III. — Diagnostic
Dans un milieu infecté, le diagnostic de la gourme présente peu de difficultés; les formes les moins caractéristiques sont au moins soupçonnées. Dans les pays d’élevage, où la gourme sévit en permanence, la maladie sera reconnue d’emblée chez les animaux jeunes et chez tous ceux qui n’ont pas encore été atteints; il en sera de même pour les chevaux récemment achetés, contaminés sur les champs de foire ou dans les écuries des marchands.
La gourme purulente est la forme la plus facilement différenciée. Les manifestations catarrhales ne peuvent être confondues qu’avec les catarrhes simples des muqueuses ; la distinction est basée sur la fréquence, dans la gourme, des suppurations dans les ganglions afférents ou en d’autres régions, ainsi que sur le caractère rémittent des manifestations. La morve est facilement reconnue d’après l’aspect du jetage et surtout d’après les caractères tout spéciaux des altérations ganglionnaires. (V. Morve.) Les suppurations des parenchymes doivent être systématiquement rapportées à la gourme, en l’absence d’indications spéciales. Les conditions du diagnostic sont d’ailleurs différentes pour chacune des nombreuses localisations observées.
La spécificité des accidents viscéraux de la gourme septicémique, lors d’évolution subaiguc, est dénoncée principalement par les modes de l’évolution. Des localisations multiples sont observées sur un même sujet; souvent, elles sont accompagnées ou suivies de suppurations en certains milieux; enfin, le caractère rémittent des accidents est nettement appréciable.
Les accidents cutanés gourmeux sont reconnus en la plupart des cas. Sous le type habituel d’éruptions eczémateuses ou huileuses, les localisations cutanées diffèrent complètement de l’éruption pustuleuse du horse-pox ; elles diffèrent également de Y herpès, par la forme irrégulière des plaques, par l’abondance de la sécré-
ÉTIOLOGIE.
lion, enfin par la rapidité et par 1 étendue de l’éruption. Les boutons œdémateux simulent Y échauboulure ; leur nature n’est décelée que par la coexistence habituelle d’autres localisations de même origine.
Sur les muqueuses, les localisations gourmeuses seront distinguées toujours du horse-pox , traduit par une évolution pustuleuse typique. L’éruption sur les voies génitales sera plus facilement confondue avec l’ exanthème coïtai, exprimé « par des vésicules, laissant après elles une érosion superficielle ». 11 est probable que la plupart des cas d’exanthème doivent être rapportés à la gourme et il est permis de soupçonner l’étroite parenté des infections.
Lors d’évolution suraiguë, les symptômes sont analogues à ceux des septicémies à évolution rapide, la fièvre typhoïde et la fièvre charbonneuse notamment. Il est à remarquer cependant que si les accidents sont observés au cours d’une infection gourmeuse déjà reconnue les conditions du diagnostic sont assez nettement précisées.
En nombre de cas, il est possible d’assurer le diagnostic par un examen bactériologique très simple. Dans le pus des abcès, la présence du streptocoque est facilement décelée. La culture peut être utilisée également; l'ensemencement des pulpes d’organes, lors d’accidents congestifs, celui du sang, dans le cas d’évolution rapide, donne des renseignements précis pour le diagnostic sur le cadavre.
Étiologie. — Étude expérimentale.
Matières virulentes. — La virulence des différents milieux organiques doit être considérée dans les divers modes évolutifs de l’infection.
Dans la gourme purulente, la virulence est généralement limitée au niveau des altérations spécifiques. Le pus, en quelque région qu’il se produise, est toujours fonction de la culture locale du streptocoque et il se montrera virulent dans tous les cas. Le jelaye dans la gourme catarrhale, le contenu des foyers dans les suppurations gourmeuses renferment de nombreux streptocoques.
La répartition de la virulence est nécessairement variable pour chaque organisme infecté et pour chaque période de l’évolution. Dans la gourme septicémique, la virulence est généralisée à certains moments, par la présence du streptocoque dans le sang. Toutefois, dans la plupart des formes, les parasites ne demeurent
GOURME
pas dans la grande circulation; arrêtés dans les capillaires, ils cultivent en quelques points seulement. Joly et Leclainche (1) ont démontré la présence du streptocoque dans la peau, au niveau des éruptions spécifiques. Dans quelques cas, lors d’évolution aiguë, le sang recueilli dans le cœur ou dans les gros vaisseaux se montre virulent.
