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CHAPITRE XXII

LYMPHANGITE ÉPIZOOTIQUE

La lymphangite épizootique est une maladie virulente, inoculable, caractérisée par des suppurations des lymphatiques superficiels, liées à la présence d’un agent spécifique. L’affection est observée presque exclusivement chez les solipèdes ; elle est restée confondue pendant longtemps avec la morve cutanée.

Historique. — Dès le commencement du siècle, les vétérinaires français désignent sous les noms de /arcin de rivière, farcin en cul-depoule, farcin curable.. une forme particulière du farcin, distinguée à la fois par l'aspect des lésions et par leur localisation exclusive sur la peau.

Les timides essais de différenciation qui sont formulés trouvent d’autant moins de crédit que, maladroitement exprimés presque toujours, ils semblent vouloir ressusciter les vieilles distinctions d'autrefois entre les diverses localisations morveuses. Dans son article de 1860, H. Bouley (1) ne reconnaît, en dehors du farcin morveux, qu’une angéioleucite traumatique et des accidents, bien classés, dus à la gourme et au horse-pox.

En 1865, Pehrson (2) étudie la maladie en Suède: il déclare que le « farcin du nord » n’est pas un farcin vrai, mais bien une forme de lymphangite curable. Delorme (3), en 1867, décrit plusieurs épizooties d'un farcin bénin qui, en aucun cas, ne se termine par la morve:; il remet timidement en question l'identité de la morve et du farcin, sans toutefois soupçonner l'existence d'une forme farcineuse indépendante.

La question est soulevée à nouveau, à partir de 1870, par les vétérinaires militaires qui observent, en Algérie et en France, une forme toute particulière de farcin enzootique. Barrier père (4) estime que « le farcin de l'Algérie est une maladie particulière du système lymphatique ». Cette opinion est presque aussitôt combattue par Tixier et Delamotte, qui, trompés par la coexistence de la morve chez leurs sujets d'étude,

(1) H. Bouzey. Art. Farcin. Dictionnaire de médecine vétérin., t. VI, 1860, p. 454.

(2) PEenrson. Tidsskrift for Veterinairer, t, XXVII, 1865, p. 306.

(5) DELORME. La question d'identité entre la morve et le farcin est-elle irrévocablement jugée ? Journal de médecine vétérin., 1867, p. 1 et 67.

(4) BarRier. Notes pour servir à l'étude du farcin en Algérie. Journal de médecine vétérin. milit., t.. XIII, 1876, p. 545. |

concluent à l'identité du farcin d'Afrique et du farcin morveux (1).

L'idée de l’unicité des diverses formes farcineuses est d’ailleurs restée classique en France, et l’on considère généralement le farcin d'Afrique comme une forme atténuée de la « diathèse morvo-farcineuse ». En 1881, Chénier (2) différencie nettement le farcin morveux de la /ymphangite farcineuse. Celle-ci a pour siège anatomique exclusif le système lymphatique et elle n’est pas de nature morveuse. « Les inoculations de matières virulentes morveuses donnent la morve et jamais la lymphangite farcineuse; inversement, l'inoculation des produits pathologiques puisés dans un bouton ou une corde de farcin donne lieu au développement de la Ilymphangite farcineuse et jamais à la morve. »

En 1885, Rivoltaet Micellone (3) précisent, dans un important mémoire, la nature de la maladie; ils signalent la présence constante, dans le pus des tumeurs et des cordes, d’un parasite particulier, déjà rencontré en 1875 par Rivolta dans certaines formes farcineuses. « Il existe chez le cheval, disent ces auteurs, un farcin qu’on peut appeler cryptococcique : 1° parce qu’il est produit et entretenu par un cryptocoque; 2° parce que ce cryptocoque se trouve constamment dans les abcès et les cordes farcineuses ; 5° parce qu'il se trouve aussi constamment dans les boutons isolés ou primitifs situés profondément dans le derme et qui n’ont pas encore subi le contact de l’air...; 4 parce que, inoculé au cheval sain, 1l se multiplie prodigieusement au lieu d’inoculation où il donne lieu peu à peu à un bouton, à une tumeur, à une tuméfaction. La maladie produite par ce cryptocoque est celle qui a été distinguée par les Français (Chénier), depuis quelques années, sous le nom de farcin d'Afrique ou farcin des rivières. » Bassi (4) confirme presque aussitôt les données nouvelles et il rapporte à la fois d’intéressantes observations cliniques et les résultats d’essais de transmission expérimentale.

