‹ Les malheurs d'un amant heureuxChapitre 24 sur 25 · MO LES MALHEURS · texte numérisé non relu

MO LES MALHEURS

liage avec madame de Verseuil. Laissons-la dans cette illusion. Je viens d'écrire à mon régisseur pour qu'il s'apprête à nous reccToir. J'ai peur que nous soyons bien mal logés dans ce vieux château, inhabité depuis la mort de mon père; c'est pourquoi je veux vous y précéder, afin que madame de Verseuil y trouve au moins un appartement convenable. »

Germain m'avait chargé de demander quel jour il devait ramener les chevaux de mon maître, et je fus bien surpris d'entendre Gustave me répondre :

— Que Germain les conduise à Bruxelles, et me retienne un logement à rhô tel de Belle-Vue.

— Quoi ! monsieur n'ira point à Paris en quittant Léonville?

— Non, je profiterai de ce mois de congé pour voir la Belgigue , en attendant que des ordres impérieux m'appellent dans le midi de la France.

— Je lui marquai ma surprise de ce projet.

— Lorsqu'il en sera temps, me répondit-il, je t'instruirai de tout; et, si tu veux partager mon exil, je ne refuserai pas la consolation d'emmener un ami.

— Fût-ce au bout de la terre, il vous suivra, repris-je, et si vous rencontrez le bonheur, je n'y regretterai pas ma patrie.

L'expédition d'Egypte m'a depuis expliqué ce que cette conversation avait alors d'obscur pour moi. Bonaparte, sans trahir le secret de cette grande entreprise, cherchait à s'assurer des officiers qui pourraient l'accompagner, et il en avait assez dit à Gustave pour lui laisser deviner qu'il voulait se soustraire aux intrigues du Directoire, par quelque expédition lointaine. ,rx

Quand nous quittâmes Dunkerque, la neige tombait par flocons, et les postillons avaient peine à suivre le pavé, tant la trace des roues était vite effacée. Excepté quelques mendiants à qui la misère faisait braver le froid, on ne rencontrait personne sur la route. Les villages paraissaient déserts, et la uature entière semblait partager le sentiment qui glaçait le cœur de Gustave; il gardait un morne silence, et je ne pouvais voir son abattement sans comparer la triste cérémonie qui nous attendait, à la fête solennelle que je m'étais figurée tant de fois. Est-ce ainsi, pensais-je, que je devais ac-

compagner à l'autel le fils unique de madame de Révannet Était-ce loin des yeux de sa mère, de ses jeunes amis, de sou général, qu'il devait contracter une union si sainte, et devait-il jamais rougir de leur présenter sa compagne!

J'étais absorbé dans ces réflexions, quand le postillon nous demande si c'était à droite qu'il fallait prendre.

— Je n'en sais rien, répondit Gustave, sans même avancer la tête pour voir l'avenue que le postillon lui montrait.

— Nous voici à Léonville; et si c'est au château que vous allez, il faut bien passer par cette avenue.

— Eh oui! c'est au château, répondis-je au postillon; dépêche-toi de nous y conduire.

— Dépêche-toi! reprit-il; c'est bien facile à dire; mais le chemin est mauvais, il commence à faire nuit, et il faut allumer les lanternes.

— Va l'aider, me dit Gustave d'une voix altérée.

Et je descendis de la voiture pour lui laisser le temps de se remettre; car j'avais remarqué son émotion au moment où il avait appris que nous étions arrivés, et je voulais lui sauver l'embarras de me montrer sa faiblesse. Dans les situations où le courage de nos amis leur est nécessaire, c'est le maintenir que de paraître n'en pas douter.

Bientôt les aboiements d'un gros chien, et le bruit d'une grille qu'on ouvre, nous avertissent de notre entrée dans la première cour.

— Qui amenez-vous? demande un garçon jardinier en mettant sa lanterne sous le nez du postillon.

— Est-ce que je le sais, imbécile, répond celui-ci en continuant de traverser la cour; mais une seconde grille l'arrête, et il et forcé d'attendre que le jardinier vienne l'ouvrir. On ne marche pas si vite sur la neige avec des sabots; et, pendant qu'il nous rejoignait, nous eûmes le temps de considérer les fossés, les tourelles et le perron de ce vieux manoir. Aux barreaux de fer qui décoraient les fenêtres du rez-de-chaussée, aux petites lucarnes qui formaient les croisées du premier étage, enfin à l'aspect de ces murs épais, de ces portes basses, il était permis de se croire plutôt dans unt prison d'État que dans une maison de plaisance. Une seule

lumière nous indiquait rentrée d'un immense vestibule. C'est là que nous descendîmes. Un vieux "concierge vint en grelottant s'informer si c'était M. de Révanne; et, sur notre réponse affirmative, il nous pria d'attendre quelques moments dans cette salle humide et ouverte à tous les vents, pendant qu'il irait prévenir son maître de notre arrivée. Le postiUon jurait en secouant son manteau poudré de neige, et maudissait les gens de la maison de nous laisser attendre ainsi par le temps qu'il faisait dans une chambre sans feu. J'en disais tout bas autant que lui, et je frappais des pieds pour me réchauffer. Gustave seul ne montrait pas la moindre impatience. Enfin, la voix de M. de Léonville se fit entendre.