Réceptivité. — Les solipèdes sont considérés comme étant seuls affectés de la gourme; c’est chez le cheval que la maladie évolue le plus volontiers; le mulet possède une aptitude moindre et la réceptivité est encore plus faible chez l’àne et chez le bardot.
Parmi les conditions qui modifient la réceptivité, l’influence de l’âge est évidente. Les animaux jeunes sont frappés beaucoup plus souvent que les adultes ; chez eux, la maladie évolue avec toute sa gravité. Mais l’on ne saurait affirmer, d’après les seules données de l’observation, que cette prédisposition résulte d'une aptitude particulière de l’organisme à cultiver le streptocoque. Les chances de l’infection gourmeuse sont assez nombreuses pour que peu d’anjmaux y échappent pendant les premières années de leur vie, et la résistance relative des adultes peut être considérée dès lors comme la conséquence d’une infection antérieure. On sait d’ailleurs que cette influence de l’age est toute relative; elle n’esl jamais suffisante pour conférer aux adultes non encore contaminés une résistance appréciable et des chevaux âgés présentent des accidents très graves (2).
Une première atteinte de gourme ne confère à l’organisme qu’une immunité incomplète. On observe parfois, sur un même animal, deux atteintes successives de gourme bénigne, à un intervalle de quelques mois; même après l’évolution d’une gourme grave, une infection nouvelle devient possible après quelques années. Il semble démontré cependant que l’infection primitive diminue notablement la réceptivité de l’organisme ; pendant un certain temps, l’animal déjà affecté résistera complètement à certaines contaminations, ou bien il ne présentera que des accidents légers. On peut prévoir que le degré d’immunisation acquis est fonction de conditions multiples et notamment de la forme évolutive de la maladie; la
(1) Joly et Leclainche. — Elude sur la gourme cutanée. Itevue vétérinaire, 1893, p. 289.
(2) Dans une exploitation complètement isolée, Dieckerhoff a vu évoluer une gourme grave sur (leux chevaux âgés de 22 et 24 ans. D’après Viborg, sur 100 chevaux atteints,
70 sont affectés avant l’âge de 5 ans, 20 entre 5 et 12 ans et 10 après 12 ans.
ÉTIOLOGIE.
simple transmission des accidents cutanés, telle qu’elle peut être obtenue par l’inoculation, ne produit qu’une légère diminution de la réceptivité. (Joly.)
L’immunité partielle acquise à la suite d’une première atteinte n’est pas de très longue durée. Un cheval affecté pendant le jeune âge d’une gourme grave, qui reste ensuite indemne pendant trois, quatre ou cinq ans, présente parfois à ce moment des accidents d’une extrême gravité. (Bigoteau.) Dans les pays d’élevage, nombre de chevaux subissent plusieurs atteintes de gourme, la première se traduisant par des symptômes intenses, tandis que les autres restent bénignes au point de passer inaperçues. Ce serait à des cultures successives, dans un terrain de plus en plus défavorable, que les animaux adultes et vieux devraient leur apparente immunité.
Chez les espèces domestiques autres que les solipèdes, la réceptivité est des plus limitées. Chez la génisse, l’inoculation intra-cutanée de croûtes virulentes détermine à la fois des accidents locaux au point d’inoculation et une légère réaction générale. Vers le quatrième et le cinquième jour, apparaissent, au voisinage des scarifications, des élevures rouges, du diamètre d’une tète d’épingle à celui d’une lentille; leur sommet acuminé s’ouvre et laisse échapper une sérosité citrine qui se concrète en croûtes jaune-doré. Ces croûtes inoculées au cheval, sur la peau, reproduisent des lésions locales identiques à celles de l’éruption naturelle. (Joly et Leclainche.)
Parmi les petits animaux, la souris possède seule une réceptivité marquée. Elle est tuée par l’inoculation sous-cutanée d’une faible quantité de matière virulente. L évolution des accidents est différente suivant la virulence des produits inoculés ; tantôt on provoque une septicémie qui tue les animaux en 2-5 jours ; tantôt l’évolution est lente et les sujets ne succombent qu’en 20-30 jours. Dans le premier cas, on trouve une infiltration purulente au point d'inoculation et un envahissement de tous les parenchymes par le streptocoque; dans le second, il existe des abcès dans le rein, le foie, les ganglions..., et des inflammations intenses des séreuses splanchniques. Partout on retrouve le microbe en abondance.