En France, la lymphangite fait l’objet de plusieurs monographies dues aux vétérinaires militaires Jaubert, Quiclet, Debrade, Wiart (5), Peupion et Boinet, Chauvrat.…., tandis que Peuch (6) donne une description sommaire de la maladie. Nocard (7) retrouve le cryptocoque dans le pus et dans les tissus ; il montre l'importance diagnostique de ia constata-

(4) TixtER et DELAMOTTE. Du farcin d'Afrique. Broch., 18179.

(2) Caénier. La lymphangile farcineuse. Echo des sociétés vétérin., 1881, p. 325 et 419; 1882, p. 596 et 656.

(3) Rivozra et MICELLONE. Del farcino eriptococchico. Giorn. di Anat. Fis. e Patol., 1883, p. 143.

(4) Bassr. Contribuzione alla monografia del farcino criptococchico. Il medico veterin., 1883, p. 529.

(5) WiarT. Étude sur une forme de lymphangite traumatique. Recueil d'hygiène et de médecine vétérin. militaires, t. XI, 1885, p, 441.

(6) Peucn. Lecon clinique sur la lymphangite épizootique. Revue vétérinaire, 1888, p. 552 et 393.

(7) Nocarp. Sur le diagnostic de la lymphangile épizootique. Bulletin de la Société centr. de médecine vétérin. 1891, p. 367.

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262 LYMPHANGITE ÉPIZOOTIQUE.

tion, d’ailleurs très simple, du parasite, et il fait connaître l'existence de lésions des muqueuses simulant la morve. Tokishige (1893), Aruch

et Fermi (1), puis Marcone (2) compiètent l'étude expérimentale de la .

maladie. |

En ces dernières années, la lÿmphangite est retrouvée au Japon par Tokishige (3), en Russie par Tartakowsky (4), dans les Indes néerlandaises par de Does et de Haan (5).

Bactériologie. — Le cryptocoque se présente, dans les tissus, sous la forme d’un gros microcoque, légèrement ovoïde, mesurant 5 à 4 pu de diamètre; son contour est nettement accusé par une double ligne très réfringente.

Il se reproduit par bourgeonnement. On trouve à la fois dans les cultures des cellules rondes et des formes allongées (hyphes), formées de deux ou trois segments; des hyphes secondaires se développent latéralement, et de celles-ci partent des hyphes tertiaires. On rencontre en outre des grains sphériques, mesurant 2 à 9 y, libres ou inclus dans les cellules terminales des chapelets (hyphes fructifères) (6). |

La coloration est difficile; on doit employer le Gram-Weigert- Kühne, qui permet de retrouver le cryptocoque dans les tissus.

(4) E. ArucH. Sul farcino criptococchico. Giorn. di Veterin. militare, 1892, p. 342. — CL. FErMI et E. ArucCH. Ueber.…. die Natur des sogenannten Cryptococcus farciminosus Rivoltæ. Centralbl. für Bakteriol., t. XVII, 1895, p. 595.

(2). MarCONE. La Saccaromicosi degli equini. Atti del R. Istit. d’incorag. di Napoli, t. VIII, 1895, et Brochure (avec planches).

(3) TokisiGE. Ueber pathogene Blastomyceten. Centralbl. für Bakteriol., t. XIX, 1896, p. 105 (avec planches).

