pûmes nous rendre compte que la débilité mentale de ce sujet était voisine de l’imbécillité et qu’évidemment il était et avait toujours été impropre à tout service militaire.
Observation 2. — Pe... appartient à une famille de gens instruits et aisés ; il s’est développé normalement jusqu’à 4 ans. A cet âge, il a présenté des accidents cérébro-méningés (raideur de la nuque, pertes de connaissance, paralysie des sphincters, fièvre, etc.) ; depuis ses parents se rendirent compte qu’il était intellectuellement inférieur aux autres enfants. On ne put lui faire faire ses classes, il passa seulement son certificat d’études. Il s’occupait comme garçon boulanger amateur, travaillant d’ailleurs la nuit comme ses camarades et effectuant un bon travail.
C’était encore, à 20 ans, un garçon craintif, vivant dans l’ombre de sa mère, jouant et causant avec elle comme un petit enfant. Il était timide et muet devant les étrangers, et ignorait la femme malgré son grand développement physique. L’activité intellectuelle était nulle en dehors des préoccupations journalières banales. Arrivé au corps le G octobre et placé dans les ouvriers boulangers, sa naïveté et sa faiblesse d’esprit l’exposent de suite à des brimades et même à des sévices de toute sorte. Le 20 octobre, comme l’intendant chef de section l’interroge paternellement, ainsi qu'il avait l’habitude de le faire pour tous les nouveaux soldats, Pa... répond d’abord correctement, puis subi-
tement se tourne vers ses camarades, leur donne des ordres à haute voix, s'agite et s’exalte de telle sorte qu’il est aussitôt envoyé à l’hôpital. Là se développe en quelques heures un accès maniaque avec idées délirantes polymorphes pour lequel il est interné à Charenton du mois de novembre au mois de mai de l’année suivante.
L’accès se termine par la guérison, mais Pe... redevient ce qu’il était autrefois, c’est-à-dire un débile de l’intelLigence, capable de se livrer à un travail manuel utile à la condition d’ôtre traité avec affectuosité, mais hors d’état de s’adapter à un milieu nouveau et de réagir comme il convient aux froissements et à la rusticité inévitable de la vie en commun.
En somme, ce sujet est, comme il a toujours été, absolument impropre au service militaire.
Malgré des fails de ce genre, qui seront toujours observés, il serait, à notre avis, tout à fait exagéré de prétendre qu’il faille éliminer de l’armée tous les débiles mentaux ; un grand nombre de ces sujets peuvent faire de bons soldats et le service militaire est profitable à ceux qui sont suffisamment peu atteints pour pouvoir s’adapter à de nouvelles conditions d’existence. Il importerait par contre que les chefs connussent les débiles placés sous leurs ordres pour mesurer à la valeur de leur intelligence la gravité des fautes qu’ils peuvent commettre. N’en est-il pas d’ailleurs déjà souvent ainsi ?
Le médecin militaire doit, d’autre part, se souvenir que ces débiles, au point de vue mental, ont besoin d’une surveillance spéciale : chez eux, les psychoses sont fréquentes et l’intoxication alcoo-
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lique leur est très nuisible et se manifeste rapidement par des réactions délirantes. Les infections chroniques produisent les mêmes résultats.
11 est une maladie mentale, la nostalgie , qui est pour ainsi dire une manifestation signalétique de la débilité mentale.
Au point de vue psychopathique, la nostalgie n’est autre qu’un étal mélancolique à base d’idée obsédante. L’obsession réside dans le désir intense de revoir son pays et ses proches.
La tristesse cl le regret très naturels qui résultent de la séparation du milieu habituel ne peut revêtir que chez des débiles et des obsédés une intensité véritablement pathologique. Habituellement la nostalgie offre peu de gravité : un congé de quelques jours suffit à dissiper l’état mélancolique et à faire disparaître l’obsession qui, en général, ne se reproduit plus.