Le lapin est tué par l'inoculation intra-veineuse des cultures à doses massives (1-3 c. c.). La mort survient généralement en 36-60 heures; les lésions sont celles des septicémies à marche rapide. On trouve des streptocoques, peu nombreux, dans le sang et dans les parenchymes.
GOURME
Le cobaye succombe à l'inoculation intra-péritonéale de grandes quantités de culture récente ; en multipliant les inoculations successives, de cobaye à cobaye, les microbes acquièrent une virulence telle qu’une goutte de l’exsudât tue un cobaye vigoureux en moins de 48 heures. (Nocard et Roux.)
Le mouton , le porc, le chien, le pigeon... sont réfractaires à l'infection.
Modes de l’infection. — I. — La contagion de la gourme s’opère avec une telle facilité que l’infection a pu être considérée, par de nombreux observateurs, comme un accident fatal du premier âge chez le cheval.
En certains cas, l'inoculation est assurée par un dépôt direct du virus sur des surfaces absorbantes, lors d’infection pendant le coït par exemple.
Dans une écurie infectée, la transmission s’opère par les modes les plus divers. Le jetage virulent et le pus des abcès sont les véhicules ordinaires du contage; celui-ci est apporté avec les aliments et les litières, par les seaux ou les abreuvoirs communs, par les harnais, les instruments de pansage...
La transmission d’une écurie à une autre est réalisée à la suite du transport direct de parcelles virulentes par les eaux, par les poussières, aussi par l’intermédiaire de corps souillés, pailles ou débris de fourrages, entraînés eux-mêmes par les eaux et par les vents. Les personnes qui pénètrent dans les écuries, les chiens, les petits animaux... sont encore des agents de dissémination. Le vétérinaire est exposé à transporter le virus, à la suite d’une souillure directe des mains, des chaussures ou des vêtements ; les instruments de chirurgie ou les appareils de contention (tord-nez, entraves)..., souillés au contact des malades, sont capables de produire l’inoculation.
En dehors de ces modes d’une contagion plus ou moins médiate, la diffusion est assurée par le séjour temporaire des animaux dans des milieux infectés. Les écuries des marchands et les écuries d’auberge sont contaminées en permanence en nombre de régions, notamment à l’époque des grandes foires. La gourme sera introduite fréquemment dans une écurie par un cheval nouvellement acheté qui a passé chez un marchand. Elle sera rapportée encore dans la ferme par le cheval de service, qui aura séjourné à proximité du champ de foire ou dans une écurie d’auberge, et il est à remarquer que cet animal, exposé fréquemment à l infection
ETIOLOGIE.
<4 plus ou moins immunisé, pourra ne présenter que des accidents sans gravité, alors qu’il transmettra à ses compagnons d écurie une gourme grave et parfois mortelle (Bigoteau). Dans les écuries renfermant un grand nombre d’animaux et remontées en chevaux jeunes, la gourme est observée chaque année, à l’époque des achats. Dans les dépôts de transition de nos remontes, qui reçoivent pendant une partie de l’année des chevaux âgés de quatre à cinq ans, la maladie sévit inévitablement en permanence.
L’extension des enzooties gourmeuses est assurée par les transactions commerciales auxquelles donnent lieu les jeunes chevaux, soit lorsqu’ils sont transportés des pays de naissance dans les pays d’élevage, soit encore lors de la vente pour la mise en service. Conduits en bandes sur les champs de foire, exposés à de multiples promiscuités, entassés dans des écuries d’auberge, les animaux sont presque fatalement infectés. Les uns, invendus, sont ramenés dans les fermes et contaminent leurs compagnons, les autres, revendus dans les villes et promenés de village en village, vont semer la contagion dans toute une contrée. La dissémination est d’autant plus facile que chez beaucoup d’animaux la maladie, peu grave, n’apporte aucun obstacle au transport et à la mise en vente. D’autre part, la contagion s’opère par des modes plus indirects ; le simple passage dans des lieux infectés (abris, parcours, . . . wagons) est suffisant pour assurer l’infection.
II. La complexité des modes de la transmission explique suffisamment qu’en nombre de cas l’origine de la contagion ne puisse être soupçonnée. Mais rien ne prouve que la gourme procède uniquement de la contagion, pour si indirecte qu'on la suppose.
