‹ Les malheurs d'un amant heureuxChapitre 9 sur 25 · LE» MALHEURS · texte numérisé non relu

LE» MALHEURS

conseils de l'amitié ainsi qu'elle se rendait anx piières de ramtmr. Vous-même lui avez donné exemple, pourquoi sou coura§e gèrait-if moins héroïque que le vôtre?

— L'ai-je quittée pour me jeter dans les bras d'une autre? * Ah! j'en atteste le ciel, si elle s'était réservée à mon amour,

* la plus belle femme <\u monde ne m'aurait pas rendu infidèle*

*— Quoi! pas même madame T***? Il me befhble pour- . tant que monsieur la trouve bien séduisante, si j'en juge par tout ce qu'il m'en dit depuis le jour où M. de Léon ville l'a présenté chez elle.

— 11 est vrai qu'elle est d'une beauté enchanteresse; mais . je n'y aurais peut-être pas fsôt attention, sans la célébrité dont elle jouit e* les bonnes actions qui la parent. C'est même cette réputation de boulé qui m'a d'abord attiré chez elle; ma mère, instruite par la reconnaissance de. ses amis des services importants que madame T*** a rendus à plusieurs émigrés, m'avait chargé d'en obtenir un nouveau eu faveur • ' de M. de Givray. C'était mettre ma générosité à une grande épreuve; mais, le sacrifice étant fait, Je ne pouvais me refuser aux accessoires qui devaient ajouter ^ sa pompe, et j'ai . accepté cette commission dont M. de Léonville se serait d'ailleurs aussi bien acquitté que moi; car tu sais fluori peut faire une action généreuse sans lui voler quelque chose, surtout quand il s'agit d'obliger ma mère.

• — En effet ce M. de Léonville lui parait bien dévoué, cela

• " .m'explique pourquoi je l'aime déjà sans le connaître autre-

ment que pour l'avoir vu quelquefois ici; mais j'avais remarqué son goût, ses soins délicats, lorsqu'il vous aidait de ses conseils dans l'arrangement de l'appartement de madame. Comme il se rappelait tout ce qu'elle préfère! Ah! cette mémoire-là ne vient que du cœur!

— Aussi le sien est-il digne de l'amitié de ma mère; reprit

gravement Gustave, comme pour m'interdire toute autre

. idécaur les sentiments de M. de Léonville pour la marquise.

11 aurait pu s'en épargner la peine; car, malgré mon opinion

^ « v sur la plupart des femmes, et la difficulté biem reconnue de

les aimer longtemps sans succès; madame de Révanne était

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peut-être la seule à mes yeux qui méritât l'offrande d'un culte désintéressé 1 ; il y avait tant de plaisir * l'aimer, à lui plaire, qu'on devait craindre de risquer un tel bonheur en cherchant à l'accroître; et rien ne me paraissait aussi sim* pie que de sacritiei à son repos. Enfin, soit que la vertu ou le temps ait sanctifié l'attachement qui existait entre la marquise et M. deLéonville, il était généralement respecté, même par l'ironie des gens du monde, qui ne respecte rien, et je n'avais pas envie d'être plus méchant qu'eux.

Cette madame T**% que, selon leurs différents langages, les uns appelaient l'Aspasie moderne, ou la Sœur du pot de la Révolution, parce qu'elle en avait soigné les malades ; cette femme, que d'autres louaient de s'être livrée au Minotaure pour sauver sa vie et sa patrie, mais que tous s'accordaient pour trouver belle et compatissante, excitait au dernier point ma curiosité; et le désir de la voir me fit demander à mon maître la permission d'aller le servir la première fois qu'il dînerait chez elle; car, mon rang de valet de chambre ne m'obligeant à le servir à table que dans sa maison, quand je voulais m'en donner le plaisir chez les autres, il me fallait obtenir de M, Germain, domestique ordinaire, et des subalternes, l'honneur de le remplacer derrière le fauteuil de son maître; avantage que le moindre pourboire m'assurait d'avance. Cette fois j'en doublai le prix en raison du service, et ne regrettai pas mon argent, lorsque deux jours après je me trouvai si bien placé pour voir de près les acteurs de cette dernière tragédie bourgeoise, dont quelques-uns devaient bientôt paraître sur un nouveau théâtre, en changeant seulement de costume et de langage. Ce spectacle curieux captiva toute mon attention; et je n'oublierai jamais ce qui s'y débita de sentences républicaines sur l'horreur du pouvoir absolu, devant celui qui devait s'en saisir le premier.

L'imagination, qui se peint tous les objets d'après ses désirs Ou ses cramtes, se peint aussi les hommes d'après leurs ac-

tions. L enfant qui tremble au récit d'un vieux conte ne croit pas qu'un voleur puisse avoir figure humaine; il le voit l'œil louche, le teint hâve, et la bouche de travers. La femme devant qui Ton raconte un trait sublime d'amour en voit toujours le héros beau comme un ange ; nous parle-ton d'un grand homme, nous le parons aussitôt du profil le plus noble ; et l'expérience a beau détruire ce prestige, il renaît en dépit du raisonnement ; c'est pourquoi, l'esprit encore terrifié des événements de cette malheureuse époque, je ne croyais pas que ce qu'on appelait un révolutionnaire pût ressembler à un autre homme, et j'avoue que je cherchai vainement sur la physionomie de ces rois du jour l'air féroce dont mon imagination avait si gratuitement animé leurs visages : celui du maître de la maison était remarquable par sa douceur ; il rappelait mieux ses mots touchants adressés à IL de Som~ breuii, que l'ordre qui les suivit, et rien dans ses manières ne s'opposait au désir qu'on éprouvait d'oublier la plupart de ses actions politiques en faveur de celle que l'amour lui avait inspirée pour le salut de la France. En pensant au rôle qu'il venait de jouer, à la puissance qui avait mis un moment à sa disposition l'héritage de tant de victimes, je m'attendais à le voir installé dans un de ces palais que la persécution ou la peur avait fait déserter; mais cette supposition oe se trouva pas plus juste que les autres; et je débutai, dans le cours des surprises qui m'attendaient ce jour-là, par m'étonner de nous voir reçus par la belle madame T*** dans une petite maison plutôt de campagne que de ville, où le moindre agioteur aurait dédaigné de loger. Il est vrai que cette chaumière, si simple en apparence, offrait à l'intérieur une copie exacte du boudoir d'Aspasie; mais l'élégance et le goût avaient eu plus de part à ses ornements que le luxe, dont le retour se se fû» sait encore apercevoir que dans les salons du Luxembourg ou dans ceux des fournisseurs.

C'est dans ce réduit champêtre, qui semblait aux yeux l'asile de quelque philosophe austère, ou 1# cabane des bergers d'alentour, que nous trouvâmes ces personnages différemment célèbres qui devaient composer la réunion la plue étrange que j'aie vue de ma vie*

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Ce spectacle amusant ne commença pour moi qtfau moment du dîner; et malheureusement pour mon lecteur, il sera souvent exposé au retour de ce môme moyen de voir et d'apprendre ce qui intéressait alors; mais il sait bien que je n'ai pas le choix des occasions, et j 1 espère que la variété des tableaux lui fera supporter la monotonie du cadre.

Dans celui que je vais retracer, on voyait sur le premier plan un homme d'une taille imposante, dont le regard audacieux rappelait autant l'insolence d'un petit gentilhomme que la fierté d'un grand démocrate ; plus galant que poli, il affectait le langage léger, et ne parlait des affaires publiques qu'en témoignant sa répugnance pour ce genre de conversation. Cependant c'était lui qui tenait alors les rênes du gouvernement en dépit des quatre autres despotes, qui auraient pu les lui disputer. L'un d'eux, qui se trouvait placé à la gauche de madame T***, n'avait pas l'air d'un athlète capable de soutenir le moindre combat en faveur de la liberté, aussi ne s'étaitil réservé que celle de créer une religion de fantaisie qui pût remplacer toutes les autres tant que durerait la Révolution. Fort heureusement pour sa nouvelle secte, le ciel, qui destinait l'illustre fondateur de celle des théophilanthropes à rétablir le culte divin dans une république, l'avait fait naître à Angers plutôt qu'à Sparte, où, pour se conformer à la loi du pays, on l'eût jeté à l'eau dès son arrivée dans le monde, sans se douter qu'un petit bossu pût jamais devenir ua grand prêtre. Rien n'était plus plaisant que sa fureur de convertir, si ce n'est la gravité ce ceux qui se croyaient obligés d'écouter ses longs discours sur la nécessité de reconnaître un Dieu. Au milieu de ces mystiques accès de théophilanthropiequifaisaient pâlir d'ennui les convives, j'en remarquai un qui me parut l'écouter avec tous les signes d'un profond dédain. Ce jeune homme, d'une figure très-remarquable, était placé près delà porte à côté du fils de madame de B***, femme déjà connue par sa grâce et son amabilité. .11 était facile de s'apercevoir que cette amabilité était particulièrement appréciée par un colonel d'artillerie et un poëte tragique qui s'efforçaient £ l'envi de lui plaire, et que cette lutte galante importunait au dernier point le silencieux jeune homme ; eu vain les plus doux

regards Ptovitaient à dérider son front, la sombre jalousie s'y laissait voir dans toute son expression. Les soins que rendait le général paraissaient lui être moins insupportables que ceux dont l'auteur de Charles IX accablait madame de B***, qui s'en défendait autant qu'il le fallait pour les encourager; car l'esprit a cet avantage sur toutes les séductions, qu'on croit y résister, môme en se livrant au plaisir qu'il cause. Celui de Chénier joignait l'emportement de la passion à l'impertinence de l'ironie. Dédaigneux pour tout ce qui n'exaltait pas son imagination, sa préférence était une sorte de triomphe obtenu sur son amour-propre: on s'en trouvait plus fier que flatté; car, quoiqu'elle fût rare, le mérite n'en était pas toujours l'objet. Sensible jusqu'à la faiblesse, généreux jusqu'à la prodigalité, vain jusqu'à la folie, impérieux jusqu'à l'insolence, l'amour du succès l'avait seul porté à prendre cet état de républicain, auquel sa nature était complètement opposée. Mais il voulait avant tout voir briller son génie, faire représenter ses ouvrages, jouir de la célébrité que lui promettait un talent supérieur, réussir enfin; et, comme cela devient toujours moins difficile lorsqu'on se range du parti le plus fort, il s'était enrôlé dans les troupes de Robespierre, sans prévoir où ce chef sanguinaire le conduirait. La personne qui a le mieux connu Chénier, et dont je tiens ces détails, m'a souvent affirmé que le regret d'être resté attaché plutôt par crainte que par opinion à ce parti dévastateur, qui n'avait pas même épargné son frère, était l'unique cause de l'aff reuse maladie à laquelle il a succombé jeune encore, après dix ans d'agonie. Celui que le reproche de sa faiblesse et rifidigpation contre une atroce calomnie ont fait ainsi mourir de douleur, ne laisse plus à ses contemporains que le droit de le plaindre.

La malheureuse destinée qui l'entraînait à sa perte par tout ce qu'il tentait pourassurer sa gloire l'avait enchaîné au char dç madame de B***, et l'on croit dans le monde qu'il n'a recueilli d'autre fruit de ses soin* près d'elle que le dangereux plaisir d'exciter la jalousie d'un homme, qui n'a cessé depuis de L'accabler des preuves d'une rancune vraiment italienne. Un autre molli' contribuait encore à fonder cette haine naissante : esprit d'auteur se counait en despote; et Chénier, sans

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deviner à quel degré de puissance atteindrait un jour son rival, s'inquiétait vaguement de la volonté absolue qui caractérisait dès-lors ses moindres actions ; il avait même blâmé hautement la faveur qui, par suite d'une émeute populaire, venait de de l'élever au grade dégénérai de division. C'était, au dire de notre poëte satirique, récompenser trop généreusement le courage de tirer à coups de canon sur le bon peuple de Paris, fcmot, répété par d'officieux amis, ne permettait plus aucune conciliation entre ces deux grandes puissances; mais l'on est forcé de convenir que, malgré sa prévention contre le futur mari de madame de B***, Cbénier avait prédit juste, lorsqu'en parlant ce jour môme au directeur B*** de son protégé, il cita ces deux vers du rôle de Gicérou dans Rome sauvée :

Il aime Rome encore; il ne veut point de maître; Mais je prévois trop bien qu'on jour U voudra l'être.

Ce soupçon n'entrait certainement alors dans l'esprit d'aucune autre personne, à en juger par le peu d'attention que le reste des convives prenait au général B***; le babil élégant d'un ex-marquis remplissait à lui seul la moitié de la conversation. Les manières aisées de ce papillon diplomate, son ton goguenard, son langage de cour qu'il employait également à flatter une jolie femme ou à soutenir une opinion démocratique, enfin cette fine fleur de jargon à la mode qui rappelait les petits soupers de Versailles, offraient un si frappant contraste avec le ton Spartiate que tant d'autres affectaient, qu'on croyait voir pour ainsi dire l'ancien régime en goguette. Les femmes étaient particulièrement ravies de sa conversation ; elles l'écoutaient en regardant un jeune élève de David, dont le pinceau venait de débuter par un chef-d'œuvre. Il faut dire à la honte des riches, et à la gloire des artistes de ce temps, que ce tableau, ne trouvant point d'acquéreur ai France, allait être livré à un amateur étranger, lorsque M. 1***, peintre dont le talent admirable n'avait point encore assuré la fortune, réunit tout ce qu'il possédait pour remplacer la somme offerte à son ami pour prix de ce bel ouvrage. « Tiens, lui dit-il, en le forçant d'accepter cette somme, ne

me refuse pas l'honneur de conserver un chef-d'œuvre à ma patrie. » De telles actions doivent être rappelées, ne fût-ce que pour se consoler de toutes celles que l'envie fait commettre.

Pendant que chacun discourait à la fois sur la politique, la gloire, l'amour et la jalousie, Gustave essayait d'amener son voisin à causer avec lui. Il avait déjà tenté plusieurs fois de l'intéresser à différents sujets ; mais quelques mots brefs, suivis d'un profond silence, étaient Tunique réponse qu'il en pût obtenir. Il aurait sans doute abandonné l'entretien, si le désir de s'instruire des moyens de se faire un nom dans la carrière qu'il s'apprêtait à parcourir ne l'avait porté à confier au général B*** le dessein qu'il méditait de se mettre sous la protection d'un bon militaire français, pour l'imiter de son mieux. Cette confidence produisit un effet magique; le visage du général se dérida tout à coup; sa voix prit un accent plus doux; et ne mettant pas moins de chaleur à le déterminer au parti qu'il voulait prendre, que lui-môme avait marqué d'indifférence pour tout ce que mon maître lui avait dit avant, il lui paria sans s'interrompre aussi longtemps qu'il avait gardé le silence. Gustave, que le seul mot de gloire transportait, se livrait avec délices au plaisir de l'entendre si bien vanter par celui qu'elle devait bientôt combler de ses faveurs. Le général n'eut pas de peine à prouver à mon maître que jamais la situation de la France n'offrirait à ses défenseurs une plus belle occasion de se distinguer.

— Je n'en doute pas, répondit Gustave ; mais croyéz-vous que le fils d'un émigré puisse convenablement s'engager dans la cause que son père...

— Bon ! interrompit le général, il s'agit bien des émigrés dans tout ceci; qu'ils y consentent ou non, la cause de la Révolulion l'emportera toujours. C'est pour cette cause, c'est pour la patrie enfin seule qu'il faut combattre.

— Et si quelque autre Robespierre ramenait la terreur?

— Impossible.

— Il est tout simple qu'habitué aux succès, vous ne pensiez pas aux revers; cependant la coalition est formidable.

— Qu'importe ? le nombre ne fait pas la valeur.

— Bon, mais souvent il en triomphe.

— C'est ce çuli ne faut jamais supposer; car le soldat qui prévoit sa défaite est déjà vaincu,

— Ne croyez pas, général, qu'en vous témoignant ces diverses craintes, j'hésite à les braver; non, mon parti est pris.

— Eh bien, s'il est vrai, donnez-moi votre parole et comptez sur la mienne. J'ai l'espoir d'un prochain commandement qui me permettra de tenter de grandes entreprises ; maû, pour en assurer le succès, il me faut de braves jeunes gens décidés ù tout pour réussir. Voulez-vous en être?

— De tout mon cœur, répondit Gustave en serrant la main du général, et vous pouvez dès ce moment me regarder comme étant sous vos ordres.

— Tant mieux, reprit B***, je vous recommanderai au général Berthier ; il fera de vous un excellent officier et la guerre se chargera du reste.

En ce moment, l'arrivée d'un courrier porteur des dépêches adressées par le général Hoche au directeur B*** interrompit toute conversation particulière. On ne s'occupa plus que des nouvelles de la Vendée. Après avoir fait la lecture d'une proclamation du général pacificateur, le citoyen B*** lut aussi les noms de quelques insurgés tombés au pouvoir des républicains. Ces noms rappelaient ceux de plusieurs émigrés; et je ne redirai pas ce que l'esprit de vengeance dicta de propositions et de résolutions cruelles contre ces malheureux à des hommes qu'une semblable proscription pouvait atteindre d'un instant à l'autre. Mais si ma plume se refuse à rapporter des mots outrageant l'humanité, avec quel charme elle s'abandonne au plaisir de rappeler ces doux sentiments qui méritèrent aux femmes de cette époque le titre d'anges protecteurs? Chacune de celles qu'avait réunies madame T*** aurait pu tout aussi-bien que maintes belles dames de nos jours demander la mort d'un ennemi ou se réjouir du supplice d'un malheureux ; mais, soit que la plupart des Françaises ne fussent point arrivées à ce haut degré de civilisation, soit qu'alor3 la générosité entrât dans les calculs de leur coquetterie, le noble dévouement qui les portait à tout braver pour rendre un époux à sa femme, un père à sa famille, des Français à la France,

leur inspirait aussi les discours les plus touchants. En les entendant plaider la cause de ces infortunés, toutes me paraissaient éloquentes et belles ; enfin je les voyais remplir leur véritable mission sur la terre, et je redisais avec notre poëte philosophe :

Oui, le ciel fit les femmeo

Pour corriger le levain de nos âmes, Pour adoucir nos chagrins, nos humeurs, Pour nous calmer, pour nous rendre meilleurs.

Voltaire» NaniAe, acte i«*.

U était trois heures du matin lorsque mon maître rentra chez Lui, après avoir prolongé cette agréable journée le plus longtemps possible. Il en était encore trop agité pour s'endormir avant de m'avoirdit commet il venait de s'enrôler dans l'armée , et sous les ordres de quel général il allait voler à la gloire. Je fus presque aussi joyeux que lui de cette grande nouvelle; Tidéa de partager les plaisirs et les fatigues de cette vie militaire qui a tant d'attraits pour les jeunes gens me faisait désirer de partir à l'instant môme et j'appris avec regret qu'il fallait encore attendre plus d'un mois avant d'entrer en campagne. Gustave se promettait bien d'employer ce temps à s'instruire dans le métier des armes, et déjà il faisait la part des moments qu'il voulait y consacrer; après ni'avoir parlé de tous ses projets à cet égapd, il ajouta :

— Ce qui complète ma joie, Victor, c'est l'assurance positive d'obtenir avant deux jours la radiation de mon père.

— -Quoi! m'écriai-je, serait-ce encore cette belle personne qui s'intéresse avec tant de grâce?...

— Non, interrompit-il, celle-ci s'est chargée de l'affaire de M. de Civray, et je n'aurais pas osé la prier d'intercéder pour un autre; mais aujourd'hui même, en sortant de table, le

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général B*** m'a conduit devant madame de Beau***, et lui a dit sans le moindre préambule :

« — foici un jeune homme dont la mère est de vos amies, je crois; il veut entrer au service; mais son père est sur la liste des émigrés, faites-le rayer pour que nulle idée, nulle considération ne vienne contrarier la destinée du fils. ' » Madame de Beau*** a répondu par cent choses affectueuses 3 cette espèce d'ordre, qui, quoiqu'un peu brusque, avait tout le chaftae d'une prière.

» Quelques moments après, je la vie s'approcher du directeur B***; lètir entretien dura assez longtemps pour me laisser deviner que j'en étais le sujet; et ces mots, prononcés assez distinctement pour être entendus de ma place, ne m'en laissèrent plus aucun doute :

» — Puisque vous m'en répondez et que le général a sa parole* je ne vois pas d'inconvénient à lui accorder ce qu'il demande pour son père; j'en parlerai, et je vous promets de m'en occuper.

» Madame de Beau***, quiconnaîf le directeur, prétend que c'est aifisi qu'il consent à laisser faire tout ce qu'il ne veut pas avoir l'air d'ordonner, et que mardi prochain, elle est certaine d'obtenir de la commission des émigrés la radiation de mon père. Tu juges bien qu'un exprès en portera aussitôt la nouvelle à Révanne.

— Mais croyez-vous, monsieur, que M. le marquis soit disposé à profiter de la permission de rentrer en France?

— Vraiment, je n'en sais rien; mais je saurai du moins que sa volonté seule le retient loin de nous, et qu'en combattant pour ma patrie, je ne sers pas le pays qui proscrit mon père.