(4) TARTAKowsky. Le farcin d'Afrique du cheval. Broch. Pétersbourg, 1897 (en russe). Anal. in Centralbl. für Bakteriol., t. XXII. 1897, p. 766.

(6) DE Does et DE HAAN. Pseudo-malleus of goedaardige Huidworm. Veeartsenijk. Bladen voor Nederlandsch-Indiëé, t. XIII, 1901, p. 375.

(6) La place du parasite dans la classification naturelle est discutée. Canalis le range dans le groupe des Coccidies, Piana et Galli-Valerio parmi les Sporo-

zoaires, Fermi et Aruch dans les Blastomycètes. Par tous ses caractères, le cryp- | tocoque se rapproche des saccharomyces; il est cependant plus petit que la levure

de bière et il ne fait pas fermenter les sucres. Marcone répond victorieusement à ces objections; il est des saccharomyces qui ne mesurent que 5 à 6 p (S. pastorianus); d'autre part, le parasite du muguet, classé parmi les Saccharomyces (S. albicans), ne fait pas fermenter le sucre. On peut donc admettre la dénomination de Saccharomyces, proposée par Marcone et par Tokishige. Suivant les règles de la nomenclature, le parasite doit être appelé Saccharomyces farciminosus (Rivolta).

Il nous paraît inutile de substituer à la dénomination de « lymphangite épizootique », aujourd’hui acceptée par tous en France, celle de « Saccharomycose » proposée par Marcone. Il est d’ailleurs d’autres Saccharomycoses, le muguet par exemple ; à ce seul titre, l'appellation devrait être repoussée.

Le liquide de Ziehl colore après un long contact; on peut recourir aussi au procédé de Lœæffler pour la coloration des cils (Canalis). La culture est réalisée avec peine. Tokishige obtient le développement dans le bouillon peptonisé, sur gélose, sur gélatine et sur pomme de terre. En bouillon, on voit, après 17 jours, un dépôt de flocons blancs renfermant des hyphes et des cellules; sur gélose, après quarante-cinq Jours, quelques colonies forment des grains gris blanc, légèrement en saillie, mesurant 1 à 4 x de diamètre; sur gélatine, on trouve, après cinquante-six jours, des masses blanc

Jaune, ressemblant à des grains de sable irréguliers, de 1 à 3 y de diamètre; le milieu n’est pas liquéfié. Le développement des colo-

nies est ralenti si la gélatine ensemencée est liquéfiée par le chauffage. Sur pomme de terre, la culture, plus rapide, donne des colonies brun clair.

Les cultures s’opèrent mieux en milieu acide qu’en milieu alcalin; la température n’exerce pas une influence marquée.

Marcone cultive le cryptocoque sur le sérum de cheval additionné de glucose, de glycérine et de sucre de canne, dans la proportion de 2 pour 100. Après quinze jours, à 32°-37°, de fines taches grisâtres s’élargissent lentement en quelques points de la surface ensemencée. En même temps, l’eau de condensation du sérum se charge d’un dépôt gris sale, formé par des microorganismes en voie de reproduction (1).

Espèces affectées. — Jusqu'en ces derniers temps, le cheval et le mulet étaient considérés comme seuls aptes à l'infection. Les constatations de Tokishige montrent que le bœuf est aussi exposé.

(1) Une forme pathogène analogue au cryptocoque de Rivolta est retrouvée, par Busse, dans une tumeur sarcomateuse du tibia, chez une femme; l’inoculation intra-osseuse, au lapin et au chien, est suivie d’une évolution locale avec pullulation du parasite. Sanfelice trouve les parasites dans le foie et les ganglions d’un bœuf, au sein de foyers calcifiés (Saccharomyces lithogenes) ; linoculation est pathogène pour le rat blanc, le lapin, le mouton et le bœuf. Curtis rencontre un saccharomyces pathogène dans une tumeur myxomateuse de la cuisse, chez l’homme (S. subcutaneus tumefaciens); le parasite pousse bien sur les milieux acides et neutres; l’inoculation produit, chez le rat et la souris, des tuméfactions sous-cutanées analogues à celles de l’homme; l’animal peut succomber par infection chronique.

