LIS MALHEURS
— Je ne le crois pas, répondit M. de Léonville qui se trouvait là; mais j'ai à tous parler d'une visite que j'ai reçue dernièrement, et dont je vous suis redevable.
À ces mots, je sortis de la chambre ; et M. de Léonville raconta à mon maître comment, malgré toutes les mesures prises pour en garder le secret, madame de Verseuil avait appris par son vieux serviteur ta blessure de Gustave, et comment, dans son inquiétude, elle avait eu recours à lui pour la rassurer sur un malheur qui la désespérait.
— Vraiment, ajouta M. de Léonville, en l'écoutant parler de son effroi pour votre état, du regret de ne pouvoir vous soigner elle-même,, je vous plaignais, et vous justifiais à la fois; car il faut être bien fausse ou bien aimante pour vous pleurer si tendrement.
A cela, Gustave ne répondit que par un regard sombre.
— Au reste, continua M. de Léonville, vous ne devez plus vous tourmenter à ce sujet ; votre mère consent à tout ce que vous voulez ; et pourvu que vous lui rendiez vos soins et votre tendresse, elle se résignera à ne jamais se plaindre de votre choix. Vous allez la revoir; ne lui parlez plus de vos résolutions; elle ne tentera pas de les combattre, et le temps finira par vous mettre d'accord.
A ce discours, qui peignait la bonté de M. de Léonville par ses soins à dissiper toutes les inquiétudes qui pourraient retarder le rétablissement de son ami, Gustave reconnut encore l'ascendant inévitable que savait prendre madame de Verseuil môme sur ses ennemis, lorsqu'elle avait résolu de se les concilier ; car il connaissait mieux que personne la haine qu'elle avait pour M. de Léonville ; et le cœur de Gustave appréciait à sa juste valeur la démarche qu'elle avait faite auprès de lui ; maïs pouvait-il avoir l'air de douter de la bonne foi, de la fidélité d'Athénaïs, quand il venait de se battre pour les défendre.
M. de Léonville rassura aussi mon maître sur ce qu'on disait de son affaire dans le monde:
— Grâce à la discrétion du capitaine et de ses témoins, lui dit-il, le bruit de cçite querelle n'est point parvenu aux oreilles du général Bonaparte. Il sait que votre mère est ma-
Jade, et vous croit tout occupé de la soigner. Les gens de votre connaissance ont la môme idée, et trouvent tout simple que Ton ne vous rencontre nulle part. Ainsi vous n'avez rien à redouter des propos que Ton pourrait tenir sur les motifs de cette affaire.
- Peu m'importe, répondit Gustave d'un ton qui trahissait sa profonde tristesse; je crois m'ôtre conduit en homme d'honneur, cela me suffit : je ne veux penser aujourd'hui qu'à votre parfaite amitié, c'est le seul sentiment que je puisse mêler au plaisir de revoir ma mère.
Alors il sonna, et nous l'aidâmes à monter chez madame de Révanne. En entrant dans sa chambre à coucher, nous aperçûmes une femme qui se sauvait par le porte du boudoir. Cette fuite parut troubler un moment la joie de Gustave; mais sa mère l'embrassait si tendrement, elle remerciait le ciel avec tant de faveur de lui avoir conservé son fils, elle le baignait de si douces larmes, que ce moment devait triompher de tous les regrets.
A dater de ce jour, tous deux recouvrèrent la santé comme par enchantement. Gustave, encore trop faible cependant pour reprendre ses occupations, s'amusait à jouer tous les soirs avec Alfred, et s'en faisait adorer à force de complaisances; mais toutes les grâces, les caresses de ce joli enfant, ne consolaient pas Gustave de l'obstination que Lydie mettait à le fuir. Nous la regardions dans la maison comme l'ange protecteur qui venait, par ses soins, de sauver la vie de madame de Révanne; nous la bénissions tous; Gustave seul ne pouvait la. remercier de lui avoir conservé sa mère; et lorsqu'il m'envoyait demander si sa cousine était visible, Ton me répondait toujours : « Madame est sortie. » Cependant nous entendions marcher dans l'appartement qu'elle occupait audessus de nous, et souvent les accords de sa harpe nous révélaient sa présence. A la fin, ce voisinage me paraissant ajouter de pénibles réflexions à toutes celles qui accablaient mon maître, je l'engageai à retourner dans son appartement, où il serait beaucoup mieux que dans le pavillon.