— Au fait, cette douce assurance détruit tout ce qui pouvait entraver vos démarches et gâter votre bonheur. Cette madame de Beau*** a fait là une très-bonne action.

— Et qui lui répond de mon éternelle reconnaissance, reprit Gustave avec enthousiasme. J'en suis déjà tellement pénétré, que ne sachant .comment la lui témoigner, j'ai fait danser toute la soirée sa fille.

— Quoi ! monsieur revient du bal ? &#

— Oui, certes, et d'un bal dont je n'aurais jamais soup çonné l'existence; devine son nom?

— Mais c'est probablement celui de quelque île de l'Archipel; car maintenant tout s'arrangea la grecque.

— Non, ce bal-ci est tout à fait de circonstance, et tu ne te doutes pas sûrement des preuves qu'il feut faire pour y être admis.

— Sont-ce des preuves de noblesse ou de jacobinisme? '

— Ah! vraiment, il faut bien d'autres titres!

— Puisque vous y avez été reçu, je devrais les* deviner sans peine.

— Je suis forcé de t'avouer que je n'y suis entré que par contrebande ; madame de Beau***, désirant iû'y conduire, s'est concertée avec son fils sur l'innocent mensonge à la faveur duquel elle me présenterait à cette joyeuse assemblée. J'étais témoin des débats ; et, tout bien considéré, il fut décidé qu'on tuerait mon père.

— Ah ! monsieur, que me dites-vous là! mais c'est donc un bal d'assassins?

— Tout au contraire, il s'appelle le bal des victimes, et fait les délices du faubourg Saint-Germaip. Tu vas croire que je plaisante ; mais non. Je te jure sur mon honneur que ce bal est composé de personnes qui toutes ont à pleurer leurs parents les plus proches. Pour y être admis, il faut prouver que son père, sa mère, son grand-père, ou son aïeule, sont tombés sous la hache révolutionnaire. Les frères et les sœurs ne comptent pas ; bien moins encore les oncles et les cousins. Ainsi ce n'est qu'en justifiant d'un deuil de six mois qu'on peut être reçu dans cette société dansante.

— Convenez, monsieur, que tout ce que nos voyageurs racontent d'incroyable sur les usages de certains peuples et leurs divertissements bizarres n'approche pas de la singularité de celui-ci.

— Je voudrais savoir ce que penseront nos petits-neveux d'une époque qui leur offrira, parmi tant d'autres sujets d'étonnement et de scandale, ia description d'un établissement de ce genre, où il n'était permis qu'au désespoir de se divertir?

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— Il est certain qu'au premier aperçu cela paraît étrange; maïs, en y réfléchissant, on finit par trouver assez naturel que tant de veuves et d'orphelins se reunissent pour se distraire de leurs regrets, sans qu'aucun d'eux ait le droit de reprocher à l'autre l'inconvenance de son plaisir. Au reste, ce bai est charmant, quoique le luxe en soit banni; mais une foule de jeunes personnes, parées seulement de leur fraîcheur, y jettent un éclat éblouissant: filles des premières familles de France, elles n'ont pas l'air de croire qu'il soit possible de regretter quelques biens tant qu'on possède la jeunesse et la beauté. Cette aimable insouciance ajoute beaucoup à leurs grâces naïves : on n'en voit point d'appliquées à étudier leurs manières dans le vil dessein de s'attirer les regards d'un homme plus riche qu'aimable. Toutes veulent plaire sans projet, sans calcul; aussi paraissent-elles toutes ravissantes.

— Voilà, m'écriai-je, des victimes très-dignes de l'amour, et j'ai dans l'idée que monsieur pourrait bien en choisir quelqu'une pour son temple.

— Ah! le ciel m'en préserve t reprit en soupirant Gustave; non, plus d'amour : ce cruel sentiment m'a déjà rendu trop malheureux, je n'y veux plus livrer mon cœur; d'ailleurs, je le sens bien, Lydie y règne encore, et cependant je fais de véritables efforts pour l'oublier.

— Il ne faut pas en désespérer; vous m'avez pas encore tenté les grands moyens.

— Oui, jeté comprends; mais vois quelle est ma faiblesse; tout en désirant m'affranchir d'une chaîne dont je porte à moi seul tout le poids, je crains également que l'essai d'un nouveau bonheur augmente ou dissipe mes regrets. J'ai beau me répéter que les plaisirs dont le cœur ne se mêle pas n'ont rien de commun avec ceux qu'il éprouve, j'ai peur de découvrir qu'ils y ressemblent encore trop.

— Ah! monsieur, dissipez cette crainte, Je vous réponds de la différence; mais ce sont de ces choses qu'on ne sait bien que par sa propre expérience; st comme depuis le temps des Amadis, on ne voit plus les jeunes gens refuser toute consolation pour vivre ou mourir des rigueurs d'une ingrate, qui riait parfois eecrètement de leur héroïque fidélité, je pressens.

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monsieur, que ce vain scrupule n'est plus que le dernier soupir de la vôtre.

Unsourirede Gustave fut la seule réponse à cette prédiction, que je ne croyais pas si près de s'accomplir ; mais, soit que l'occasion fût trop séduisante, ou que la nature, ennemie de toute perfection, ne voulût pas que mon maître offrit le premier modèle d'un amour sans reproche, il succomba : c'est dommage ; mais en amour comme en tout, les fautes sont inévitables :

Nom vitiis nemo sine nascitur : optimus illt est Qui minimis urgetur, etc.

Horat. Satirarum, lib. u

. La semaine suivante, Gustave fut entièrement occupé des devoirs que lui imposait d'avance son nouvel état, et des démarches relatives à l'affaire de son père. Il commençait à douter de la sincérité ou du crédit de maclame de Beau***, lorsque je lui remis un matin la lettre qui contenait son brevet d'officier et la radiation du marquis de Révanne. On pense bien que cet heureux message valut un généreux pourboire à l'ordonnance qui s'en était chargée. Dans l'excès de sa joie, Gustave écrivit à la hâte quelques mots à sa mère; puis, renversant tout ce qui était apprélé pour sa toilette, il s'habilla en deux minutes, et sortit au même instant pour aller remercier son aimable protectrice et le général B***. Il trouva ce dernier déjeunant avec une partie de son état-major et quelques amis, dont plusieurs étaient particulièrement connus de Gustave. Invité par le général, et du ton le plus cordial, à prendre place à côté d'eux, mon maitre avait consenti à partager cet agréable repas. Chacun s'empressa de lui en faire les honneurs, car la manière franche et noble dont il venait d'exprimer sa reconnaissance au général, et l'accueil distingué qu'il en recevait, devaient nécessairement prévenir tout le monde en sa faveur»

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Le premier moment passé, Gustave s'appliqua à découvrir, dans toutes ces personnes, l'ami le plus intime du maître de la maison; mais il n'y vit que des camarades de gloire ou de plaisir.

L'un d'eux, remarquable par une figure mélancolique dont le regard langoureux, contrastant avec le malin sourire, prévenait de ses divers talents pour la tragédie, la romance et l'épigramme, animait la conversation générale de traits vifs et piquants, mais parfois un peu libres. Il est vrai qu'entre hommes on croit souvent pouvoir se dispenser de métaphores, lorsqu'il s'agit d'un conte plaisant, ou de l'aventure d'une femme galante; et cependant la délicatesse des mots sert plutôt qu'elle ne nuit au piquant du récit.

M. Le Blanc, ami de M. Merval, paraissait mieux pénétré que lui de cette vérité. Sa gaieté spirituelle touchait à tout sans rien blesser. Véritable épicurien, exempt d'envie, de prétention, et même du désir de faire valoir ses avantages et ses talents, M. Le Blanc semblait n'avoir acquis tant d'instruction en tous genres que pour mieux s'amuser.

C'est à cette innocente passion qu'il sacrifiait son temps, son esprit, et sa fortune. Avec un tel caractère, on ne manque pas d'amis; aussi était-il recherché de tous ceux qui aiment à rire. Une seule manie le faisait redouter, c'était celle des mystifications. Il n'avait sur ce point rien de sacré; et, avec l'aide de son ami Musson, il aurait mystifié tous les grands de la terre, s'ils lui avaient fait l'honneur de dîner chez lui. Mais, chacun des gens de sa connaissance ayant à peu près subi l'épreuve, il en était réduit à chercher dans la province ou dans une autre classe de la société des victimes nouvelles. A force de s'en occuper, il venait d'en découvrir deux qu'il destinait à divertir ce jour môme ses amis dans un souper joyeux dont quelques demoiselles de l'Opéra étaient appelées à soutenir la gaieté.

Le général B*** avait promis d'en être , et Gustave, prié avec instance de l'accompagner, avait répondu à M. Le Blanc qu'il se faisait quelques scrupules d'accepter son invitation, car il connaissait M. Musson, et ne pourrait par conséquent le prendre pour l'ambassadeur Turc. Cette plaisante discrétion

fit rire tous les ci-devant mystifiés de M. Le Blanc; et il fut décidé que mon maître serait admis au nombre des conjurés avant d'avoir été leur dupe.

Mademoiselle Aubry, grande et belle fille, alternativement transformée en déesse de la Raison dans les fêtes publiques, ou en altière Junon dans les ballets de l'Opéra, était une des nymphes choisies pour recevoir les hommages du faux ambassadeur. Mademoiselle Àlbertine M*** et quelques autres moins illustres devaient les partager ou les envier; mais on comptait peu sur la crédulité de cette petite Albertine dont l'esprit malin se connaissait trop en ruse pour se laisser facilement abuser; aussi M. Le Blanc s'était-il muni par précaution d'un pauvre petit vieillard, se disant homme de lettres, et plastron ordinaire de toutes les mauvaises plaisanteries de la société. Cette espèce d'imbécile, à qui l'on faisait tout dire et tout croire, avait pourtant fini par s'apercevoir à sa vingtième mystification que Musson se moquait de lui. Déconcerté par cet excès de finesse, M. Le Blanc s'était vu contraint de recourir à d'autres moyens pour tromper encore son nouveau Poinsinet; et l'on verra quel doux expédient il avait imaginé pour y réussir.

Mon maître m'ayant parlé de ce qui se passerait au souper de M. Le Blanc, et des farces qu'on devait y jouer, je me réjouis d'en pouvoir être témoin, et m'engageai à tenir un sérieux imperturbable; mais quelques mots de Musson me firent bientôt sentir la témérité de cette promesse. J'avais compté sur un de ces mystificateurs de profession, possesseurs de quelques rôles plus ou moins burlesques qu'on leur sait bon gré de répéter gravement, sans penser qu'ils n'ont pas plus envie de rire du rabâchage de leurs insipides bons mots que les gens qui les entendent pour la seconde fois. Mais M. Musson n'avait rien de commun avec ces bouffons-là. Indépendant par état, observateur par goût, malin par caractère, on s'apercevait sans peine, à la variété de ses plaisanteries, qu'il travaillait pour son plaisir. Enfin son talent tenait plutôt de la comédie que de la farce, et la manière dont il l'employait quelquefois à venger le mystifié de l'Amphitryon lui-même, en était une preuve évidente. Les sujets qu'on lui

D 9 UN amant heureux 87

avait livrés ce jour-là ne méritaient pas de grands efforts de son imagination; aussi lui avait-on demandé plus de folie que d'esprit. Talma, qui réunit dans le plus aimable caractère la mélancolie d'Hamiet à la gaieté d'un enfant, avait voulu assurer les triomphes du prince turc, en se chargeant du soin de son costume, composé en partie des plus beaux châles de l'Inde ; on avait rempli ses poches de petits flacons d'essence de roses et de pastilles du sérail : il en distribua plusieurs à ces demoiselles, qui ne doutèrent point, à ce début généreux, de l'authenticité des pouvoirs de ce grand ministre; tant elles ont pour principe de ne croire qu'à ceux qui donnent!

En dépit de toutes les agaceries de ses rivales, mademoiselle Aubry fut placée à côté du Mamamouchï, comme étant celle dont te fraîcheur, l'embonpoint et les manières simples paraissaient le séduire davantage. Mon maître, instruit d'avance de ce choix flatteur, avait projeté d'en consoler de son mieux la charmante Altiertine ; et, pour la convaincre de cette bonne intention, il lui avait dit en la conduisant à table :

— J'aurais parié que ce Turc se passionnerait pour cette grosse odalisque; les gens de son pays n'achètent leurs maîtresses qu'au poids de leurs charmes, ils n'entendent rien à ceux d'une jolie taille.

Ce petit compliment détourné valut à Gustave un signe qui voulait dire, asseyez-vous auprès de moi.

Mademoiselle Albertine parut dès lors prendre un grand plaisir à sa conversation. Pendant qu'elle oubliait ainsi, en causant avec mon maître, tous ses droits sur le cœur du seigneur ottoman, il disait dans un baragouin moitié turc et moitié italien des choses si extravagantes, que Ton en Hait aux éclats. Cette gaieté bruyante est favorable au mystère, et je l'ai vue souvent protéger un tête-à-téte sous les yeux mômes du jaloux qui le redoutait. Je pense que mon maître profitait déjà depuis longtemps du bourdonnement de toutes ces voix réunies, pour se faire écouter particulièrement de mademoiselle Albertine, lorsque, après un"entretien fort animé, et qui me donnait envie d'en apprendre le sujet, j'entendis ce dialogue.

— Non, vrai, c'est impossible.

— Et quel est donc cet invincible obstacle?

— Mais vous le voyez d'ici.

— Quoi ! c'est ce grand monsieur poudré comme un marquis de comédie?

— Oui, Dolivar, le riche fournisseur, tenez, celui qui parle maintenant.

— Ah! si ce n'est que cela... dit Gustave en souriant.

— Gomment, que cela, répéta mademoiselle Albertine; mais c'est plus qu'il n'en faut pour déconcerter vos projets.

— Si vous vouliez mcpromettre de n'y pas apporter d'au» r tre obstacle, celui-là ne m'embarrasserait guère.

— On voit bien que vous ne le connaissez pas. .

— C'est donc un rival bien redoutable?

— Je n'en sais rien ; mais c'est un ami précieux. •

— Ëh bien, il faut le garder comme un trésor, et le traiter en conséquence. ♦ * •

— Vous allez me prouver qu'il faudrait Fenterrer?

— Pas tout à fait, mais le ménager.

— Pour cela, j'y consens.

Si c'est votre avis, commencez dès ce soir, en l'engageant à se retirer de bonne heure. , *- „

— Il n'y a pas moyen, vous dis-je, puisqu'il doit mareconduire.

— Eh bien, répondez-moi franchement; s'il refusait aujourd'hui môme le bonheur qui l'attend, pourrais-je y prétendre?

— Quelle folie !

— Qu'importe? dites oui, et cette folie voué amusera peutêtre.

— Vous le voulez, j'y consens, reprit mademoiselle Albertine en souriant avec malice; aussi bien n'est-ce pas m'enga< ger beaucoup, car il n'est pas probable... - "

— Ceci me regarde, interrompit Gustav» d'un air triomphant. Quant au reste, vous l'avez promis, je le veux, et M. Dolivar est trop honnête pour ne pas venir au-devant de nos désirs.

En ce moment il s'éleva une si vive querelle entre M. Merval et l'ambassadeur que chacun y prit part. Gustave; en

d'un amant heureux 89

ayant demandé la cause à un de ses voisins, apprit que M. Merval, chargé du rôle de compère, avait feint d'être importuné des hommages qu'on rendait à cet étranger, et surtout de l'attention que lui prêtait mademoiselle Aubry.

— Y pensez- vous? lui avait-il dit, à haute voix, comme certain que ce musulman n'entendait pas le français; on vous inv: te ici pour vous occuper de tous ceux qui vous admirent (son regard désignait, en disant ces mots, le général B***), et vous n'écoutez que ce Turc. Je ne sais pas ce qu'il a pour vous de si amusant; pour moi, je le trouve triste comme un bonnet de coton.

— Bonnet dé coton! s'était écrié Musson, comme si on l'eût assassiné, che mi dice bonnet dé coton, giaou/r var sikter l Birbante, ti faro chiamarmi bonnet de coton!

Et sa colère augmentant à chaque fois qu'il redisait ce fatal nom, il voulait à toute force plonger son poignard dans le cœur de M. Merval; tandis que M. Le Blanc, occupé à défendre son ami de la rage du prince ottoman, s'écriait de son côté :

— Malheureux! tu as donc oublié tout ce que veut dire l'affreux ce mot de bonnet de coton en turc?

— Eh! non, je ne l'ai pas oublié, répondait Merval d'un air furieux, car je ne l'ai jamais su; mais quand il voudrait dire animal, butor, menteur, assassin, je n'en rabattrais pa3 d'une syllabe, et je le répéterai jusqu'à la mort, ennuyeux comme un bonnet de coton.

A ce terrible mot, l'ambassadeur s'échappe des bras de ceux qui tentaient de le retenir, s'élance sur Merval; et la pauvre mademoiselle Aubry, croyant déjà voir le sang couler, se met à fondre en larmes, pendant que plusieurs de ses compagnes s'évanouissent. C'est alors que le général, trouvant que la scène se prolongeait trop, dit avec impatience :

— Eh! mademoiselle, comment ne voyez- vous pas qu'on vous mystifie ?

— Cette brusque sortie mit fin au proverbe; on se rassit tranquillement; et Musson, rendu à lui-même, n'en fut pas moins divertissant. 11 raconta des histoires, et chanta des couplets dont le vin de Champagne animait les refrains; on coin-

mençait à déraisonner passablement, lorsque l'arrivée de trois gendarmes* interdit tout à coup la délirante assemblée,

M. Le Blanc feignit d'en être consterné; puis, s'adressant à ses gens, il demanda ce que voulaient ces messieurs. Alors un officier s'avance, et dit, en s'excusant de venir ainsi troubler la société, qu'il est porteur d'un ordre qui concerne un certain auteur nommé d'Aufreville, lequel doit se trouver parmi les convives.

— Que dit-il, s'écria au môme instant un petit vieillard pâle et tremblant, que M. Dolivar s'empressa de faire taire, en lui disant d'un air sottement mystérieux ;

— Ne vous livrez pas.

— On vous a trompés, citoyens, répondit avec gravité M. Le Blanc; personne ici n'a offensé le gouvernement et ne mérite.,»

— Cependant, monsieur, interrompit l'officier, il s'agit de vers très-audacieux contre l'autorité* et tout bon citoyen n'en peut protéger l'auteur.

— Maudite épître, murmurait à voix basse M. Le Blanc, j'avais bien prévu ce qu'elle lui coûterait.

Puis, se retournant vers l'officier :

— J'ignore de quel délit vous voulez parler, citoyen, mais vous trouverez bon que je n'en croie pas mes amis capables, et qu'à ce titre je ne les laisse pas arrêter chez moi,

— Oh! ciel, que faites-vous? s'écriait M. Dolivar, résister à la loi! mais vous allez nous compromettre tous, mon cher Le Blanc; il vaut mieux laisser M. d'Aufreville plaider luimême sa cause, que de la gâter ainsi par des actes de violence,

— Je m'en moque, reprit M. Le Blanc; il en arrivera ce qui pourra, mais je ne veux pas qu'on l'arrête ici.

— Ni moi non plus, dit Gustave en se levant pour aller protéger le petit auteur contre les gendarmes et la prudence de M. Dolivar.

Cet exemple de révolte est suivi par plusieurs personnes : on tombe sur les gendarmes; H. Dolivar les défend; Gustave, enchanté de pouvoir lui donner quelques taloches à la faveur du combat, s'en prend particulièrement à lui, et lui dit tout

net, que se joindre ainsi à la force armée pour accabler un malheureux est le fait d'un lâche.

— Apprenez monsieur, répond fièrement Bolivar, qu'on nq n'insulte pas impunément.

^— Je l'espère bien, Tépligtae Gustave; et je serai à vous dès que j'aurai mis ces coquins à la porte.

Mais pendant ce colloque les gendarmes s'étaient esquivés* on avait fait passer le pauvre patient par une porte dérobée, les femmes s'étaient enfuies dans le salon, et il ne restait plus que le général, M. Le Blanc, et une douzaine d'amis qui se pâmaient de rire. En les voyant ainsi, II. Dolivar pensa qu'il pouvait abandonner son rôle, et avouer h Gustave que ces prétendus gendarmes étaient des amis déguisés pour effrayer M. d'AufruviUe, et le dégoûter de la manie des vers, qu'enfin toute cette scène n'était qu'une plaisanterie.

Mais Gustave ne se contenta point de cette explication; et, malgré les instances de plusieurs personnes, il persista à dire que M. Dolivar s'était trop amu3é à le mystifier pcrçr qu'il ne lui fût pas permis de prendre sa revanche.

— J'en suis fâché pour M. Dolivar, ajouta-t-il; et si j'avais dix ans de plus, je lui pardonnerais de bon cœur; mais il faut apprendre à ces parvenus qu'on ne se moque pas des jeunes gens qui entrent dans le monde aussi facilement que des filles de l'Opéra.

Le général, qui écoutait ce discours, et paraissait l'approuver, entraîna M. Le Blanc et Merval hors de la chambre, et leur dit :

— Laissez-les s'arranger.