BussEe. Ueber parasitäre Zelleinschlüsse inë ihre Züchtung. Centralb]l. für Bakteriol.,

t. XVI, 1894, p. 175. — SANFELICE. Ueber einen neuen pathogenen Blastomyceten,.…. Id., t. XVIII, 1895, p. 521. Di un altro Blastomiceto patogeno.…. Riforma medica, 1893, et Brochure. — Curris. Contribution à l'étude de la saccharomycose humaine.

Annales de l’Institut Pasteur, 1896, p. 449 (avec bibliogr.).

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Distribution géographique. — En France, la lymphangite épizootique semble avoir été répandue autrefois en nombre de régions, dans le sud-est notamment. Vers 1820, elle est observée sur les chevaux employés au halage des bateaux sur les fleuves et sur les canaux (farcin

de rivière); elle s’étend du sud au nord, pour envahir les départements

de l’est et du centre. A partir de 1850, la maladie, confondue avec la morve, tend à disparaître sous l'influence des mesures sanitaires appliquées, mais de nouveaux foyers apparaissent dans quelques régiments, infectés plus ou moins directement par des chevaux contaminés en Algérie et renvoyés en France. La lymphangite persiste dans le midi sur les chevaux de l’armée; elle sévit aussi, jusqu’en ces dernières années, dans les Alpes-Maritimes et dans le Var.

En Suède, la maladie était autrefois fréquente en certaines provinces (Dalarne et Norrland); elle existe encore en Finlande (Lindqvist) (1).

En Russie, la lymphangite est trouvée dans un village du gouvernement de Novgorod où l’on compte 16 chevaux malades en décembre 1896 et 26 en 1897; l'affection est signalée comme fréquente dans le gouvernement d’Olonetz; elle y affecte surtout la forme nasale et provoque de fréquents abatages de chevaux, considérés comme morveux.

En Jtalie, le farcin curable est depuis longtemps connu (farcin de Naples, mal del verme). « A Naples, dit en 1885 le professeur Caparini, le farcin est chose si commune que les personnes les plus étrangères aux choses de la médecine le reconnaissent à première vue. » A la clinique de Naples, 1200 chevaux farcineux sont traités dans l’espace de cinq ans. À Turin, Bassi observe de nombreux cas.

En Algérie, la lymphangite épizootique sévit en quelques régions, à la

fois sur les chevaux et les mulets. En Egypte, Bosso signale de nom- ,

breux cas au Caire, en 1875.

Au Japon la lymphangite tend à s'étendre chaque année, en raison de l’importance croissante des relations commerciales. Les rapports officiels signalent 9516 cas en cinq années (1887-1891). Pour l’année 1891, on compte 2589 malades (dont 95 morts et 84 abattus).

La maladie est connue chez le cheval dans les Jndes néerlandaises (Java et Bali) sous le nom de « patèk », qui désigne aussi la « frambæsia tropica » de l’homme.

À la Guadeloupe, la DAPRAAARE et la morve déciment la population mulassière.

La lymphangite épizootique est inconnue dans l’Europe centrale; on ne trouve aucune description qui puisse lui être rapportée dans les litté-

ratures anglaise et allemande.

(1) Linpovisr. Tidsskrift for Veterinairer, t. XIV, 1895, p. 224. Lindqvist dit avoir trouvé, dès 1871, le cryptocoque de Rivolta.

ÉRALÉE TRES ED rEnrmEEEr Sd

Étude clinique.

ÏJ. — SyYMPTÔMES.

4 1. — Lymphangite chez le chevai.

Les accidents portent sur la peau et, par exception, sur les muqueuses. |

a) Accidents cutanés. — Les lésions siègent sur les membres, de préférence sur les membres postérieurs, sur les différentes parties du tronc (garrot, dos, épaule...), les faces de l’encolure, plus rarement sur la tête(1).

