‹ Les malheurs d'un amant heureux, comédie-vaudeville en deux actesChapitre 9 sur 47 · ACTE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V

Ma tante était jeune... vive... coquette... enfin, que te dirai-je?... Ce qu'il y a de certain, c'est que dernièrement mon oncle m'a prie' d'être parrain... et que je perds cent mille livres de rente... Appelles-tu cela du bonheur?

EDOUARD

C'est ta faute !...

THÉMINE.

Et cinquante événements de ce genre-là, dont je te fais grâce... car, une fois lancé dans cette carrière aventureuse , une intrigue en amène une autre... Passer sa vie dans des ruses, des disputes, desjalousies continuelles, et souvent se donner bien du mal pour tromper des infidèles; compromettre ou perdre ses meilleurs amis, n'acquérir dans le monde ni estime ni considération... ne trouver chez soi ni repos ni bonheur... ruiner sa santé par des veilles, des fatigues, des inquiétudes de toutes sortes... se repentir du passé, s'ennuyer du présent, et se créer pour l'avenir des regrets , des remords et des rhumatismes... voilà ce qu'on est convenu d'appeler un homme à bonnes fortunes!... Cette existence te paraît-elle bien séduisante?

EDOUARD

Non, sans doute!... mais il ne tient qu'à toi d'y renoncer, d'embrasser une profession utile et honorable !

THÉMINE.

Et laquelle ?... à mon âge !... à trente ans !... il est déjà trop tard; et lorsque depuis dix ans on ne s'est occupé que de futilités, on n'est plus bon à rien !...

EDOUARD

Tu as un beau nom... tu peux faire un grand mariage !...

THÉMINE.

Il ne tiendrait qu'à moi!... mais ce seraient de nouveaux embarras pour rompre avec tout le monde... des plaintes, des reproches, des scènes de désespoir... Si tu savais comme il est difficile de quitter une femme!... et Dieu m'est témoin cependant que j'y fais tous mes efforts!... avec tous les procédés possibles... car, au fond du cœur, je suis honnête homme !... et voilà souvent ce qui me rend si malheureux!...

EDOUARD

Est-il possible !...

THÉMINE.

Oui, mon ami... je n'ai jamais lâchement et froidement trompé personne! il me serait impossible de feindre un amour que je n'éprouve pas!... et maintenant encore, toutes celles que j'aime... je les aime réellement!...

EDOUARD

Et combien y en a-t-il dxmc?

Dans ce moment... deux seulement!... une sur-tout... celle-là est un ange dont je ne suis

pas digne... Beauté, jeunesse, vertu, elle a tout ce qu'il faut pour séduire... et jamais je n'ai aimé personne comme elle... peut-être aussi pareeque je n'en ai jamais rien, obtenu... rien... que sa tendresse, dont je ne puis douter... tendresse si pure et si désintéressée ! car elle m'offre avec sa main une fortune que, pour le moment, je suis trop pauvre et trop fier pour accepter... Je veux bien devoir aux femmes mes malheurs, mais non pas ma fortune... et puis comme obstacle, il y a encore l'autre dont je te parlais.

ÉDOUABD.

Comment!

THÉMINE.

L'autre, que j'ai aimée aussi... et que je n'aime plus autant... une jeune tête... vive, ardente, qui, pour la colère et la jalousie , aurait mérité d'être Napolitaine !... Et à la première nouvelle de ce mariage... je la connais... rien ne l'arrêterait!... elle ferait un éclat qui me perdrait... car maintenant ce n'est plus comme autrefois... et le trouble... le déshonneur d'un ménage, c'est sur nous que cela tombe!...

EDOUARD

Ce qui est bien injuste !...

THÉMINE.

Tu vois bien!... tu croyais que tout cela ne donnait pas de mal à arranger?

Air du vaudeville de la Famille de l'Apothicaire. J'en conviens, c'est un rude état.

THÉMINE.

Aussi que Dieu me soit en aide.

EDOUARD

Il vaut bien mieux être avocat.

THÉMINE.

Oui, certes!... au moins l'on ne plaide Qu'une seule cause à-la-.'bis !

Pour vous la chance est bien plus belle !

EDOUARD

Eh bien! veux-tu, pour quelques mois, Que nous changions de clientelîe ?

THÉMINE.

Je ne demande pas mieux... tu me rendrais service...

EDOUARD

Ce serait avec un grand plaisir, si , de mon côté, je n'étais pas amoureux.

THÉMINE.

Toi , amoureux?

EDOUARD

Tais-toi... c'est mon père.

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