Lorsqu'il fut bien démontré que la querelle ne pouvait se terminer à l'amiable, M. Samson, financier très-connu par sa supériorité dans les jeux gymniques, son zèle à obliger ses arnis, et son habileté & diriger les affaires d'honneur, vint 6'offrir pour régler les intérêts des futurs combattants. Mon maître, flatté de son aimable empressement, le choisit pour témoin avec un aide de camp du général. Le3 arrangements pris, l'heure fixée au lendemain matin, il fut convenu que chacun rentrerait dans le salon en laissant croire à tout le monde qu'il ne restait plus aucun ressentiment de cette dis-

pute. Le générai seul fut instruit de l'affaire qui en devait résulter; mais mademoiselle Aibertine, que l'aspect des gendarmes avait fait quitter la table bien avant l'altercation survenue entre Gustave et M. Bolivar, rignorait complètement; et rien ne saurait peindre la surprise qu'elle montra, lorsque ce dernier lui dit :

— Qu'une affaire importante l'obligeant à partir le lendemain de grand matin pour la campagne, il ne pourrait la reconduire lui-môme, mais qu'il allait lui envoyer sa voiture.

En finissant ces fnots, il était sorti sans s'apercevoir du sourire malin qui trahissait le plaisir de Gustave.

11 faut avoir vingt ans, être amoureux et français, pour sentir le prix d'un tour de cette espèce. Imaginer de se couper la gorge à sept heures du matin avec un homme que l'importance de ce rendez-vous doit naturellement faire renoncer à tout autre, profiter de la privation qu'il s'impose, lui souffler sa maltresse en attendant le moment de lui disputer sa vie, voilà de ces voluptés inconnues des sages, et chantées par Tibulle dans ces vers élégamment traduits.

Peu d'amants sont admis aux secrets de Vénus : Mais ceux qu'un lâche effroi n'a jamais retenus, Qui bravent et la mort et le fer homicide, Voilà ceux que défend son immortelle égide.

Mademoiselle Aibertine, esclave de sa parole, se résigna de très-bonne grâce à la tenir ; mais ses plus doux moyens de séduction ne purent lui faire obtenir le secret de Gustave. Elle se perdaiten conjectures pour deviner le motif des excuses de M. Dolivar ; il fallait à son avis que la cause fût grave, car c'était la première fois qu'il se dispensait d'un tel rendezvous. A toutes ces suppositions, Gustave répondait par quelques folies.

— Pourquoi tant vous inquiéter, disait-il, eh bien, M. Dolivar est malade.

— Non, ce n'est pas cette raison, reprenait Aibertine, puisqu'il part pour la campagne.

d'un amant heureu 93

— En voulez-vous upe meilleure? c'est qp'il ne vous aime Plus. ^

— Quoi! en moins de trtfis heures?

— Il ne vous en faut pas tant pour plaire; mais sa voiture est là, vous savez qu'il a des chevaux admirables, et je me reprocherais de les faire attendre.

En finissant ces mots, Gustave offrit sa main à mademoiselle Albertine, et la couduisit dans l'antichambre, où il me donna Tordre de faire préparer ses chevaux pour six heures du matin; ensuite j'appelai les gens de M. Dolivar, mademoir selle Albertine s'élança dans son carrosse, Gustave s'y plaça près d'elle, et les coursiers rapides du malheureux rival, complices innocents de l'affront de leur maître, transportèrent bientôt dans l'asile des amoureux plaisirs ce couple d'infidèles.

Le jour commençait à poindre; je dormais profondément, quoique assez mal étendu sur un fauteuil dans la chambre de mon maître. Une voix me réveille en sursaut; c'était la sienne.

— Allons, Victor, dépêche-toi : apprête tout ce qu'il me faut pour changer d'habit; je n'ai pas un moment à perdre.

En disant ces mots, il arrangeait des pistolets et choisissait une épée; à l'air d'indifférence qu*ii avait en prenant de tels soins, je crus d'abord qu'ils étaient pour un autre; mais un billet adressé à sa mère fixa bientôt mon incertitude. Il n'avait pu l'écriresans émotion, et j'en vis encore les traces lorsqu'il me dit :

— Si je ne suis pas de retour à fliidi, tu porteras cette lettre chez M. de Léonviile, et tu lui diras que je le prie de partir sur-le-champ pour la remettre lui-même à ma mère.

L'idée d'avoir peut-être à remplir cette triste commission me fit cruellement sentir à quel point j'étais attaché à ce «brave, à cet excellent jeune homme; et je ne saurais expri-

mer le sentiment que j'éprouvai lorsque je le vis partir si lestement pour le bois de Boulogne.

La crainte de le troubler en lui dissimulant mal ce qui se passait dans mon ame m'empêcha de lui demander la permission de le suivre; mais à peine fut-il monté eu cabriolet, que je me rendis chez M. de Léon ville pour lui parier du sujet de mon inquiétude ; il en parut aussi pénétré que moi, et me proposa de raccompagner jusqu'à la porte Maillot, où nous attendrions des nouvelles de l'événement. Tout ea s'habillant pour partir, il répétait sans cesse :

— Ne m'avoir pas choisi pour témoin ! c'est bien mal à Gustave ! mais il aura craint l'excès de mon amitié et peut-être ma prudence : si je connaissais au moins ceux, qui décident dans cette affaire.

J'en ignorais tous les noms, excepté celui de l'adversaire, et je ne pus rassurer M. de Léonville sur la crainte de yoir les intérêts de Gustave mal défendus.

Arrivés à la porte du bois, nous mimes pied à terre, et après nous être informés de la route qu'avait prise le cabriolet que nous venions de désigner, nous nous décidâmes à la suivre, car l'agitation de M. de Léonville ne lui permettait pas de rester en place; il marchait à grands pas, et ne rompait le silence que pour demander aux paysans qui se rendaient au marché de Paris s'ils n'avaient pas rencontré les gens que nous cherchions; les uns disaient oui sans réfléchir, et il se trouvait que c'était une voiture à six chevaux de poste qu'ils venaient de voir passer; d'autres n'avaient rien vu, ou bien ne nous comprenaient pas ; enfin une laitière dont j'arrêtai la charrette nous dit qu'en revenant de Passy, elle avait remarqué un grand monsieur suivi de deux hommes portant une civière, et qu'ils se dirigeaient du côté du Ranelagh. Ce renseignement n'était pas fait pour nous tranquilliser; mais je ne sais qu'elle terreur m'ôta toute envie d'en obtenir d'autres. En traversant l'allée qui conduit à Longchamp, j'aperçus le cabriolet dé mon maître, et je courus à toutes jambes vers Germain, dans l'espoir d'apprendre quelque chose de lui ; mais il ne savait rien, si ce n'est qu'après avoir entendu deui coupa de pistolet, un homme qu'il ne connaissait pas ôttil

D'tftt AMANT HEU tl EUX 95

venu prendre un paquet dans la voiture qui se trouvait à quelque distance de la sienne.

— Et tu n'as pas demandé <ïui était blessé? lui dis-je, bouillant d'impatience.

— Non vraiment, j'avais ordre de ne pas bouger delà; mais si vous n'avez pas peur d'être grondé, allez-y voir vousmême, ils ne sont pas loin d'ici.

Pendant que j'écoutais ce nigaud, M. de Léonville m'avait devancé, je le voyais près d'atteindre un groupe d'homme qui paraissaient tous occupés à secourir la même personne. N'osant trop approcher d'eux, je me tins à l'écart; mais sans perdre de vue M. de Léonville, dont le premier mouvement allait combler ou dissiper mon inquiétude. Je respirai quand je le vis considérer tristement celui qu'on transportait. Est-ce ainsi qu'il eût abordé Gustave ? En effet, c'était ce pauvre M. Dolivar qui, ayantreçu une balle dans la cuisse, avait désiré qu'on le transportât à Passy chez un de ses amis pour lui épargner les souffrances d'un plus long trajet. Gustave aidait à le soutenir du seul bras dont il pût disposer; car il avait été blessé à l'autre du premier coup tiré par M. Dolivar; et tous vantaient le courage qui lui avait fait surmonter la douleur de cette blessure pour s'en venger plus sûrement.

Dès que M. Dolivar fut confié à son ami et au chirurgien qui devait le panser, Gustave et ses témoins revinrent auprès de M. de Léonville. Il était resté dans le bois; je l'avais rejoint ; et je jouis du plaisir de le voir embrasser son jeune ami avec toute la tendresse d'un frère.

— Mais par quel hasard vous trouvez-evous ici ? dit Gustave; j'avais pourtant bien pris tentes mes précautions pour vous éviter.

— Il est certain que sans le ^éle de ce brave garçon, dit M. de Léonville en me montrant, le meilleur de vos amis aurait été le dernier instruit de l'événement.

— Ce bon Victor m'a trahi ; j'aurais dû le deviner, reprit Gustave en s'approchant de moi, tandis que M. Samson racontait avec enthousiasme les détails de l'affaire à M. de Léonville. D'après ce récit, que le colonel Durocher appuyait du plus flatteur témoignage, mon maître venait de s'acquérir

de Douveaux droits à Pestime des gens dTionfieur par une conduite aussi ferme que généreuse; mais il commençait à souffrir vivement de son bras, et je fus envoyé chez l"ami de M. Dolivar pour y chercher le chirurgien. Je le ramenai bientôt dans l'auberge où ces messieurs avaient fait préparer un déjeuner. Il nous dit que M. Dolivar ne serait point estropié, mais qu'il se ressentirait longtemps de sa blessure; que celle de Gustave n'était que douloureuse, et le forcerait seulement à porter plusieurs jours son bras en écharpe.

De retour à Paris, M. Samson raconta l'aventure à : tarit des gens de sa connaissance, qu'en moins de deux heures elle fut le sujet de toutes les conversations ; et le soir même, dans les coulisses de l'Opéra, un des courtisans de mademoiselle Abertine, s'étant empressé de la lui apprendre au moment où elle allait danser son pas de trois, un évanouissement subit l'empêcha de paraître.

— Ah! le monstre! s'écria-t-elle en reprenant ses sens, voilà donc la cause de ce mystère ! je ne veux plus le revoir de ma vie.

Et, tout en se livrant à son désespoir, mademoiselle Alber- ' tine rajustait son costume. Les sensibles témoins de cette scène voulaient ramener chez elle l'amante désolée pour lui prodiguer les soins dus au malheur; mais M. G***, grandmaitre des ballets, très-endurci contre les chagrins de ce genre, exigeait qu'on rétablît à la lin du troisième acte le pas de trois que le public demandait à grands cris; et, malgré le conflit de sentiments qui agitaient le cœur de mademoiselle Albertine, elle se vit obligée de reprendre le cours de ses pirourettes ; mais ce ne fut pas sans les entremêler de questions sur l'état de ce malheureux Dolivar, dont la vie lui était pour le moment si chère, qu'elle disait très-justement:

— Sans lui, je ne pourrais exister.

Cependant à travers ces nobles regrets il se mêlait de certaines réflexions assez favorables au vainqueur de M. Dolivar ; et si la reonnaissance ou l'intérêt avait parlé mains haut, le jeune militaire l'aurait probablement emporté sur le nebe fournisseur; mais l'amour doit céder au devoir : c'est une sentence d'Opéra qui n'est plus guère respectée que dans

D*UN amant heureux 9?

son empire. C'est là qu'on voit la beauté résister au penchant, sacrifier le plaisir, dompter la passion, et tout cela pour l'amour de For. Vraiment la vertu ne ferait pas mieux. Tel qu'il était, ce beau sentiment valut une lettre d'imprécations à mon maître, et la défense de se présenter devant celle qu'il venait peut-être de livrer à une éternelle douleur. Ce congé déplut fort à Gustave; il pensa que les bonnes grâces de mademoiselle Albertine lui avaient été trop bien acquises pour n'y pas conserver des droits; et son amour-propre se promit tous les plaisirs d'une douce vengeance.

Alméric toujours très au courant des nouvelles de Paria* apprit bientôt que son ami s'était battu ; mais comme on ne lui mandait rien du résultat de cet affaire, il se rendit chez madame de Révanne pour en savoir davantage. Il la trouva occupée à lire une lettre de Gustave, et présumant qu'elle disait quelque chose du sujet qui l'amenait, il en parla sans détour ; mais dans la crainte de l'inquiéter, Gustave n'en avait pas fait mention à sa mère; et ce silence lui parut la preuve évidente du malheur qu'elle supposait. Bien que cette lettre, entièrement écrite de la main de son fils, dût la rassurer, elle se persuada qu'il était blessé dangereusement; tourmentée de cette idée, elle ordonna en moins d'une heure les préparatifs de sou départ, embrassa Lydie, et se mit en route. Nous la vîmes arriver, accompagnée d' Alméric et dé M. de Saumery, huit jours après l'aventure de son fils. On n'y pensait déjà plus; mon maître était rétabli de sa blessure, celle de M. Doliv^r commençait à se fermer, et les plaisirs du carnaval étaient la seu le affaire sérieuse qui occupât la bonne compagnie de Paris, Gustave s'y livrait avec d'autant moins de réserve, qu'il savait bien n'en pouvoir jouir longtemps; et sa mère, charmée de le voir se distraire des chagrins d'un premier amour, l'encourageait elle-même à profiter des occasions de s'amuser. Elles s'offraient en foule, et la maison de la marquise réunissait

presque tous les soirs l'élite des personnes les plus distinguées en tous genres. Parmi tant de femmes agréables, on s'étonnait de ne pas apercevoir madame de Civray; mais quand on en faisait la remarque, madame de Révanne répondait que la santé de sa nièce ne lui permettait pas de quitter la campagne r.ette année. En effet la pauvre Lydie était depuis deux mois bien souffrante; et sa tante n'était restée aussi longtemps près d'elle que pour l'aider à supporter ses maux avec plus de courage. Cependant l'ingrat qui les causait sans le savoir commence par lui en faire un crime; et ce qui aurait dû l'attacher plus que jamais à ses premiers liens fut ce qui acheva de les rompre.

L'ancienne amitié de la marquise pour madame de Beau***, augmentée par la reconnaissance, devint encore plus intime. Ces dames se voyaient journellement; mais le général B***, quoique flatté des prévenances de madame de Révanne, y répondait rarement. N'ayant ni le goût ni l'habitude du monde, il y portait unecontramte qui ne lui permettait pas d'y paraître à son avantage: le moindre tncrot/a&te y brillait plus que lui, et regardait avec pitié son air embarrassé. Cet injuste dédain blessait Tamour-propre du général, et comme rien n'est plus insupportable que le triomphe des gens que l'on suppose d'un mérite très-inférieur au sien, il fuyait les salons où il se sentait également importuné par la supériorité de quelques hommes et la médiocrité des autres.

Celui de madame de Beau***, chez laquelle il était sans cesse, commençait pourtant à se meubler de personnages marquants; mais le sentiment dont elle ne se cachait plus imposait à ses amis une certaine condescendance pour celui qui en était l'objet; on s'occupait de lui plaire. Ces soins le mettaient à son aise; alors, causant avec assurance, ses questions bizarres, ses réponses piquantes, ses réflexions profondes, et ce je ne sais quoi de mystérieux répandu sur toute sa conversation, la rendaient si attachante, qu'elle était recherchée de tous ceux qui en connaissaient l'intérêt et désiraient en deviner le but.

Parmi tant de jeunes poètes et de compositeurs dont les talents ont depuis illustré la France, il avait particulièrement

choisi le célèbre Méhul pour confident de ses rêveries mélancoliques. L'esprit cultivé, le noble caractère et le sombre génie de Fauteur de Stratonice flattaient ses goûts en forçant son estime. Il ressentait pour lui cette crainte et ce respect qu'inspire la vérité; aussi resta-t-il son ami tant qu'on put la lui dire.

Dans ce monde frivole, où l'on ne s'aperçoit que de ce qui blesse, et où les mauvaises actions trouvent souvent plus d'admirateurs que les bonnes, à peine a-t-on cité la conduite de ces hommes distingués qui, séduits parle mérite et la gloire, cessèrent d'approcher le héros dès qu'il fallut encenser le despote. Méhul fut de ce petit nombre, et chacun sait qu'il eut autant que Ducis (et quelques autres que je n'ose nommer) les honneurs de la retraite; car il fut regretté de celui qui ne demandait qu'un signe d'approbation pour prix des plus grands bienfaits. Mais il fallait opter entre L'estime et la faveur, et Méhul ne balança point. J'ai cru devoir rapporter ce fait, qui suffirait pour illustrer sa vie, en cet instant même où la mort le livre à la postérité ; peut-être dira-t-elleun jour, comme nous, en parlant de ce grand maître dont la philosophie égalait le talent : Honneur à celui qui fut l'ami du général sans devenir le courtisan du prince!

C'était le temps de ces brillants concerts de Peydeau, où les jolies femmes de Paris venaient montrer l'élégance de leur nouveau costume à une foule d'amateurs, attirés par le double attrait d'une belle réunion et d'une musique ravissante. J'entendais nos oracles du goût vanter chaque jour le talent de Garât; et, désirant juger par moi-même des miracles de cet Orphée moderne, je profitai d'un soir où j'étais libre pour aller l'entendre. Paré de mon plus bel habit, il me vint à l'idée de réparer momentanément envers moi l'injustice de la fortune, et je me plaçai sans façon au même rang que ceux qu'elle favorise. Cet honneur ne me coûta que l'échange d'un assignat contre un autre, et certes nour ce que ce papier de-

vait bientôt valoir, je n'en pouvais faire un meilleur usage. Me voilà donc établi à l'orchestre à côté d'un grand homme majgre dont la coiffure et les manières semblaient avoir traversé la Révolution sans avoir subi le moindre changement. A ses fréquentes salutations, je vois qu'il connaît beaucoup de monde; on lui parle de tous les côtés; il répond d'une voix enfantine aux reproches qu'on lui adresse, dïtmahame aux femmes, mon cher aux hommes, à l'un qu'il est maladret de ne pas l'avoir rencontré, à l'autre qu'il a crevé un geval pour Palier voir, et cent petits mots de ce genre qui suffisent pour instruire chacun du temps et du lieu où l'on a vécu.

J'avais grand désir d'entrer en conversation avec un voisin aussi répandu; mais je n'osais lui adresser la parole avant de lui avoir inspiré quelque considération pour moi, soit par une politesse ou une simple réflexion qui lui prouverait mon savoir-vivre. Un jeune homme placé à ma gauche servit merveilleusement mes projets, en me faisaient plusieurs questions sur des personnes distinguées qui arrivaient dans une loge, et que je me trouvai connaître pour les avoir vues souvent chez madame de Révanne.

L'ex-vicomte de S*** ne pensa point qu'on pût savoir les noms de tant de gens comme il faut sans être dans leur intimité, et dès ce moment il me traita avec une sorte de confiance qui voulait dire : Je le vais bien, vous êtes des nôtres.

L'erreur était flatteuse; et je ne songeai plus qu'à la prolonger en jouant de mon mieux le rôle de ci-devant. À la faveur de quelques regrets pur le temps passé et de beaucoup d'épjgrammes sur le temps présent, l'illusion fut complète ; mon plus jeune voisin la partagea aussi, et il s'établit bientôt entre nous trois un certain commerce de médisance, où la gaieté mit encore plus de fonds que la malice.

Innocuos censura potest permittere lima. *

M. de L***, qu'un de ses amis appela par son nom fort à propos pour me l'apprendre, nous confia qu'il arrivait du Bengale, et que deux années de séjour dans ce beap pays

D r DN AMANT HEUREUX 101

l'avaient singulièrement arriéré sur la chronique scandaleuse du nôtre. Le vicomte s'offrit de bonne grâce pour le remettre au coupant des aventures qui forment la partie esaentielle<dc • l'instruction d'un homme du monde; et je profitai de ce cours d'histoire, tout en me donnant les airs d'une personuaâ laquelle on n'apprend rien de nouveau. L'érudition du professeur " était profonde ; il savait le nom de tous les parvenus, les succès de nos fats, les faiblesses de nos belles; et il les racontait avec beaucoup d'esprit. Ledisciple, qui en avait encore plus que le maître, m'amusait infiniment par ses réflexions piquantes. '•

— Quoi! disait-il, ce beau monsieur qui s'étale dans cette loge auprès de cette jeune grecque si richement parée, était l'année dernière un perruquier?

— Oui, waiment, répondait le vicomte; et j'ai même eu l'honneur d'être coiffé par lui peu de mois avant qu'il fit l'acquisition du plus bel hôtel de Paris.

— Et que peut-il faire, dites-moi, d'un si magnifique palais, quand il en a peigné les allées du jardin?

— Hais il y donne des fêtes.

— Ah! je comprends. lien a fait une guinguette.

— Mon, vous àis-je ; c'est uu palais enchanté, où la richesse et l'élégance des ornements semblent demander pardon pour la rusticité du maître.

— Et qui est-ce qui voit tout cela? *

. — Mais ce qu'on nomme aujourd'hui la bonne «ompagnte De tout temps la fortune a produit ce miracle, qu'à fort bien, seconda l'adresse du. nouveau Figaro, eu répandant le bruit qu'il n'admettraitàsesbals que de jolies femmes et des hommes ' distingnés. Vous jansez bien que, pour donner quelque cou- . fiance dans ces nohles projets, il a*commencê par chasser de r chez lui ses camarades. Parents, -vieux amis, tout a disparu.