La lymphangite débute souvent au niveau d’une plaie préexistante (atteinte, blessure de harnachement, plaie opératoire...); le travail de cicatrisation est suspendu; les bourgeons charnus prennent une teinte rose pâle; ils donnent un pus séreux et mal lié ou blanchâtre et cailleboté. Les croûtes, soulevées par le pus, sont à peine adhérentes. La plaie s'étend peu à peu en surface, tandis que s'établit un engorgement, plus ou moins étendu suivant la région envahie. Après une période qui varie de huit jours à cinq ou six mois, les lymphatiques enflammés dessinent sous la peau un ou plusieurs reliefs sinueux.

En d’autres cas, la lÿmphangite apparaît un certain temps après la cicatrisation de la plaie d'inoculation (jusqu'à cinq et six mois). Une tumeur du volume d’une olive à celui d'un œuf de pigeon, indolore, dure, facile à délimiter sous la peau légèrement infiltrée, se développe au niveau de la cicatrice. Le bouton se ramollit

(1) La topographie des lésions est fonction du mode d’inoculation et ces indications n'ont rien d’absolu; elles correspondent à ce que l’on observe dans les régiments, où la contagion s’opère par les selles, les brides et les litières. Tokishige, qui observe l'affection dans des conditions différentes, indique une répartition tout autre des localisations ; sur 97 cas, les lésions siègent :

Sur les membres antérieurs... 30 fois. |! Sur les membres postérieurs.. 11 fois. AP LE DOEPA DE Us der M 17, — Sur les côtés du thorax. . . . 10 — NE Rs LI Cas 14 — Sur les organes génitaux . . . 8 —

D urdabdomep tr... 074: 11 — À ladacés hé Are ds 6 —

D’après Tokishige, la région testiculaire est un lieu d'élection habituel. Les altérations débutent sur le scrotum ou le prépuce, pour gagner la tunique vaginale, le parenchyme du testicule, l’épididyme et le cordon. Il est rare que le testicule soit atteint primitivement. Le foyer développé dans le parenchyme est peu étendu; il donne l'impression d’une tumeur en formation; le centre est souvent ramolli. Tartakowsky mentionne comme fréquente la localisation sur la mamelle.

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assez vite, devient fluctuant et s’abcède; le pus est tantôt épais, bien lié, tantôt jaunâtre et mélangé de grumeaux de même couleur. La cavité de l’abcès se remplit de bourgeons charnus, tandis qu’apparaît une lymphangite des vaisseaux voisins.

Quelle que soit son origine, la lymphangite suit une marche identique; les cordes allongées, sinueuses, simples ou ramifiées, gagnent vers les ganglions voisins. De petites tumeurs sphéroïdales, de la grosseur d’une noisette à celle d’une grosse noix, apparaissent sur le trajet; elles donnent à la corde l'aspect d’un chapelet à grains plus ou moins distants. D'abord dures et indolores, les tumeurs deviennent sensibles, en même temps que de la fluctuation se manifeste. Le bouton ouvert prématurément fournit un pus bien lié, épais, crémeux et jaunâtre; si on laisse l’abcédation se produire, la peau dépilée se crevasse et donne issue à un pus strié de sang. Le ramollissement des foyers s'opère irrégulièrement et suivant le degré de résistance des tissus; les boutons formés les derniers, au voisinage des ganglions, s'ouvrent souvent les premiers. Les plaies résultant de l'ouverture des abcès se remplissent de bourgeons exubérants, saignant au moindre contact; les bords renversés circonscrivent un orifice fistuleux central (farcin en cul-de-poule) d'où s'écoule un pus d’abord crémeux et bien lié, puis jaunâtre, huileux et cailleboté.