Comme toutes les autres idées déprimantes, la ncstalgie peut amener des idées de suicide. « Selon M. L. Colin, les nostomanes, seraient de tous les mélancoliques ceux qui ont le plus de tendances à se détruire dès que leur état mental prend le caractère morbide, et M. Brierre de Boismont rapporte que sur 52 cas de suicide, 13 ont été entraînés par la nostalgie. » Avec Widal, à qui nous empruntons ces lignes, nous dirons qu’à l’heure actuelle, la nostalgie est devenue beaucoup plus rare qu’autrefois en raison des améliorations apportées au bien-être des militaires et en raison de la facilité
des communications ; en outre les formes graves et redoutables ne s’observent plus guère.
Les idées de suicide s’observent chez les militaires, en dehors de la nostalgie : elles sont précisément particulièrement fréquentes chez les malades dont nous nous occupons en ce moment ; assurément la plupart des jeunes soldais qui attentent à leurs jours sont atteints de débilité mentale comme le prouve la futilité des causes de leurs tentatives. Le plus grand nombre des autres sont des déséquilibrés. Chez les officiers et les soldats de métier (légion étrangère, armes spéciales, etc.), d’autres facteurs, en particulier l’alcoolisme, interviennent dans l’éclosion des idées de suicide. Nous aurons à y revenir.
Déséquilibration mentale
A côté des débiles se placent dans notre classification les déséquilibrés ; Régis définit ainsi la deséquilibration : « Les déséquilibrations forment pour ainsi dire la transition entre l’état normal et l’état pathologique. Ce sont de véritables frontières où vivent des individus intelligents, parfois même brillants, mais incomplets et porteurs d’une tare, qui se traduit par un défaut d’harmonie et de pondération entre les diverses facultés et les divers penchants. »
La présence dans l’armée de déséquilibrés est autrement pernicieuse que celle des débiles et des
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véritables aliénés. Ce sont eux les l'auleurs de désordres, qui poussent et entraînent les débiles et les faibles. Ce sont eux qui forment la masse des « mauvaises têtes » et des « irréductibles ».
Leur activité cérébrale, leur ingéniosité à mal faire, quand, comme cela arrive trop souvent, le déséquilibre intellectuel se complique d’idiotie morale, les rend particulièrement dangereux.
Un grand nombre de déséquilibrés arrivant à l’armée se sont déjà signalés dans le milieu social ordinaire et ont encouru des condamnations : aussi, heureusement, la plupart se trouvent groupés dans des corps d’épreuves, ou bien, rapidement, ils deviennent les hôtes des pénitenciers et des prisons.
Les déséquilibrés se rencontrent en grand nombre dans la légion étrangère où ils voisinent avec des débiles. Les éléments sains de ces régiments ne sont représentés que par les patriotes des provinces annexées et certains soldats de carrière attirés par l'amour de la vie des camps Les déséquilibrés, comme tous les dégénérés, offrent une grande prédisposition aux maladies mentales, aussi voyons-nous la morbidité vésanique atteindre son maximum, précisément dans les aunes où les déséquilibrés sont les plus nombreux. (Voir statistiques.) La proportion des maladies mentales chez les militaires à l’Intérieur (de 1890 à 1904) varie entre 0,32 et 0,44 p. 1000, tandis que dans les corps d’épreuve elle est de 0.51 à 1.74; dans les régiments étrangers de 1 à i ,07 p. iOOO et dans
les prisons de 1,86, chiffre le plus faiblt, a 9,11 p. 1000, chiffre le plus fort. Ces chiffres sont démonstratifs et se passent de commentaires.
Les manifestations aiguës, épisodiques, de la dégénérescence se produisent chez les déséquilibrés à la faveur des intoxications auxquelles les exposent particulièrement leurs tendances habituelles toxicomaniaques. Leur vie aventureuse, les climats meurtriers dans lesquels ils vivent et les infections, surtout la syphilis et le paludisme chronique, favorisent encore l’éclosion des troubles mentaux. En somme, fatigues, excès, alcoolisme, syphilis et paludisme sont les facteurs que l’on retrouve à divers degrés et diversement combinés chez la plupart des déséquilibrés, qui échouent dans les asiles d’aliénés après avoir passé par les corps spéciaux ou les pénitenciers.
