‹ Les malheurs d'un amant heureuxChapitre 10 sur 25 · J LES MALHEURS · texte numérisé non relu

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Docile à cet ordre» Stephania prit sa guitare, et chanta les regrets d'une amante abandonnée avec un accent si plaintif et si pénétrant, que tous les cœurs en furent attendris. En écoutant ce nocturne enchanteur, Gustave avait plus d'une fois retenu ses larmes, et Stephania, qui s'était aperçue de l'effort qu'il faisait pour caeher son émotion, s'était levée pour venir lui dire tout bas :

— Puisque cette romance vous émeut si tendrement, si vous m'abandonnez jamais, je reviendrai vous la répéter du fond de mou tombeau.

Cette menace, faite en riant, fit tressaillir Gustave. Il voulut y répondre par des plaisanteries, et laissa entendre que si quelque événement venait à rompre sa chaîne, elle serait bientôt ressaisie par un esclave plus digne de la porter, *et mille gentillesses de ce genre qui brisent les cœurs passionnés. Celui de Stephania s'affligea d'une supposition que son empressement à satisfaire les désirs de Gustave pouvait autoriser, et ses yeux se remplirent de larmes. A l'aspect d'une impression si douloureuse, Gustave sentit son âme frappée d'un sinistre pressentiment. Pour la première fois, l'idée des maux qu'il pouvait causer à cette belle personne effraya son imagination, et, déjà tourmenté d'un remords inutile, il tenta de rassurer Stephania par la promesse d'un dévouement sans bornes. Comme il était de bonne foi dans le dessein de lui épargner tous les chagrins qui dépendraient de lui, elle crut & ses assurances, et reprit assez de calme pour s'occuper un peu des gens de sa société. Mais la première atteinte était reçue, et, dès ce moment, Stephania, poursuivie par un vague soupçou, ne retrouva plus cette douce confiance qui naît du bonheur de ce qu'on aime. Gustave avait éprouvé un sentiment dont elle ignorait la cause. Elle savait seulement que cette impression lui était étrangère; c'en fut assez pour l'alarmer. En amQur, nous avons le droit d'être jaloux de tout ce qui n'est pas notre ouvrage.

Dans la situation où se trouvait mon maître, je crus nécessaire de l'engager à surmonter des scrupules qui lui donnaient un air coupable.

— Pourquoi tant s'inquiéter? lui dis-je ; nous n'avons su-

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jremenfpas longtemps à rester ici. Le général ejx chef c'est jpas homme à se reposer sur ses lauriers, et le jour oij il faudra tout quitter pour le suivre ne tous tirera que trop tôt d'embarras. D'ici là, faites bonne contenance, et ne prepez cas l'attitude d'un criminel entre deux juges. Qu'avez-voijs | redouter de leur injustice? Vous avez accepté de Tune ce que l'autre ne vous donnait pas, et vous ne pouvez abaijjlonner en entier à madame Rughesi un cœur déjà soumis à Jnadame de Verseuil. Ainsi, de quoi se plaindraient-elles, si fous restez également fidèle à ce que vous leur deyez?

— Sans doute, répondit Gustave, satisfait des mauvaises faisons que je lui fournissais; c'est un enfantillage de s'alarjncr ainsi, et Ton se moquerait de moi, si l'on me surprenait ira instant dans cette crainte ridicule d'être trop adoré. Tu as ïnille fois raison, il faut traiter tout cela gaiement, et ne pas laisser supposer que j'y attache tant d'importance. Tu dis que fnadame de Verseuil se disposait à rendre ce matin une visitp | madame Rughesi? Eh bien, je veux être témoin de cette entrevue ; je suis certain qu'elle dissipera toutes ces craintes jphimériques. Cependant, il ne serait pas mal à toi de voir jfnademoiselle Julie, et de l'empêcher de bavarder avec les femmes de chambre de Stephania.

'•' — Ah! monsieur, vous en demandez beaucoup, et mon Crédit ne saurait aller jusque-là; d'ailleurs, la recommandation serait déjà une confidence. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est d'occuper Julie de manière à ne pas lui laisser j'envie de chercher d'autre soeiété que la mienne.

— Va, je t'en saurai bon gré, et pense qu'elle n'en aura $4S moins de reconnaissance.

Cet entretien avait ranimé l'esprit de Gustave; il entra fcvec assurance dans le salon où se trouvaient réunies Àthépaïs et Stephania. Lorsqu'on l'annonça, elles causaient ensemble ; et son arrivée, sans interrompre madame de Verseuil, Rendit Stephania muette. Après les avoir saluées toutes deux pns affectation, Gustave alla se mêler au groupe d'hommes flui, ramassés dans un coin de la chambre, disposaient à leur (gré des destins de l'Europe. Cependant, malgré l'attention gu'il paraissait prêter à leurs discussions politiques, il jetait !

des regards furtifs sur les deux causeuses, et s'affligeait en voyant de quel air sombre madame Rughesi examinait les traits charmants d'Athénaïs. H y avait aussi un peu de dépit dans le sourire affecté de celle-ci, mais rien de menaçant D'après ces observations, Gustave sentit que l'important était d'épargner à madame de Verseuil les malheurs qui pouvaient résulter d'un caractère aussi jaloux que celui de Stephania. En conséquence, il s'efforça de n'adresser qu'à cette dernière tous ses hommages. Cette résolution fort sage aurait tout concilié, si Àthénaïs lui avait permis de la tenir ; mais dès qu'elle se fut aperçue de la joie qui brillait dans les yeux de Stephania aux moindres intentions de Gustave, son amourpropre s'en révolta, et, oubliant l'ordre qu'elle lui avait donné de paraître devant ses argus toujours plus occupé d'une autre que d'elle, un intérêt plus vif la détermina à braver toutes les considérations pour constater son empire. Elle avait formé 'le projet de visiter, avant le dîner, les principaux édifices de Milan : Gustave fut sommé par elle de l'accompagner; elle eut le plaisir de l'enlever ainsi d'autorité à la société de madame Rughesi, et de voir son triomphe assuré dans la pâleur qui couvrit tout à coup les traits de Stephania.

