CHAPITRE II
ETUD& ÉTIOLOGIQUE DES MALADIES PAR CARÊNCE
Siles manifestations cliniques du béribért, du ‘scorbut: et de la pellagre sont connues depuis fort longtemps, il n'en est pas de même des facteurs étiologiques de ces affections et nous allons voir combien sont nombreuses les hypothèses émises tour à tour et tour à tour abandonnées pour expliquer ces maladies au moins étranges.
De tout temps, on a remarqué que les épidémies de pellagre sévissaient parmi les populations se nourrissant presque exclusivement de maïs. Il devait être assez naturel de rendre responsable de cette maladie ce mode d'alimentation. Mais où les auteurs devaient discuter, ce fut pour établir par quel mécanisme l'alimentation exclusive par le maïs est responsable des accidents de la. pellagre.
Baliardini, en 1848, meten cause un champignon du grain, ie sporosum maïdis et plus tard Simonini attribue la pellagre aux méfaits d'autres champignons da maïs : l'aspergillus fumigatus et l'aspergillus flavescens. Roberts n'admet pas l’action du maïs ; pour lui, ce serait le moustique qui serait l'agent de transmission de la maladie. Plus récemment, Sambon mel en cause un insecte
biqueur du genre des shmulidés. D'autre part, Gaucher
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fait remarquer, au Congrès international de dermatologie de 1912, que la pellagre est une affection très répandue dans certaines régions de Roumanie et de Russie, où les habitants consomment du millet et non du maïs. Pour lui, cette maladie est un malde misère.
« C'est tout d'abord au bon maïs que l’on attribue la pellagre, puis c’est au maïs altéré. C’est un bacille qui pullule au cœur même de la graine où le penicillium qui en recouvre le germe d'une poussière vert-de-gris, ou bien encore uu produit chimique toxique qui se forme dans la graine fermentée et, avec le temps et les observateurs divers, les bactéries changent, les champignons changent, les {oxines changent, et puis, voilà que le maïs sain revienten scène, tout seul ou associé à des idiosyncrasies spéciales où à l'action photo-dynamique des rayons solaires. Et, notez bien que chacune des innombrables modalités de cette théorie fantasmagorique est soumise à l'épreuve expérimentale et que boules, assuret-ov, reproduisent également la pellagre chez les lapins et les poulets. à la satisfaction complète des auteurs » {Sambon).
Comme on le voit, la cause de l'apparition de la pellagre restait, malgré la bonne volonté des auteurs, un problème à résoudre, un problème qui ne devait recevoir un commencement de solution qu'à la clarté des théories pathogéniques actuelles touchant l'alimentation par les céréales dans ses rapports avec la notion de carence.
Si nous passons maintenant à l'étude étiologique du scorbul, nous voyons que, depuis fort longtemps, les observateurs ont remarqué que cette maladie faisait surtout des ravages parmi les agglomérations humaines - soumises à une alimentation précaire et insuffisante, en particulier lorsque sont absents de cette alimentation, les
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aliments frais et les végétaux. C’est ainsi que les épidémies de scorbut ont toujours frappé de préférence les habitants des villes assiégées, les armées en campagne, les équipages des navires faisant de longues traversées, équipages obligés par le fait même de consommer des aliments conservés. D'ailleurs on sait aussi, depuis longtemps,que le meilleur moyen, non seulement de prévenir mais d'arrèter les manifestations du scorbut, consiste à ajouter des aliments frais, surtout des fruits, à la ration alimentaire.
Le fait se vérifie également très bien en ce qui concerne le scorbut infantile qui, comme nous l’avons dit, n’est qu'une modalité clinique du scorbut des adultes. On sait que la maladie de Barlow est l'apanage des enfants qui, pour des raisons diverses, sont soumis pendant trop longtemps à une alimentation exclusive par des laits industriellement stérilisés et conservés (laits humanisés, oxigénés, homogénéisés, ete.), ainsi que de ceux qui, à l'époque du sevrage, reçoivent uniquement comme nourriture des soupes et bouillies préparées avec des farines de céréales diverses mais soigneusement raffinées el stérilisées.
