CHAPITRE XXV
AGALAXIE CONTAGIEUSE
L 'agalaxie contagieuse des moutons et des chèvres est une maladie générale, caractérisée par des localisations inflammatoires sur la mamelle, l’œil et les articulations.
Historique. — ‘ La maladie est signalée, pour la première l'ois, par Metaxà, en 1 8 1 G, chez les chèvres et chez les brebis. « La Stornarella est une maladie chronique et contagieuse dans laquelle le lait se change en un liquide salé, trouble et épais. Le mal se termine heureusement, mais il attaque quelquefois les yeux et produit la cécité. A l’altération du lait succède d’ordinaire la perte totale de la sécrétion ( asciularella ). » Zangger (1) retrouve la maladie en Suisse, sur les chèvres. En 1862, Dinella et Provinzano l’étudient dans la Basilicale et dans les Pouilles; ils rapportent que les bergers croient à une infection des troupeaux par le séjour dans les pâturages fréquentés auparavant par des malades (. mal del sito). Brusasco (2) décrit sous le nom d’ « agalaxie contagieuse » le mal del asciiitto des Piémontais, qu’Oreste montre, n’être autre chose que la Stornarella de Metaxà. Rocco Marra en Italie, Barthélemy en France, Schossleitner dans le Tyrol publient des descriptions sommaires de l’affection (3).
Hess et Guillebeau (4) donnent une bonne description des lésions oculaires et des troubles de la sécrétion du lait. Oresle étudie l’agalaxie, en 1882, dans la province d’Aquila, et en 1886, à Porlici ; avec Marcone, il entreprend une série de recherches expérimentales dont les résultats sont publiés en 1892 (5). La même année, Bournay (0) observe la maladie sur les chèvres, dans les Pyrénées-Orientales; il résume, dans une excellente monographie, les connaissances acquises sur ce sujet.
(1) Zangger. Die Gülti cils Seuche bei den Ziegen. Schweizer-Archiv fur Thierheilk., t. XIII, p. 348.
(2) Brusasco. Due -parole intorno ad una forma... di agalassia.... Il Medico veterin., 1871, p. 241.
(3 j Rocco Marra. Agalassia contagiosa..., Il moderno Zooiatro, 1891, p. 425. Barthé-
lemy. Rhumatisme arthritique... Journ. de méd. vétér., 1894, p. 276. — Schossleitner. Ein Deitrag zur infectiosen Agalactie der Ziegen. Thierârztl. Centralblatt, 1895, p. 445.
(4) Hess et Guili.ereau. Ueber inft/ctiose Agalactie bei Ziegen. Landwirtsehaftl. Jahrbuch, t. VII, 1893, et brochure (avec 6 planches coloriées).
(5) Oreste et Marcone. Mal del silo. Atti del R. Istituto d’incorag. di Napoli, t. V, (Ser. 4), 1892, et Broch.; Annali di agricoltura, n° 210, 1896, p. 30.
(6) Bournay. L’agalactie infectieuse. Revue vétérin., 1896, p. 65.
AGALAXIE CONTAGIEUSE.
Nature de la maladie. — Bactériologie. — Il est certain à priori cIue maladie est liée à la présence d’un microbe pathogène; mais 1 étude de la virulence n’a donné jusqu’ici que des résultats insuffisants. Orcste et Marcone trouvent dans le lait quatre formes de microcoques; trois d’entre elles sont capables de déterminer, par injection dans la glande, une « mammitc catarrhale », la quatrième seule provoque une « mammite interstitielle » ; les auteurs n’osent conclure nettement à la nature spécifique des microbes isolés. Bournay et Leclainche n’ont rien obtenu avec les produits recueillis purement au niveau des lésions chroniques de 1 œil et des articulations ; les ensemencements sur les différents milieux, a 1 air ou dans le vide, restent stériles presque toujours. Il semble que les microbes disparaissent dans les foyers anciens ell’étude bactériologique devrait être tentée de préférence dans les formes aiguës.
Distribution géographique. — La maladie sévit en Italie sur les chèvres et sur les brebis; elle est très répandue dans les Pouilles, la Basilicalc, la Terre de Labour, la province de Borne, les Abruzzes, le Piémont, la Capitanate... Elle est enzootique en Suisse et dans le Tyrol.