— Vous êtes aussi par trop obéissant, dit Àthénaïs à Gustave au moment où, devançant leur compagnie, ils entraient dans la cathédrale de Milan.

— Aurais-je trop vite cédé au plaisir de vous suivre? répondit-il.

— Pourquoi feindre de prendre le change? vous m'avez clairement entendue.

— Cela est vrai.

— Eh bien, seriez-vous embarrassé de me répondre?

— On l'est toujours en pareil cas; comment se justifier d'une accusation de ce genre ?

— Ah ! vous trouvez plus sirple de la mériter?

— Je ne dis point cela.

— Mais vous le laissez croire, ce qui revient au même; au reste, on ne saurait vous blâmer dans le choix de l'idole. Couleur à part, elle est fort belle.

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— Oui, fort belle, et je regrette parfois de ne pouvoir l'aimer, dit Gustave d'un ton pénétré.

t- Tranquillisez-vous; si j'en crois sa complaisance à rece- Toir vos soins, elle ne tardera pas à les récompenser, et nul regret alors ne troublera votre bonheur.

— Hélas! mon bonheur ne dépend pas d'elle! vous le savez. '

— Vraiment, je n'en sais plus rien ; un mois d'absence peut opérer tant de changements dans un cœur!

— Le mien n'a pas changé ; mais que dois-je penser du vôtre?

— Ah ! si vous m'aviez adressé hier cette question, la réponse eût été bien douce et bien facile : aujourd'hui je ne saurais la faire sans crainte de nous tromper tous deux.

— N'importe, essayez?

—Non ; vous en seriez mécontent.

— C'est m'en dire assez... et je n'insiste plus.

A ces mots, la fierté de Gustave l'emporte sur son ressentiment; il ne veut plus rien entendre, et, pour mettre fin à cet entretien pénible il ramène Athénaïs vers l'endroit où le sacristain de l'église montrait des reliques au major et aux officiers qui les avaient accompagnés.

Je m'étais glissé avec les gens de ces messieurs, et nous profitions tous de l'éloquence démonstrative du sacristain, qui ne manquait jamais à dire :

— Ici étaient le superbe Christ et les candélabres d'argent qui ont été fondus pour payer aux Français les contributions de notre ville; là se trouvait la fameuse M adonna délia Scodella du Corrôge, qui vient d'être livrée au général Bonaparte.

Et le pauvre homme déplorait d'un ton si douloureux l'absence des trésors et des chefs-d'œuvre qui venaient d'être ravis à sa patrie, que j'en étais ému de compassion : et pourtant je ne me doutais guère qu'en payant ce tribut à ses regrets patriotiques, je mériterais un jour la même pitié.

Pu sortant de ce beau monument gothique, M. Rughesi, qui était venu y rejoindre madame de Verseuil, lui dit tristement que si elle voulait voir ce que Milan renfermait de plus

précieux, il fallait aller au palais arcbiducal, oh tous ces objets venaient d'être réunis par les soins de nos artistes français, pour être envoyés au Musée de Paris. Àthénaïs, qui dé-» siraiî rentrer dans la maison de Stephania le plus tard possible, accepta avec empressement la proposition de M. Rtighesi. On remonta en voiture pour se rendre au palais. Le général en chef y logeait encore, etee fut lui-môme qui fit à madame de Verseuil les honneurs de tous les chefs-d'œuvre qu'il venait d'acquérir à la France. Un pareil hommage était bien fait pou* enivrer Athénaïs, et l'on pouvait s'en rapporter à. sa coquetterie pour en tirer tout le parti possible* Le général, content de s'entendre louer avec tant de délicatesse par une personne charmante, et qui semblait craindre de montrer son esprit, l'encourageait par des mots flatteurs à causer avec lui. Soit calcul de la part de madame de Verseuil, soit l'effet d'un sentiment fortnaturelen préseneed'unhommesiextraordinàirejellé avait en répondant à Bonaparte une sorte de timidité qui tenait de rénïotion et lui donnait un charme inexprimable. Gustave en lit tristement la remarque) il reconnaissait dans ces yeux a derni-baissés, dans cette voix émue, les regards et les douces inflexions qui avaient souvent pénétré son cœur d'amonr et de reconnaissance; et le souvenir de sa propre infidélité se joignant aux inquiétudes que ce moment pouvait lui faire concevoir, il éprouva au môme instant tous les supplices de la jalousie. Bonaparte les accrut sans s'en douter; car il lui disait en riant:

— La femme d.e votre général est bien embellie depuis cet hiver. Quand je i'ai vue chez votre mère, elle m'avait paru moins jolie, et je vous fais mou compliment d'être aussi bien placé pour U voir tous les jours.

Gustave n'était pas en état de répondre à de telles félicitations, et fort à propos pour lui, M. Bughesi vint à son secours» en suppliant le générai de vouloir bien assister le lendemain à la fête qu'il donnait aux principaux officiers de l'armée et aux premières familles dé Milan. Madame de Verseuil joignit ses instances à celles de M. Rughesi. Bonaparte accepta, et dit :

— Allons encore un jour donné au plaisir, et nous reprendrons ensuite le chemin de Mantoue.

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