Observation 3. — Pr... appartient à une famille aisée, sun père est notaire dans une ville de l'Ouest. Nous notons des antécédents héréditaires psychopathiques, en particulier une de scs sœurs est morte mélancolique. A 12 ans, Pr... quitte le collège pour s’embarquer comme mousse ; on le rejoint au moment où il allait contracter un engagement ; réintégré, il poursuit régulièrement ses études et est reçu bachelier à 17 ans. A 18 ans, il s’engage dans la marine où il reste de 1890 à 1897; il rentre dans ses foyers, renvoyé par anticL pation (décision ministérielle).
Chez lui, Pr... se montre nerveux, irritable, et ses parents constatent qu’il a pris des habitudes alcooliques et qu’il se livre à tous les excès. En 1899, il déclare aux siens qu’il est dévoyé, déclassé et brusquement s’en-
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gage dans la légion étrangère. Dans ses états de service nous relevons comme campagnes : Dahomey, Algérie, Sahara.
Réformé en 19U2 pour paludisme, diarrhée chronique et dyspepsie, il contracte six mois plus tard un nouvel engagement.
Les troubles mentaux sont devenus évidents en 1907. Pr... devient indiscipliné, menace de tirer sur ses chefs et est placé dans un asile de province d’où il sort en convalescence au bout d'un mois. Il rechute rapidement et enfin est placé à Charenton. Ici nous avons constaté l’existence d’un délire incohérent de persécution et de grandeur entraînant des réactions extrêmement dangereuses et nécessitant l’isolement. Après six mois de traitement, le malade est transféré dans l'asile de son département.
Observation 4. — Da..., 35 ans, charpentier, d’origine belge, entre à Charenton, venant du Val-de-Gràce où il a été envoyé en observation comme suspect d’aliénation mentale. Il était alors depuis un mois au Cherche-Midi en prévention d’insoumission.
Dès l’àge de 7 ans, Da... a donné des preuves de son déséquilibre mental : à la suite d'une correction, il quitte ses parents avec l’intention de s'en aller définitivement et il est recueilli à la frontière par de braves gens qui préviennent sa famille .
Vers 18 ans, il part en Russie avec son père qui était contremaître charpentier ; là il commence à se livrer à des excès alcooliques. Etant à cheval en état d'ivresse, il écrase un enfant ; le père de celui-ci, dans sa colère, profère des menaces. Da..., effrayé, va se cacher dans un bois où il reste quatre jours sans abri et sans nourriture ; retrouvé par ses camarades, on constate qu'il a l’esprit dérangé et il est placé à l’hôpital.
Guéri, Da... se remet aussitôt à boire et un beau jour il quitte son père sans prévenir, va de Baloum à Constantinople, et de cette ville vient en France en passant par l’Autriche et la Suisse. Tout ce trajet a été effectué à pied. Da... s’arrêtait quand il trouvait de l’ouvrage et reprenait sa marche dès qu’il avait un pécule. Arrivé à Paris, il gagne facilement sa vie car il est bon ouvrier, mais il ne peut rester dans aucun chantier.
En 1900, Da... reçoit une convocation l'invitant à rentrer en Belgique pour faire son service militaire ; il n’obéit pas à cette sommation et quelques semaines plus tard s’engage en France dans la légion étrangère, part dans le Sud algérien et assiste à plusieurs combats. Après une escarmouche, il profile de ce qu’il est en reconnaissance pour chercher à s’évader, mais il rentre le soir même. On le punit et aussitôt éclate un accès de délire qui semble avoir été de nature toxialcoolique, à la suite duquel il est réformé.
Rentré en France (1903), Da... reprend son métier de charpentier, mais après quelques semaines il va en Belgique chez sa tante où il reste pendant trois mois. Revenu en France, il se trouve sans argent et s’engage de nouveau dans la légion, mais au lieu de se rendre à Marseille, il rentre en Belgique, où ses parents, fatigués de sa présence, préviennent la police et il est incorporé dans un régiment.
