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Stephania et le général Verseuil attendaient, depuis long- Temps, le retour d'Atbénaïs. Elle reçut quelques reproches de son mari sur ce manque d'égards envers madame Rughesi; mais tout fut bientôt excusé par le récit de la visite faite au palais archiducal. L'humeur de H. de Verseuil ne tint pas contre le plaisir d'entendre raconter à sa femme les preuves de bienveillance qu'elle venait de recevoir du général en chef. En voyant l'air sombre de Guscave, Stephania lui dit:
— Cette visite ne paraît pas vous avoir amusé?
— Non, certes, répondit-il d'un ton amer; et j'espère bien me dispenser dorénavant d'en recommencer de pareilles.
— En ce cas, je vous le pardonne, reprit Stephania, rassurée par l'idée que Gustave s'était ennuyé loin d'elle.
On servit le dîner. La conversation tomba naturellement sur les préparatifs de la fête du lendemain. M. Rughesi voulait qu'elle fût digne des grands personnages qui lui feraient l'honneur de l'embellir, et se proposait de mettre en réquisition tous les poëtes de la ville, pour les cantates, les transparents et les improvisations d'usage dans ces solennités. Madame de Verseuil s'inquiétait beaucoup de sa toilette, et tourmentait Stephania pour lui indiquer les moyens de se procurer à Mflan tout ce qui compose un habit de bal parisien. Gustave, importuné des soins qu'elle prenait pour que rien ne manquât à sa parure ; et, présumant bien qu'elle ne se donnait tant de peine que pour plaire à d'autres qu'à lui, essaya de se venger de ce projet menaçant, en disant à Stephania:
— Quant à vous, madame, ne vous donnez pas tant de peine, croyez-moi: mettez-vous de même que le jour de cette fête où je vous vis si j ustemen t captiver l'admiration générale ; jamais vous ne serez plus belle.
Combien elle l'était alors, en écoutant ce compliment tendre t Que de reconnaissance dan3 son regard ! que d'espérance dans son sourire! Ah! tout le prouvait en elle : rien n'embellit autant que les flatteries de ce qu'on aime.
Madame de Verseuil, sans paraitr&âdvieuse de ce compliment fait tout haut, fut très-choquée de l'épigf ^mme qu'il renfermait contre elle; et son dépit s'en manifesta dans tout ce qu'elle dît le reste de la soirée. Blâmant Gustave sur chaque point, sa contradiction allait jusqu'à l'impolitesse; et dans cette occasion, son ressentiment l'emporta sur sa prudence.
Une mauvaise humeur si subite, et en apparence si peu fondée, devait être remarquée du général; elle le fut en effet. H l'attribua d'abord au sentiment d'envie qui agite souvent une femme lorsqu'on exalte devant elle la beauté d'une autre; mais, sachant bien que l'esprit d'Àthénaïs devait la sauver du ridicule de montrer une faiblesse si humble, il chercha un motif plus plausible à son dépit, et fut tout près de découvrir le véritable. C'est ainsi que les amants perdent souvent le fruit d'une longue contrainte; ils mettent tous leurs soins à cacher leur bonheur, sans penser que les tourments qu'ils laissent apercevoir en sont toujours la preuve.
A dater de ce moment, M. de Verseuil fut en continuelle observation sur les moindres démarches de sa femme; mais, comme Gustave, irrité contre elle, affectait de la fuir, il ne put soupçonner aucune intelligence entre eux. D'ailleurs, Gustave, sans cesse auprès de Stephania, paraissait uniquement occupé d'elle. Rien n'aurait empêché de le croire, s'il s'était donné moins de peine pour le prouver : mais il y avait dans les soins qu'il prodiguait à madame Rughesi une sorte de faste qui trahissait ses efforts; et Athénaïs jouissait en secret de l'exagération qu'il mettait dans les témoignages de sa préférence pour Stephania. Celle-ci, aveuglée par tous les prestiges d'un amour exclusif, était dupe et heureuse. Hélas! ce bonheur devait bientôt s'évanouir! Une rivale pouvait-elle en supporter l'aspect? et ne fallait-il point pardonner à l'infidèle, pour désespérer à jamais sa complice?