— Pourquoi? me répondit-il; il me semble que je suis bien Ici., et après un moment de rêverie : Mais, tu as raison, il
faut remonter chez moi. Ce salon est celui qu'habite ordinairement madame de Civray... Je l'en prive, et c'est bien assex que ma présence féloigne de chez ma mère ; au moins faut-il que je ne l'obsède pas jusque chez elle... Moi, lui inspirer tant d'aversion ! ajouta-t-il en levant tristement les yeux.
— Cette bague, repris-je en montrant celle qu'il portait encore, ne me semble pas le signe d'une aversion bien vive.
— Si elle y tenait, Taurais-je encore? Non, je ne puis m'abuser; elle n'est venue cette seule fois vers moi que pour rassurer ma mère, et lui rapporter de mes nouvelles. C'est, pressée par ma main que cet anneau a glissé de son doigt: elle le portait par habitude; elle l'a perdu sans regret; mais ai-je le droit de m'en plaindre? Ah! sa haine m'est bien due, je l'ai méritée ; j'en ai besoin peut-être, puisque tout nous sépare aujourd'hui.
En disant ces mots, il rassemblait ses papiers, ses livres, et il m'ordonnait de les monter chez luf M'apercevant qu'il avait oublié son album sur la cheminée, j'allai pour le prendre.
— Laissez-le là, me dit Gustave; je le porterai moi-même. Et quand il vint quelques moments après dans sa chambre, je vis qu'il n'apportait pas l'album.
Le soir de ce môme jour où nous avions déménagé du pavillon, mon maître aperçut de la lumière à travers les croisées de la chambre que nous venions de quitter; et soit que l'habitude d'y loger depuis quelque temps, oujene sais quelle autre pensée l'ait conduit de ce côté, il marcha vers la porte vitrée qui donnait sur le jardin : les volets n'en étaient point encore fermés; et il aperçut à travers les carreaux Lydie, assise à la même place qu'il avait occupée le matin, et tenant l'album ouvert sur ses genoux. 11 s'arrêta à contempler ce front si pur, ces yeux si doux, qui les premiers avaient fait battre son cœur. Madame de Civray était un peu maigrie; sa taille lui en parut plus élégante encore, et sa pâleur même ajoutait à sa beauté; car elle n'était si languissante que pour l'avoir pleuré, et la femme qui nous pleure a toujours tant de charmes!
Lydie tournait l'un après l'autre les feuillets de l'album, et Gustave devinait le dessin qu'elle avait sous les yeux an
plus on moins de temps qu'elle mettait à le considérer. Les premiers la captivèrent d'abord ; c'étaient ceux du château et des bois de Révanne. Elle y retrouvait ces sombres allées, ce beau lac, cette petite barque où, si souvent conduite par Gustave, elle avait entendu les plus doux aveux. A ces vues champêtres succédaient celles que mon maître avait rapportées d'Italie. C'étaient les plus curieuses ; mais madame de Civray les passa rapidement. Gustave s'en réjouit en pensant qu'elle arriverait plus tôt au dernier dessin qu'il avait tracé desouvenir. L'émotion qui se peignit toutà coup sur le visage de Lydie, les larmes qui l'inondèrent, lui prouvèrent assez qu'elle avait reconnu cette petite porte du parc de madame d'Herbelin, cette lumière complice qui servait à guider le cou pable, ce fanal d'amour qui ne brillait que dans les nuits heureuses. A l'aspect de ces lieux, parés de tant de souvenirs, les traits de Lydie s'animèrent; une rougeur pudique vint colorer son front; et, détournant de cette image, ses regards humides et brûlants, elle les leva vers le ciel, comme pour l'implorer contre la puissance d'un souvenir qui dévorait sa vie. C'en est trop pour Gnstave ; il retrouve dans ces regards divins tous les transports de son premier délire ; et, s'élançant vers la porte du pavillon, il appelle Lydie! A ce nom, à ces accents connus, elle jette autour d'elle des yeux égarés, l'album séchappe de ses mains, et elle s'enfuit du salon en poussant un cri d'effroi. Gustave veut la rassurer, voler près d'elle ; mais il entend les pas d'une personne qui vient à son secoure. U n'ose la rendre témoin du trouble qui l'agite, m trahir la cause de l'effroi de Lydie. Disons plus ; il sent qu il ne peut la te voir sans se trahir lui-même, sans violer tous ses engagements, et l'honneur le retient.