« Il se peut, dit Schuctz, que la gourme se développe fréquemment, chez le cheval, par la voie miasmiatique. Je crois que les formes de résistance du streptocoque gourmeux ont une existence saprophytique dans les matières mortes qui nous entourent et que, sous des conditions favorables, elles peuvent s v multiplier. D'après cela, le streptocoque gourmeux devrait être considéré comme un contage facultatif. »
Les analogies si, nombreuses du streptocoque de Schuctz avec les streptocoques pyogènes rendent cetlc conception plus probable encore. Ces considérations nouvelles laissent à la contagion le rôle prépondérant qui lui revient. Si, dans la très grande majorité des cas, la gourme naît de la contagion, si le parasite qui a déjà cultivé paraît plus apte à une action pathogène nouvelle, il est au moins admissible que le streptocoque est entretenu, dans certains
Nocaro et LrcLAiNCHE. 30
milieux, à l’état de saprophyte, qu’il peut envahir un organisme sous certaines conditions et créer un foyer primitif de contagion.
Modes de la pénétration du virus. — La pénétration dans les parties superficielles de la peau peut être réalisée. Joly (1) a montré que le produit des éruptions cutanées gourmeuses pouvait être inoculé au cheval vierge, par scarifications ; on obtient une culture locale au niveau des stries d’ensemencement, suivie d’une éruption généralisée et, parfois, d'accidents légers sur les muqueuses. Chez la génisse, une culture locale est également obtenue.
Inoculé dans le lissa conjonctif sous-cutané , le streptocoque produit, chez le cheval, des abcès locaux et la nécrose des tissus. Chez la souris, l’inoculation détermine, localement, un foyer de suppuration et de nécrose et, secondairement, une infection généralisée.
La pénétration à travers les muqueuses extérieures s’opère avec une extrême facilité. Depuis Viborg, l’inoculation du jetage ou du pus gourmeux, par simple frottement delà pituitaire, a été maintes fois réalisée. La localisation initiale des lésions sur la muqueuse des premières voies respiratoires (gourme catarrhale) tend à montrer que la pénétration s’elfectue habituellement sur la pituitaire. Sand et Jenseu estiment, avec Poels, que la pénétration doit être facilitée par une lésion locale, plaie superficielle ou catarrhe de la muqueuse. Schuetz pense qu’une solution de continuité de la membrane n’est pas nécessaire ; les microbes, introduits avec l’air inspiré, se logeraient au niveau des replis de la muqueuse, ils cultiveraient sur place, irritant la membrane, pour pénétrer lentement dans les milieux lymphatiques profonds. L’injection d’une culture du streptocoque dans les naseaux ou dans le larynx d'un poulain est suivie, après quelques jours, d’une inflammation des muqueuses, suivie de la tuméfaction et de l’abcédation des "an criions de l’aime
(Schuetz, Poels...). La pénétration par effraction d’une muqueuse est nettement réalisée lors d’une transmission par le coït; ainsi qu’on l’observe pour les autres maladies éruptives, les lésions sont confluentes dans la région inoculée.
Les voies digestives se laissent difficilement pénétrer par le streptocoque ; les accidents constatés sur l’estomac et sur l’intestin résultent d’une infection secondaire par les voies sanguine ou lymphatique.
,|\ j0LY. — Étude sur la vaccination gourmeuse. Presse vétérinaire, 1892, p. 452.
PATHOGÉNIE
Si la pénétration par la muqueuse des premières voies respiratoires (pituitaire, larynx) est fréquente, 1 inoculation directe par le poumon paraît être exceptionnelle et les altérations profondes sont presque toujours secondaires.
L 'inoculation intra-veineuse détermine, chez le cheval, une thrombose locale (jugulaire) ; au niveau du point d’inoculation, un abcès s’ouvre spontanément. On n’observe aucune suppuration en d’autres régions et les animaux onl acquis l’immunité (Sand et Jensen). Chez le lapin, l’inoculation de 1-2 c.c. de culture
provoque une septicémie qui tue l’animal en deux ou trois jours.
L 'injection intra-péritonéale est un des modes les plus sévères de l’inoculation; elle permet d’obtenir l’infection du cobaye qui est sur la limite de la réceptivité.