Pendant cinq mois, Da... se comporte bien, mais il tombe malade, va à l’hôpital et obtient un congé de convalescence. A l’expiration du congé, au lieu de rejoindre son corps, il rentre en France et se remet à travailler. En 1905 il est arrêté comme insoumis et envoyé au Cherche-Midi ; là, après quelques jours, il cherche à tuer un sergent au cours d’un délire hallucinatoire qui provoque son transfert au Val-de-Grâce et de là à Charenton.
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Da... est un homme encore vigoureux. Sa mémoire est très affaiblie, son jugement est débile. Il reconnaît s’être toujours livré à de grands excès alcooliques ; lorsqu'il gagnait 8 francs par jour comme charpentier, il dépensait 5 francs pour sa boisson préférée qui est le » champoreau ». C’est toujours au moment où il pouvait se livrer le plus facilement à ses excès d’alcool qu'il a fait ses fugues et ses désertions.
Le délire hallucinatoire qui a motivé le transfert de Da... du Cherche-Midi se dissipe après quelques jours à Charenton ; le malade conserve seulement la conviction qu’on a cherché à lui faire du mal et qu’un sergent voulait sa mort.
Au bout de quelques semaines de traitement, Da... demande à travailler dans l’établissement et s’occupe d’une manière utile avec le jardinier. Bientôt sa présence dans un asile d'aliénés ne se justifie plus et nous demandons sa sortie.
A ce moment, Da... paraît tout à fait raisonnable, il promet de travailler régulièrement, de ne plus boire et il entre dans un chantier voisin de l’établissement. Un jour il disparaît du chantier sans que personne sache ce qu’il est devenu. Il est bien probable que son besoin de déplacement et de nouveaux excès lui ont fait reprendre sa vie aventureuse de déséquilibré instable.
Mais il n’y a pas que dans les corps d’épreuve que se rencontrent les déséquilibrés avec troubles mentaux ; en France, l’alcoolisme et la syphilis suffisent très largement à provoquer chez ces prédisposés des accidents psychopathiques. L’observation suivante est très démonstrative à cet égard :
Observation 5. — Mi..., 19 ans, sapeur-télégraphiste,
est transféré du Val-de-Gràce après passage au Cherche-Midi. Son père est fils naturel, il a eu 14 enfants, tous, sauf Mi..., morts en bas âge de convulsions ; autrefois il s’est adonné à l'alcool, actuellement il est atteint d’une maladie de la moelle.
Jusqu’à 15 ans Mi... s’est développé normalement, mais à cet âge il a fait une fièvre typhoïde grave. Placé ensuite comme facteur télégraphiste, il se débauche et se livre à de grands accès alcooliques ; à la suite d’une simple observation il quitte les postes et entre aux chemins de fer où il ne reste également que quelques mois. Sa mère constate à ce moment que son caractère se modifie et que son humeur est très instable ; à diverses reprises il a des accès de colère pour le moindre motif et dont il ne garde qu'un souvenir confus ; alors qu’il avait toujours été très respectueux, il s’élance sur son père qui lui fait un reproche et le frappe à la tète a\ec une bouteille.
A 18 ans, il quitte brusquement sa situation au chemin de fer et s’engage. Le soir de son incorporation il manque à l’appel et passe sa nuit dans une maison de prostitution où il contracte la syphilis. Quelques semaines plus tard, il abandonne son poste et rentre chez ses parents qui le ramènent au régiment. Enfin à l’occasion d'une observation qui lui est faite sur sa tenue, Mi... entre en fureur, injurie son sergent, se dévêt complètement dans la cour de la caserne et frappe un caporal. Emprisonné il déclare désirer aller aux bataillons d’Afrique et ne pas hésiter à commettre de nouvelles fautes pour arriver à ses fins. Interrogé minutieusement par ses chefs, ceux-ci voient qu’il a perdu en partie le souvenir de ses actes d’insubordination ; il est alors soumis à un examen médical et transféré à Charenton avec le diagnostic d'impulsion épileptique.
L’amnésie de Mi... est relative, elle semble secon-
DANS L’ARMÉE FRANÇAISE
daire aux accès de colère dont elle démontre l’intensité. Nous n’acceptons pas volontiers le diagnostic d’épilepsie dont l’impulsivité serait le seul signe ; par contre notre observation du sujet nous confirme son irresponsabilité et son inaptitude à tout service militaire.