— Es-tu bien sûr que ce soit M. de Révanne, disait-il au concierge.

— Eh! oui, c'est lui, m'écriai- je du bas de l'escalier.

— Attendez-moi, reprit-il en descendant, je vais vous conduire; je suis content de toi, ajouta- t-il en se tournant vers le vieux serviteur. Maintenant, emmène le postillon à la cuisine, et fais le souper avant de repartir.

— Je vous demande la permission, dit Gustave, de le garder cette nuit au château; il couchera à l'écurie.

— Tout comme il vous plaira, reprit M. de Léonville; mais venez vous chauffer là-haut dans le salon. Vous y trouvères des gens de connaissance.

Gustave témoigna le désir de se rendre d'abord dans sa chambre pour y changer d'habit; car les nôtres étaient trempés. Alors M. de Léonville nous fit traverser un long corridor au bout duquel nous entrâmes dans une grande chambre boisée, peinte d une couleur sombre, mais éclairée par un bon feu.

— Je vais vous envoyer votre bagage, dit-il à mon maître; et comme vous ne sauriez faire quatre pas dans ce vieux château, sans vous y perdre, mon domestique se tiendra prés du corridor pour vous conduire dans le salon, dès que vous serez prêt à nous y rejoindre.

Et il nous laissa seuls. Mon maître s'assit près du feu, m'ordonna de m'en approcher. Bientôt le domestique vint apporter la malle, et prévenir Gustave qu'on l'attendait

Alors je le vis pâlir comme s'il eût entendu prononcer l'arrêt de sa captivité perpétuelle.

— Monsieur n'a peut-être pas eu le temps de dîner en route, ajouta le domestique; et, s'il veut prendre quelque chose...

Merci, interrompit Gustave, j'ai dîné. Obligez-moi seulement de faire souper Victor le plutôt possible. Il doit avoir faim.

— Pas plus que vous, dis-je tout bas; car il n'avait pris qu'une tasse de café dans toute sa journée.

Après avoir tiré de la malle ce qu'il fallait pour habiller mon maître, il me dit de la refaire, de la rattacher à sa voiture, et de me tenir prêt à partir dans deux heures. Ensuite il me demanda son portefeuille, et se mit à écrire un billet dans lequel il renferma la petite bague qu'il portait depuis deux mois. A peine avait-il cacheté ce billet, que M. de Léonville entra.

— J'allais vous rejoindre, lui dit Gustave, et vous prier de remettre vous-même ce mot à madame de Givray, dés que tous serez de retour à Paris. C'est un adieu éternel... et j'attends ce dernier service de votre amitié...

En finissant ces mots, Gustave serra la main de son ami. M. de Léonville lui sourit d'un air tendre, l'entraîna hors de la chambre, et tous deux arrivèrent bientôt à la porte uu 6alon.

— Enfin, le voilà, dit M. de Léonville en entrant avec Gustave.

Au même instant, chacun se lève. Le capitaine Saint-Firmin accourt l'embrasser, tandis que deux hommes, debout près d'une table de trictrac, interrompent leur partie pour le saluer profondément. L'un était le notaire de M. de Léonville, l'autre l'ancien curé du village. Tous deux sont présentés par le châtelain à Gustave, qui reçoit aussi les félicitations du

maire et de deux fermiers du voisinage, invités pour compléter le nombre des témoins.

— Puisque nous sommes tons réunis, dit IL de Léonvilk, je vais faire éclairer la salle de la mairie et ouvrir la chapelle. Tous les articles du contrat étant connus des futurs époui, nous en ferons la lecture entre la cérémonie municipale et la messe, que M. le curé ne peut nous dire avant minuit Hais il est déjà tard, et je vais chercher les papiers dont M. le maire a besoin.

— C'est fort bien, dit le maire d'un air gaiement malin; mais il me faut encore autre chose, car je ne saurais faire les mariages sans femme, et je ne vois pas ici la fiancée.

— C'est juste, répondit M. de Léonville, et c'est au future l'aller chercher. — Saint-Firmin, ajouta-t-il, conduisez M. de Révanne par le grand corridor dans le petit salon qui précède la chambre verte; vous viendrez ensuite tous les trois nous rejoindre à la mairie.