— 3res-bien, voilà déjà des manières il'ainliassKleur.

— Pour achever son éducation, il vient de charger mon libraire de lui composer une bibliothèque et j'ai lu ce matin mém^ laxiste des principaux auteurs qu'il demande, à la tête de laquelle on lit un Bouffon, un Razine, et un Vortère. F. Bidod qui a plus^u'uu aitre le droit de se révolter contre

fïgnorance, avait envie de lui répondre qu'il ne connaissait aucun de ces messieurs-là; mais je l'ai engagé à respecter tant d'innocence.

L'arrivée d'une grande Hollandaise, dont les bras complètement nus rappelaient un peu trop les beaux jours de la Grèce et de Rome, captiva à son tour l'attention de nos voisins, qui se reporta le moment d'après sur une femme que sa mise extraordinaire faisait autant remarquer que sa beauté. Un petit fichu posé à la créole faisait tous les frais de sa coiffure; et une robe à l'enfant complétait ce costume, dont l'élégante simplicité n'était çeut-étre qu'une ruse de la coquetterie. Des yeux souvent baissés, un sourire ingéiïu, une bonté naïve, si difficile à conserver dans le grand monde, venaient d'acquérir à cette jolie personne un réputation d'imbécillité que les fem* mes, jalouses de ses agréments, n'avaient pas envie de détruire; mais elle était loin de la mériter, et c'est une justice que le vicomte de S*** se plaisait à iiji rendre.

— Enfin la voilà, s'écria-t-il en apercevant madame F**, sur laquelle tous les yeux se portaient, convenez que celle-là est la plus belle. Mais quel est ce jeune homme qui lui donne la main?

C'est, répondis-je, M. de Révanne.

— Quoi! lç fils de la marquise? celui qui s'est battu dertiièrement pour enlever la petite Albertine au financier Do- Uvar?

— Précisément,

— Ah 1 je suis bien aise de le voir. J'ai beaucoup connu son père : il venait souvent chez Julie, avant qu'elle fût devenu patriote.

~- Quelle Julie? demandai-je.

— Mais celle dont l'esprit n'est pas moins célèbre que le talent de son.mari, madame Talma enfin. Son salon était autrefois le rendez-vous des gens les plus aimables de la cour; mais depuis qu'elle a donné dans le travers de la liberté, elle ne reçoit plus que des orateurs, des publicistes, tous gens qui peuvent avoir beaucoup de mérite, maw qui ne vont pas. avec nous autres.

— Gardez-vous bien d'en dure, du mal, me dit toqj

d'un amant heureux 103

M, de L***; je me souviens que le vicomte eu a été forf amoureux.

La recommandation était inutile; car je n'avais entendu parler de cette dame que par M. de Léonville, qui la -citait parfois comme un exemple de la considération qu'on pouvait acquérir dans toutes les classes de la société, par un esprit transcendant et un noble caractère.

— Je ne suis pas ai intolérant, répondit M. de L*** ; les orateurs, les publicistes, et même les philosophes, ne me feraient pas déserter le salon dtane ancienne amie, et il a fallu mieux que cela pour m'éloigner de celui de cette grosse républicaine, que Vous voyez là tout à côté de la belle duchesse d'A*** son amie. Le plaisir decen contrer chez elle cette aimable personne* et plus encore celui d'y causer avec des hommes d'un vrai mérite, tels qu'Alexandre de L***, Duport etJBarnave, me ramenait souvent dans cette société, où Ton riait de la maîtresse de la maison, même à sa barbe. Malgré tant de sujets d'amusements, j'ai cessé d'y retourner depuis un certain jour où elle m'a fait dîner familièrement avec Robespierre; j'avoue que l'aspect de ce terrible convive triompha de mon appétit et môme de mon courage, car je me réfugiai dans l'Inde pour lui échapper. Il paraît que madame de L***,' sans aller se cacher si loin, a su braver sa férocité. Gela m'étonne, car il avait des obligations à sa famille.

Les premiers accords d'une symphonie d'Hayden interrompirent cette conversation, que le vicomte aurait continuée sans scrupule, si M. de L*** ne lui avait témoigne le désir d'écouter ce chef-d'œuvre avec toute l'attention d'un véritable amateur. L'ensemble de cet orchestre formidable me parut merveilleux. Le public applaudit faiblement au concerto de flûte qui succéda à ce premier morceau ; mais, pour me servir d'une expression du fameux docteur Gall, je n'ai pas l'organe du concerto, et ceux des instruments à vent m'ont toujours paru d'un effet désagréable. La flûte, le hautbois et la clarinette, sont les membres élégants d'un corps de symphonie qui perdent trop à être détachés, et quand je les entends isolément, il me semble voir un pas de ballet dansé par une seule jambe. Enfin le Auteur ennuya et madame Scio qui le remplaça eut

besoin de toute la sensibilité qui caractérisait son talent pour tempérer un peu l'impatience du public, qui ne respirait qu'après l'infant où paraîtrait Garât. Un vacarme à faire éclater les voûtes de la salle m'avertit bientôt de sa présence. Je trou vai que cet excès d'enthousiasme tenait de la folie, et je disais tout bas:

Si votre ramage

Est semblable à votre tapage.

Vous êtes le phénix des hôtes de ccf bois.

— Mais voyez donc quelle cravate, disait-on près de nous, et ce petit gilet qui ressemble à une pièce d'estomac ; c'est une vraie caricature.

— Eh! qu'importe, répondait M. de L*** avec humeur; vous n'êtes pas venu ici pour juger de sa toilette; et, lors même qu'il serait un peu ridicule, laissejs-le jouft d'un droit qui appartient aux grands talents.

Celui de Garât était de force à braver l'ironie des plus malins. La pureté de ses accents, la.«haleur de son expression, s'emparaient si xivement de l'âme, qu'on était ému avant de songer à juger sa méthode; et quand il chantait la .scène d'Orphée aux enfers, il réalisait cette belle fiction en charmant jusqu'à la critique J'avoue qu'après avoir blâmé l'excès des applaudissements.qui Pavaient accueilli, je lui en prodiguai de plus vifs encore. On conçoit qu'une telle admiration lui ait inspiré 1q désir d'y répondre en formant chez nous une école de chant semblable au Conservatoire d'Italie ; c'est à cette institution si longtemps dirigée par nos grands maîtres que nous devons, non-seulemeijt les talents qui font au^ jourd'hui la gloire de nos théâtres, mais ce goût pour la bonne musique qui nous fait apprécier également celle des Italiens et des Allemands, et qui nous conduira sans doute à réunir dans nos compositions le mérite de leur différent génie.

Après la première partie du concert, il se fit un grand mouvement dans la salle, les loges se vidèrent tout à coup, et les corridors se remplirent d'élégantes et» d'admirateurs qui consacraient alors le temps des entr'actes ù se jpasser mu-

d'un amant heureux 105

tuellemeot en revue; ce devoir satisfait, le bon ton exigeait qu'on rentrât dans sa loge en' faisant le plus de bruit possible pour être mieux remarqué des spectateurs, que la crainte de perdre leur place empêchait de la quitter. L'absence de presque toutes les femmes pendant cet intervalle m'en fit •d'autant plus observer une fort jolie, qui, moins agitée que les autres de la fureur de se montrer, était restée tranquillement auprès de sa vieille compagne. Le parterre la récompensait de cette bonne action par l'éloge répété de son charmant visage, où la modestie se mêlait à la grâce. Un trouble apparent la rendait encore plus attrayante, et chacun l'attribuait aux regards qui se portaient sur elle; mais ceux du public n'en étaient pas seuls la cause; je m'en doutais : et, voulant découvrir l'objet d'un si doux embarras, mes yeux se tournèrent du côté opposé, où la vue d'un jeune homme à moitié caché derrière une colonne m'expliqua le mystère. Le soin qu'il prenait de se tenir dans l'ombre m'empêcha quelque temps de le reconnaître; mais c'était bien lui, je ne pouvais m'y tromper : c'était Gustave.

Cette découverte ajouta beaucoup d'intérêt à celui que m'inspirait la dame; j'accablai mes voisins de questions sur son compte, et j'appris qu'elle était femme d'un général vieux et jaloux, qui l'avait recommandée à la surveillance d'une vieille parente pendant qu'il se battait à l'armée d'Italie. En zélé confident, je méditais déjà quelque bon tour pour tromper la duègne, lorsque le vicomte me dit qu'il savait d'un de ses amis, que le général Verseuil avait écrit à sa femme de venir le rejoindre dès que la saison permettrait de se mettre en route.

Eh bien, tant mieux, pensai-je, si jaloux que soit un mari, il est toujours plus facile à conduire que ces Argus femelles dont l'expérience prévoit tout.

Ce roman me divertissait d'avance; l'idée de le raconter à mon maître avant même qu'il en eût formé le plan me promettait autant de plaisir qu'à lui; mais, pour livrer mon imagination à êklie nouvelle conception, il fallait au moins savoir quelque chose des sentiments du héros et de l'héroïne, et c'est ce que le duo d'Armide ne me laissa pas longtemps ignorer. Ce chef-d'œuvre d'amour, chanté par Garât et made-

moiselle de Valbonne, justifiait assez la crainte qu'éprouva Gluck après l'avoir composé : Je viens de me damner, dit-il, et je pense qu'il aurait pu ajouter, avec beaucoup d'autres; car indépendamment de son salut qu'il croyait hasardé, cette tendre production a troublé le repos de plus d'une âme. La musique est souvent complice de l'amour; et des yeux qui se rencontrent au moment où les plus douces voix répètent, aimons-nous, sont déjà sous le charme.

— Eh bien, me dit Gustave en rentrant, es-tu content de ta soirée?

— Mais, répondis-je, j'ai vu des choses fort amusantes»

— Ah! tu vas au concert pour voir, toi?

— Quand cela serait, je ferais comme bien des gens.

— 11 faut être juste, il s'en trouve peu de cette espèce les jours où Garât chante; rien ne distrait du plaisir de l'entendre.

— Non ; mais on y peut joindre celui de contempler de jolies femmes, n'est-ce pas 7

-* Et s'en est-il trouvé beaucoup du goût de H. Victor?

— Ah ! je suis assez difficile ; cependant j'en ai remarqué deux ou trois qui m'ont paru dignes de mon suffrage.

— Je leur en fais mon compliment; madame M*** est sans doute du nombre 9

— Non, je n'aime pas la beauté imbécile.

— Ah ! tu veux aussi de l'esprit.

— Pourquoi pas? Les visages spirituels ne sont point rares en France, et il faut avoir bien du malheur pour en rencontrer un si stupide; mais vous avez sans doute été frappé autant que tout le monde de celui d'une jeune femme dont chacun parlait à côté de moi.

— Eh! qu'en disait-on? demanda vivement Gustave.

— Mais ce qu'on dit de toutes les jolies femmes, du mal et du bien.

— Ou mal ? et que lui reprochait-on? '

d'un amant heureux 107

— Son vieux mari.

— C'est un malheur cela, mais ce n'est point un crime.

— Ah! monsieur, ce malheur-là mène à tout,

— Eh bien, qu'est-ce que cela te fait?

— Comment voulez-vous que je prévoie sans frémir, dis-je avec emphase, res combats que va livrer l'amour à cette tendre Victime de l'avarice; car c'est toujours la tyrannie des parents qui forme de semblables unions. Que de séductions à fuir, de menaces à braver, de sentiments à contraindre ! Encore si la victoire récompensait tant de peines l

— Quel a v ccès de morale ! Est-ce à l'orchestre du théâtre Feydeau que tu as puisé tout cela?

— Il s'y disait vraiment des choses tout aussi sages. Par exemple, on trouvait que madame de Verseûil, malgré son air modeste, regardait un peu trop tendrement un jeune homme placé dans une loge en face de la sienne.

— Allons, tu plaisantes.

— Non, je vous le jure; on allait même jusqu'à prétendre que de tels regards étaient trop encourageants pour n'être pas compris; et de bonnes âmes s'apitoyaient déjà sur le sort de cet honnête mari.

— Garde-toi bien de répéter ces folieâ; elles pourraient me devenir funestes; car tu sauras que le générai B***, qui vient d'être nommé commandant en chef de l'armée d'Italie, m'a recommandé particulièrement au général Yerseuil, et que je vais lui être attaché; devine à quel titre?

— Ah! je ne le devine que trop. Le pauvre homme!

— Trêve de mauvaises plaisanteries; j'ai été porté ce matin même sur la liste de ses aides de camp ; et c'est en cette qualité que je ferai demain ma première visite à sa femme. On la dit fort aimable.

— Et gardée avec toutes les précautions de la jalousie.

— Cependant je l'ai vue l'autre soir au bal de Richelieu; Alméric en paraissait fort occupé; je sais qu'elle lui a demandé mon nom, et qu'après le lui avoir dit, il lui a confié avec mystère quej'étais passionnément amoureux de madame T***: je ne comprends pas trop le motif de ce mensonge.

— C'est une malice qui tournera contre lui, j'en suis certain;

comment ne sait-il pas que le plus grand plaisir des femmes est de rendre un amant infidèle!

— Ah ! je ne veux pas croire à ce mauvais sentiment, reprit Gustave ; et si madame de Yerseuil en pouvait être capable... Mais, non, j'aurais honte de le supposer... Au reste, ajouta-t-il après un moment de réflexion, peu m'importe de savoir les secrets de son cœur, je n'y ai point de droits... je n'y en aurai probablement jamais... Ainsi n'en parlons plus.

Ces derniers mots furent prononcés du ton que Ton métrait à s'ordonner un sacrifice et Gustave, entama le récit de *e dernier bal en affectant de vanter les charmes des femmes qui s'y trouvaient, comme pour essayer de se prouver à lui* môme que toutes avaient autant de part à son souvenir que madame de Yerseuil.

Cependant la visite du lendemain l'occupa jusqu'au moment où il se rendit chez madame d'Olbiac, cette vieille sœur du générai Yerseuil, commise par lui à la garde de sa femme. Gustave en fut accueilli très-poliment; mais elle lui dit que sa belle-sœur, retenue dans son appartement par une légère indisposition, n'était pas visible; ensuite, parlant de son prochain départ pour Nice, elle fit valoir l'amitié qui l'engageait à braver les fatigues d'un long voyage, pour conduire sa chère Athénaïs à son mari. Gustave, bien loin de lui dissimuler les dangers d'une telle entreprise, lui raconta l'aventnre de plusieurs voyageurs dévalisés sur cette route, etfinit par lui offrir de lui servir d'escorte. La vieille le remercia d'un air embarrassé, et répondit qu'un colonel des amis de son frère ayant promis de les accompagner, elles seraient en sûreté.

D'ailleurs, mon frère peut encore changer d'avis quand il recevra les ordres du nouveau général en chef; les ordres , répéta-t-elle avec un sourire dédaigneux. Convenez qu'il est un peu dur d'obéir à ceux d'un jeune homme de vingt-six ans, quand on en a presque autant de service, que l'on commande soi-même, et que l'on contient depuis si longtemps une armée qui manque de tout ; car ne vous attendez pas à y trouver la moindre ressource en aucun genre ; mais nous verronscommentee petit caporal conduiracettetroupedesoldatsà moitié nus et souvent révoltés. A son âge, on ne doute de

rien ; je gage qu'il se croit déjà le vainqueur de l'Italie, comme s'il n'avait qu'à se montrer pour soumettre ce pays, si justement appelé le tombeau des Français.

Gustave attendit la fin de cette tirade, où l'envie se cachait sous l'amour fraternel, pour prendre congé de madame d'Olbiac. 11 la pria de témoigner tous ses regrets à madame de Verseuil; mais lorsqu'il descendit, il fut bien étonné de l'apercevoir elle-même à travers les fenêtres d'un appartement trôs-éciairé qui donnait sur la cour. Elle paraissait causer debout et très-vivement avec plusieurs personnes qu'une partie des rideaux empêchait de distinguer. Elle riait; se» gestes étaient fort animés, et toute son attitude démentait la prétendue maladie dont sa belle-sœur l'vait si gratuitement accablée. Gustave, arrêté sur les diernièresmarches du perron, et lesyeux attachés sur ces fenêtres, oubliait quesa voiture était avancée, etn'entendait pas un motde toutes les invectives que Germain adressait à son cheval, qu'on ne pouvait retenir. Enfin l'animai fougueux est prêt à tout renverser ; Germain s'en effraye, et ses cris réveillent son maître, qui l'accuse avec humeur de ne l'avoir pas prévenu qu'il était là. En vain le pauvre garçon se justifie; Gustave veut qu'il ait tort; il est dans cette disposition d'esprit où c'est une bonne fortune que d'avoir un valet à gronder et un cheval à réduire.

J'eus, comme un autre, ma part de l'effet de cette visite : Gustave me chercha querelle sur ce que je lui avais dit de madame de Verseuil, me défendit de lui en reparler, et me témoigna le désir de retarder notre départ de quelques jours pour ne pas la rencontrer en route.

— Car il serait par trop désagréable, ajouta-t-il, d'avoir à supporter l'humeur jalouse d'un mari dont on n'aime pas la femme.

Le raisonnement était sans réplique; et je tombai d'accord que, pour souffrir patiemment les soupçons d'un jaloux, il fallait les mériter

Peu de temps après, Gustave changea de langage; il avait rencontré madame de Verseuil chez madame de Beau** 4 le jour même du mariage de cette dernière avec le général B***; et quelques mots dits sur le regret de n'avoir pas prévu la visite de M. de Révanne, dont on aurait bien sûrement inscrit le nom. sur la liste des personnes qu'on roulait recevoir, avaient eu la puissance de dissiper toute impression fâcheuse.

La cérémonie de ce premier mariage du général B*** se passa si simplement, que la plupart de ses amis ne rapprirent que le lendemain. Gustave ne l'aurait pas su plus tôt, si la nouvelle mariée n'avait fait arrêter sa voiture au sortir de la municipalité, pour l'engager à venir dîner chez elle. Gomme il s'excusait de ne pouvoir se rendre à son invitation, elle répondit en riant qu'elle allait lui envoyer un ordre du général pour assister à sa noce; et Gustave promit de tout sacrifier à cet imposant devoir. Madame de Révanne, madame T***, et quelques amis intimes furent seuls admis à ce Jbanquet nuptial, dont la gaieté fit tous les frais. Le général, fîër de sa pauvreté, montrait avec orgueil le seul présent qui composait toute la corbeille de sa femme. C'était un collier où des chaînes de cheveux se rattachaient à une petite plaque d'or émaillée, sur laquelle on lisait ces mots : Au Destin. On sait comment le dieu a reconnu l'offrande,

En échange de ce don, madame B*** avait brodé une écharpe qui devait non-seulement parer le général, mais le rendre invincible; et chacun d'eux avait pour cette relique amoureuse toute la superstition des beaux temps de la chevalerie. Gustave était ravi de voir tant d'enfantillage uni à tant de gravité ; car, à tout moment, le général s'échappait du salon où les autorités venaient le complimenter, pour monter chez la vieille femme de chambre, chargée de coudre les franges de cette écharpe, qu'il empochait de terminer en l'essayant sans cesse. A chaque visite importante, madame B*** priait Gustave d'aller avertir son mari, qu'il trouvait toujours chez l'ouvrière, et attendant la fin de son écharpe. On avait beau se moquer de sa folie, le général n'en était pas moins préoccupé ; ce qui donnait à son visage un air distrait dont les profonds politiques tiraient de grandes conséquences.

Cette noce neftit pas célébrée par d'ennuyeux discours* de plats couplets, ou des odes de commande. Le marié n'avait pas alors de quoi payer les flatteurs ni les poêles; et l'on s'en tigt à lui parler sincèrement des vœux qu'on formait pour son booheur et sa gloire. L'époque de son départ était déjà fixée; Gustave ine prévint que le nôtre suivrait de près celui du général, et qu'il fallait en faire tous les préparatifs d'avance, pour en cacher le moment à sa mère. Aiméric, dont le congé devait bientôt expirer, sollicitait son ami d'employer le peu de temps qui leur restait à visiter tous les lieux intéressants qui attiraient la foule; et il fut décidé que dès le lendemain il conduirait Gustave à une séance de l'Athénée. Mon jeune maître n'avait pas grande idée de cette fête ; mais M. de Norvel lui ayant affirmé qu'on s'amusait presque autant dans ces assemblées qu'à la représentation des Femmes Savantes dé Molière, il accepta la partie.

Loin de se repentir de sa complaisance, il en fut bien récompensé par tout ce qu'il vit d'étrange dans ce salon rempli de beaux esprits. C'était le temple des prétentions et de là médiocrité; une tribune semblable aux tables des jongleurs était l'autel sacré où M. D... V... L... Gh... etc., etc., etc., immolaient sans pitié le bon sens , le bon goût à leurs divinité* protectrices. L'un, en vers patelins, chantait ses goûts champêtres ; l'autre, dans une épître légère, invoquait, en minaudant, la mort, et lui demandait de vouloir bien adoucir pour lui l'effet de son aspect, en venant le chercher avec des gants couleur de rose; celui-là, d'un visage à faire fuir les amours, accablait le public du récit des faveurs de sa belle; celui-ci, plus modeste, réclamait l'attention générale pour un de ses amis dont la muse intrigante venait de s'évertuer à propos du poème de l'Imagination de l'abbé Delille, et d'adresser à cet aimable poëtc une épître amphigourique que terminaient ces deux vers en l'honneur du genre humain.