Pathogénie. — Les faits d’observation et les résultats de l’expérimentation montrent que le streptocoque gourmeux pénètre généralement dans l’organisme à travers la muqueuse des premières voies respiratoires.
L'infection est réalisée dès que le parasite rencontre, dans la muqueuse même, un milieu favorable à sa culture, mais l’envahissement va s’opérer d’après les modes les plus divers, selon la réceptivité de l’animal et la virulence du microbe.
Si la réceptivité est faible, le streptocoque cultive localement, gagnant de proche en proche des territoires plus ou moins étendus de la muqueuse respiratoire (coryza, laryngite...) ; il provoque une congestion intense, suivie d’une exsudation séreuse, et de l’afflux des cellules rondes. Parfois aussi il gagne, toujours par continuité de tissu, la muqueuse du pharynx et de l’arrièrebouche, ou encore celle de la trachée et des bronches. En tous ces points le streptocoque occasionne des accidents de même ordre, exprimés par un catarrhe purulent de la muqueuse.
En même temps que l’envahissement en surface s’opère, les microbes, entraînés par les voies lymphatiques, arrivent dans les ganglions afférents. Là encore, ils provoquent l’afflux des cellules migratrices et la formation rapide de foyers purulents étendus.
Ces accidents limités sont seuls observés en de nombreux cas ( gourme catarrhale). Il est certain que des streptocoques pénètrent dans la circulation lymphatique et dans le sang, mais ils sont détruits avant qu’ils aient constitué des foyers nouveaux.
En d autres cas, les microbes disséminés dans l’organisme trouvent, en certains milieux lymphatiques, un terrain favorable
iUO GOURME.
el ils provoquent des suppurations locales. Tantôt l’extension s’opère régulièrement, par la circulation lymphatique, tantôt des loyers secondaires apparaissent en divers points, sans ordre déterminé.
L’observation démontre que ces déterminations erratiques de la gourme purulente sont souvent consécutives à un traumatisme local ; leur pathogénie, esquissée déjà par Schuetz, est facile à prévoir. Au cours de l’infection gourmeuse, un certain nombre de cellules migratrices renferment les coccus spécifiques; le foyer leucocytaire provoqué par une irritation traumatique des tissus aura beaucoup de chances pour être ensemencé ; si, d’autre part, le milieu est favorable, une culture s’opère et la suppuration s’établit. Sans doute aussi les modifications éprouvées par les tissus lésés ont pour conséquence un affaiblissement dans la défense, qui favorise la pullulation des germes. Cette localisation des suppurations au niveau des régions traumatisées a été remarquée par tous les observateurs et l’infection gourmeuse est considérée comme une contre-indication des interventions chirurgicales.
Thary (1) a montré que le simple frottement du licol et du surfaix constitue une prédisposition locale de la peau pour le développement de l’eczéma gourmeux. L’irritation mécanique provoquée, pendant l'été, sur les régions « fouaillées » parles crins de la queue est encore une cause occasionnelle de l’éruption.
L’imminence des suppurations est telle qu’elles sont provoquées par les irritations légères qui résultent du fonctionnement des organes ; on les rencontre au niveau des articulations des membres, même chez les sujets laissés au repos, dans le tissu conjonctif péri-rectal, où elles sont dues au passage et au séjour des crottins durcis.
Dans toutes les manifestations de la gourme, les streptocoques pénètrent dans le sang ; mais les conséquences de cet envahissement diffèrent suivant les degrés dans la réceptivité de l’organisme. Entraînés en petit nombre, les microbes sont englobés par les leucocytes (Schuetz) et détruits dans les tissus sans qu’ils aient franchi les barrières endothéliales. En d’autres cas, ils provoquent, au niveau des capillaires, des accidents sans gravité; telles les éruptions cutanées de diverses formes, au niveau desquelles la présence des parasites peut être décelée. Sous un autre type encore, le streptocoque cultive en certaines régions dans les capillaires
(1) Thary. — Eczéma gourmeux d’origine traumatique. Recueil de méd. vêt., 189*2, p. 737.
PATHOGÉNIE
el il provoque les congestions, les hémorragies et les nécroses observées dans la plupart des parenchymes. Nocard a trouvé les capillaires obstrués par des pelotons de streptocoques, au niveau des lésions hémorragiques du poumon, des muscles etdes muqueuses.