Les manipulations multiples que l'industrie fait subir à ces laits et à ces farines avant de les livrer dans le commerce, semblent les priver de leurs propriétés antiscorbutiques. Pour ce qui concerne les laits industriels, il faudrait invoquer, comme favorisant leur carence, non seulement le Zravail auquel on les soumet mais encore leur vieillissement. Cela est si vrai que la stérilisation fraiche n'entraîne qu'exceptionnellement la carence. MM. Weill et Mouriquand n'ont jamais observé de cas de scorbut chez des milliers d'enfants nourris avec du lait stérilisé dans les heures qui précèdent sa consommation.
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Quant aux farines de céréales hautement blutées, leur carence serait due non seulement à la décortication des graines dont on les retire mais encore à la stérilisation à laquelle on les soumet ensuite.
Ici, comme pour le scorbut des adultes, l'administration de divers jus de fruits, jus d'orange, jus de raisin, fait cesser rapidement les accidents.
Si les hypothèses abondent pour expliquer les acei dents du scorbul et surtout de la pellagre, le béribéri se devait lui aussi d'exercer la sagacité des chercheurs etde faire naître à son sujet des théories aussi nombreuses que variées.
Pour les uns, le béribéri a une origine parasilaire : Giles et Noc accusent l'ankylostome de provoquer les manifestations de la maladie. Certains auteurs, se basant sur des faits de contagion directe et ayant remarqué que le béribéri se propage dans certaines régions avec de véritables allures d'épidémies, émettent l'hypothèse d'une origine microbienne et alors, tour à tour, Peckelharing et Winckler, Wright, Durham, Okata et Kokubo s'appliquent à décrire les uns un microcoque. les autres divers diplocoques. On serait même arrivé par l’injection intra rachidienne d’un de ces micro organismes, à reproduire la maladie. Pour Manson le microbe du béribéri existe dans le sol et n'agirait sur l'homme que par ses toxines.
Enfin, d'autres observateurs ayant constaté que Île béribéri atteint presque exclusivement les populations dont le riz et le poisson salé constituent la nourriture habituelle, en déduisent qu'il faut attribuer à celte affection une origine alimentaire. C'est ainsi que pour Bréaudat, c'est le riz décortiqué qui est responsable des acecidents : ceux-ci seraient la conséquence d’un véritable
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empoisonnement provoqué par la fermentation butyropropionnique du riz sous l'influence d’un bacille dont les caractères morphologiques se rapprocheraient de ceux du vibrion septique de Pasteur.
Pour différents auteurs, l’éclosion du béribéri est liée à certaines insuffisances alimentaires : insuffisance des graisses, insuffisance des phosphates, insuffisance d'azote sont mises en cause tour à tour dans l'alimentation pres: que exclusivement orizée. Venant à l'appui de cette hypothèse Takaki montre que le béribéri disparait de la flotte japonaise en ajoutant des produits azotés à la ration ali- mentaire des équipages.
Fraser et Stanton pensent que l'apparition des accidents est liée à l'insuffisance des phosphates.
En résumé, nous voyons que les hypothèses n'ont pas manqué pour expliquer les accidents du béribéri et de la pellagre ainsi que ceux du scorbut et de la maladie de Barlow. Pourtant, parmi ces nombreuses explications étiologiques et ces théories parfois disparates, il en est une qui doit retenir notre attention car nous la retrouvons soutenue à propos de chacune des maladies que nous étudions et parce qu'elle semble avoir rallié le plus grand nombre des auteurs. Nous voulons parler de la théorie de l’origine alimentaire de ces affections. Certes, l'accord ne règne plus lorsqu'il s'agit de donner une explication satisfaisante du mécanisme intime qui préside à l'éclosion des accidents, mais on ne peut nier que les observateurs ont sur ce point entrevu la vérité et ouvert la voie aux remarquables recherches expérimentales dont nous allons maintenant nous occuper. On ne peut dire que ces recherches. toutes récentes pour la plupart, ont