Aveugle et vil troupeau dont l'âme appesantie Se traîne obscurément, et meurt toute sa vie.

La partie de cet aveugle et vil troupeau, qui écoutait cette

sortie philanthropique, en parut médiocrement flattée; mail elle rit de la petite épigramme qui Tint après. La voici :

Contre un plagiaire*

* Quoiqu'on disent certains railleurs.

J'imite, et jamais je ne pille.

— Vous ayez raison, monsieur Drille, Oui, tous imites les voleurs.

Par Ch. Morbu

Vais un doux murmure annonce quelque nouveau favori d'Apollon : on se rapproche de la tribune, tous les yeux s'y fixent, une femme parait. C'est Sapho elle-même; sa taille élancée, son regard audacieux, 6a voix pure et sonore, tout prévient en faveur de son talent; mais on s'étonne du courage qui lui fait braver cette crainte de paraître, cette timide pu* deur, divin attribut des femmes, qui embellit autant leurs talents que leurs charmes. Cependant c'est pour défendre les 'droits de ce sexe enchanteur, que madame P*** s'expose à la critique; elle veut combattre par de bons vers le poète qui dit aux belles :

Rassurez les grâces confuses; Ne trahissez point vos appas; Voulez- vous ressembler aux muses?

Inspirez; mais n'écrivez pas (i).

A cet avis, plus galant que sévère, madame P*** répondait:

De l'étude des arts la carrière est ouverte; Osons y pénétrer. Eii I qui pourrait ravir Le droit de les connaître à qui peut les sentir.

Chacun prenait parti dans cette querelle poéiiqae, où, contre l'ordinaire, tout le monde avait raison ; car si la manie des

(I) Lebrun.

vers rend une femme ridicule, le goût des arts ajoute à son amabilité. C'est donc au mérite de son ouvrage qu'est attaché le pardon d'un auteur féminin ; aussi madame P*** aurait-elle complètement gagné sa cause au tribunal des plus rigides censeurs, si, iiére d'avoir rimé des vers charmants, elle avait renoncé au vain plaisir de les lire el l£ ^rnême.

La séance finie, Gustave voulut se retirer; mais Alméric lui représenta que ce serait perdre la meilleure partie du comique de cette soirée, que de ne pas entendre les conversations qui la terminaient, et il se laissa conduire par lui vers un groupe de personnes auxquelles le citoyen V*** prouvait mathématiquement que le plus grand poète du siècle était son ami L***. 11 est vrai que l'ami L***, qui déclamait à l'autre bout du salon, prouvait tout aussi clairement à un petit nombre d'auditeurs que le citoyen V*** était le premier littérateur du monde. Cette apothéose réciproque fut depuis consacrée par Chénier dans sa satire du docteur Pancrace.

Un jour Gille et Pierrot revenant de la foire,

Aux deux bouta du pont Neuf placèrent deux tréteanx.

Les passanta ébahis lisent leurs écriteaux.

On s'ameute. Pierrot disait : — Courez la ville,

Vous n'y pourrez trouver qu'un bel esprit, c'est Gille.

Chacun reçut du ciel un talent différent;

Mais tout devient petit devant Gille-le-Grand.

Gille, sur l'autre bord, criait, d'un ton capable :

— Rien n'est grand que Pierrot. Pierrot seul est aimable.

On les croit sur parole, et tout le peuple sot

Va du grand homme Gille au grand homme Pierrot.

Après avoir imité un instant le peuple soi, et s'être diverti du caquet pédant de quelques vieilles muses, Gustave sortit enfin de ce petit Parnasse, charmé de savoir qv'il existât dans Paris une boutique de gloire où les brevets d'immortalité s'achetaient à si bon compte.

Pendant que mon maître suivait son cours d'amusement, j'en faisais un des spectacles curieux qui étaient à ma portée; et je pute bien mettre de ce nombre, la séance du conseil des cinq-cent$, où me conduisit un certain journaliste, que j'avais connu autrefois dans lès bureaux du ministère. C'était un homme passionné pour les affaires publiques; il ne concevait pas qu'on pût s'occuper d'autre chose; et c'était pour être toujours au courant des nouvelles politiques qu'il s'était fait un des collaborateurs du journal officiel. Il savait à point sommé les jours où se discuteraient lesplusimportautes comme les moindres questions d'État. Il connaissait d'avance le résultat de la délibération, et ne se trompait pas d'une injure sur toutes celles que, dans la chaleur du discours, tel orateur devait adresser à tel autre. On acquiert rarement tant de science sans aimer à en faire parade; aussi M. Silvestre (c'était le nom du politique) s'empressa-t-il de venir au secours de mon ignorance, en me faisant une notice historique sur les principaux députés de cette grande assemblée; elle était présidée ce jour-là par un homme dont j'avais souvent entendu parler aux amis de madame de Révanne, comme d'un bienfaiteur; c'était à son éloquence (bien courageuse alors) que les enfants des condamnés avaient dû le triomphe de leur cause; et c'était en présence même des assassins de leurs pères. C'est à la Convention que cet orateur avait osé dite :

« La confiscation des biens des condamnés est injuste. Eh quoi! ce jeune hommequi déjà combattait sur vos frontières; celui-ci qui se disposait à aller combattre; tous ces êtres infortunés qui ne connaissent aujourd'hui de plus grande calamité que la perte des auteurs de leurs jours, mais qui bientôt éprouveront des douleurs plus actives, parce qu'elles se renouvelleront sans cesse, pourront vous dire : Quels sont donc les forfaits que nous avons commis pour être ainsi réduits à l'extrémité du malheur? Avons-nous partagé ceux de nos pères? Nous étions si jeunes encore ! .. . Rendez-nous nos guides,

d'un amant heureux 115

nos soutiens, ou du moins rendez-nous ces moyens de subsistance qu'ils avaient amassés pour nous, et que nous n'avons pas mérité de perdre. »

Ce discours touchant, prononcé avec autant de chaleur que de noblesse, avait pénétré jusqu'aux cœurs les plus inaccessibles. Les mots pitié, justice, si longtemps bannis de cette tribune encore retentissante des cris de haine, de proscription et de vengeance, avaient produit l'effet magique qu'opère quelquefois la générosité sur la colère. Les plus impitoyables se sentirent désarmés; et plusieurs d'entre eux, jaloux du bonheur que semblait éprouver l'orateur en plaidant une si belle cause, voulurent essayer aussi du plaisir attaché à une bonne action; leurs voix si souvent fatales à l'innocence se réunirent enfin pour la protéger; et la France obtint ce décret bienfaisant qui devait rendre l'existence à tant de familles désolées, et placer le nom de M. Doulcet de Pontécoulant à la tête de ceux que la reconnaissance publique consacre à la postérité.

En entrant dans la salle du conseil des cinq-cents, je fus d'abord frappé du contraste qu'offrait la tenue de cette assemblée avec celle de la Convention, où la plupart des députés, vêtus d'une carmagnole (1), gesticulant et criant tous à la fois, donnaient plutôt l'idée d'une émeute populaire que d'une représentation nationale; je me souvenais encore d'avoir assisté peq d'années auparavant dans cette même enceinte à une certaine séance où j'avais entendu le président, chargé de recevoir une grande députation, lui adresser du ton le plus solennel, un discours qui commençait par ces mots : — Jeunes sans? culottes (2) i La gravité du président en prononçant ces paroles burlesques, et l'air satisfait de ceux qui se voyaient honore?

(1) Espèce de vêtement composé d'une Teste courte et d'un large pantalon.

(2) C'est vers le même temps qn'Anacharsis CI00I2, surnommé l'Orateur du genre humain, dit à la barre de rassemblée législative .faon cœur est français, mais mon âme est sans-culotte. C'est par cette, profession de foi éloquente qu'il termina son discours de remercîment à Rassemblée qui venait, par décret, de le déclarer citoyen français.

d'un si beau nom, ne m'avaient pas moins fait rire que le mouvement oratoire du député qui s'écria l'instant d'après : Montagne (1) inébranlable! reste à ton poste. Cette pressante invitation avait excité les plus vifs applaudissements; et lorsque je me permis quelques réflexions critiques sur ce genre d'éloquence, un de mes voisins me dit :

— Quoi, citoyen ! tu ne trouves pas cela beau ! tu ne conviens pas de la justesse de cette figure! Qu'y a-t-il de plus inébranlable qu'une montagne ? et si elle est inébranlable, ne faut-il pas nécessairement qu'elle reste à son poste ? Vraiment la phrase est admirable, et il faut être un aristocrate, un mauvais citoyen, un modéré, pour ne pas la trouver juste.

Ce raisonnement judicieux, et le discours qui en avait fourni le sujet, rweoaient malgré moi souvent à ma mémoire; j'avais peine à me figurer que les nouveaux orateurs appelés à cette même tribune n'eussent pas conservé quelques traits du génie héroï-comique de leurs prédécesseurs, et je m'apprêtais à en rire comme j'avais osé le faire autrefois; mais la séance, à peine commencée, captiva si bien mou intérêt que je perdis tout souvenir de celle qui m'avait paru si ridicule. Parmi les quatre secrétaires placées au-dessous du président, je reconnus un petit homme maigre, à figure de chat, que je me souvins d'avoir vu pendant mon séjour en Bretagne, où il venait assez souvent visiter sa famille et recueillir les suffrages de ses compatriotes. Ils vantaient justement, en M. Lemerer, un talent remarquable, et prétendaient que son discours sur la liberté de la presse, servirait de modèle à tous les défenseurs présents et futurs de cette liberté, sans laquelle il n'en est aucune.

On venait de discuter, quelques jours avant, celte grande question, vivement défendue par la force des raisonnements de M. Pastoret et l'éloquence de M. Jourdan, des Bouches-du- Rhône.

«< Qui depuis.. ... Mais alors il était libéral. »

Une motion de Chénier, tendant à prohiber la liberté des (I) On appelait ainsi 1» côté gauche de l'assemblée.

journaux ( qui, sous tous les gouvernements possibles, ne sera jamais du goût des auteurs ni des ministres ) avait occasionné ces nouvaux débats. Mais ce fut vainement que le poète tragique tenta de convaincre rassemblée du danger qu'il y avait pour la sûreté de l'État, à permettre qu'un misérable folliculaire pût, du haut de son grenier, tonner contre les actions d'un homme en place, ou plaisanter sur la disgrâce d'un auteur tombé. Malgré ces déclamations en faveur d'une mesure que l'intérêt particulier réclamait, comme de coutume, au nom de l'intérêt général, Ghénier, combattu victorieusement par les premiers orateurs du conseil des cinqcents, eut le déplaisir de voir la majorité des suffrages couronner d'un plein succès le discours de M. de Pontécoulant, qui demanda et obtint l'ordre du jour sur toutes les propositions tendantes à prohiber la liberté de la presse. Ge triomphe lui avait valu les honneurs de la présidence; et peu s'en fallut qu'elle ne lui devint funeste à la séance où j'assistai, car jamais je n'ai vu un semblable désordre. On s'occupait alors des troubles du Midi; rassemblée avait nommé une commission pour examiner les faits et lui en rendre compte ; mais dans l'état d'exaltation où ces affreux événements mettaient tous les esprits, on ne pouvait espérer sur ce sujet un rapport impartial. C'est ce qui avaitdéterminé plusieurs membres à demander la suppression de la commission. Un petit homme brun, dont la voix sonore se faisait pafaitement entendre de toutes les parties de la salle, fut un des premiers qui proposa de rapporter l'arrêté en vertu duquel lacommissioa avait été crée. Aussitôt ceux qu'une telle proposition semblait injurier se précipitèrent vers la tribune, en demandant la parole. Mais M. Treilhard, sans être ému de ce mouvement, n'en continua pas moins son discours jusqu'à ce qu'il eût déduit toutes ses raisons pour motiver la mesure qu'il réclamait. Tant de sagesse et de fermeté ne firent qu'irriter les partisans de la commisson, parmi lesquels se trouvait un assez grand nombre de Provençaux et de Languedociens fortement compromis dans tous ces troubles, par leurs familles ou leurs amis. Isnard, un des plus intéressés à justifier lui et les siens, dans cette circonstance, s'écriait à tue-tête : « J'ai

un fait essentiel à communiquer... ; écoutei la vérité, Vous prononcerez ensuite... » Les murmures ne lui permettant pas de continuer, il descend de la tribune et se précipite au milieu de la salle ; il parle avec véhémence aie Sage-Sénault, qui lui répond par des gestes menaçants; Isnard se porte sur lui, plusieurs membres accourent pour les séparer ; le tumulte est à son comble ; je erois qu'ils vont s'égorger ; mais le président se couvre, et le calme renaît. J'avoue que l'effet subit de ce talisman sur des hommes en délire, me causa une surprise mêlée d'admiration. Ge qu'une compagnie de gendarmes n'aurait pu obtenir de ces furieux, un simble geste du président venait de l'opérer ; mais c'était le signal qui rappelait à l'ordre ceux qui s'en écartaient ; tous avaient volontairement juré de le respecter, et les plus révoltés, se soumettant les premiers à l'arrêt qui les condamnait au silence m'offrirent un exemple frappant du pouvoir de la loi sur des hommes libres.

Le président profita du calme qui succéda à l'orage pour adresser à l'assemblée un discours qui commençait ainsi :

« Je rappelle aux membres du conseil qui ont troublé la délibération par la scène la plus scandaleuse, qu'ils doivent faire taire leurs passions devant les grands intérêts de la patrie, et que le calme de la raison, le sang-froid de la sagesse, doivent toujours présider aux discussions des représentants de, te, nation. »

Paroles mémorables qu'on devrait écrire en grosses lettres sur la porte de toutes les assemblées délibérantes !

Pendant que le président s'exprimait avec tant de dignité et de raison, j'examinai l'effet que produisait son discours sur les différents visages, et j'en remarquai particulièrement un dont les traits réguliers, l'air digne et patriarchal annonçaient une âme pure.

Je parierais, dis-je à Silvestre que cet uomme-là n'a pas à se reprocher une mauvais action.

Et vous gagneriez, répondit-il avec enthousiasme; cariamais plus de vertus privées ne se sont recontrées avec autant de vertus publiques. Courageux sans faste, résigné sans faiblesse, éloquent sans déclamation, on sait d'avance, lorsqu'il demande

d'oh àhant hbuieux f«

la parole, qu'iï va plaider pour les opprimés contré les oppresseurs. Ah! quelle que soit la suite de notre révolution, continua Silvestre, j'affirmerais que cebrave citoyen restera, sotis tous les despotismes, le fidèle ami de la liberté. •

Parler ainsi d'un membre du conseil des cinq-cents, c'était nommer Boissy-d'Anglaa(l); et je me sus bon gré d'avoir lu sur son visage tout le bien que j'en devais penser. J'appris sans étonnement qu'une grande conformité d'opinions et dé conduite politique avait établi, entre le président et lui, urie étroite amitié ; et je fis des vœux pour que cette parfaiteamitié, fondée sur une si juste estime, résistât aux reven, aux succès et au temps.

Cest ainsi que la. terre avec plaisir ressemble

Ces chênes, ces sapins qui s'élèvent ensemble;

Un suc toujours égal est préparé pour eux; '

Leur pied touche aux enfers, leur cime est dans les cieux:

Leur tronc inébranlable, et leur pompeuse tète <

Résiste, en se touchant, au coup de la tempête :

Ils vivent l'un par l'autre, ils triomphent du temps;

Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpents

Se livrer, en sifflant, des guerres intestines,

Et de leur sang impur arroser leurs racines (S).

Le jour fixé pour notre départ était arrivé, et tout se trouvait disposé de manière à ce que madame de Ré vanne en ignorât le moment. J'avais fait conduire la voiture de mon maître chez M. de Léonville; les chevaux étaient commandés pour minuit, nous devions sortir sans bagage, et secrètement de la maison; enfin toutes les mesures étaient prises pour nous assurer le plus profond mystère : mais ce qui aurait

(1) Ce fut lui qui proposa le premier, mais sans succès, la restitution des biens des condamnés.

(2) Voltage, discours sur t'&Qvie.

suffi pour tromper une maîtresse, un jaloux, ne pouvait abuser une mère. Il ne fallait que jeter les yeux sur celle de Gustave, pour deviner à son abattement, à sa feinte gaieté, que son cœur était dans la confidence. Cependant elle s'efforçait de paraître dupe des soins que prenait son fils pour lui épargner A e pénibles adieux. Dans le dessein de maintenu sou courage, elle avait rassemblé ce jour-là même un grand nombre de personnes à dîner: elle s'était flattée que leur présence l'aiderait à dissimuler ses inquiétudes, sans prévoir que leur conversation ne ferait que les augmenter; car on ne s'occupait alors que de l'ouverture de cette brillante campagne qui devait placer la France au plus haut degré de puissance et de gloire ; les uns prétendaient que tenter de s'opposer à la marche de trois cents mille hommes, et avec un poignée de Français, c'était envoyer gratuitement de braves gens à la mort; d'autres espéraient des miracles en notre faveur; mais tous s'accordaient pour dire que, succès ou non, il fallait s'attendre à perdre bien du monde dans une entreprise si audacieuse. A chacun de ces discours on voyait pâlir madame de Révanne. M. de Léonville s'étant aperçu du malaise qu'elle en éprouvait, rompit brusquement la conversation en demandant à M. Ginguené quelques détails sur la première séance publique qui venait d'avoir lieu à l'Institut. C'était s'adresser au littérateur le plus en état d'en rendre un compte fidèle; car le bon goût et l'impartialité qui faisaient le fond de ses jugements, leur donnaient un grand poids dans le monde, où ses opinions modérées n'étaient pas moins estimées'que ses connaissances littéraires.

— Il paraît, lui dit M. de Léonvillfe que le gouvernement a voulu donner un grand éclat à cette solennité! Le directoire exécutif, accompagné de tous les ministres, s'y est, dit-"n, rendu en grand costume et avec une escorte nombreuse?

— Et nous avions de plus, répondit M. Ginguené, les ambassadeurs d'Espagne, de Suède, de Danemarck, de Prusse, de Toscane, de Hollande, des États-Unis, de Gênes et de Genève; je vpus avoue qu'en voyant cette assemblée imposante, j'ai pensé qu'il serait bien difficile de captiver l'attention de tous ces grands personnages; cependant, rassuré par la supério-

D'UN amant heureux 12t

rite des talents qui devaient concourir aux succès de la séance, je ne rae suis bientôt plus occupé que d'en observer l'effet.

Celui Tu'a produit la réponse de M. Dussault au discours du président du directoire, a été tel que nous pouvions le dé* sirer. Il y régnait un tan de décence et de liberté qui a satisfait également le public, l'institut, et le directoire. Daunou a pris ensuite la parole, il remplissait, en quelque sorte, dan* cette occasion, le rôle de l'orateur de l'institut. C'est en son nom qu'il a caractérisé avec précision la nature de ce bel établissement, les fonctions des diverses classes qui le composent, Tesprit qui doit l'animer, les travaux qu'il doit se prescrire, et le genre d'appui qu'il doit trouver en retour dans un gouvernement ami des lettres. L'art de penser et d'écrire, d'enchainer les idées avec ordre, et de les exprimer avec élégance, force et clarté, ont brillé dans ce discours plein de dignité, de philosophie et d'éloquence.

Lacépède, secrétaire de la classe des sciences physiques et mathématiques, Le Breton, secrétaire de celle des sciences politiques et morales, et Fontanes, secrétaire de celle de la littérature et des beaux-arts, ont lu successivement le compte rendu des travaux de ces trois classes. Cette partie indispensable de la séance a été suivie d'une pièce de vers, où l'on a reconnu le talent aimable de Gollin-d'Harleville. C'est une allégorie sur la réunion de toutes les sciences et de tous les arts dans l'institut national: elle nous représente les transports àa Génie, en voyant enfin ses enfants réunis; et je me rappelle ces vers qu'il leur adresse:

Ouvrez les yeux, songez de qui vous êtes nés, A que) sublime emploi tous êtes destinés; Le ciel qui tous a tous envoyés sur la terre, A su vous imprimer le même caraclèro :

Celui qui du soleil mesure la hauteur, N'en admire pas mieux son immortel auteur, Que celui qui démêle un insecte, un brin d'berbe. Oui, du faible arbrisseau jusqu'au cèdre superbe, Tout est le digne objet de vos travaux divers. L'an répand les trésors que l'autre a découverts;

Celui-ci sait les peindre, et celui-là les chante. Tons remplissent enfin la mission touchante De rendre les humains pins heureux et meilleurs, De propager partout les talents et les mceurs, Et de faire en Cous lieux honorer le génie.

En écoutant ces vers, aussi bien retenus que bien récités par M. Ginguené, plusieurs personnes se rangèrent de l'avis du Génie; mais quelques autres, moins soumises à ses lois, affirmèrent que le génie n'avait pas le sens commun en approuvant l'amalgame ridicule de tant d'éléments divers. Gomment peut-on trouver convenable, disaient-ils, de voir au sein d'une académie, l'ancien évoque d'Àutun siéger auprès d'un comédien, et l'élégant auteur de Paul et Virginie à côté d'un apothicaire?