Le passage du streptocoque gourmeux de la mère au fœtus est exceptionnellement observé (1). Les lésions affectent une forme toute particulière; elles portent de préférence sur le poumon et sur l’intestin, aussi sur le foie, les ganglions mésentériques, le rein,
l’œil...
Dans les poumons et dans le foie, on trouve une myriade de petites tumeurs arrondies, blanchâtres, du volume d un grain de mil à celui d’une noisette. Les foyers ne sont pas enkystés; ils n’ont pas de paroi propre. Les plus grosses nodosités sont ramollies au centre et la pression en fait sourdre un liquide blanc, épais, puriforme; les plus petites sont fermes et homogènes. La muqueuse de l’intestin est couverte de tumeurs blanches, saillantes, régulièrement arrondies, de dimensions très variables. Les plus petites soulèvent la muqueuse encore intacte; elles renferment une matière caséeuse assez molle ; d’autres, plus étendues en surface, ont versé leur contenu dans la cavité et constituent de véritables ulcérations, dont le bord ferme, saillant, taillé à pic, délimite une cavité assez profonde. Les ganglions mésentériques sont hypertrophiés; leur tissu est ferme, dense, blanc, homogène, et il n’existe que quelques foyers de ramollissement. Les reins sont envahis par des abcès miliaires disséminés. Au niveau de ces lésions on rencontre le streptocoque en abondance. Il existe aussi, à l’état de pureté, dans le contenu de l'intestin. L’évolution de ces accidents tue le fœtus et a pour conséquence inévitable l’avortement.
11 résulte de l’étude anatomo-pathologique de la gourme que le streptocoque provoque deux ordres d’accidents suivant les milieux dans lesquels il cultive ; dans les milieux lymphatiques, il exerce une action pyogène intense; dans les vaisseaux sanguins, il détermine des congestions hémorragiques. Ces deux ordres de phénomènes sont liés à la formation de matières solubles élaborées dans les foyers de culture et exerçant une action différente suivant les puissances relatives du virus et de la défense organique. Alors
(I) Nocard. — Transmission de la gourme de la m'ere au fœtus, Bulletin Je la Soc. centr. de méd.vét., 1888, p. 220; Id. 1890, p. 187. — Mégnin. — Id. id, 1891, p. 248. — Pecus. Id. Journ. de méd. vét., 1893, p. 524. — Verunde. — Id., Annales de inéd. vêt., 1894, p. 474.
GOURME
que le virus est affaibli ou que les tissus opposent une résistance vigoureuse, le streptocoque reste cantonné dans les milieux lymphatiques ; si le virus est fort ou si l’individu n’oppose qu’une faible résistance, le microbe pénètre dans le sang et il cultive dans les capillaires. Dans le premier cas, il provoque l’afflux des cellules migratrices et la dégénérescence purulente; dans le second, il détermine, plus ou moins directement, la paralysie des capillaires, la stase sanguine et la rupture des parois.
En outre de ces phénomènes, liés à une action locale du streptocoque, d’autres sont provoqués à distance par les produits solubles créés ; à cette action doivent être rapportés vraisemblablement la production des œdèmes dans la peau et dans le tissu conjonctif. 11 est là toute une série d’accidents de même ordre, dont les principaux termes sont marqués par les tumeurs cutanées disséminées, la tuméfaction érysipélateuse de certaines régions (tête et cou) et par les formes multiples de l’anasarque (1).
Dans toutes les formes de la gourme, les produits solubles résorbés exercent sur l’organisme une action générale d’intensité variable. Cette intoxication apparaît évidente dans les formes septicémiques aiguës ; elle est exprimée par un état de sidération des centres nerveux, analogue à celui qui est observé dans d’autres infections.
Ainsi un même agent est capable de produire des altérations qui répondent anatomiquement aux types les plus divers; le microbe qui détermine un catarrhe bénin des muqueuses ou un foyer insignifiant de suppuration locale provoque aussi des congestions viscérales mortelles et des septicémies à évolution suraiguë.
Les analogies si étroites qui existent entre le microbe de Schuetz et les autres streptocoques pyogènes ajoutent encore à l’intérêt qui s’attache à l’étude clinique et expérimentale de la gourme.
Résistance du virus. - — Aucun résultat expérimental n’est acquis sur ce point. La conservation de la virulence dans les croûtes provenant de l’éruption cutanée montre que la dessiccation n’a qu’une action peu marquée.