— C'en est fait, me dit Gustave, le lendemain de cette querelle, je ne veux plus avoir rien à démêler avec madame de Verseuil. Elle a mis hier ma patience et ma politesse à une trop grande épreuve. En vérité, je ne savais quelle contenance tenir devant son mari, pendant qu'elle m'accablait ainsi d'épigrammes sanglantes; et j'ai bien peur qu'il n'ait
tiré de eet acharnement ridicule des conséquences fort graves. J'en serais désespéré; car c'est nn galant homme, dont la bienveillance m'est précieuse, et dont je n'ai pas envie de risquer l'estime, pour satisfaire au caprice d'une coquette. Certes, j'étais loin de penser à m'affranchir d'un lieu qui semblait devoir charmer ma vie; mais, puisque madame de Verseuil me rend ma liberté d'une si brusque manière, je profiterai de son inconstance, pour échapper du moins au chagrin de me brouiller avec mon général.
-f Si vous pouvez vous maintenir dans cette résolution, répondis- je, vousy trouverez, sans aucun doute, de grands avantages; mais, croyez- vous qu'on vous tienne si facilement quitte de votre engagement?
— Quand on en projette soi-même un autre, on doit sacrifier sans peine l'engagement qu'on trahit.
— Ne vous en flattez pas. C'est bien souvent celui auquel on tient le plus, et je pressens déjà tout ce que madame de Verseuil tentera pour vous garder en sa puissance.
— Et tu penses que je me prêterais à servir la vanité d'une femme qui ne voudrait conserver mon amour que pour s'en vanter auprès d'un nouvel amant? Non, je ne m'abaisserai point à ce rôle misérable; et, pour me soustraire à toutes les séductions qui pourraient m'y amener, je vais faire en sorte de rencontrer madame de Verseuil le moins souvent possible. J'aidéjà arrangé aujourd'hui, avec plusieurs de mescamarades, un dîner qui nous conduira jusqu'à l'heure de la fête. J'aurai soin de n'arriver qu'au moment où mon général et M. de Rughesi iront au-devant de Bonaparte; et le bal une fois commencé, je suis trop certain qu'Athénaïs ne s'occupera pas de moi.
Le profond soupir qui accompagna ces derniers mots me lit trembler pour la résolution de Gustave. Cependant il se leva pour aller prévenir Stephania du-motif qui l'empêcherait de dîner avec plie; mais, au moment d'ouvrir la porte, il revint sur ses pas pour prendre une épingle qu'il avait oubliée sur sa cheminée. C'était une pierre gravée, que je ne lui avais jar mais vue, et je le priai de me la laisser regarder.
- C'est la Sapho antique, me dit-il d'un air insouciant. Elle
t belle, n'est-ce pas?
— Et fort ressemblante, rèpohdis-Jë en souttarit -*- Tu Pas donc conntiet
~ Non; mais je la confiais.
—Allons, tu plaisetrite^, reprit Guàtàve, en attachant son épingle;
Et 11 s'enfuit pnrédpitamtaèntpo orne f>asto'éfltëtidrè me récîierdaTantage8iiruneréssembîaiifceenc^re{ilii^frappatiteàses yeu* qu'aux inifens. H ne me fut pas difficile de deviner dé qui il tenait cette Sapho antique, dont tes traita édihirablës avaient tant (te rapports àtèé ceùi de lai belle Ste^hamia. fit, quand je me rappelai que ce don de l'amour, peut-être récit datis tu rÉomeiît d'ivresse èommè un gagé du plus doux souvenir, avait failli être oublié par l'ingrat qui le possédait, je ne pus medéfefidrèd'ufcsentittientde tristesse. Je ne gais quelle superstition s'empara de mon esprit; mais cette ressemblance dans leur beauté m'en fit craindre une pareille dans lentt destinée.
