G. Courteline : Le Commissaire est 6on enfant
ER: Je
ménacer je ne sais qui, ruminer des heures entières. ..sans parler des moments où il saute du lit, en chemise, le revolver au poing, en criant : ‘ Je brule la figure au premier qui touche à ma femme !!!"...11 s'enferme dans les cabinets pendant des fois des deux ou trois heures, pour déclamer tout haut contre la société, hurler que l'univers entier a une araignée dans le plafond, une punaise dans le bois de lit, et un rat dans la contrebasse... Il voit des fous partout... Floche est arrêté par les agents parce qu'il fait de l'esclandre en pleine rue et qu'il débine la république. 11 ne fait aucune violence à ceux qui l'arrètent et il est amené devant le commissaire. Sa boutonnière est parée d'un large ruban rouge. Il explique au commissaire qu'il n’est pas décoré, mais qu'ayant la mémoire assez indocile, il doit lui mettre un licou et que ce ruban sert de pense-bète. Ce moyen nouveau et ingénieux est supérieur au mouchoir corné qui perd toute efficacité si l'on est affligé du rhume de cerveau, et à l'épingle sur la manche qui a le tort de nous signaler comme étourneau à la raillerie des imbéciles... En réponse au commissaire qui lui demande son âge, il dit: “ Avez-vous idée d'un poëte composant une tragédie dans un salon où un professeur de piano ferait des gammes du matin au soir? Non, n'est-ce pas? Eh bien! ma mémoire est à l'image de ce poète : elle est logée en un cerveau où le génie fait trop de musique... En un temps où la raison se promenant gravement par les rues la tête en bas et les jambes en l'air, on en est venu, petit à petit, à ne plus distinguer nettemen: ce qui est le vrai de ce qui est le faux, puis à prendre le faux pour le vrai, l'ombre pour la lumière, le soleil pour la lune et le bon sens pour l'égarement. C'est ainsi que ma femme, qui est devenue folle au contact d'un air saturé de folie, tire des plans pour me faire fourrer à Charenton... Le cas de cette malheureuse. qui est à peu de chose prés, celui de la foule tout entière. devait naturellement tenter l'esprit de logique et d'analyse d'un moraliste équilibré. Aussi
ai-je conçu le projet de l'étudier tout au long, avec ses effets et ses causes, en un ouvrage d'une haute portée philosophique, fruit de mes réflexions (filles elles-mêmes de mes longues veilles), et intitulé : “ Le Daltonisme Mental”, Le vent de folie qui souffle de toutes parts prend naissance dans un quiproquo, dans le malentendu survenu entre la Nature qui commande et l'Homme qui n'exécute pas, entre les intentions bien arrêtées de l'une et l'interprétation à rebrousse-poil de l'autre...
Puis subitement, sans agression, sans causes “yparentes, il menace le commissaire de son revolver. Sa manie de voir des fous Partout se revéle comme en plein jour : “ Je n'aime pas les fous! Le fou, c'est mon ennemi d’instinct, c'est ma haine, c'est ma rancune! La vue d’un fou suffit à me mettre hors de moi, et quand je tiens un fou à portée de ma main, je ne sais plus, non, je ne sais plus, de quoi je ne serais pas capable!” Il prend le commissaire pour un fou furieux. Tirant la lame de sa canne à épée, il l'oblige à éteindre le feu de la cheminée, quoique l'on soit en plein mois de janvier, sous prétexte que la nature, --qui seule et toujours à raison—exige que l'homme ait chaud l'été et froid l'hiver; à ouvrir la fenêtre, Parceque la nature ordonne que, l'hiver, l'homme soit exposé à mourir de congestion pulmonaire, phtisie galopante, pleurésie, pneumonie, et autres; à le faire mettre pieds nus et finalement à l'enfermer dans un placard à charbon: puis il s’en Va tranquillement, après avoir lancé par les espaces libres des tas
de procès-verbaux, de pièces à légaliser, des cartons pleins de Paperasses et de dossiers...