Dans les cultures, la virulence s’atténue rapidement si l’on ne pratique pas des ensemencements successifs fréquents.
Immunisation. — Dans l'évolution naturelle de la gourme,
(1) L’analyse de ces faits éclaire singulièrement la pathogénie de l’anasarque. On peut prévoir que celle-ci doit être rapportée à la culture, en certains foyers, de microbes capables de produire des matières solubles exerçant une action spéciale sur la vasomotricité.
r immunité paraît nôtre acquise que lentement, à la suite d’une longue culture du streptocoque dans les différents milieux. On peut prévoir qu’il sera difficile de créer l’immunité en provoquant expérimentalement une évolution légère.
L’inoculation sur la pituitaire, depuis longtemps conseillée, provoque des accidents identiques à ceux qui résultent de la contagion naturelle et elle ne saurait être considérée comme une méthode prophylactique. L inoculation intra-cutanee, par scarifications, ne confère qu’une résistance insuffisante (Joly); de plus, elle ne met pas complètement à l’abri des accidents résultant d une généralisation de l’infection.
L’inoculation intra-veineuse permettrait de créer rapidement l immunité chez le cheval, d’après Sand et Jensen. Les accidents locaux observés, dus, semble-t-il, à une souillure du tissu conjonctif péri-veineux, pourraient être assez facilement évites. I outeiois cette méthode ne saurait être utilisée dans la pratique.
Traitement.
La thérapeutique applicable à la gourme comprend à la fois des indications hygiéniques générales et l’emploi de médications spéciales aux diverses formes observées.
Le malade est placé dans un local bien aéré, maintenu à une température aussi constante que possible; il est enveloppé de couvertures et laissé complètement au repos. Les promenades ne sont permises que pendant la convalescence, par un temps chaud et vers le milieu de la journée. L’animal reçoit des breuvages tièdes, des maslis, des grains cuits et des fourrages de bonne qualité. En dehors de quelques indications spéciales, la diète n’est pas à conseiller. Les fourrages verts, les carottes, les barbotages..., sont recommandés alors que la déglutition est rendue pénible par certaines localisations.
Les breuvages alcalins (sulfate de soude, bicarbonate de soude...) sont prescrits de temps à autre, [tour éviter la stase alimentaire. Les opérations chirurgicales qui peuvent être différées, la castration notamment, doivent n’ètre pratiquées qu’a près la guérison complète.
Les traitements systématiques préconisés n’ont aucune valeur réelle. On doit faire de la « médecine des symptômes » et les indications varient à la fois en raison des multiples localisations et des modes particuliers de l’évolution.
GOURME
u. Dans la gourme catarrhale, on emploie les inhalations de vapeur d’eau phéniquée ou d'eau de goudron, ou encore les pulvérisations l\ l’entrée des cavités nasales. Contre l’angine, on ordonne au début l’enveloppement chaud de la région, les inhalations de vapeurs, le lavage de la cavité buccale avec des solutions antiseptiques étendues. Les applications sinapisées sont généralement contre-indiquées, en raison de l’œdème qu elles provoquent; il vaut mieux recourir aux frictions sur la région avec le vésicatoire mercuriel. Dieckerhoff conseille les injections intra-laryngées avec les solutions à 5 p. 1000 d’alun, d’acide phénique ou de tannin (50-100 gr. par jour). Dans les formes graves de l’angine, alors que la dyspnée est intense et qu’il existe delà fièvre, on aura recours aux applications révulsives (sinapismes sur les membres et sous la poitrine, applications vésicantes), associées aux inhalations prolongées de vapeur d’eau et à la dérivation locale.
La bronchite et la broncho-pneumonie comportent avant tout l’emploi des révulsifs sur les parois du thorax. Le kermès (15-20 gr.), le sulfure d’antimoine (20-30 gr.) et, si la toux est pénible et fréquente, les teintures d’opium ou d’aconit sont donnés en électuaires. Les breuvages seront systématiquement proscrits, en raison de la difficulté de la déglutition; dans ces conditions, la chute des liquides impurs dans la trachée provoque facilement la gangrène du poumon. La fièvre est combattue par le sulfate de quinine (10 gr. en deux fois) ou l’antipyrine (15-20 gr.).
b. Les suppurations gourmeuses, en quelque région qu elles évoluent, nécessitent l'ouverture prématurée des foyers.