Mofi maître m'avait ordotinêde rester chei madame tlughesi pour aider au± préparatifs dt bal, et je vottrus vtfir, pendant le dîner, comment on supporterait son absence. Stepffahia, qui avait été prévenue de cette absence par mon riiaitre lui-même» ne me partit pas en souffrir. Elle était sous l'influence d'un bonheur passé depuis si peu d'instants, que l'impression en durait encore; et sa gaieté douce contrastait avec l'air sombre de madame de Yerseuil, qui, loin de partager cette aimable disposition, semblait livrée à de tristes pensées, et répondait à peine aux questions qu'on lui adressait. Le général s'àftér^ cevant qu'elle ne mangeait point lui demanda avec anxiété si elle était malade.
— Non, répondit-elle, je suis seulement un peu incommodée de la chaleur.
Alors madame de Rughesi donna ï'çrdre d'oûVri* leé fenêtres, et Athénais feignit de se trouve* mieux; mais le moment d'après elle retomba dans sa rêverie. Alors le général parla de Gustave, loùâ sa conduite à l'armée, don dévouement pour ses cbefè, ses manières franches, sa gaieté folle avec ses camarades, et son ton respectueux àttptês defc femmes : à cela, Stephftniét dit iiktvfement que c'était le jeune hompie le pln| aimable du monde; et madame de Verseflflf, tôiit U coilp
traite des idées qui la préoccupaient, se mit à écouter attentivement ce que chacun disait de mon maître. Cependant elle ne mêlait pas un mot à la conversation : son mari, impatienté de lui voir garder un silence si obstiné, Tinterpela hautement, et la contraignit à dire son opinion sur M. de Révanne.Jefus alors témoin d'un effet singulier, que j'ai observé plus d'une fois, sans jamais pouvoir me l'expliquer.
' Madame de Verseuil employa les expressions les plus flatteuses de notre langue, les tours les plus ingénieux pour louer les qualités, les agréments de Gustave, sa bravoure, son esprit, sa bonté, son élégance, rien ne fut oublié; et de cet éloge si juste, si bien tourné, que résulta-t-il?... L'impression la plus défavorable à mon maître.
Voilà de ces mystères où les esprits malins sont seuls initiés. 11 faudrait pouvoir noter les inflexions de voix de l'apologiste, pour donner une idée de la médisance de ses éloges. Mais les personnes exercées dans l'art des réticences et des insinuations comprendront le succès qu'obtint la malice de madame de Verseuil en cette circonstance. Moi, je me borne à le raconter.
Gustave se tint parole, et ne rentra que lorsque le bruit des fifres et des tambours l'avertit de l'arrivée de Bonaparte. M. Rughesi, accompagné de tous les notables de la ville, alla à la rencontre du général en chef, et le conduisit, par un péristyle orné de fleurs, jusqu'au salon où Stephania, entourée des plus jolies femmes de Milan, l'attendait pour lui offrir des bouquets de laurier rose. A l'aspect de ce groupe charmant, Bonaparte témoigna la surprise la plus flatteuse. Il ^st certain que la vue de toutes ces jolies femmes, vêtues à la grecque, et circulant entre des colonner de marbre, décoréeâ de guirlandes, rappelait une de ces fêtes antiques, si bien dépeintes par le jeune Ànacharsîs. Nos uniformes français, en nous ramenant aux temps modernes, donnaient un air martial à cette réunion. Aussi les poètes ne manquèrent-ils pas
à dire que cette fête semblait dédiée par la Beauté à la Victoire.
Parmi ces femmes séduisantes, Gustave n'avait point aperçu madame de Verseuil ; trop fière pour confondre son hommage avec celui des Milanaises, elle avait attendu que Bonaparte fût un peu remis de rémotion que devait lui causer un accueil si brillant pour se présenter à ses yeux. Elle comptait, avec juste raison, sur l'avantage qu'a toujours l'élégance et la grâce françaises sur la beauté de toutes les femmes de l'Europe, et, ne doutant pas de l'effet de son arrivée, elle voulait choisir le moment où ancune distraction ne pourrait y nuire. Par ce calcul, son entrée dans le bal obtint le succès qu'elle en attendait sur tout le monde, excepté sur Gustave. Occupé à former la contredanse que le général Bonaparte devait danser avec madame Rughesi, il ne détourna pas seulement la tête pour voir qui faisait une si vive sensation dans la salle, et, donnant à l'orchestre Tordre de commencer, il contraignit Bonaparte à interrompre la conversation qu'il entamait avec Athénaïs pour venir prendre la main de Stephania.