A plusieurs reprises, Mi... fait pour les raisons les moins valables des tentatives de suicide ; il dit qu'il est toujours hanté par le désir de la mort ; tantôt il se laisse abattre par la plus petite contrariété, tantôt au contraire il se livre aux réactions d’une joie immodérée. Mi... est conscient du bien et du mal, il se rend compte de ses fautes quand elles sont commises mais il ne délibère jamais avant de les commettre, emporté qu'il est par la rapidité de ses impulsions.
Pendant les deux premiers mois de son internement, Mi... reste le plus souvent très déprimé avec des idées de mort et des accès de découragement ; son état général est défectueux. L’abstinence de toute boisson alcoolique, le traitement régulier de sa syphilis et l’isolement l’améliorent peu à peu ; bientôt il demande à être occupé et rend des services dans la mesure du possible. Après trois mois d’internement, nous demandons la sortie de Mi..., à ce moment il ne présente plus de troubles mentaux susceptibles de justifier son internement, mais ce sujet est un déséquilibré dont l’instabilité et l’impulsivité ne tarderont pas à se manifester de nouveau s'il se remet à faire des excès alcooliques.
Idiotie morale
Dans une classification, l'icliulie murale doit occuper une rubrique spéciale, mais en réalité il est bien rare qu’elle s’observe à l’état de pureté et indépendamment de la débilité mentale et du déséquilibre.
Aucune statistique ne nous renseigne sur la fréquence de l’idiotie morale dans l’armée, mais s’il était donné à un aliéniste d’examiner les militaires des prisons, pénitenciers et corps d’épreuve, il découvrirait assurément un certain nombre de sujets chez lesquels l’inconscience de toute idée morale, l’anesthésie pour tout sentiment élevé, la perversion des instincts, atteignent un tel degré que ces individus méritent la désignation très expressive d’idiots moraux. (Arnaud.)
Nous ne voulons pas, à l’heure actuelle, reprendre la discussion, jusqu’ici stérile, de la responsabilité de ces délinquants. Ce qui importe, en fait, lorsque le déséquilibre et l’amoralité atteignent un certain degré, c’est d’éliminer du milieu social des déchets incapables de s’y adapter. Les moyens actuellement utilisés dans ce but sont assurément fort grossiers et souvent maladroits, mais ce sont indiscutablement des moyens de protection. On ne peut espérer obtenir que lentement les mesures législatives de protection, ou si l’on veut d’assistance, nécessaires pour sauvegarder les intérêts de la communauté, tout en essayant le relèvement d’individus atteints de tares souvent indélébiles. Mais on est en droit, dès maintenant, d’exiger que, par une sélection soigneuse, soient groupés ensemble les sujets appartenant aux mêmes catégories; il faudrait que ne se trouvent plus réunis dans le même cadre, de simples débiles incapables de saisir les nuances des réglementations nécessaires, des aliénés véritables,
DANS L’ARMÉE FRANÇAISE
atteints de psychoses diverses, et ces idiots moraux dent nous parlons actuellement.
L’influence de ces derniers est d’autant plus redoutable sur leurs voisins et codétenus, que parfois l’intégrité de leurs facultés syllogistiques leur donne une supériorité réelle sur leur entourage.
Nous n’avons pas observé à Charenton de sujets atteints d’idiotie morale profonde ; l’observation que nous allons rapporter est celle d’un débile intellectuel amoral, mais non pervers. La lecture de ce cas fera sentir combien de tels sujets se trouvent à la frontière de la folie et de la raison et quelle tôche difficile est réservée aux tribunaux militaires et aux commissions de réforme.
Observation 6. — Di... est le fils naturel d’un alcoolique condamné comme incendiaire à sept ans de prison, il ne sait ni lire ni écrire. Sa mère l'a élevé « comme elle a pu » ; il n'avait pas, nous dit-elle, « une mauvaise nature », mais il était sujet à des « coups de tête » : sans motif il fuyait l'école, plus tard il quittait ses patrons au moment où l’on avait le plus besoin de lui ; enfin, à 10 ans, il s’embarque comme mousse pour voir du pays.