En E rance, l’agalaxie est observée dans la Provence, le Roussillon et la Gerdagne. Elle est connue depuis longtemps sur le versant espagnol des Pyrénées (Bournay).
Étude clinique.
Symptômes. — La maladie est dénoncée par des symptômes généraux et par des accidents locaux portant sur la mamelle, l'œil et les articulations. On peut distinguer, quant à la rapidité de l’évolution, une forme aiguë et une forme chronique.
a) Forme aiguë. — Le début est annoncé par la tristesse et la diminution de l’appétit; le malade suit avec peine le troupeau; il reste longtemps couché. Chez quelques animaux, on constate une fièvre intense et la mort arrive après quelques jours, avant que les localisations soient apparues.
La mamelle est atteinte presque toujours; la région est tuméfiée, chaude, douloureuse à l’exploration ; la mulsion donne une petite quantité de lait séreux, grumeleux, de couleur blanc sale ou jaunâtre; parfois des abcès se forment dans la glande; la plupart du temps, l'inflammation s’atténue peu à peu et l’organe reste flasque et mou ou induré, atrophié, parsemé de noyaux durs.
Les localisations articulaires sont annoncées par une boiterie intense. Le carpe et le tarse sont atteints de préférence, puis les articulations fémoro-tibiale, huméro-radiale, coxo-fémorale, métacarpiennes... Les accidents locaux sont ceux de l’arthrite ou de la périarthrite; la marche est difficile ou impossible; le malade reste couché; la région est tuméfiée et douloureuse; des abcès s’ouvrent, suivis de suppurations persistanteset de la soudure des surfaces articulaires.
ÉTUDE CLINIQUE
Les accidents oculaires débutent par des signes d’ophtalmie externe; la cornée est trouble, de teinte laiteuse, vascularisée à sa périphérie, la conjonctive est tuméfiée. Un peu plus tard, la cornée injectée prend à son pourtour une teinte rouge foncé, tandis que la partie centrale conserve sa couleur blanche. La suppuration envahit la chambre antérieure ; des ulcérations évoluent sur la cornée; le globe oculaire est volumineux, tendu, douloureux; parfois la cornée se déchire; l'iris, repousse en avant, fait hernie entre les lèvres de la plaie (staphylome de 1 iris); le cristallin est luxé et la vision est abolie. En d’autres cas, les lésions restent limitées; les ulcérations de la cornée se comblent et les exsudats de la chambre antérieure sont résorbés.
L’évolution est complète sous celte forme en 20-30 jours ; elle se termine par la mort dans 15 p. 100 des cas environ; chez la plupart des malades, les accidents s’atténuent et passent à l’état chronique.
6) Forme chronique. — Les troubles locaux sont les premiers reconnus. La sécrétion du lait diminue ; le liquide devient séreux, blanc jaunâtre; il renferme de petites masses coagulées; recueilli dans une éprouvette, il laisse un dépôt grisâtre ressemblant à du pus visqueux et formant le quart environ de la masse; immédiatement au-dessus, on voit une mince couche rougeâtre, formée par des globules rouges; la partie supérieure est occupée par un liquide séreux. Chez certains animaux, le lait est coagulé en masse dans la mamelle. La saveur est salée et quelquefois amère (1). La mamelle est affectée en totalité ou dans une partie seulement; la région atteinte subit une atrophie graduelle et elle présente des noyaux d’induration.
Les accidents articulaires consistent en des arthrites subaiguës ou chroniques, avec tuméfaction des tètes articulaires et hydropisie des gaines. Les déplacements provoquent une douleur intense ; les malades marchent à genoux ; ils traînent le train postérieur sur le sol ; d’autres restent continuellement couchés.
Les yeux atteints présentent soit de simples opacités de la cornée, soit des lésions de kératite parenchymateuse, avec présence de taches blanches indiquant des foyers de dégénérescence qui aboutissent à l’ulcération. Souvent aussi, il existe de l’ophtalmie interne, avec scs complications possibles de suppuration dans la chambre antérieure, d’adhérences iricnnes, de staphylome et de luxation du cristallin (2).