Gela fait pitié... aux gens, interrompit la marquise, qui accoutumés à ne jamais voir dans un homme que sa naissance ou son habit, ne conçoivent rien au rapport qu'établit le mérite; mais, quelle que soit sa profession, l'artiste, ouïe savant qui parvient à la supériorité dans son genre, se place de lui-même au niveau des talents que son pays honore.

— Au fait, reprit M. Ginguené, nous ne saurions décider lequel de Bossuet ou de Molière a mieux corrigé les mœurs de son siècle, car si l'éloquence de l'un a tonné contre l'orgueil des grands, le génie de l'autre a démasqué l'hypocrisie.

— De ces deux fiers combattants, dit en souriant H. de Saumery, le dernier seul a tué son homme. Bt je vous le prédis, en dépit des vœux de quelques vieilles dévotes, l'empire des tartufes de religiop est à jamais détruit; la mode en est passée comme celle des chevaliers d'industrie, et des abbés de toilette.

— Mais, dit la marquise à M. Ginguené, vous ne nous parlez pas des applaudissements qu'a obtenus la jolie pièce de vers de M. Andrieux, le, Procès du sénat de Capoue. On prétend que c'est un des plus charmants ouvrages de l'auteur; et votre mémoire a trop bon goût pour n'en avoir pas retenu quelque chose.

— Vraiment, répondit Ginguené, je devrais mêla rappeler

d'un amant heureux 123

entièrement si Ton gardait le souvenir de tout ce qui charme l'esprit; mais le mien était préoccupé ce jour-là de tant d'intérêts différents que j'aurais eu peine à le fixer sur l'un plus que sur Vautre. Des expériences de Pourcroy, l'extrait d'un excellent discours de Cabanis, un intéressant rapport de Prony ; un mémoire où Cuvier a prouvé qu'on pouvait écrire sur l'histoire naturelle avec plus de science et autant de correction et d'élégance que M. de Buffon: tout cela couronné par une ode de Pindare-Lebrun, a rempli ma tête d'une foule d'idées confuses qui se rattachent pourtant à une seule, c'est que jamais la France savante et littéraire, n'offrira une plus imposante réunion de talents aux regards de l'Europe.

— Voilà, s'écria Gustave, l'assemblée où cet étourdi d'Aimérie aurait dû me conduire, plutôt qu'à sa ridicule séance de l'Athénée où l'on rencontre tant de petits génies et de grands amours-propres.

— Il est certain, repartit M. Ginguené, qu'il a eu tort de vous faire voir la parodie avant la pièce ; mais vous n'en aurez pas moins de plaisir à nos assemblées, surtout si vous en choisissez une où l'on doive lire des vers tels que ceux-ci : Alors il cita la fin du conte d'Andrieux à l'endroit où Pacuvius, après avoir promis au peuple révolté de lui livrer le sénat de Gapoue, à la seule condition de nommer d'avance un sénateur parfait à la place du sénateur proscrit, adresse au peuple ce discours :

— Bien, dit Pacuvius, le cri public m'atteste Que tout le monde ici l'accuse, le déteste; Il faut donc de son rang l'exclure, et décider Quel homme vertueux deyra lui succéder.

Pesez les candidats; tenez bien la balance.

Allons, qui nommez- vous? — Il se fit un silence On avait beau chercher, chacun, excepté soi, Ne connaissait personne à mettre en cet emploi. Cependant, à la fin, quelqu'un de l'assistance, Voyant qu'on ne dit mot, prend un peu d'assurance» Hasarde un nom; encor le risque-t-il si bas, Qu'à moins d'être tout près on ne l'entendit pat. Ses voisins plus hardis, tout haut le répétèrent; tria à la fois contra lui s'élevèrent.

Pouvait-on présenter an pareil sénateur?

Celui qu'on rejetait était cent fois meilleur. Le second proposé fut accueilli de même, Et ce fat encor pis quand on Tint au troisième : Quelques autres encor ne semblèrent nommés Que pour être hués, conspués, diffamés.

Le peuple ouvre les yeux, se ravise; et la foule» Sans avoir fait de choix, tout doucement s'écoule. De beaucoup d'intrigants ce jour devint recueil. Le bon Pacuvius, qui suivait tout de l'œil :

— Pardonnez-moi, dit-il, l'innocent artifice Qui vous fait rendre à tous une égale justice. Et vous, jaloux esprits, dont les cris détracteurs D'un blâme intéressé chargent nos sénateurs, Pourquoi vomir contre eux les plaintes, les menaces? Et que ne disiez- vous que vous vouliez leurs places? Ajournons, citoyens, ce dangereux procès; D'Annibal qui s'avance arrêtons les progrès; ' Éteignons nos débats; que le passé s'oublie;

Et réunissons-nous pour sauver l'Italie.

On crut Pacuvius, mais non pas pour longtemps; Les esprits à Gapoue étaient fort inconstants. Bientôt se ralluma la discorde civile; Et bientôt l'étranger, s'emparant de la ville, Mit sous un même joug et peuple et sénateurs. Français ( ce trait s'appelle un avis au lecteurs.

Chacun applaudit à cette charmante leçon dont l'esprit et la gaieté protègent ia sagesse ; mais madame de Révanne, plus frappée de l'événement que de la morale, ne voyait dans l'apologue qu'Annibal aux portes de Gapoue ; et ses yeux se remplissaient de larmes à la seule pensée des dangers qu'allait braver, son fils pour sauver un pareil sort à sa patrie.

Gustave avait promis de passer le reste de cette soirée cbes madame de B*** où beaucoup de monde se rendait chaque soir, sous le prétexte de la distraire un peu de l'absence de son mari; mais, dans le fait, pour y apprendre œs nouvelles de l'armée; Gustave avait, de plus, l'espérance d'y rencontrer madame de Yerseuil qu'il n'avait point vue depuis plusieurs jours; mais toutes ces raisons ne purent l'arracher du salon

d'un amant heureux 125

de sa mère ; et ce ne fut qu'au moment où il fallut s'en séparer et l'embrasser une dernière fois, qu'il se vit contraint de sortir brusquement pour ne pas succomber à son émotion. C'est alors qu'il -vint coordonner de guetter l'instant où Louise sortirait de l'appartement de sa maîtresse après l'avoir vue se mettre au lit. Je me rendis à cet effet dans l'antichambre de la marquise. J'y rencontrai Louise, qui venait me chercher de la part de madame; et j'avoue que ce message me troubla par l'idée d'avoir à confirmer à cette excellente mère l'événement qu'elle redoutait. Mais madame de Révanne était trop bien instruite de notre prochain départ pour me faire la moin* dre question à ce sujet. Elle avait voulu me voir dans l'uni* que intention de recommander encore une fois tt ma prudence et à mon zélé ce fils qu'elle chérissait plus que sa vie.

— S'il est blessé, me dit elle, sa tendresse pour moi, l'engagera à m'en faire un mystère ; jurez-moi, Victor, de ne jamais me laisser ignorer son état, si alarmant qu'il puisse être. Cette promesse me garantira des tourments d'une continuelle inquiétude, car j'ai autant de confiance en votre parole qu'en vos soins; tenez, ajouta- t-elle, en me donnant un paquet cacheté, voici une lettre pour Gustave; mais attendez jusqu'à demain matin pour la lui remettre; je ne veux pas lui ôter la consolation de croire qu'il m'a épargné par sa feinte tranquillité tout ce que ce moment a de déchirant pour mon cœur...

En disant ces mots, son visage se couvrit de larmes; et je tâchai d'adoucir de si vifs regrets par l'assurance de ne jamais trahir les volontés d'une si adorable mère.

De retour chez mon maître, je le trouvai prêt à me suivre; nous descendîmes sans le moindre bruit. Gustave voulut aller déposer lui-même un mot d'adieu à la porte de sa mère; pendant qu'il s'y rendait, j'aperçus, au bas de l'escalier, Louise qui pleurait, je courus l'embrasser, en jurant de lui rester fidèle. Mon maître me rejoignit; et nous partîmes à moitié consolés de nos regrets par ceux que nous laissions, car un poète l'a dit:

Quand des yeux d'un ami nous espérons des larmes. Un malheur partagé n'est pas sans quelques charmes*

126 LES MALHEUUS

xxvu

II était sept heures du matin lorsque nous arrivâmes à Fontainebleau ; j'espérais que mon maître s'y arrêterait au moins une heure, et que j'aurais le temps de visiter le château. J'étais curieux de voir ce séjour consacré aux plaisirs de nos rois, où depuis le massacre de la Saint-Barthélémy, jusqu'à la perte d'une jolie femme, tant de méchants projets se tramèrent dans les fêtes; mais j'eus beau rappeler à Gustave tout ce qui rendait ce lieu déjà célèbre, il me répondit qu'il ne se dérangerait pas un instant pour revoir ce palais témoin de la naissance des deux plus pauvres rois de la dernière race, et du crime le plus atroce qu'ait jamais pu concevoir la vengeance féminine.

— Nous nous reposerons, ajouta-t-il, dans quelque endroit moins triste, où rien ne nous rappellera ces châteaux élevés par le despotisme et dévastés par l'anarchie.

En effet, nous nous arrêtâmes à quelques lieues de là pour déjeuner, mais Gustave ne mangea point.

— Il est neuf heures, dit-il, en regardant à sa montre : Louise vient d'entrer chez ma mère ; elle sait mon départ, elle lit mes adieux.. ..Pauvre mère!...

En disant ces mots, il porta la main à ses yeux, se leva brusquement, et dirigea ses pas vers la prairie. Le bruit que firent les postillons l'avertit bientôt que les chevaux étaient mis. Il revint, et nous continuâmes notre route, sans qu'aucun événement vînt nous contrarier ou nous distraire.

Après avoir longtemps pensé à tout ce que nous laissions à Paris, il fallut bien s'occuper un peu de ce qui nous attendait à Nice. Il n'est guère de voyageur qui n'emploie la plus grande partie du temps qu'il passe en route à se tracer un plan de conduite à suivre en arrivant. Le commis se promet bien de refuser toutes les affaires qui pourraient compromettre les intérêts de sa maison de commerce; l'ambassadeur se jure de ne pas prendre de maîtresse, pour mieux garder le secret (te sa cour; et le jeune colonel rêve aux moyens de donner des

fBteft à toutes les femmes d'une ville de garnison, sans faire on sou de dettes; mais de tons ces beaux plans rédigés en poste, bien peu sont suivis; car, en formant ces projets, on compte pour rien les événements qui dérangent et les défauts qui entraînent. Gustave, inspiré par ce génie des voyageurs, m'entretenait fort sérieusement de la résolution où il était de renoncer à toute espérance de plaire à madame de Verseuil, pour se maintenir en Jjonne intelligence avec son mari.

— D'ailleurs, ajoutait-il, je suis très-décidé àneplus m'attacher & ces femmes dont la dépendance est telle, qu'on ne peut les aimer sans supporter une partie de leur esclavage, trembler devant un mari, en redouter les droits, ou, qui pis est, les partager : cela compose une existence misérable. D'ailleurs, se charger ainsi de la destinée d'une autre est une responsabilité trop grande, et le plaisir de posséder la plus belle femme du mondé ne peut compenser le désespoir de causer son malheur.

— Voilà qui s'appelle raisonner à merveille, répliquai-je; et si monsieur parvient à établir publiquement sa profession de foi en ce genre, il sera dans peu de temps aussi accueilli des maris que des femmes. Vraiment je plains autant que vous ces jeunes soupirants qui, favorisés sur un seul point, sont sacrifiés sur tous les autres; et j'ai toujours pensé qu'à ce jeu de société, la dupe gagnait souvent plus que le fripon.

Je m'apprêtais à commenter longuement ce beau texte, lorsque mon maître m'interrompit tout à coup, en s'écriant ;

— Bh! mais, je ne me trompe pas, voilà son domestique! Alots, montrant un courrier qui raccommodait la bride de

son cheval :

— Postillon, dit-il, arrêtez : je veux parler à cet homme que nous venons de passer.

Le courrier s'approche de la voiture, Gustave l'accable de questions ; et nous apprenons qu'ayant été retenu à la dernière poste, par la faute d'un cheval rétif qui Fa renversé deux fois, M. La Pierre s'est vu forcé de retourner sur ses pas pour en prendre un autre, avec lequel il espère rejoindre bientôt la

ISS LES MALHEURS

voiture de sa maîtresse, qui ne doit pas être à pins de deux lieues. H est d'autant plus pressé d'arriver, que ces dames veulent coucher le soir même à Lyon, et que madame d'Olbiac a de si grandes frayeurs en route, qu'il a Tordre de ne pas quitter la portière de la voiture dès que la nuit commence à tomber.

— Elles sont seules? interrompt vivement Gustave : Postillon, doubles guides.

Puis se tournant vers La Pierre :

— Partez vite, mon ami, et dites à madame de Verseufl, que je vais bâter ma marche pour être plus tôt à portée de la suivre et de la secourir en cas d'accident.

— Oh! ce n'est pas la peine, monsieur, répond La Pierre, monsieur le major Saint-Edme est là, et madame de Yerseuil n'est pas peureuse, elle.

— Ah! puisque c'est ainsi, présentez-tai simplement mes respects, dit Gustave, en se retirant dans le fond de sa calé* che.

Alors La Pierre partit au galop, et notre postillon, encouragé par ce bel exemple, nous mena si rondement, que nous arrivâmes avant la nuit dans les détours que forme la route vers la montagne de Tarare. Nous aperçûmes une berline suivie d'un courrier.

— Voilà, dis-je à mon maître qui paraissait absorbé dans sa rêverie, voilà, sans doute, la voiture de madame de Verseuil; monsieur veut-il que je crie au postijlon de tâcher de la rejoindre 9

— Non, c'est inutile, répondit Gustave.

Et je gardai à mon tour le silence, en me livrant à de certaines réflexions que probablement mon lecteur a déjà fûtes.

Grâce au zèle de notre postillon, nous approchions de la berline, lorsque nous la vîmes s'arrêter : un homme en descendit, c'était le major; il avait l'air inquiet» et paraissait demander quelque chose avec impatience à une paysanne qui était assise à la porte de sa chaumière. Au même instant nous le voyons accourir vers nous.

— C'est madame de Verseuil qui se trouve mal, dit-il; n'auriez-vous pas, monsieur, un flacofi d'eau de Cologne» madame d'Olbiac ne peut retrouver le sien.

Gustave saute en bas de la calèche ; je le suis : chacun s'em * presse d'apporter de Peau, du vinaigre, des sels; mais aucui. de ces secours ne parvenant à ranimer madame de Verseuil, on se décide à lui faire respirer le grand air. Mon maître est choisi par le major pour l'aider à la transporter dehors de la voiture, et bientôt après il reçoit dans ses bras la plus jolie mourante que la maladie puisse livrer à l'amour. Il la dépose sur le gazon, craint de la blesser, et, tout en s'inquiétant pour elle, il ne peut s'empêcher d'admirer ses charmes. Mais, oh ciel! est-ce une illusion, une erreur de ses sens? la main qu'il tient encore a-t-elle réellement pressé la sienne? est-ce un signe de souffrance, ou l'aveu le plus tendre? Dans son trouble, il serre à son tour cette main charmante qui, l'instant d'après, confirme ses espérances. Aussi ému qu'étonné de -son bonheur, Gustave respire à peine; Athénaïs ouvre les yeux, et semble revenir à la vie pour jouir du trouble qu'elle fait naître; une exclamation générale annonce sa résurrection : Gustave seul garde le sileice ; maie la joie qui se peint sur son front lui sert d'interprète.

— Vous avez donc bien souffert, ma pauvre enfant, dit madame d'Olbiac, d'un ton de pitié mêlé d'un peu d'aigreur; car je ne vous ai jamais vu perdre si longtemps connuÊsance.

— Pardonnez-moi de vous avoir donné tant d'inquiétudes, répondit Athénaïs, en regardant Gustave»

— fie moment les fait toutes oublier, madame, reprit mon maître; et, si yous ne souffrez plus, je rendrai grâce à cet événement, puisque...

. — C'est vraiment, interrompit le major, un hasard bien heureux qui nous a fait rencontrer monsieur aussi à propps... >

— Je pense que madame de Verseuil disait alors fout bas, comme madame de Volmare dans le Mariage secret :

Ah! des hasard* pareil!, on en a quand on lent

Mais, quelle que f&t sa pensée, elle parut écouter avec plaisir tout ce que reconta le major sur l'empressement que nous avions mis à la secourir; après toutes les phrases d'usage en pareille circonstance, il finit par dire à mon maître, qu'il désirait trouver une occasion de lui renouveler les expressions de sa reconnaissance.

— Vraiment, elle ne manquera pas, réfrit madame d'01biac, puisque M. de Révanne est un des aidés de camp de mon frère, et qu'il va le rejoindre.

A cette nouvelle, le major redoubla de politesses, et se félicita de l'agrément de continuer sa route en si aimable compagnie; car il espérait bien, ajouta-t-il, que M. de Ré vanne se joindrait à lui pour escorter ces dames.'

— Pourquoi déranger monsieur, reprit madame d'Ûlbiaç; il est sans doute pressé d'arriver au quartier-général.

— Pas plus que moi, je pense, répliqua le major, à mohtë qu'il ne soit porteur de quelques dépêches particulières.

Gustave ayant répondu que rien ne l'empêchait d'être aux ordres de ces dames, chacun remonta en voiture, après être convenu de se retrouver le soir au grand hôtel de l'Europe^ près la place de Bellecour.

Si le bonheur est silencieux, la joie est bavarde; celle que ressentait mon maître avait bescyn de s'exhaler; mais, comme il n'aurait pu m'en confier le sujet sans me paraître inconséquent, le souvenir de ce qu'il m'avait dit peu d'heures aupàr ravant l'engagea à dissimuler de son mieux ce qu'il éprouvait Cette sage discrétion n'aboutit qu'à më faire supposer

d'un amant heureux 131

qu'il était passionnément amoureux de madame de Verseuil, puisque le seul plaisir de la rencontrer avait la puissance dé changer ainsi sou humeur. Gomme en pareil cas on parle toujours de ce qui intéresse le moins, Gustave entama ainsi la conversation :

— Ce major m'a Pair d'un brave homme ; je m'en étais fait une tout autre idée.

— Vous lé croyiez peut-être plus jeune, répondis-je en souriant

— • Mais il n'est pas vieux : quel âge lui donnes-tuf

— A peu près quarante-cinq ans.

— - Ah! s'il en avait moins, le gén&âl Verseuil ne l'aurait pas chargé du soin d'accompagner sa femme.

— Qui sait! les maris se trompent souvent dans le choix de leurs amis; et, s'il faut l'avouer, celui-là me semble porter un intérêt bien vif à la femme de son cousin.

— Raison de plus pour la lui confier.

— Comment! raison de plus?...

— Sans contredit, monsieur; les maris ne s'embarrassent guère des gens qui aiment leurs femmes, mais beaucoup de ceux qui peuvent leur plaire; et les jaloux qui font bien leur métier savent tous qu'il n'est pas de meilleur gardien qu'un amant dédaigné. Essayez défaire votre cour à la pupille d'un tuteur amoureux, et vous verrez si rien lui échappe.

— Bah! quand on s'entend bien?

— On s'observe mal.

L'amour le plus discret Laisse par quelque marque échapper son secret.

(Racine, Bajazet.)

— L'intérêt rend prudent, et lorsqu'il s'agit du repos de ce qu'on aime, les sacrifices sont si faciles...

— Oui, lorsqu'ils ne son pltîs nécessaires; mais dans les premiers moments d'ivresse, où l'on ne voit qu'un seul objet au monde...

— Eh bien, l'on redouble de soins pour cacher son bonheur;

on feint la tristesse) le dépit, et Ton finit par exciter la pitié de son rival.

— Gela se pourrait peut-être si l'on avait la possibilité de convenir chaque matin avec sa maltresse, de la comédie qu'on devra jouer le soir; mais les entretiens sont rares entre les amants surveillés, et celui des deux qui n'est pas averti de la feinte de l'autre, le déjoue bientôt par quelques preuves indiscrètes d'un intérêt trop tendre.

— Être trahi de cette manière, n'est-ce pas déjà un plaisir?

— J'en conviens,mais on le paie souvent de la perte des autres; et c'est alors que les jaloux ont beau jeu. Gomment prétendre se soustraire à leur inquiète surveillance dans une entreprise où le succès même est un piège?

— Bon ! là tyrannie rend les femmes ingénieuses, et sert parfois à précipiter la fin du roman ; car telle femme qui, fière de sa liberté, aurait coûté des siècles à soumettre, vient s'offrir d'elle-même à celui qui veut bien la venger de son tyran.

— Àh! si l'on pouvait se résignera des succès de ce genre, on économiserait bien des soins ; mais, vous le savez aussi bien que moi, monsieur, on aime mieux obtenir que recevoir, et là résistance d'une femme ajoute beaucoup à ses attraits. Quant à celles qui s'offrent, on les accepte quelquefois, mais on les adore rarement.