Madame de Verseuil devait naturellement s'attendre à figurer dans cette contredanse d'honneur; mais Gustave, ayant l'air d'ignorer qu'elle fût arrivée, avait invité la cousine de madame Rughesi pour danser avec lui, en face du général, et, les autres places étant prises, Athénaïs en fut réduite à être simple spectatrice de cette contredanse, où elle aurait sans doute joué le premier rôle. Le soin qu'avait pris Gustave pour l'en éloigner ne lui avait pas échappé, et elle se promit d'en tirer vengeance; mais ce projet fut bientôt déconcerté par l'insouciance apparente de mon maître, qui s'obstinait à ne rien voir des agaceries de madame de Verseuil envers le héros du jour, et à ne pas se mêler à la foule d'adorateurs qui riaient avec tant de complaisance de tout ce qu'elle disait de spirituel ou même d'assez ordinaire. Cependant, s'il avait pu la considérer dans cet accès d'amour-propre, il aurait joui du dépit qui perçait à travers sa gaieté factice, et il aurait deviné sans peine que la douleur de le voir indifférent à ses succès en détruisait le charme. 11 y avait dans l'éclat de sa voix, dans ses phrases brèves» dans ses gestes animés, quelque chose de
d'un amant heureux 193
çonvulsif qui décelait la pénible agitation de son âme ; et Ton pouvait prévoir que le plus orgueilleux courage ne résisterait pas à cet état violent. Aussi madame de Verseuil essaya- t-elle hiei.-tH de se rapprocher de Gustave, et démêlera la conversation des mots qui devaient retentir à son cœur. Mais ces mots, loin de l'attendrir, lui paraissaient dictés par l'ironie. Il y répondit par un sourire dédaigneux. Enfin elle s'humilia jusqu'à lui demander s'il n'avait pas encore un roman anglais à lui prêter.
— Depuis que j'ai découvert, dit-il, qu'ils ne renferment que des sentiments faux, je n'en lis plus, madame.
En faisant cette réponse du ton le plus méprisant, Gustave s'éloigna pour rejoindre Stephania, et laissa Àthénaïs dans un profond accablement. Bonaparte venait en cet instant lui faire ses adieux. Elle s'efforça de lui sourire et d'insister pour qu'il ne quittât pas si tôt une fête dont il était le héros; mais d'importantes occupations ne lui permettaient pas d'y rester plus longtemps, et il se retira en exigeant qu'aucun de ses aides de camp ne le suivit. Berthier seul l'accompagna. Avant de partir, il eut un entretien particulier avec M. Rughesi, et le résultat de cette conférence fut qu'une heure après M. Rughesi était en poste sur la route de Venise.
En revenant de conduire le général jusqu'à sa voiture, Gustave chercha des yeux madame de Verseuil. Elle avait disparu. Il pensa d'abord que l'objet de son nouvel intérêt venant d'abandonner le bal, elle s'était empressée de le quitter aussi ; mais ensuite l'idée de l'avoir offensée, et peut-être affligée par une réponse fort dure, vint'inquiéter son imagination. 11 se reprocha le ton de mépris qu'il y avait joint, et, je ne sais quelle crainte s'emparant de son esprit, il vint, dans la salle où nous étions, demander à mademoiselle Julie si sa maîtresse ne se trouvait pas indisposée.
— Je n'en sais rien, répondit-elle. Madame ne m'a point fait demander. Je l'ai vue seulement passer tout à l'heure dans le jardin.
— Avec quelqu'un, sans doute?
— Non, monsieur, elle était seule.
, — Alors Gustave s'avança sur le perron qui conduisait an