Et Gustave, se levant sans rien dire, s'apprêta à suivre le capitaine.

Ils traversèrent en silence une galerie meublée d'ancêtres plus laids et plus tristes les uns que les autres, et qui, pour la plupart, dépouillés de leur cadre et pâlis par le temps, semblaient de lugubres fantômes. Ensuite, passant par la salle de billard et deux autres chambres, ils arrivèrent à une grands porte que le capitaine s'efforça vainement d'ouvrir.

— Je me suis trompé, dit-il; ce n'est point ici. Il faut revenir sur nos pas. Je devais prendre par la porte de la galerie qui donne sur le corridor.

Et mon maître le suivait avec une docilité parfaite. Enfin, J ayant retrouvé le corridor, ils parvinrent au petit salon de chambre verte.

— Madame est-elle prête? peut-on lui parler? demanc Saint-Firmin à une femme qui rangeait des pots de fleurs si la cheminée.

— Madame n'est plus là, reprit-elle en montrant la chami verte ; elle vient de descendre avec un vieux monsieur lui donnait le bras pour la conduire, à ce que j'ai entenc dans la salle de la mairie.

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— Puisque c'est ainsi, dit le capitaine à Gustave, qui paraissait décidé à ne pas proférer une parole, allons la trouver, et tâchons de na pas nous égarer encore dans ce sombre labyrinthe.

— Vous n'avez qu'à prendre le petit escalier qui mène à la salle à manger, dit la servante; et vous serez tout de suite chez le maire.

Mon maître, absorbé dans ses réflexions, ne s'apercevait pas même de toutes les courses qu'on lui faisait faire; mais, en arrivant dans la salle à manger, il fut frappé d'y voir une table dressée pour un grand nombre de convives, et déjà recouverte d'un surtout d'albâtre, orné de toutes les fleurs qui pouvaient faire oublier la saison. À l'aspect de ces préparatifs somptueux, Gustave soupira douloureusement. 11 regrettait les soins que son ami prenait pour donner à ces tristes moments l'apparence d'une fête; et aurait voulu obtenir de lui-même le courage d'y assister. Mais il sentait qu'il lui serait trop difficile de feindre des sentiments si contraires à ceux qui le dominaient, et il préférait se laisser accuser de bizarrerie en partant,au sortir de la messe, que de montrer à tous les yeux qu'il venait d'accomplir un cruel sacrifice.

— Vous pouvez nous annoncer, dit M. de Saint-Firmin au vieux concierge, dont les regards semblent le questionner.

Alors le vieillard marche le premier, et passe devant la chapelle. Les portes en sont ouvertes ; et les cierges qui brûlent déjà sur l'autel, éclairent la place où les époux doivent se jurer une fidélité éternelle.

— J'espérais, pensa Gustave en voyant ce saint appareil que madame de Verseuil me dispenserait de cette cérémonie religieuse, et s'épargnerait à elle-même un parjure de plus; mais elle a voulu que rien ne manquât à cette pompe funèbre.

Bientôt les deux battants d'une grande porte s'ouvrent, et, les yeux de Gustave sont éblouis par l'éclat d'une grande lumière. Une foule de paysans, de paysannes, parés comme un jour de fête, obstruent l'entrée de la salle. Le capitaine les fait ranger; et, s'emparant du bras tremblant deGuatave, il l'emmène vers l'espèce de tribune auprès de laquelle tout le monde est assis. Une seule place est restée vide. C'est celle de

Gustave. Le maire lu! dit d'un ton solennel de la prendre. Il ne l'entend pas. Stupéfait du spectable imposant qui s'offre à sa vue, de la quantité de personnes qui l'entourent, il ne distingue aucun objet. Cependant une femme est près de lui; à sa robe élégante, au voile qui retient sa couronne de roses, il reconnaît la parure d'une mariée; mais, dans le trouble qui l'oppresse, il n'ose lever les yeux sur cette femme qui semble redouter ses regards. Un papier qu'elle tient trahit le tremblement qui l'agite. Gustave en a pitié; il veut lui adresser quelques mots. La parole expire sur ses lèvres. Alors le magistrat, s'inclinant vers la mariée, prend sa main, la pose dans celle de l'époux, et prononce à haute voix les mots sacramentels; mais il est interrompu tout à coup par un cri de surprise. Gustave a revu l'anneau qu'il vient de quitter; il croit que son imagination l'abuse ; et, dans son égarement, il s'écrie:

— Ah ! malheureux!... j'ai perdu la raison.

Et il retombe sur son siège en se cachant le visage; mais la voix la plus douce le rappelle à lui; il sent sa main pressée par une main chérie. Tout lui atteste son bonheur. C'est bien elle; il est aux pieds de Lydie.