Cette réflexion fit rêver Gustave ; j'étais loin de penser qu-elîe dût attrister son bonheur. Cependant, ayant cru m'apercevoir qu'il se livrait à quelque idée sombre, j'essayai de le distraire, en faisant rttoge de madame de Verseuil, qui m'avait paru plus belle que jamais. Le moyen me réussit : Gustave reprit sa gaieté. Nous approchions de Lyon : il allait y trouver une lettre de sa mère, y faire un bon souper, y commencer une aventure ; aue de plaisirs pour un voyageur de son âge!

Pendant que madame de Verseuil avait captivé l'attention de chacun, en se trouvant mal sur la grande route, j'avoue

que la mienne s'était laissée distraire par la présence d'une jolie femme <^ chambre, dont les soupirs et les exclamations tragiques prouvaient toute sa bonne volonté à ne^s persuader de l'état dangereux de sa maîtresse. Désirant m'acquérir la bienveillance de cette gentille soubrette, dés que nous fûmes à Lyon, je commençai mon cours de galanterie par m'emparer des cartons qu'elle se disposait à porter chez madame de Verseuil. Pour prix de ce léger service, mademoiselle Julie entra en conversation avec moi, et m'apprit que sa maîtresse, n'ayant plus aucun ressentiment de son indisposition, avait refusé de se mettre au lit, et s'apprêtait & faire un peu de toilette pour souper en compagnie. Je portai aussitôt cette nouvelle à mon maître : il n'en parut pas étonné ; mais il demanda vivement tout ce qu'il lui fallait pour écrire. Notre hôte vint au même instant prendre ses ordres, et se féliciter de l'honneur de loger le fils de ce marquis de Révanne, qui s'était souvent arrêté chez lui dans ses différents voyages. Ne doutant pas que le fils d'un émigré ne fût un ennemi né de tout ce qui tenait au nouveau régime, il se mit à déplorer l'ancien, en appelant des noms les plus injurieux tous les gens qui prenaient parti dans l'armée républicaine. Je ris d'avance de la mine qu'il ferait lorsque le passe-port de Gustave lui apprendrait le grade qu'il avait dans cette armée. Après avoir fait sa profession de foi politique, notre hôte entama le récit du siège de Lyon, sans s'apercevoir que mon maître, occupé à écrire, se souciait fort peu d'écouter les détails d'un événement si connu, et que je profitais seul de son éloquence . Cependant, il s'interrompit tout à coup, en voyant Gustave cacheter salettre, bien persuadé qu'il allait le charger de la faire porter. Mais Gustave se leva, mit la lettre dans sa poche, et repondit d'un air embarrassé, qu'il l'enverrait à la poste avec plusieurs autres. J'en conclus qu'il espérait trouver une occasion de la mettre lui-même à son adresse, et comme j'ignorais alors toutes les raisons qui l'autorisaient à tenter cette démarche, je la taxai d'imprudence ; mais je reconus mon erreur, lorsqu'au moment du souper, madame de Verseuil laissa tomber un de ses gants, que mon maître, placé auprès d'elle, s'em pressa de ramasser, mais qu'il ne donna qu'après l'avoir rendu

134 LES HALHEUR8

dépositaire de son billet. Un regard peignant rembarras, le reproche et l'émotion la plus vive, apprit à Gustave que sa lettre était reçue avec plus de plaisir qu'on n'en voulait montrer, et cette assurance le rendit fort aimable. Tranquillisé sur les obstacles qu'aurait pu lui inspirer la sévérité de madame de Verseùil, il feignit de s'occuper fort peu d'elle, et mit tous ses soins à convaincre madame d'Olbiac de la préférence qu'il accordait à sa conversation instructive sur toutes celles qui traitaient de la galanterie. Un motif à peu prés semblable rendait madame de Verseùil plus bienveillante que de coutume pour le major, qui, fier de se voir ainsi favorisé en présence d'un jeune homme agréable, en montrait une joie ridicule, C'est ainsi qtae le bonheur des amants se trouve naturellement protégé par l'amour-propre des Argus ; mais il faut en savoir tirer parti, et ce talent, Athénaïs le possédait au suprême degré. Cette soirée, où chacun avait eu sa part d'agrément, assura les plaisirs du reste du voyage. On convint de se réunir ainsi tous les soirs. Madame d'Olbiac n'en témoigna pas trop d'humeur ; seulement elle fit promettre à Gustave de ne point s'arrêter à Marseille, et de les quitter un jour d'avance, pour aller prévenir le général de leur arrivée. Par cette précaution, elle se mettait à l'abri des reproches que son frère aurait pu lui adresser en voyant madame de Verseùil escortée par un jeune officier. Gustave devina l'intention de la sœur, et, comme il avait de même intérêt à ne point éveiller les soupçons du jaloux, il s'engagea de bonne grâce à tout ce que la prudence de madame d'Olbiac exigerait de lui.

On se quitta de bonne heure, Athénaïs devait avoir besoin de repos ; et l'on se fit un prétexte de l'événement qui avait attiré Gustave auprès d'elle, pour l'en séparer plus tôt; mais il se consola de cette privation en écrivant une partie de la nuit à sa mère.

Nous devions repartir le lendemain de grand matin; et, comme je me disposais à entrer dans la chambre de mon maître pour le reveiller, la voix de mademoiselle Julie se fit entendre à l'autre bout du corridor. M'étant retourné aussitôt pour la saluer, je vis qu'elle me faisait signe de vepir lui parler ; et j'avoue que son air mystérieux et ses signes engageants

D'UN àMàST heureux 135

me livrèrent pendant quelques intants à une illusion fort douce. Une lettre qu'elle me chargea de remettre à M. de Révamje m'expliqua trop tôt le motif qui f avait déterminée à ni'appr'er si familièrement ; et je ne pus m'empêcheï de lui laisser voir que j'espérais mieux. Elle reçut cet aveu un peu brusque avec autant de fierté que de coquetterie, et me dit en riant :

— Nous verrons comment se conduira votre maître. Moi je crois au proverbe.

En disant ces mots, elle rentra chez madame de Verseuil, et j'allai porter à Gustave la réponse qui devait achever de lui tourner 4a tête.

— Puisqu'elle l'exige, dit-il vivement, en relisant la lettre d'Athénaïs, eh bien, soit, je partirai sans lui dire adieu. Je ne la verrai que ce soir, et j'éviterai de causer trop souvent ayec elle. Ah ! que de sacrifices on peut imposer, quand on ordonqe ainsi !

Puis, se tournant vers moi :

— Allons vite, les chevaux ; il faut que nous soyons en voiture avant eux. Si tu rencontres le major ; s'il te demande pourquoi je ne déjeune pas avec ces dames, dis-lui que j'ai une visite à faire chez un ami aux environs de Lyon, et que je ne pourrai les rejoindre que ce soir à Valence. Mais surtout, cher Victor, point d'indiscrétion.

Ma foi, répondis-je en riant, monsieur s'est arrangé de manière à n'en point redouter de ma part.

— N'importe, reprit Gustave ; suppose que je t'ai dit tout ce que tu sais, et agis en conséquence.

D'après ces instructions, je vis qu'il était essentiel de me faire rencontrer par le major; et je fis un si grand bruit avec nos valises k, la porte de sa chambre, qu'il en sortit bientôt pour savoir la cause de ce tapage; et je pus alors* tout à loisir lui réciter ma fable.

— Ah! je comprends, me dit-il d'un air fin; les Lyonnaises sont fort jolies, et M. de Révanne en a sûrement rencontré quelques-unes à Paris, qu'il ne peut se dispenser de voir ici. tyous sayens ee que là reconnaissance elige d'un jeune homme aimable; aussi, dites-lui bien, mon ami, que nous

le laissons parfaitement libre de partir ou de rester. Quand on va se battre, il faut faire provision de plaisirs; et je l'approuve fort de ne pas négliger ceux qui se trouvent sur sa route. ^

Ayant répondu à ce discours par un sourire qui semblait convenir de tout, j'allai me vanter à mon maître du succès de ma ruse, et de mon adresse à servir les projets dont je n'avais pas môme reçu la confidence.

Dès que nous fûmes hors de la ville, Gustave se mit à relire lalettre de madame de Yerseuil. Au plaisir qu'il semblait prendre à cette lecture, je présumai qu'il n'en n'aurait pas moins à en parler; et je hasardai à ce sujet certaines questions, qui, loin de paraître indiscrètes, me valurent l'entière confidence du billet ci-joint : >

* S'il est vrai que je vous intéresse autant que vous me le dites et que j'ai la faiblesse de le croire, sauvez-moi vousmême du péril où vous m'exposez. Songez avant tout que le moindre soupçon peut nous perdre, et que, non-seulement la prudence, mais la dissimulation sont nécessaires pour échapper à la suveillance des amis qui m'entourent. Ainsi donc, feignez tout ce qui pourra les convaincre de votre indifférence pour moi. Faites plus encore: laissez-leur croire qu'un autre attachement vous captive tout entier; enfin, sacrifiez-moi sans pitié aux intérêts d'un sentiment que j'ai déjà trop combattu pour espérer le vaincre.

« Après un tel aveu, je ne pourrais vous revoir ce matin et cacher mon trouble. Partez, et laisez-moi le temps de me contraindre assez pour ne pas nous trahir. »

— Avec d'aussi kms conseils, dis-je après avoir lu, si vous vous égarez, monsieur, ce sera votre faute.

— J'en conviens : aussi suis-je bien résolu à me laisser conduire par ce guide charmant.

— Vous ferez d'autant mieux, qu'il me parait avoir assez d'expérience.

d'un amant heureux 137

— De prudence, tu yeux dire.

— Ma foi, monsieur, ces deux vertus se ressemblent beaucoup en amour ; et l'art de tromper les indifférents est rarement le premier qu'on apprenne.

— Trêve de sentences, répliqua Gustave d'un ton fort amer. Avec cette manie de tout analyser, on ne trouve plus rien d'innocent dans le monde.

Ce mouvement d'humeur me prouva que mon maître était, aussi-bien que moi, convaincu de la vérité de ma remarque. La crainte d'en fournir beaucoup de semblables engagea saas doute madame de Verseuilà changer tout à coup de manières avec Gustave ; car lorsqu'il la rejoignit le soir à Valence, elle l'accueillit avec tant de froideur, qu'il ne put s'empêcher de lui en témoigner son étonnement pendant le peu d'instarits qu'ils furent seuls.

— Que voulez- vous, lui dit-elle; j'ai réfléchi sur le coupable aveu que j'ai osé vous faire ; et j'ai frémi des malheurs qui en pouvaient résulter. Non ; l'égarement qui ma conduite à trahir mon secret ne m'entraînera pas plus loin. Je conserverai votre estime et la mienne. Oubliez ce qu'un instant de faiblesse a pu vous apprendre ; et, par pitié, ne m'en reparlez jamais.

Gustave, surpris d'un tel langage, allait essayer d'y répondre, lorsque le major et madame d'Olbiac rentrèrent. Il fallut se résigner à l'ennui d'une conversation générale, et se contenter de la rendre quelquefois particulière en parlant des caprices du cœur des femmes, et du malin plaisir qu'elles trouvaient souvent à faire naître de douces espérances, dans l'unique dessein de les détruire plus cruellement. A ces belles phrases, on répondait par d'autres lieux communs sur la vertu méconnue, les sacrifices à l'honneur, et le mérite do triompher d'une passion criminelle. Enfin, après bien des principes émis, des exemples cités, madame de Verseuil finit par conclure que, pour un cœur trop sensible, la mort était préférable à l'amour. .

— Je me souviendrai de la sentence, dit Gustave en se levant pour écouler co que l'hôtesse racontait au major.

— Oui, citoyen, criait-elle, le général Bonaparte vient de

remporter deux grandes victoires sur ces Autrichiens, qui menaçaient déjà de venir boire notre vin et piller nos maisons. Grâce à Dieu et à ce petit diable de caporal, qui avait l'air si résolu quand il a passé par içj, nous ne verrons jamais, j'espère, ces visages-là chez nous.

— A cette nouvelle, Gustave fit un signe d'impatience 901 montrait assez le regret qu'il éprouvait de ne tfêtee pas trouvé à ces deux affaires.

— Je ne me pardonnerai jamais, dit-il avec humeur, en regardant Athénaïs, d'avoir manqué celte occasion de gagner mes épaulettes.

— 11 s'en présentera bien d'autres» jeune homme, répendit le major. Ragsurèz-vous : dans cette campagne-ci, les dangers ne nous feront pas faute ; et, depuis celui de mourir de faim, jusqu'à l'honneur de recevoir un boulet de canon, vous en aurez bien assez à braver.

A ces mots, madame de Verseuil leva au ciel des yeux où se peignait tant d'effroi, que Gustave lui pardonna presque ses sages résolutions, et se livra à l'idée de l'intéresser à lui par tous les périls imaginables.

Dévoré de l'ardeur de se battre, et peut-être un peu du désir de se venger des froideurs d'Athénats, il prit congé de ses compagnons de voyage, en les prévenant qu'il n'aurait le plaisir de les revoir qu'à Nice : c'était là que nous devions trouver le général Verseuil, ou des ordres pour le rejoindre.

Nous fîmes le reste de la route avec une rapidité désespérante pour un observateur qui s'était promis de contempler à loisir un pays admirable, et qui méditait en secret une petite relation pittoresque en forme d'itinéraire; mais il fallut bien en prendre mon parti, et dire, comme ce voyageur qui traversait Florence en pleine nuit: « Allons, encore une ville de vue. »

Arrivés à Nice, nous n'y trouvâmes plus que quelques troupes de réserve confiées à la prudence du général Verseuil,

qui commençait à perdre l'espoir de les contenir, le grog de Taripée 9e dirigeait vers Mondovi; et le bruit des victoires dç Montenfctte, Millésimo et Bégo, où nos soldats client déj4 gagné de la gloire, des grades et trouvé des approvisionne* mcnts, rendait fort impatients ceux qui manquaient de tout cela au milieu d'une ville dont les habitants leur refusaient les secours 1er» plus urgents. Chaque jour menaçait d'une révolte; et c'est probablement à cette crainte si bien fondée que nous dûmes l'accueil empressé que mon maître reçut de son général. Un jeune officier déterminé était un renfort très-utile en cette circonstance, où l'exemple d'un seul avait plus d'une fois entraîné tous les autres ; et l'expérience de M. de Verseuil savait habilement diriger l'intrépidité de ses ai^es de camp.

A toutes les questions qu'il lui fit relativement à madame de Verseuil, Gustave répondit, sans trop d'embarras, que son empressement à le rejoindre l'avait empêché d'accompagner ces dames jusqu'à Nice ; mais qu'il les avait laissées hjçn portantes à Valence.

— Vous ne savez dope pas quel jour elles arriveront? dit le général.

— S'il ne leur survient point d'accident, elles pourraient être ici demain soir, répondit Gustave.

— Eh bien, nous irons au-devant d'elles; nous leur servirons d'escorte, et j'aurai le plaisir de les revoir plus tôt.

Tout en cédant à cette proposition, Gustave en fut trèscontrarié. Il ne se souciait pas d'être spectateur des embrassements conjugaux de M. de Verseuil, et n'avait guère plus envie de le rendre témoin de l'émotion qu'il éprouverait luimôme en revoyant la belle Àtliénaïs, après l'avoir quittée avec tant de dépit.

Avant de raconter cette entrevue, il est nécessaire de donner une idée de la figure et du caractère du général Verseuil. C'était un de ces jeunes vieillards dont le visage ridé et la démarche leste forment un singulier contraste. De petits yeux noirs, vifs, très-enfoncés et recouverts par d'énormes sourcils, donnaient à sa physionomie une expression fort dure, que l'habitude de commander rendait encore plus frappante. Ce-

pendant, trn sourire pîusaffecté que gracieux tempérai tsouvent Pair sévère de cette figure, où se peignait le combat continuel d'une méfiance insurmontable et d'une extrême politesse. Sa taille était moyenne. Le désir d'y ajouter quelque chose loi faisait tenir la tête fort élevée ; et cette attitude lui aurait donné quelque apparence de franchise, si ses yeux, sans cesse occupés à épier autour de lui, lui eussent permis de regarder quelquefois les gens en face ; mais tout trahissait son caractère inquiet et jaloux. Du reste, brave et prudent, sa conduite à Tannée lui avait acquis l'estime générale. H y était craint sans être hal; mais plus respecté qu'aimé. Il sentait qu'auprès des républicains, sa qualité d'ancien gentilhomme, d'officier d'un régiment royal, devait le rendre suspect; et, tout en accordant à l'ancien régime des regrets fort sincères, il se sacrifiait aux intérêts du nouveau avec tant de zèle, que l'on ne pouvait soupçonner ses véritables opinions. Je les découvris pourtant; mais j'en dus tout le mérite à ma place. À force d'entendre raconter au général ses aventures de l'École militaire, ses folies de garnison, le3 dettes qu'il contractait, et ses ruses pour les faire acquitter à son père, les honneurs que lui rendaient ses vassaux, et l'histoire galante des femmes qu'il avait connues, je conclus sans peine qu'il était vain de sa naissance, un peu fat, très-despote dans ses volontés, et, qu'avec ce caractère, il devait tout naturellement regretter un état de choses où ces défauts de bon ton étaient également protégés par les lois et la mode.

Après une jeunesse toute consacrée à ses devoirs militaires et aux petits intérêts du monde, M. de Verseuil conçut le projet de se marier pour ramener dans sa maison les plaisirs et les amis qui commençaient à le fuir. Son goût pour les jolies femmes le mettait dans la nécessité d'en prendre une sans fortune : il la choisit dans ce troupeau charmant que la pauvreté honnête livre à la vieillesse opulente; etla jeune Àtb^uais, ravie de quitter le retraite où la modicité du revenu de sa tante la condamnait à vivre, reçut avez joie l'hommage qui la délivrait de l'affreuse inquiétude de ne point trouver un mari, et de voir sa beauté se flétrir sans avoir jamais été proclamée.

d'un amaxt heureux liJ

Madame de Verseuil étaitencoredansl'enivrementd'unsort inespéré, lorsque les désastre de la Piévolution vinrent l'empêcher de jouir de safortune.il fallut brûler ses titres, cacher 6es diamants, envoyer son argenterie à la monnaie, ses chevaui à l'armée, et se défaire ainsi des accessoires brillants, pour lesquels on avait acceptéune condition misérable. M.de Verseuil, ainsi dépouillé de son cadre, perdit beaucoup aux yeux de sa femme, et quand ils partirent tous deux pour aller dans une de leurs fermes se soustraire au dangerd'être arrêtés, Àthénaïs regretta souvent dans ce long tête-à-tête les malheurs d'une captivité partagée avec des gens aimables dont Pesprit et la gaieté faisaient quelquefoisoublier jusqu'aux approches du supplice.

Dans l'affreuse situation où se trouvait alors la France, M. de Verseuil conçut plus d'une fois le dessein d'émigrer; mais cela devenait chaqpe jour plus difficile etpluspérilleux. D'ailleurs, ce qu'on racontait des mœurs de Goblentz ne lui donnait pas l'envie d'y conduire sa femme; et puis, se battre contre son pays lui semblait une occasion si contraire à ses principes, et d'un succès si douteux, qu'il se décida, comme tant d'autres, à marcher contre les étrangers, pour échapper à la fureur de ses compatriotes. Ce parti lui réussit. A l'époque où la bravoure des soldats était si souvent compromise par l'ignorance des généraux, l'expérience de M. de Verseuil lui acquit bientôt de l'ascendant sur tous les officiers de nos troupes républicaines, et déjà plusieurs affaires glorieuses avaient affermi sa réputation, lorsqu'il fut appelé à Parafe d'Italie.

— Eh bien, m'as-tu trouvé des chevaux ? me dit le lendemain Gustave.

— Non, monsieur, ils sont requis par les charrois, et l'on ne peut en louer un seul.

— Tant mieux; cela me dispenserad'aller à la rencontre de cet dames ce soir, et j'en serai plus libre jusqu'au moment

où Germain arrivera. Va dire au général que mes chevaux n'étant point encore ici, je ne puis avoir l'honneur de l'accompagner.

La commission faite, je revins dire à mon maître crue le général mettait à sa disposition toute son écurie, et qu il espérait bien l'en voir user ce jour même dans la promenade qu'il comptait faire avec lui après leur dîner. Il n'y avait pas moyen de refuser ; j'engageai Gustave à prendre son parti gaiement, et, profitant du cheval de suite que Ton avait bridé pour moi, je me mêlai sans fierté au groupe de laquais équestres qui suivit la cavalcade.

Elle était composée de plusieurs officiers distingués, et d'un autre aide de camp du général qu'il présentait à chacun comme son fils adoptif. On se disait tout bas que ce titre lui était bien dû; ce jeune homme, d'une figure doucp et intéressante, était timide, silencieux, et rougissaittoujoursen voyant paraître madame de Verseuil ; mais son air embarrassé n'avait rien de gauche, et laissait seulement supposer qu'il enviait un peu trop le bonheur de son père. A peine étions-nous à une lieue de tyice, que le général s'écria :

— Je les aperçpis, je crois. Oui, c'est bien sa berline. Je reconnais La Pierre, c'est lui qui court à cheval près de la voiture.. Péci4ément les voilà.