— Je penserai qu'elle m'aime encore, se disait-il en s'éloignanttristement du pavillon; que trois ans d'oubli, d'infidé litésy n'ont pu me chasser de ce cœur généreux!
Et, dans cette idée barbare et consolante, il trouvait la iorce de se résigner au malheur qu'il s'était imposé, et, le courage plus grand encore de laisser ignorer ses regrets à Lydie.
Madame de Révanne était rétablie, et sa maison se remplis* sait chaque jour de gens qui venaient la féliciter sur sa convalescence. Le capitaine Saint-Firmin, présenté par Gustave comme un de ses amis, avait reçu de sa mère un accueil obligeant, et cherchait à lui faire oublier chaque jour par d'aimables soins le triste événement qui lui avait valu le bonheur de Ja connaître. Cette affaire Pavait rendu, bien malgré lui, confident de la liaison de Gustave avec madame de Verseuil; et il n'avait pu s'empêcher de satisfaire en partie le désir que son ami lui témoigna d'apprendre comment il était si bien instruit des démarches d'Athénaïs; mais Je capitaine, qui n'avait d'autorité à citer que l'indiscrétion d'Alméric, et qui redoutait une querelle entre eux, avait toujours répondu vaguement à ce sujet, et d'un air si embarrassé, que mon maître en avait conclu plus encore qu'on ne lui en dissimulait. C'est dans cette conviction qu'il avait revu madame de Verseuil; aussi fut-elle frappée de sa froideur. Il avait choisi, pour retourner chez elle, le moment où il savait y trouver du monde; et sa visite s'était passée comme toutes celles qu'il avait rendues le môme jour ; à parler de la pièce nouvelle, du projet de descente en Angleterre, et du prochain départ du général Bonaparte pour Dunkerqte ; seulement en parlant de ce voyage, madame de Verseuil avait dit à mon maître :
— Madame votre mère étantà peine rétablie, je ne pense pas que vous accompagniez votre général dans sa visite des côtes de l'Océan. Là où l'on ne se bat point, vous pouvez vous dispenser de le suivre?
— Je vous demande pardon, madame, répondit-il; la santé de ma mère ne me donne plus aucune inquiétude; et je viens à l'intant même de me mettre à la disppsitonde mon général. Il m'a donné l'ordre de me tenir prêt à partir, et je crois que nous quitterons Paris cette semaine.
d'un amant heureux 331
— Déjà! s'écria madame de Verseuil en affectant une émotion pénible; et sait-on combien durera ce voyage?
— On ne saurait le prévoir; mais, quelles que soient les raisons qui pourraient m'en empêcher, ajouta Gustave d'un ton solennel qui devait être compris d'Athénals, je serai ici le 5 mars.
A ces mots, il 6e retira; madame de Verseuil ne fit pas la moindre instance pour le retenir.
Peu de jours après, mon maître eut avec M. de Léonville un entretien fort long, dont je n'entendis que ces paroles dites en le reconduisant :
— Chargez-vous d'écrire à mon père ; vous connaissez mes dispositions. Soyez le protecteur des êtres que je vous confie, et secondez-moi dans les efforts qu'ikjme faut faire pour accomplir un si grand sacrifice.
— C'en est fait, me dit Gustave l'instant d'après; M. de Léonville va m'obtenir le consentement de*mou père, et, à mon retour, le contrat sera prêt à signer. Un si grand dévouement doit expier mes fautes. Ah! que ne puis-je dévoiler les tourments de mon âme à tous ceux que de folles passions sont prêtes à entraîner ! que ne puis-je les détourner de ces vains succès que les regrets, les remords accompagnent, de ces éclairs de joie qu'il faut payer du déshonneur, de la vie d'une femme, de son propre repos, et du bonheur auquel on pouvait prétendre! car, tu le sais, Victor, l'avenir le plus doux m'était promis; que d'heureux jours j'aurais passés entre Lydie et ma mère?...
Et Gustave essuyait ses yeux.
Dans l'attendrissement profond que me causait sa peine, je tentais de l'adoucir par tous les moyens.
— Si madame de Verseuil, lui disais-je, savait tout ce qu'il vous en coûte pour remplir votre serment, sa fierté vous en tiendrait peut-être quitte.
