CHAPITRE XXIII
La gourme est une maladie virulente, contagieuse, propre aux solipèdes, due à la culture dans l’organisme du Streptococcus equi de Schuetz.
La maladie évolue sous les types les plus divers; il n’est pas d'exemple plus complet de la multiplicité des aspects cliniques que peut revêtir une même infection. Exprimée seulement, en certains cas, par une éruption cutanée bénigne, elle se traduit en d’autres par des catarrhes diffus des muqueuses ou par des suppurations en foyers affectant les sièges les plus divers.
Le cheval et, à un moindre degré, l’âne et le mulet, sont les seuls animaux affectés. La gourme frappe de préférence les jeunes sujets, moins peut-être en raison d'une prédisposition inhérente à l’âge que de la multiplicité des chances d'infection prématurée.
Une première atteinte ne confère qu’une immunité partielle et temporaire; la maladie récidive plusieurs fois sur un même animal, à des intervalles plus ou moins éloignés.
Historique. — Sous sa forme habituelle de catarrhe des premières voies respiratoires, la gourme devait attirer l'attention des observateurs les moins prévenus; on signale, à toutes les époques, son caractère enzootique et sa fréquence chez les jeunes chevaux. Solleysel (1664) considère la maladie comme une crise favorable et presque nécessaire. « C’est une vuidange ou décharge des humeurs superflues contractées dans la jeunesse... Nous ne pouvons mieux la comparer, dit-il, qu'à la petite vérole des enfants. » Pour lui, la gourme est certainement contagieuse et il recommande « de séparer le cheval qui jette la gourme des autres chevaux... ; l'odeur seule est capable de leur communiquer ce mal, qui se peut prendre aussi en beuvant dans un mesme seau ».Il insiste sur ce fait qu'il s’agit d’une « maladie générale » et que la suppuration peut s’opérer par les points les plus divers. « Il y a des chevaux qui jettent la gourme par diverses parties, par une épaule, par un jarret, par dessous le rognon, par un pied, par un endroit blessé..., enfin par l'endroit le plus faible qui est dans tout le corps de l’animal... »
Lafosse, avec lui Vitet, Bourgelat et les premiers maîtres des Écoles vétérinaires conservent cette théorie kumorale de la gourme; toutefois, ils comprennent qu'il est difficile de concilier l’idée d'une dépuration physiologique avec celle de la contagion, et ils invoquent un poison
inconnu, qui circulerait dans le sang, pour s’éliminer ensuite en provo-
quant les accidents locaux. La même conception est naturellement défendue, dans toute l'Europe, par les premiers vétérinaires, tous tributaires de l’enseignement français. On la retrouve professée en Italie par Brugnone, en Allemagne par Wolstein, Kersting et Pilger.
Viborg (1802) obtient plusieurs fois la transmission expérimentale par l'inoculation du jetage ou du pus des abcès sur la pituitaire du poulain sain (1); il admet qu'il s’agit d’une maladie générale, se traduisant par un état fébrile initial, dû à la présence d’un poison dans le sang, et par des suppurations locales sur les muqueuses, dans l’auge, autour de la gorge ou dans d’autres parties du corps. Erdelyi (1813), qui obtient également
la transmission expérimentale, regarde la contagion comme évidente : il
croit à une crise, due à l'accumulation {de la lymphe et provoquée par des causes banales; il reconnaît encore la diversité des localisations gourmeuses et réunit les suppurations des diverses régions sous le nom de « gourme disséminée » (verschlagene Druse)(2). Un peu plus tard, Toggia (1823) transmet la maladie, par inoculation, à huit poulains sains; le jetage recueilli sur ces animaux est inoculé avec le même succès à six autres poulains (3).
Une réaction allait bientôt s’opérer. Vatel et Hurtrel d'Arboval, appliquant à la gourme les doctrines de Broussais, la considèrent comme une inflammation simple des voies respiratoires, incapable de se transmettre. Défendue encore par Delafond, cette théorie ne devait guère diffuser en dehors des académies où elle était née. Des praticiens comme Martin (de Brienne), Mousis, Charlier, Donnariex, Reynal, Damalix..… accumulent des faits d'observation qui démontrent la contagion à l’évidence; ils prouvent que l’on réalise à coup sûr l'infection par l’inoculation directe ou par l'introduction d’un malade dans une écurie d'élevage (4).
On revient presque aussitôt à la tradition des hippiatres; la gourme est contagieuse; les phénomènes critiques qui la traduisent (catarrhes et
(4) « Man hat von jungen Pferden, welche Kropf (gourme) hatten, den Naseneiter D
genommen und in die Schleimhaut von Füllen ihn eingerieben. Diese standen meilenweit von dem kranken Orte entfernt und befanden sich in einem Stall, wo man nicht den mindesten Zufall von Kropf gespürt hatte, und nichts desto weniger zog man ihnen durch eine solche Impfung den Kropf zu. Diese Versuche hat man in mebren Jahren mit demselben Erfolge und selbst mit der Materie aus Kropfgeschwüren wiederholt. »
VigorG. Summlung von Abhandlungen für Thier. und Œcon., t. III, 1802, p. 282.
(2) ERDELYy1. Ueber die Drusenkrankheit der Pferde. Wien, 1813.
(3) Roper. Inoculation de la gourme. Recueil de médecine vétérin., 1826, p. 108.
(4) Collection d'observations sur la contagion de la gourme du cheval. Recueil de médecine vétérin., 1849, p. 520 et 601.
suppuration) ont pour but de débarrasser l'organisme de certains produits de désassimilation (Haubner et H. Bouley) (1).