Les diverses localisations coexistent chez la plupart des malades; chez d’autres, elles sont différemment associées; les altérations de la mamelle peuvent manquer chez les femelles laitières; en quelques cas, les articulations ou les yeux restent indemnes. On signale la présence d'abcès
(1) Le fromage obtenu avec le lait altéré est de mauvaise qualité, sec, maigre, sans cohésion ; sur la coupe, il se montre criblé d'une infinité de petits trous, alors que le fromage normal est creusé de larges vacuoles, peu nombreuses (Oreste et Marcone, Hess et Guillebeau).
(2) Voir, pour l’étude de ces lésions, les belles planches annexées au travail de Hess et Guillebeau.
AGALAXIE CONTAGIEUSE.
développés en diverses régions (parotide, médiastin, muscles...). Les béliers et les boucs montrent parfois une inflammation du scrotum (R. Marra).
Les animaux, considérablement amaigris, ont perdu toute leur valeur. La plupart d’entre eux portent des lésions persistantes qui s’opposent à leur utilisation économique.
Lésions. — Il n’existe aucune altération viscérale, et les altérations restent localisées dans les points d’élection. La mamelle est atrophiée; on trouve des noyaux de consistance fibreuse, mal délimités, au milieu du parenchyme resté sain, ou une sclérose totale de la glande. Les lésions articulaires n’offrent rien de particulier; elles varient dans leur aspect suivant la rapidité de l’évolution ; on constate souvent l’usure du cartilage d’encroûtement et de l’ankylose, vraie ou fausse. L’œil présente, avec des altérations diverses de la cornée, des signes d’iritis ou d’iridochoroïdite.
Diagnostic. — La coexistence de deux seulement des localisations habituelles a une signification précise. Dans un troupeau, la constatation des diverses localisations et les renseignements obtenus rendent le diagnostic plus facile encore.
Étiologie. — Étude expérimentale.
La maladie est observée sur la chèvre et, à un moindre degré, sur le mouton. L'àge ne paraît avoir aucune influence sur la réceptivité. L’agalaxie apparaît au printemps; elle est fréquente en été, puis elle disparaît avec la saison froide.
La contagion paraît établie par des constatations précises; Brusasco, Marra, Labat, Bournay... voient la maladie introduite dans des troupeaux sains par des chèvres affectées. Par contre, Oreste, Hess et Guillebeau... n’observent point la transmission chez des animaux soumis à une cohabitation intime et prolongée. Il est à remarquer que l’affection sévit dans certaines localités seulement, à l’état permanent ou à des intervalles éloignés; dans les troupeaux infectés, la moitié, le quart, ou le dixième des animaux sont atteints, tandis que les autres échappent à la maladie.
Les faits d’observation n’apportent que peu de données, quant à la pathogénie des accidents. En règle générale, les lésions débutent par la mamelle et l’on peut supposer, avec Oreste, que l’infection s’opère en cette région, soit par l’intermédiaire des sols souillés, chez les animaux couchés, soit par les mains des trayeurs.
L’infection passe quelquefois de la mère au fœtus; celui-ci présente à la naissance des lésions caractéristiques (Labat).
TRAITEMENT
PROPHYLAXIE
Traitement. — Prophylaxie.
Le traitement s’applique à chacune des diverses localisations. Les accidents oculaires sont traités par les instillations chaudes de liquides antiseptiques (eau boriquée, sublimé à 1 p. 5000...). On applique sur les articulations atteintes des révulsifs ou des pointes de feu. Le traitement de la mammite ne comporte aucune indication thérapeutique; on prescrit seulement de pratiquer la mulsion plusieurs fois dans la journée.
Les malades sont isolés et séquestrés. Ils sont soignés autant que possible par un personnel spécial; si cette indication ne peut être remplie, les trayeurs devront se laver les mains dans une solution antiseptique après avoir pratiqué la traite chez les malades. L’obligation de la surveillance sanitaire des troupeaux contaminés et l’interdiction de la vente des animaux pour une autre destination que la boucherie sont également désirables.