— Je n'en serais que plus à plaindre, reprit Gustave, et j'aime mieux avoir à me reprocher mon malheur que le sien. Quand mon nom, ma fortune auront servi à m'acquitter, je ne la fatiguerai pas du mépris qu'elle m'inspire, et je lui épargnerai la peine de me tromper de nouveau. Séparé d'elle
332 LES IUIED1S
à jamais, je ne serai pas responsable de si conduite; et, satisfait de lui avoir rendu les biens dont je F*i privée, j'irai krin d'eue oublier, g*fl se peut, la honte de l'avoir aimée.
En ce moment» IL de Sanmery entra brusquement, et dit à GostaTe :
— Venez donc consoler Totre mère. Je flai trouvée tout en larmes : sa nièce vent la quitter; et die se désole comme un enfant de ce départ
— Hélas! je ne pois que m'en désoler aussi, dit Gustave; car ce n'est pas à ma prière que madame de Ci vray consen tirait à rester près de nous, die qui ne veut pas même me voir.
— Ce n'est pas li son tort, vous le saves bien; mais c'est très-mal à elle d'abandonner ainsi sa tante.
— Dites-lui ^que je pars incessamment, et vous verra qu'elle restera.
— Je ne le pense pas.
— Essayez toujours; et, de plus, implorez-la, s'il le faut, de ma part
— Ah bien, oui! l'implorer, moi? Tous ne savez donc pas que nous ne nous parlons plus?
— Quoi! son plus ancien ami la délaisse? s'écria Gustave.
— Que voulez-vous? elle est folle. Je lui ai prédit où la conduirait sa démence; elle ne m'écoute pas, et nous sommes brouillés.
— 11 faut que vous ayez tort; car Lydie est si bonne... Convenez- en; vous l'aurez offensée? *
— En lui prouvant qu'au lieu de passer sa vie à pleurer un ingrat, elle ferait bien mieux d'épouser un homme aimable; vraiment, l'insulte est grande !
— Ah! c'est pour ce motif? reprit Gustave en cachant mal 6a douce émotion.
— Oui, souriez, je vous le conseille. Voilà bien la vanité des hommes! N'êtes-vous pas fier de ce triomphe? Le bel honneur, d'empêcher une femme dont on ne se soucie plus d'être heureuse avec un autre!
d'un amant heureux 333
— Soyez moins injuste, ou je me brouille aussi.
— Peu m'importe. Lydie était la fille de mon ami, l'être que j'aimais le plus au monde ; tous avez fait son malheur, je ne tous le pardonnerai jamais!
— Ni moi non plus! dit Gustave. Et il soupira.
— Eh bien, si vous en avez un vrai repentir, répliqua M. de Saumery, faites quelque chose pour le réparer : voyez Lydie; parlez-lui du mariage que je lui propose, de celui que vous allez faire vous-même; je ne serais pas étonné que, demandé par vous, la raison ou le dépit lui fit consentir à ce qu'elle me refuse depuis deux mois; et, comme je vois loin, je suis certain que, de sa condescendance, il résulterait de grands avantages et pour elle et pour vous.
— Je lui en laisse ma part, dit Gustave. Mais, que ne vous adresaez-vous à ma mère pour déterminer sa nièce à suivre ▼os avis?
— Soit qu'elle ait manqué d'adresse ou de bonne volonté, madame de Révanne a complètement échoué dans cette occasion. Sans cela, aurais-je recours à vous?
Gustave garda un instant le silence; ensuite il se leva, et dit :
— Décidément, je ne saurais me mêler d'une semblable affaire. Il y aurait de la fatuité à croire l'emporter là où ma mère et vous n'avez pas réussi ; et madame de Givray serait en droit de s'en offenser.
— Je vous entends, reprit M. de Saumery d'un ton amer; et je lis si bien dans le misérable cœur des hommes, que j'avais prévu la vaine excuse que vous me donneriez ; mais, puisqu'ici chacun de vous se dispense de son devoir, je ferai le mien; et nous verrons si l'autorité d'un vieil ami sera dédaignée. Lydie va retourner chez madame d'Herbclin. Eh bien, je l'y suivrai; et, dussé-je y perdre tout ce que je possède, je veux qu'avant trois mois elle soit remariée.
LXTHI
Gustave avait deviné juste : dès que sa cousine sut qu'A devait partir pour Dunkerque, elle se décida à, rester près de madame de Révanne, pendant l'absence <fe son fils; mais eBe était convenue de partir avec sa tante pour B... q uo fc fuflc jours avant le retour de mon maître; et, cornue elle voulait s'enfermer à jamais dans le château de sa vieille parctte, tout annonçait que Lydie et Gustave ne se reverraient plus. Cette triste pensée, jointe à toutes celles que lui faisait naître la chaîne qu'il allait traîner, plongeait Gustave dans un aee* blement qui ressemblait au désespoir.