L'étude clinique de la maladie fait l’objet de nombreux travaux et des accidents jusque-là méconnus dans leur nature peuvent lui être rapportés. Ces acquisitions successives ont malheureusement pour effet de rendre plus imprécise la diagnose clinique de la gourme ; l’absence d’un critérium certain de la spécificité permet de remettre en doute les quelques données si péniblement amassées. Tandis que certains 'admettent la terminaison possible de la gourme maligne par la morve chronique, Roell révoque en doute la contagion et revient à l’idée d’une inflammation franche, due à des causes banales. Lafosse voit dans la gourme « une maladie inflammatoire, liée à une constitution spéciale de l'organisme et à des actes physiologiques transitoires(?) qui influent sur le siège et les modes de la terminaison ». Te
Trasbot(2) reprend, en ce qui concerne l’étiologie, la vieille doctrine de la contagion et montre l'insuffisance des autres influences invoquées; mais il se trompe sur la signification des éruptions gourmeuses et 1l assimile l'affection au horse-pox et à la variole.
La doctrine panspermiste allait enfin résoudre cette question tant disputée. Il devient évident que la gourme est une infection microbienne et l’on s'efforce de divers côtés d’en isoler l'agent. C’est à Schuetz (3) que revient la priorité de la découverte; en 1888, il donne une étude, déjà complète, du streptocoque gourmeux et de ses caractères biologiques. Presque en même temps, Sand et Jensen(4) publient un bon tra- -vail qui rectifie sur certains points les données de Schuetz et les complète utilement sur d’autres. Poels (5) retrouve encore le streptocoque; il indique ses principales propriétés biologiques et son rôle pathogène (6).
(4) Bouzey. De la nature de la gourme. Recueil de médecine vétérin., 1849, p: 89. — Haugxer. Die Druse der Pferde, Magazin für Thierheïlkunde, 1845, p. 227 et 295.
(2) TRASBOT. La gourme ou variole du cheval. Archives vétérinaires, 1879.
(3) ScHUETZ. Der Streptococcus der Druse der Fe Archiv für Thierheilk., t. XIV, 1888, p. 172.
(4) SanD et JENSEN. Die Aetiologie der Druse. Deutsche Zeitschrift für LECred, t. XIII, 1888, p. 457.
(5) Poezs. Die Micrococcen der Druse des AE Fortschritte der Medicin, t. VI, 1888, p. 4.
(6) Les réclamations de priorité formulées en faveur de Rivolta sont Puette de : elles sont basées sur les textes suivants, publiés en 1873 : « Il virus è costituito da micrococchi piccolissimi, isolati o riuniti a due, atre, a quattro, a modo di batterio o di micotrice. Cosifatti batterii o micotrici (serie di micrococchi) si riconosco ben distinti nel pus degli ascessi..….. » — î« Il pus... conteneva micrococchi isolati, a due, ecc. forme di bacterii, filamenti lunghissimi, gli uni granulosi e gli altri omogenel. » à
En 1887, Baruchello et Regis retrouvent des bactéries dans le jetage des gourmeux : « … semrpre, costantemente, abbiamo riscontrato una specie microbica, che mi sembra esser quella”veduta dal prof. Rivolta.. e che denominero Bacillus adenilis equi. »
Il n’est pas besoin de commentaires pour établir que ces CAE U Te impré-
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La présence du streptocoque spécifique permet de classer des formes nouvelles et l'étude de la gourme fait en quelques années de rapides progrès. Nocard découvre des lésions étendues chez des fœtus nés de mères affectées ; Joly, Bigoteau..., font connaître des aspects particuliers de l'infection; enfin, Wiart (1) dénit et différencie les nombreux types évolutifs dans une rat ble étude.
Il semble que la gourme est désormais classée lorsque des constatations de divers ordres viennent mettre en question la spécificité du microbe et, avec elle, la légitimité de la maladie constituée. (V. Los du str eplocoque gourmeux.)j
Bactériologie. — Le streptocoque de la gourme (Streptococcus equi) revêt des aspects différents suivant les milieux. Dans le pus des abcès gourmeux, on trouve des chaînettes plus ou moins longues, les unes formées de trois ou quatre microcoques, les autres ondulées et très longues; dans les parenchymes, les chaînettes, réunies en amas, sont difficilement distinguées et leur réunion simule :le ou Dans les bouillons, les streptocoques, librement développés, acquièrent une Peru considérable; 1ls forment des boucles ou des paquets de filaments enchevêtrés. Les éléments constituants sont arrondis et souvent ovalaires, à grand diamètre transversal.
Les coccus se reproduisent par division transversale; la segmentation s'opère en même temps dans une série de grains; à ce moment, les étranglements donnent à l’ensemble l'aspect d’une chaîne de diplocoques.
Le streptocoque se colore avec facilité; 1l prend bien le Gram et le Weigert.
Le microbe est à la fois aérobie et anaérobie. Il cultive dans les bouillons et sur sérum, moins bien sur gélatine et sur gélose. Dans les bouillons de viande, simples ou glycérinés, de petits flocons blancs, de plus en plus nombreux, formés par des amas de strepto: coques, se déposent au fond du ballon; le liquide conserve sa | limpidité pendant plusieurs semaines. Sur gélatine, en strie, la culture est inconstante et très faible: par piqûre, des colonies isolées M. se développent dans les couches profondes. Sur gélose, le dévelop-
cises et banales ne constituent aucun titre à la détermination d’une espèce pathogène.
RIvoLTA. Dei DaraRait vegetali, 1 vol., Torino, 1875, p. 161 et 166. — BARUCHELLO. Il virus dell’ adenite equina. Giornale di Anatomia, Fisiol. e Patol., 1887, p. 307. | (4) WiarT. Le cheval de guerre pendant la période de l’acclimatement. Recueil sur | hygiène et la médecine vét. militaires, t. XV, 1891, p. 751.