Les ganglions se montrent, dès le début, volumineux, entourés d’une infiltration séreuse, puis bosselés et plus ou moins indurés. Les tumeurs ganglionnaires atteignent un volume considérable. Des foyers de suppuration évoluent dans la glande, puis la cicatrisation s'opère et il persiste seulement des noyaux indurés.

Les plaies ulcéreuses développées sur le trajet des cordes enflammées continuent à suppurer et les foyers voisins se réunissent. Des tranchées ulcéreuses, interrompues de distance en distance par des lambeaux de peau dépilée, fournissent en abondance un pus jaunâtre, mêlé de caillots fibrineux. La cicatrisation est difficile; de nouveaux foyers se développent dans les parties voisines.

Cette évolution ordinaire présente quelques variantes. Le tissu conjonctif sous-cutané est parfois envahi, au niveau des régions frappées, par une lymphangite réticulaire diffuse. L’engorgement est étendu à tout un membre ou limité à une articulation. La tuméfaction, chaude et douloureuse au début, transforme la région en une masse régulièrement cylindrique, dans laquelle sont noyés les cordes et les boutons spécifiques. Le tissu enflammé est le siège d'une suppuration diffuse; des abcès multiples évoluent

dans les régions exposées aux traumatismes (extrémités des membres, plis articulaires). Les engorgements disparaissent peu à peu, laissant un empâtement marqué au niveau des articulations. Les accidents sont limités le plus souvent à une seule région; en quelques cas aussi, plusieurs foyers coexistent ou se succèdent en des points différents.

L'évolution est lente: si la cicatrisation est complète en un mois environ dans les cas bénins, il faut souvent six mois et plus pour obtenir la guérison. Une récidive est longtemps à craindre; les petits abcès qui persistent dans le tissu cicatriciel sont une source possible d'infection nouvelle.

En l’absence d’une intervention, les lésions tendent à progresser, par continuité de tissu ou par auto-inoculation (1). Le malade succombe par épuisement; en quelques cas, des lésions pulmonaires spécifiques sont la cause de la mort.

b) Accidents sur les muqueuses. — Des lésions de la pituitaire sont observées chez certains animaux: des ulcérations isolées ou confluentes simulent les chancres de la morve aiguë. Les lésions sont presque toujours bilatérales; elles envahissent le pharynx, le larynx, la trachée et, par exception, les grosses bronches. Un jetage muqueux, puis muco-purulent, strié de sang, répand une odeur fétide. Les ganglions sous-glossiens, engorgés, restent mous et mobiles dans la plupart des cas; l’induration est exceptionnelle tandis que la suppuration est assez fréquente (Tokishige) (2).

(1) Tokishige mentionne l’un des procédés de l’auto-inoculation : le prurit développé porte les malades à mordre les régions envahies et ils s’inoculent aux lèvres.

(2) Caparini décrit une localisation oculaire qui n’est pas mentionnée par les auteurs : |

« Le farcin de l'œil existe seul ou associé à d’autres localisations, notamment au farcin de la face, et il est accompagné ou non d’un engorgement des ganglions sous-glossiens.

« Les premières altérations qui s’établissent dans les diverses parties de l'œil sont inconnues. Un larmoiement plus ou moins abondant et le gonflement des paupières semblent être les premiers symptômes par lesquels la maladie se dénonce. La tuméfaction palpébrale augmente rapidement; l’œil est maintenu fermé et, de son angle interne, une matière muco-purulente et des larmes s’écoulent sur la face. Si l’on procède alors à un examen soigneux de l’œil, on trouve les paupières œdématiées, accolées à leurs bords par un muco-pus épais et desséché; la même matière est accumulée dans le sac conjonctival; la conjonctive, fortement injectée, est couverte de petits nodules, du volume d’une tête d’épingle ou un peu plus, isolés ou confluents, d'aspect jaunâtre et plus ou moins saillants à la surface. Entre les nodules, on trouve des ulcères superficiels d’égales dimensions, ronds ou lenticulaires, à fond lardacé. Le nombre des nodules et des ulcères varie; leur siège de prédilection paraît être la troisième paupière, qui est transformée en un véritable conglomérat de nodules et d’ulcères, En même temps, les tubercules et