La présence d'Alfred triomphait seule de s» sombra tristesse; encore ne pouvait-il le contempler quelques moments, sans que des larmes vinssent obscurcir ses regardé caressants. Il allait s'en séparer aussi ; et il toi jutait que, teat entier à sa tendresse pour lui, jamais m autre enfant ne lt partagerait.
— Tu seras à la fois et mon fils et mon frère, disait***. Je consacrerai ma vie À te sauver des malheurs qui m'accablent. Tu seras ma consolation, celle de ma mère; et» pe«t~ôtve, m'obtiendras- tu un jour le pardon de Lydie...
— Oui; ne pleure pas, répondait l'enfant sans te comprendre.
Et il entourait de ses petits bras le ce* de Gustave, et 11 comblait de caresses. *
Bonaparte avait fixé son départ au 10 féwier; et met maître, devant le précéder de quelques heures, reçut Itedre de commander ses chevaux pour la veille à minuit, fi y avait ce goir-Mt une grande réunion chez madame Boo&pagte; et c'est en revenant d'y conduire madame de Revenue qu* mtm devions prendre la route de Dunkerque.
Gustave dîna ce jour-là chez sa mère;, et, comme c'était le dernier qu'il dût passer à Paris, il avait obtenu qu'Alfred dînerait, par extraordinaire, à table près de lui. L'enfant en
fcteseatit une joie extrême; et sa gaieté fut d'un grand secours contre la tristesse de semblables moments. Gustave, qui ne pouvait se résoudre à le quitter, laissa partir sa mère, acco&HMgnée 4e M. de Saumery ; et, après s'être engagé à les rejoindre bientôt chez son général, il se remit à jouer aveo Alfred, ils étaient restés tous deux seuls dans la chambre de madame de. Révaane; mais, comme la vivacité d'Alfred ne sa serait pas arrangée d'une conversation au coin du feu, on avait laissé la porte du salon ouverte, pour qu'il pût à son gré courir d'une chambre à l'autre. Alfred avait déjà transporté plusieurs fois ses Joujoux dans le salon, les avait ensuite rapportés.; et Gustave, accoutumé à ces petits voyages, ne les surveillait plus. Tout à coup il entend un bruit épouvantable, des cris perçants. Il vole dans le salon, voit la table à thé renversée, et Alfred étendu par terre, couvert de porcelaine cassée, et presque étouffé sous les débris d'un vase de cristal. Il le relève précipitamment, cherche avec effroi d'où sort le sang qui coule sur son visage, et veut apaiser ses cris. Mais ces cris déchirants avaient été entendus de la chambre voisine. Une femme en sort aussitôt, et vient arracher l'enfant des bras de Gustave; puis, se soutenant à peine, elle s'assied, met Alfred sur ses genoux, et soulève d'une main tremblante les boucles de cheveux qui lui causent ses traits ensanglantés.
— Rassure- toi, s'écrie Gustave ; il n'est pis blessé!
Et, se jetant à genoux près de Lydie, il lui montre qu'Alfred n'a que deux légères coupures au front, «t lui affirme que la. peur qu'il a eue est la seule cause des cris qu'il jette encore. Tout à son inquiétude, Lydie ne semble pas l'écouter. Alors il court chercher de l'eau, en fait boire à l'enfant, lui donne des bonbons, Bientôt Alfred se calme, et, les yeux encore pleins de larmes, il sourit à son père. Ah! qui peindra les délices attachées à ce sourire, à ces moments divins, où deux âmes qui succombaient au même eifroi renaissent à la même espérance! •-
Cependant, Lydie rassurée n'a point encore levé les yeux; assise sur le canapé, sa tête reste penchée vers celle de l'eftfant que, soutient son bras ; «t, sans le tremblement qui Ta»
gite, on pourrait la croire inanimée. Mais sa main tient celle d'Alfred ; Gustave s'en empare, les presse toutes deux, et dit avec cet accent qui implore :
— Chère Lydie, par grâce, regarde-moi ! qu'un seul moment je retrouve ma vie dans tes yeux! Ne t'efforce pas de paraître insensible; tu m'aimes encore, je le sais... je le sens; et, si je n'ai pas toujours mérité le sentiment que tu me conserves, je défie d'égaler l'amour que tu m'inspires aujourd'hui.