— Ta mère l'a voulu, dit-elle en montrant une femme qui pleure à ses côtés.

— Oui, j'ai voulu me venger, s'écrie madame de Révanne, en sortant de l'ombre où elle se cachait; tu me trompais, j'ai voulu te tromper à mon tour...

— Ma mère!... Lydie!... Est-ce bien vous? disait Gustave en jetant sur elles deux des yeux égarés. Suisse donc le plus heureux des hommes!

— Vois notre joie, répondait sa mère, et tu n'en douteras plus.

— Mon cher Gustave, ce n'est point une vision, dit M. de Léonville'. Lisez cet écrit, et n'interrompez plus M. le maire dans ses augustes fonctions.

Gustave prend la lettre, et lit ces mots tracés de la main de madame de Verseuil :

« J'accepte les bienfaits de votre mère; ils vous acquittent, nous ne pouvions plus désormais être heureux l'un par l'autre. Gardons notre liberté. Adieu. »

d'un amant heureux Pendant que Gustave lit ce billet le magistrat «ht . discours nuptial. Sans doute il dit des choses admirables, qui ne captivent guère l'attention des époux. Àquoileur virait d'écouter ce beau sermon sur la constance? ne saventils pas qu'on peut s'aimer longtemps? Enfin le moment de signer l'acte est arrivé, et le premier témoin qui s'approche est H. de Saumery. Il embrasse Gustave, et dit, en montrant sa chère Lydie :

— Ne l'avais-je pas prédit qu'avant deux mois elle serait mariée ?

Cette cérémonie terminée, Gustave s'empare de la main de Lydie, et passe d'un air fier au milieu de tous les assistants, le l'attendais blotti contre la porte.

— Monsieur, lui dis-je tout bas, faut-il faire atteler?

— Traître, tu savais tout.

— Vous voyez bien que non, répondis-je en lui montrant mes yeax tout humides; car, dans ma surprise et ma joie, je pleurais et riais en même tem ps.

Alors, conduits par H. de Léonville, les nouveaux époux arrivèrent dans un salon fraîchement décoré, et où toutes les plantes, les fleurs des plus belles serres sont éclairées par des lustres brillants. C'est là que M. de Léonville explique à son ami comment le bonheurqui lui semble un rêve est l'ouvrage de madame de Révanne; et comment, ayant appris par le capitaine Saint-Pirmin l'intrigue de madame de Verseuil avec Alméric, elle s'était servie de ce dernier pour faire renoncer Athénaïs à Gustave.

— Ajoutez, dit celui-ci, qu'elle était secondée dans tout cela par le meilleur des amis.

— Non; il fallait le génie d'une mère pour triompher de tant d'obtacles.

— En vérité, rien n'était si facile, dit madame de Révanne en les interrompant, Lydie n'aimait que lui; madame de Verseuil que sa fortune; je les ai contentées toutes deux.

Ce mot fait assez deviner l'emploi qu'elle avait fait de la somme destinée au petit Alfred. Si maintenant l'on désire savoir ce que devinrent les personnes citées dans ces mémoires, le voici :

Madame de Verseuil, riche des bienfaits de Gustave, s'enfuit en Hollande avec AJméric. Le caprice les avait unis, l'ennui les 'sépara bientôt; et M. de Norvel se reprocha toute sa vie une liaison qui lui avait coûté l'amitié de mon maître. Madame de Verseuil, moins sensible, mit à profit tous les avantages de sa situation. Enfin, après vingt ans d'erreurs et de galanterie, méprisée et délaissée, elle vient de se faire prude et dévote.

M. de Léonville est toujours la providence de ses amis.

A force d'avoir rendu de faux oracles sur les suites de la Révolution et le sort de sa patrie, M. de Saumery ne prévoit plus rien.

Le général Verseuil est mort réconcilié avec Gustave.

Le marquis de Révanne est rentré en France pour être chambellan.

Le capitaine Saint-Firmin, après avoir obtenu trois grades sur le champ de bataille, est à la demi-solde.

Bonaparte n'est plus.

Grâce à madame de Révanne, dont la généreuse bonté fait encore le bonheur de tout ce qui l'entoure, je suis le mari de Louise, le vieux précepteur d'Alfred et de ses jeunes frères, le riche possesseur d'une petite maison située dans les bois de Révanoe. C'est là que souvent honoré de la visite de mon ancien maître, le brave général Révanne, nous nous rappelons ensemble les agitations de sa jeunesse ; c'est là qu'en parlant de la félicité qu'il doit aux vertus de sa chère Lydie, il me prouve chaque jour que les tranquilles plaisirs d'un mari fidèle valent bien les malheurs d'un amant heureux.

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