Après quelques mois de navigation, au cours desquels il fut malheureux, Di... rentre chez sa mère, se remet au travail des champs, mais bientôt il éprouve à nouveau le besoin de voyager et, toujours pour voir du pays, s’engage dans l’infanterie de marine. Après quelques mois de présence, le service militaire lui déplaît et dès lors il s’ingénie à attirer l’attention sur lui : tantôt il déclare qu’il ne peut plus marcher et se laisse tomber sur la route, tantôt quand on ordonne
un mouvement il en exécute un autre et est très amusé de la colère de ses camarades obligés de recommencer avec lui la manœuvre ; à d'autres moments il fait des tentatives simulées de suicide.
Pendant quelques semaines, Di... se conduit ainsi d’une manière désordonnée ; ses chefs se rendent compte alors de l’existence d’un état anormal de l’intelligence et l'envoient à l’hôpital. Là, Di... continue à se comporter de la même manière, il se montre arrogant, autoritaire, se plaint de la nourriture et de la conduite de chacun, comme si c’était son droit de commander. Au moment de la visite il fait une tentative de suicide (t pour embêter le major » et « faire punir l’infirmier », puis à la suite, comme elle a failli réussir, il a un accès de fureur. Il est alors transféré à Charenton.
Pendant son séjour dans notre service, Di... ne présente aucune idée délirante, il déclare qu’il s’est mal conduit au régiment parce qu’on ne voulait pas le laisser rentrer chez lui. 11 regrette maintenant d’être interné car l’évasion lui semble plus difficile qu’à l’hôpital et parce que sa mère va avoir de la peine.
Il est inutile d’expliquer à Di... sa situation, il ne la comprend pas ; son raisonnement ne va pas au delà de propos de ce genre : « Je m’embêtais au régiment, pourquoi ne me laissait-on pas partir? »; « J’ai toujours fait à ma tête et je continuerai. » L’exposé de la gravité de sa conduite et des conséquences qu'elle peut entraîner le fait rire : « Tout cela c’est des histoires bien compliquées... Quand il ne se plaisait pas chez un patron... il allait chez un autre et voilà..., il continuera à faire de même. »
En somme, Di... est un minus habens , voisin de l'imbécillité ; il n'a, autant du fait de son éducation que de sa constitution cérébrale, aucune notion de l'idée de devoir et d'obligation morale ; sa pauvreté d’esprit le rend inaccessible à tout raisonnement et l'empêche
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de se représenter les conséquences de ses actes, ün ne peut dire que Di... soit pervers, il est amoral ; il se laisse guider par ses besoins et ses idées rudimentaires sans qu'aucune considération puisse l’en empêcher pour la bonne raison qu'il ne délibère jamais. La répression ne saurait avoir de prise sur une intelligence aussi rudimentaire. Di... est évidemment impropre à tout service militaire, car il est incapable de s'adapter à une situation nouvelle et de comprendre l’existence d'une autorité : c'est un débile intellectuel et un idiot moral.
En utilisant le seul sentiment que Di... connut, son affection pour sa mère, et en nous l'attachant par de bonnes paroles et des gourmandises, nous arrivAmes assez rapidement à calmer son irritabilité à laquelle des excès alcooliques n’étaient pas étrangers ; bientôt en exagérant l’importance des services qu’il pouvait rendre on le décida à s’occuper. 11 fut mis en liberté six mois plus tard ; depuis il a dû reprendre sa vie vagabonde de débile instable et il continuera ainsi jusqu’au jour où son inconscience morale et sa faiblesse d’esprit, provoqueront des réactions antisociales qui, suivant leur nature, l'amèneront de nouveau à l'asile ou en prison.
Ayant étudié ce chapitre important des états de faiblesse psychique par arrêt de développement , nous allons décrire les affections non moins intéressantes, dans le milieu militaire, qui se caractérisent essentiellement par un amoindrissement acquis des facultés intellectuelles.