Lydie fif un mouvement pour retirer sa main.
— Ne t'offense pas de cet amour, continue Gustave; tu n'as rien à en craindre, c'est un cuite sacré dû à ta constance, à tes vertus ; c'est l'hommage d'un malheureux qui a perdu tous ses droits sur ton cœur, qui ne doit plus te revoir, et qu'un indigne lien va priver pour jamais du bonheur d'être à toi. Chère Lydie, ne me refuse pas un dernier regard; au nom de cet enfant qui s'endort sur ton sein, dis-moi adieu !
— Ah! Gustave, vous êtes sans pitié, dit-elle d'une voix étouffée par les larmes. Après tant d'efforts pour vous cacher mon désespoir, ma faiblesse, faut-il que ce moment vous apprenne tout ce que j'ai souffert ! qu'aviez-vous besoin de savoir les regrets qui me tuent ?
— J'en avais besoin pour souffrir avec toi; pour te venger, te consoler par mon supplice. Ne me reproche pas le bien qui comble mes douleurs. Songe que je t'aime, que tu m'appartiens, que cet enfant t'enchaînait éternellement à moi, et qu'un odieux serment m'arrache à tant de félicités ! Va, je suis assez Tmni; n'ajoute rien à un tourment qui ne doit pas finir? Vis pour cet Alfred que j'adore. Qu'il rassemble sur lui nos espérances, notre amour, enfin tout le bonheur que je t'ai dû, tout le bonheur que tu peux encore... Mais non; tu dois m'oublier, me fuir... je te conduirais au déshonneur, à la mort... Je cause la perte de tout ce qui m'aime ; je suis un être maudit du ciel!
Et Gustave marchait vers la porte d'un air égaré, et comme poursuivi par un souvenir funèbre. Lydie, effrayée du sombre désespoir qui se peint dans ses regards, le rappelle, le fait asseoir à ses côtés, partage avec lui son doux fardeau, et laisse glisser la tôte d'Alfred sur le bras de son père. #
- 7- Calme-toi, lui dit-elle, et résignons-nous à ton sort Sois
d'un amant heureux 33T
généreux, n'abuse pas de ton empire: je suis 6ans courage contre ta douleur, tu le sais; ne permetspas que j'y succombe; laisse-moi tous mes droits à ton estime. Je n'ai pas mérité de les perdre en cédant & les vœux, lorsque, me croyant libre, j'espérai voir bientôt notre union sanctifiée; et d'ailleurs, cette faute, expiée par tant de larmes, le pardon d'un mourant l'a rachetée. Qui oserait se montrer plus sévère que lui? Il m'a rendu le repos; respecte ce bienfait, et ne tente pas d'avilir celle qui peut un jour devenir ton amie.
— Moi, t'avilir, te ranger au nombre des femmes qu'on méprise? Non ! je préfère m'éloigner pour jamais de toi; mais avant ce moment cruel, laisse-moi te répéter que toi seule m'as fait connaitreles plus doux ravissements de l'âme ; que ta voix, ta présence me les rendent tous ; et, qu'en respectant aujourd'hui ta vertu, mes serments, je te sacrifie plus que ma vie.
— Ah! ne me plains plus! s'écria Lydie en levant au ciel des yeux brillants de joie ; ce moment t'acquitte de toutes mes peines. Mais, je n'ai plus la force de supporter tant... de... bonheur...
A ces mots, la pâleur de la mort couvrit ses traits, et elle tomba sans connaissance sur le sein de Gustave.
— Elle se meurt! dit-il en jetant un cri d'effroi, elle se meurt!
Louise, qui venait chercher Alfred, entend ces mots; elle accourt, s'empare de l'enfant, le dépose sur le lit de madame de Révanne, et revient aussitôt avec un flacon d'éther. Gustave le fait respirer à Lydie, qui bien lot se ranime et lève sur lui des yeux suppliants. Louise est retournée près d'Alfred ; et Lydie, qui se voit seule avec Gustave, le conjure de s'éloigner.
— Je ne souffre plus, lui dit-elle; laisse-moi.
— Non, répondit Gustave en la pressant sur son cœur, je ne puis te quitter!
— Éloigne-toi, lui répétait Lydie avec effroi, ou demain je te haïrai.