Les modes de l’intervention, médicale ou chirurgicale, varient suivant chacune des localisations et ils ne sauraient être ici retenus. D'une façon générale, le séjour du pus, même dans des collections bien délimitées, est toujours dangereux; en outre des accidents locaux qu’il détermine, il expose l’animal à une extension de l’infection. Le danger est plus grave encore lors d'infiltrations purulentes diffuses.
On évitera la formation d’une collection nouvelle dans le foyer
ouvert en maintenant béant l’orifice de ponction et en pratiquant, plusieurs fois par jour, l’irrigation de la cavité avec une solution antiseptique tiède (eau phéniquée à 5 p. 1000).
c. Les accidents congestifs observés dans la gourme septicémique sont combattus principalement par les révulsifs. Les applications sinapisées sur les membres, sur le thorax, sur l'abdomen sont indiquées dès le début. La saignée procure une amélioration toute
PROPHYLAXIE
momentanée dans les cas de congestions viscérales étendues (poumon...); en règle générale, elle est contre-indiquée. Wiart recommande le sulfate de quinine, à la dose de 10 grammes par jour, en deux ou trois fois, associé à l’extrait de gentiane (15-20 gr.) et donné en électuaires.
Lors d’accidents intestinaux, on prescrit les breuvages mucilagineux tièdes, l'application de sachets chauds sur les reins et sur le ventre, l'administrai ion de laudanum ou d’extrait alcoolique d’opium.
Dans l’anasarque gourmeuse, on pratique au niveau des engorgements des applications irritantes destinées à « lixer » les œdèmes. L’essence de térébenthine, la charge de Lebas,... conviennent dans ce but. Wiart emploie la cautérisation à aiguille sur les tumeurs.
Les accidents suraigus nécessitent 1 emploi des révulsifs extérieurs (essence de térébenthine, frictions sinapisées), associés aux excitants diffusibles comme le café, le vin aromatique, 1 alcool et au sulfate de quinine à doses répétées.
d. Les accidents chroniques sont passibles à la fois d’un traitement diététique et de médications variables. On prescrira une alimentation choisie comprenant, suivant la saison, des fourrages verts ou des légumes cuits (carottes); les promenades fréquentes, la mise en parcours ou en prairie sont également favorables. Les catarrhes chroniques des voies respiratoires sont combattus par les fumigations de goudron, les électuaires à base d’essence de térébenthine, associés aux applications de vésicatoire mercuriel sur le chanfrein, au niveau de la gorge ou sur la trachée. L’iodure de potassium et l’arsenic sont indiqués lors de lésions chroniques du poumon. Contre les troubles digestifs persistants, on emploie alternativement les alcalins et les toniques amers (quinquina, gentiane).
Prophylaxie.
Toute la prophylaxie consiste à éviter les divers procédés de la contagion ; ses conditions varient suivant le mode d’entretien des animaux.
Dans une écurie contenant un petit nombre de chevaux, la gourme est assez facilement évitée. Le plus souvent, la maladie est importée
par un animal nouvellement acheté; on évite ce danger en soumettantcelui-ci à une quarantaine suffisante. Dans les écuries d’élevage, les jeunes animaux seront complètement isolés des adultes, plus facilement contaminés au dehors (écuries d’auberge, ateliers des
GOURME
maréchaux...); alors que la maladie sévit dans la région, on évitera de laisser visiter les sujets par des personnes ayant eu des contacts suspects (marchands)... L’usage des abreuvoirs communs est encore une cause fréquente de transmission qui peut être toujours
évitée.
Dans les grandes agglomérations d’animaux, l’introduction de la gourme est presque fatale. L’isolement des recrues est parfois difficile ou impossible; d’autre part, il se trouvera toujours quelque animal affecté d’une localisation chronique méconnue pour apporter le contage. Dans les écuries des marchands, dans les régiments et surtout dans les annexes de remonte, la gourme sévit en permanence.
Dans une écurie infectée, on doit pratiquer aussitôt l’évacuation des individus sains et leur répartition en lots aussi peu nombreux ([ue possible, dans des locaux isolés. Les habitations contaminées sont désinfectées suivant les procédés habituels.
Législation. — En Danemark , la gourme est classée parmi les maladies contagieuses bénignes. Les mesures appliquées sont l’isolement et la désinfection. Loi du 14 avril 1893.)