268 LYMPHANGITE ÉPIZOOTIQUE.

La lymphangite est grave, en raison à la fois de sa contagiosité et de ses complications possibles, mais elle est presque toujours curable. Si l'on intervient à temps, on peut enrayer l’évolution des lésions et guérir les malades dans 90 pour 100 des cas. Le pronostic varie d’ailleurs suivant les diverses localisations. Les lymphangites des régions du rein, de la côte et de l’encolure sont rela-

tivement bénignes; celles du garrot sont redoutées, en raison des.

menaces de nécrose osseuse et de la complexité des réseaux lymphatiques dans la région. La localisation sur le membre postérieur, peu grave s’il existeune corde unique, est redoutable lors d’inflammation diffuse, avec engorgement volumineux et destruction étendue du tégument.

La lymphangite des membres peut laisser après elle des reliquats (cicatrices, indurations péri-articulaires) qui déprécient les animaux ou compromettent leur utilisation.

4 2. — Lymphangite chez le bœuf.

Les tumeurs sont réparties sans ordre sur toute la surface du corps et l’on ne constate point la disposition en chapelet. Elles forment des masses dures, nettement circonscrites, indolores, du volume d’une noisette ou d’une noix.

L'évolution est plus lente que chez le cheval; les tumeurs n’arri-

vent à l’abcédation et à l’ulcération qu'après un temps très long (Tokishige).

a) Peau. — Les lymphatiques enflammés ont leurs parois épaissies et confondues avec le tissu périphérique ; la membrane interne est hyperémiée et granuleuse. Le vaisseau renferme, suivant le degré et l’ancienneté de l’inflammation, un liquide trouble, lactescent, avec des coagula fibrineux légèrement adhérents, ou encore du pus, liquide et cailleboté ou épais et homogène. Le pus s’accumule au niveau des valvules; la collection est accompagnée d’une

les ulcères ont envahi le repli conjonctival; ils forment une couronne blanche qui tranche sur la sclérotique pigmentée du cheval. Les tubercules situés profondément sur la conjonctive palpébrale suppurent, deviennent ! fluctuants et s’ouvrent à la face externe des paupières.

« Des cordes et des boutons, développés au niveau de larcade sous-orbitaire et de la crête zygomatique, coïncident ordinairement avec cette sorte de farcin. » UGo Caparini. La cura del farcino. Broch., Napoli, 1885, p. 14.

néoformation fibreuse périphérique; la coque enveloppante est ensuite détruite peu à peu et l’ulcération se produit.

Les ganglions sont friables, infiltrés, jaune rougeâtre au début; plus tard, ils montrent des foyers purulents disséminés et, après la cicatrisation, des noyaux d'induration.

Lors de lymphangite diffuse, la peau et le tissu sous-cutané sont transformés en un tissu épais (jusqu'à 5 à 6 centim.), dense, fibreux et lardacé. On rencontre sur la coupe des abcès à divers degrés d'évolution; les vaisseaux lymphatiques dilatés sont remplis de lymphe coagulée et purulente. Les muscles sous-jacents, les tendons, les gaines articulaires ou tendineuses ne présentent que les altérations dues à la compression exercée (1). Les lymphatiques situés au delà de la région envahie sont sains. Le poumon et les autres viscères sont rarement atteints.

b) Muqueuses. — Les lésions sont analogues à celles de la peau; on trouve des boutons et des ulcères, isolés ou confluents, tantôt creusés comme le chancre morveux, tantôt recouverts de granulations fongueuses. Dans les formes graves, la muqueuse est détruite sur une surface étendue, les cartilages et les os sont nécrosés (2\. Les altérations s'étendent en quelques cas au larynx, à la trachée et aux grosses bronches (5).

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