— Demain, redit Gustave, demain ; c'est la mort! Avant de la subir, rends-moi tous les biens de la vie.
— Alfred ! s'écrie Lydie en joignant les mains, Alfred ! vieni yj secours de ta mère!
— À ce nom révéré, Gustave laisse Lydie s'échapper de ses bfas; et, se prosternant loin d'elle, il implorera grâce. H l'obtient pour prix de son respect, et s'éloigne an désespoir.
Hais, en brisant les pins aimables wfcuds, Leurs coeurs toujours unis semblent tonjwirs s'entendre; On ne saura jamais lequel fut le plus tendre Ou le plus malheureux.
— Partons, me dit Gustave, partons à l'instant fiiéoie. Tout est-il prêt?
Je lui rappelai qu'il n'avait commandé ses chevaux que pour minuit.
— Envoie-les chercher, reprit-il avec impatience, jeue veux pus rester un moment de plus ici,
— Qu'est-il donc arrivé? ra'écriai~je; dans quel trouble vous êtes?
— Je l'ai revue, Victor; je l'ai tenue là, sur mon cœur, el il "faut la quitter, ne la revoir jamais!... J'en mourrai, j'espère.
Et Gustave s'abandonnait à tout l'excès d'une douleur déchirante.
— Tu le vois, ajouta-t»il, je suis hors d'état de me rendre Chez madame Bonaparte. Vas-y toi-même, fais demander ma mère, dis-lui que je suis retenu ici... que je ne puis la rejoindre... que je suis obligé de hâter mon départ... tnforme-toi si je n'ai point de nouveaux ordres du général, et reviens surle-champ, j'ai besoin de toi... Je suis bien malheureux.
J'obéis, et revinspeu de moments après accompagné de madame de Ré vanne. Elle ne voulait pas laisser partir son fils sans Tembrasser. Je la précédai d'un instant pour dire à Gustave : ^— Contraignez-vous, voici votre mère.
Alors il cacha sous d'autres papiers la lettre qu'il écrivait, ' et se leva pour aller au-devant de madame de Révanne.
— "Pour cette fois, lui dit-elle, nos adieux ne seront pas si tristes, le général vient de m'affirmer qu'avant un mois vous
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seriez de retour; et comme je ne crois pas à la descente eu Angleterre, je passerai ce mois sans inquiétude.
— Oui, je reviendrai bientôt, répondit Gustave d'un air contraint, car il méditait en secret une plus longue absence.
Décidé à ne pas rendre sa mère témoin de son mariage, il se flattait même de pouvoir lui en laisser ignorer le moment, et pensait qu'en revenant un jour vivre auprès d'elle, ainsi qu'il y avait toujoure vécu, elle lui pardonnerait un lien qui ne coûtait rien à ses habitudes.
M. de Léonville était le confident de ce projet, et il avait promis de le seconder en engageant madame de Verseuii à se rendre le 5 mars au château de Léonville, sur la route d'Amiens- C'est là que son régisseur, le maire de la commune, dresserait Pacte civil en présence du capitaine Saint-Firmin, de M. de Léonville, et des témoins nécessaires. Enfin, c'est là que se passerait, le plus simplement possible, la cérémonie de ces triâtes noces.
Nous partîmes. Dans ce voyage , où mon maître n'avait d'autre occupation que celle de suivre son général, nous passions une grande partie de nos matinées à nous promener sur les bords de la mer. La vue de ce vaste empire que l'on ne peut traverserqu'en rusant contre la mort; ces vents, cette fureur des flots qui nous représentent la vie, tout nous portait à de profondes réflexions, et nous inspirait ce dédain de soi-même qu'on ressent à l'aspect des merveilles de la nature.
Cependant le 5 mars approchait, et Gustave, résigné à son sort, se disposait k partir pour Léonville. 11 en avait prévalu madame de Verseuil par une lettre où les sentiments les plus généreux s'unissaient à la plus froide dignité, et madame de Verseuil 3'était contentée d'y répondre en faisant savoir à Gustave, par son ami, qu'elle se rendrait le jour convenu au château de Léonville.
« La terre de Courmont est vendue, écrivait à mon maître M. de Léonville. Les quatre cent mille francs dont cette vente me rend dépositaire, seront employés selon vos vœux. Votre mère approuve cette disposition en faveur d'Alfred ; mais, mil* gré tout ce qu'elle en devait conclure, elle se flatte encore de voir rompre ou retarder par quelque événement votre 9*-