Gustave, qui les avait reconnus hien ayant lui, ralentit son pas pour rester à quelque distance des officiers qui voulaient partager l'empressement de leur général. Gpmme chacun se mit au galop, je feignis de ne pouvoir retenir mon chenal, e *» par ce moyen, je me trouvai près de la voiture en môme temps que M. de Verseuil; le majjor, qui descendit le premier, lui tendit la main, et, soutenant de l'autre Athénaïs, nous la vîmes se jeter dans les bras de son mari avec toute l'effusion d'qne tendresse extrême. Le générale ne mit pas meins de faste dans ses embrassements, et si chacun de nous ne revint pas intimement cpiwaincfl de Vamour qui unissait ty. et madame de Verseuil, ce ne fut certes pas Je leur faute-

Athénaïs subissait une nouvelle çaresçe ae son vieil époux, lprsque mon maitre.ppu§ rejc^it. gquappftritipn ^tçgt à coup l'air animé (f Athénaïs ; elle s'arrêta au milieu d'une

d'un amant heureux 143

phrase qui peignait ga joie, poursaluer Gtiétave, et elle remonta aussitôt dans la voilure, où madame d'Olbiac murmurait tout bas 9«r le peu d'attention qu'on lui marquait.

Les flatteurs du général ne manquèrent pas d'employer le temps qu'il nous fallut mettre pour retourner à là Tille, en félicitations de tout genre sur le bonheur d'être adoré d'une aussi jolie femme. Les uns se récriaient sur l'émotion divine qu'elle avait témoignée en revoyant son mari ; les autres sur le sentiment qui, lui faisant oublier la présence de tant d'importuns, lui avait inspiré tant de choses tendres ; et tous ces discours causaient à Gustave une humeur excessive. Pour y mettre le comble, le général le retint à souper avec tous les officiers présents, voulant, disait-il, que chacun d'eux prit part ' aux plaisirs d'un si beau jour, et bût avec lui à la santé de sa chère Athénaïs.

1 — Allons, me dit Gustave en descendant de cheval, achevons la corvée; aussi bien je n'en reommencerai pas souvent de pareilles, car dussé-je aller me faire tuer en amateur à la première affaire, je ne serai pas longtemps sous les ordres de ce général amoureux.

Pendant le souper, l'enntii et le mécontentement qui se peignaient sur le visage de mon maître formaient un contraste frappant avec les figures enjouées des convives qu'avait réunis le général; il en avait déjà fait la remarque ; et le ciel sait comment il aurait expliqué cet excès de maussa- . derie, si un message d' Athénaïs n'était venu changer subitement la disposition de Gustave. C'était mademoiselle Julie qui venait annoncer que sa maîtresse, très-fatiguée du voyage, et môme agitée par un peu de fièvre, s'était vue forcée de se mettre au lit, et priait ces messieurs de l'excuser de ne pouvoir partager avec le général le plaisir de leur faire les honneurs du souper.

— Serait-elle sérieusement malade ? demanda d'un ton inquiet M. de Verseuil.

— Je ne le pense pas, monsieur, mais elle a beaucoup souf- . fert pendant la route, ajouta mademoiselle Julie en regardant • d'un certain air Gustave; et après tant d'agitations et de mauvaises nuits, elle a grand besoin de repos.

— Sans doute, répliqua le général, veillez à ce qu'on ne fasse point de bruit prés d'elle, dites-lui que nous allons célébrer le plus douéement possible son heureuse arrivée. fe

— Un moment, ne l'abusons pas, ajouta en riant un gros colonel, dites-lui bien, ma belle enfant, crue nous allons noyer nos regrets dans le vin de sdh mari.

— Et que notre premier toast sera pour la plus charmante malade, dit Gustave.

— Je n'y manquerais pas..., fut le dernier mot de mademoiselle Julie, qui, ravie d'avoir à en rapporter un de M. de Révanne, s'enfuit sans voulor en entendre davantage.

Ce message, qui enlevait à plusieurs personnes la douce espérance de passer la soirée avec une femme aimable, donnait aux autres la crainte de ne pouvoir rire et boire à leur aise; car le général pourrait être inquiet de sa femme, et il n'est pas décent de s'amuser chez son chef quand il n'est pas en humeur de se divertir. Ces différentes réflexions menaçaient d'attrister le souper, si Gustave, inspiré par je ne sais quel heureux caprice, n'eût ranimé la gaieté en se livrant aux plus piquantes saillies. On lui sut bon gré de son enjouement, et surtout de son zèle à griser le général ; enfin lorsque, vers trois heures du matin, on pensa à se retirer, chacun se félicita d'avoir acquis un si joyeux camarade.

Le lendemain, l'indisposition d'Athénaïs durait encore; cependant elle se leva pour passer la journée avec les amis qui allaient la quitter de nouveau. Un ordre de Bonaparte enjoignait au général Verseuil de se mettre en marche pour venir camper dans les environs de Mondovi. Les soldats reçurent la nouvelle de ce prochain départ avec enthousiasme i ils se flattaient qu'en se rapprochant du chef de l'armée, ils ne manqueraient plus de rien; et d'ailleurs, ils marchaient à la victoire.

Cette ardeur belliqueuse, si commune alors, s'empara aussi de moi. Sans prétendre aux lauriers dont allaient se couvrir nos braves, je n'ambitionnai que l'honneur de les voir cueillir, et je conjurai mon maître de me laisser l'accompagner partout où l'on se battrait, au risque d'attraper pour ma part quelques balles, ou autres petits profits de la gloire.

D'tJN AMAN* HEUfcEUX US

— Eh .bien, soit, ine dit-il, puissent ton dévouement «t t* ciiriosité n'élrc pas trop pfcnis. Tu partageras, autant qu'on voudra bien le permettre, ma bonne ou mauvaise destinée; et, pour te mettre plus à portée de me suivre, je te donne la jument baie que Germain a montée pendant son voyage; si mon cheval est tué sous moi, tu me la prêteras, n'est-ce pas?

— Ah! mon cher maître! fut tout ce que je pus lui répondre.

Nos préparatifs achevés, Gustave se rendit chez madame de Verseuil; elle était dÇjà entourée de tout l'état-major de son mari, et madame d'Olbiac, assise à côté d'elle, y remplissait ses fonctions de duègne de manière à ne laisser nul espoir d'approcher de sa belle-sœur, même pour lui adresser secrètement un mot. Cependant, Gustave désirait lui faire ses adieux, et la remercier des regrets qu'il lisait sur ce charmant visage, dont la pâleur et le regard languissant lui inspiraient une émotion si douce !

— Vous partez avec le général, lui dit-elle d'une voix presque éteinte, et nous allons rester ici livrées à bien de* inquiétudes. M. de Verseuil a rarement le temps d'écrire; s'il vous en restait plus qu'à lui, donnez-nous quelquefois de ses nouvelles et des vôtres. Dans les tristes moments que nous passerons ici, vos lettres nous seront d'un grand secours.

— Et à moi aussi, répondit Gustave; car, au milieu des travaux qui vont nous occuper, je serai trop heureux d'avoir une occasion de m'en reposer en vous les racontant, madame; et puis, ajouta-t-il en souriant, les gens polis répondent ordinairement aux lettres que Ton...

— A propos, interrompit Athônaïs, j'oubliais de vous readre le livre que vous avez eu la bonté de. me prêter à Valence.

— Quel livre, madame?... je ne m'en souviens pas..

— Vous allez bientôt le reconnaître, j'en suis certaine \ peut-être me Vavez-vous donné avant de l'avoir lu?

14* LES HA&H9QBS

Et ces merts fusent accompagnés é'un signe qyi voulait aire. « Convenez-en bien vite. »

— Ah4 oui.., répondit ffustave d'un ton qui démentait assez l'âr fin qu'il voulait se donner.

Alors Afliénaïs fit demander le volume qu'elle avait laissé sur la cheminée; et, le remettant â mon maître :

— Lissfc-le, dit-elle avec émotion ; je pense'qu'M vous intéressera.

— Gustave s'empressa de qacher ce trésor . d'espérance, cai il ne doutait pas qu'il dût renfermer quelques mots consolants; et l'on ne saurait peindre l'impatience qu'il ressentit en gardant toute la soirée dam» sa poche ce livre qu'il brûlait (fouyrir. Cependant Atjiénaïs, qui jouissait de la contrainte de Gustave, l'en dédommageait par mille choses ingénieuses. Personne ne possédait mieux qu'elle cet art de tout employer pour être entendu de ce qu'on aime. La plupart des gens de sa société étaient presque toujours, sans s'en apercevoir, les interprètes de ses sentiments, ou les complices àe ses projets. Tant qu'ils restaient dans Fignoranee de leur utilité, cette innocente ruse n'avait point d'inconvénient ; mais, dès que l'un de ces charitables amis découvrait Jes Services qu'il avait rendus à l'insu de lui-même, il s'en irritait, et le bienfaiteur bans le savoir devenait alors un ennemi im^JacAblé.

Enfin la journée se termina; et il fut permis à Gustave de pénétrer les mystères d« ce livre magique, qui renfermait sans doute ses destins, frétait un de ses romans en A dont l'Angleterre nous inondait alors, et dans lesquels les spectres causent familièrement avec tous les vivants qui daignent visiter un vieux château, une tour en ruines, ou la moindre cayerne.

*— Eh ! qu'allez- vous faire de ce livrç terrible? dis-Je à mon maître, en apercevant deux gravure^ où les voleurs et les -revenants dévalisaient et terrifiaient Un grand îmbé- .cile. •

— J'en vais -faire mon unique lecture pendant toute la impagne.

— $ cefe est, vous aurez, monsieur, l'esprit singulièrement orné Fhiver prochain.

— Ah! si tu savais tout ce qu'il renferme!

— A en juger par l'enseigne, ce ne sont pas des plaisanteries, vraiment.

— Non ! répliqua Gustave en continuant sa lecture, je né crois pas .qu'on puisse réunir plus de grâce à plus d'esprit? Quel ingénieux moyen?... Que de délicatesse... cfamouf!...

— Comment, vous trouvez tout cela dans ce roman sinistre?

— Tiens, juges-en toi-mèma; et dis-moi si tu as jamais rien In d'aussi touchant. Je pris le livre ; et voici la première page qui tomba sous mes yeux.

« Hommes fragiles et vains, qu'est devenu ee cowrage dont vous étiez si fiers? Ëh! quoi! il faut pénétrer dans les antre* secrets de la caverne obscure, et d^à vous murmurez contre l'autorité qui vous condamne à la poursuite du crime. Votre valeur succombe à V aspect des tombeaux; et, quand i! s'agit de délivrer l'innocence, vous ne songez qu'aux dangers qui vous menacent; et pourtant c'est au nom de l'humanité que la victime vous implore. L'amour de la vertu, le plus pur des sentiments, le plus noble des enthousiasmes, est-il donc éteint dans vos cœurs? Ah! conjurez le Dieu qui rendit un enfant invincible de ranimer votre antique vaillance; et, par des* faits éclatants, ménagez-vous des souvenirs de gloire. Nos jours sont comptés. Imitez, s'il se peut, les héros qui ne sont plus. C'est à vous que l'écho du torrent adresse les plaintes de l'infortunée Rosamonda. Ne l'entendez-vous pas gémir et vous crier du fond de l'abyme : Délivrez-moi du spectre odieux de Rokingham! Sa tombe s'entr'ouvre, il m'approche... Ah! défendez mon honneur et ma vie. »

— Cela est sans doute fbrt beau, puisque vous le trouvez ainsi, dis-je après avoir lu tout haut ce pompeux galimatias; mais je vous avoue, à ma honte, que je n'y comprends rien. Cependant il faut être juste, l'assortiment est complet. La caverne, les tombeaux, la vertu, la victime, l'humanité, Pabime, le spectre, le torrent, rien-n*y manque; et voilà, j'en conviens, * tout ce qui constitue le mérite de no* romans nouveaux.

— Il s'agit bien de tout ce!a, s'écria Gustave. Me crois-t» assez niais pour admirer ces sottises?

— Pardon, monsieur; mais tant de gens les achètent.

— Imbécile, lis les mots soulignés de cette page, rassembleles, et vois si le livre qui peut transmettre de si doux sentiments n'est pas le plus intéressant du monde.

J'obéis; et ma critique lit place à la plus juste admiration, lorsque, rassemblant tous ces mots épars, il en résulta le billet suivant : •

« Ce courage dont vous murmurez succombe à l'aspect des dangers qui vous menacent. Au nom de l'amour le plus pur, le plus invincible, ménagez des jours qui ne sont plus à vous, et défendez ma vie. »

— malin Amour! m'écriai-je en me prosternant, divin génie des femmes! toi seul peux leur fournir de semblables ruses.

— N'est-il pas vrai? reprit Gustave d'un air triomphant; et pourrais-je douter encore d'un sentiment qui trouve de si ingénieux moyens de s'exprimer? Non, je ne lui ferai pas cette injure; et ma confiance égalera ma discrétion. Je respecterai ses scrupules; je me résignerai à tous les sacrifices qu'elle m'imposera : heureux de pouvoir lui prouver, par ma soumission, tout ce que je sens pour elle! Mais son image me suivra en tous lieux : c'est à elle que je dédierai mes succès , et, si je meurs, j'emporterai au tombeau la douce assurance d'être pleuré par elle. Ah ! cher Victor, que l'on doit bien se battre, quand la certitude d'être aimé vous suit au champ d'honneur; quand il faut se défendre et triompher pour deux.

— Dites pour trois, monsieur ; car votre excellente mère mérite bien une part dans vos périls et votre gloire.

— Tu as raison, répondit Gustave en rougissant : ma mère avant tout. Approche-moi cette table.

Et il se mit à écrire, pendant que j'arrangeais nos portemanteaux.

Deux heures après nous étions à cheval, escortés d'une partie des habitants de Nice, dont la moitié était venue pour

s'assurer et se réjouir de notre départ, et l'autre pour nous témoigner des regrets fort sincères.

En m'en gageant dans le récit de quelques faits de cette campagne fameuse, je n'ai pas la prétention d'en vouloir décrire les événements mémorables. Je laisse à nos graves historiens le soin de transmettre à la postérité ces miracles de gloire , et je leur souhaite une éloquence digne du sujet. Le talent qu'exige une si grande entreprise intimidera d'abord les hommes les plus capables d'y réussir, et c'est à ceux dont la médiocrité ne doute de rien que nous devrons probablement les premiers essais en ce genre ; mais le temps, qui met tout à sa place, fera justiee de ces petites chroniques, et couronnera l'ouvrage que médite sans doute en ce moment quelque grand écrivain. Le héros qui fit si souvent retentir le monde du bruit de ses exploits ne peut manquer d'écho pour les redire, et nous avons le droit d'espérer que tant de grands hommes trouveront un Plutarque.

Ainsi donc, je me contenterai d'être le simple narrateur des faits relatifs à mon maître. C'est sur la peinture des mœurs de cette époque, sur le récit de ces petits détails, trop souvent dédaignés par nos historiens, que je fonde tout l'intérêt de ces Mémoires. Les personnes qui ont vécu dans ce temps de désordre et de gloire reconnaîtront la vérité de mes tableaux, et me sauront peut-être bon gré d'avoir peint ce mélange de grandeur, de burlesque, de grossièreté et d'élégance, dont aucun siècle n'avait encore offert l'image.

Après trois jours de marche dans les montagnes, nous arrivâmes à minuit près de Géva, au moment où le général Masséna se disposait à passer le Tanaro.

— Vous arrivez tout juste, dit-il au général Verseuil, pour prendre votre part de l'affaire de demain. Je crois qu'elle sera chaude, car la position de l'ennemi est formidable. Environné de deux rivières rapides et profondes, il a coupé tous les

150 L£S VALHECRS

ponte et garni les bords de fortes batteries. Wons aurons de la peine à le débusquer de là.

— Surtout ayec des troupes aussi fatiguées que les miennea» répondit le général Verseuil.

— Vous n'avez pourtant pas fait beaucoup de chemin.

— Non ; mais avec des chevaux mal nourris et des soldats pieds pus, on ne marche pas vite, et l'on arrive éreinté.

— Allons, allons, ne parlez pas de cela, reprit Masséna. Je vais tâcher de vous faire donner quelques provisions et un logement dans les granges du village de Lazegno. Là, yous pourrez dormir quelques heures, et nous vous dépêcherons ensuite vers le général en chef.

En disant ces mots, Masséna donna ses ordres à un aide de camp, qui nous caserna dans les granges promises, comme on range des moutons dans une bergerie. Le coin le moins sale fut réservé aux officiers et à leur suite ; et là nous trouvâmes, sur de la paille fraîche, un profond sommeil et l'oubli de nos fatigues.

Un roulement de tambour nous arracha trop tôt aux douceurs du repos. Il fallut s'habiller à la hâte et remonter à cheval. Le général Colli, craignant l'issue d'un combat décisif, venait d'opérer sa retraite sur Mondovi. Un officier de Bonaparte en apportait à l'instant même la nouvelle, avec l'ordre de se porter, sans perdre de temps, sur les pas de l'ennemi.

— Que penses-tu de ce début ? me dit Gustave en mettant son habit.

— Eh mais! oela s'engage assez bien, répondis-je; -et, si la victoire se charge du dénoûment, ce sera le mieux du monde.

— Pourvu que nous puissions rencontrer l'ennemi. «

— Ah ! quand il fuirait ainsi devant nous jusqu'à Rome, il n'y aurait pas grand mal.

— Ni grande gloire noii plus ; et c'est de la gloire qu'il nous faut pour faire oublier nos troubles et nos crimes à l'Europe. '

La raison était sans réplique, et je tombai d'accord qu'il fWlait couvrir nos écliafauds de lauriers.

Voccasion d'en cueillir ne se fit pas attendre. Le bruit du

0'Ult AMANT HEUREUX 151

canon nous servait de guides et nous rejoignîmes la division du général Serrurier à l'instant où elle atteignait Farrièregarde dr V ennemi, sur les hauteurs en avant de Yico. Là s'en* gagea.le combat, et je dois confesser l'impression terrible que je ressentis au bruit des premières décharges de mousqueterie qui se firent entend». Certes, si j'étais mort alors d'un boulet de canon,-] 'aurais laissé une pauvre opinion de mon courage, et cependant il m'a, depuis, assez souvent secondé pour pouvoir en répondre. Au reste, j'ai entendu plusieurs fois raconter à nos plus braves guerriers le tremblement involontaire qui s'était emparé (feux à leur première bataille ; et lie avaient sur moi l'avantage d'agir, de tuer par-ci par-là, de se défendre enfin, distractions fort nécessaires en pareilles circonstances. Ma situation était bien plus cruelle : Posté 6ur une hauteur à portée du canon, sans qu'il me fût permis de me mêler aux combattants, je suivais des yeux les mouvements des deux armées, et croyais toujours reconnaître, dans l'officier frappé d'un coup mortel, le fils de madame de Révanne. Chaque instant redoublait cette inquiétude, que les cris de la victoire ne firent pas même cesser; car, notre division s'étant mise à la poursuite de l'armée piémontaise, ce n'est qu'à Mondovi que je retrouvai Gustave couvert de sueur, de poussière, son mouchoir autour du bras et un drapeau à la main. En le revoyant, je ne pus me défendre d'un sentiment de joie qui remplit mes yeux de larmes. U s'en aperçut, et, me sautant au cou :

— Brave garçon, me dit-il, tu pensais à ma mère; sois tranquille, elle sera contente de moi.

— Mais vous êtes blessé! m'écrîai-je.

— Ce n'est rien : quelques égratignures.

Comme il finissait ces mots, le général Berthier lui fit dire que le général en chef le demandait; et Gustave, tout troublé de Pidée de paraître ainsi devant ce grand capitaine, voulait se rajuster un peu.

— Gardez -vous-en bien, lui dis- je ; on ne quitte point sa parure avant la fin de la fête.

Alors, ressaisissant son drapeau, il suivit l'officier qui de* vait le conduire vers Bonaparte.

Ce ne fut pas 6ans beaucoup de peine qu'ils parvinrent jusqu'à lui. Le peuple, les soldats, obstruaient tous les passages. Chacun voulait voir ce nouveau César, qui n'avait qu'à se montrer pour vaincre. Mêlé dans la foule, j'entendais les réflexions les plus contraires :

— Quel homme inconcevable! disaient les uns.

—Maledetto bambino! murmuraient les autres.

— C'est un dieu!

— Quest' è il diavolof

Et tous ces discours étaient couverts par les cris de Vive Bonaparte!

— J'envoie demain vingt drapeaux à Paris, dit-il à Gustave ; je sais comment vous en avez reconquis un, que nos soldats blessés ne pouvaient plus défendre : ce trait sera mentionné. N'est-ce pas là votre première affaire?

— Oui, mon général.

—Eh bien , tenez ce qu'elle promet, et vous serez bientôt digne de commander à ces braves, ajouta- t-il en montrant les troupes qui l'entouraient.

Puis, s'adressant à d'autres officiers, il leur donna des encouragements, des ordres, et leur inspira tant de confiance dans leur propre valeur, qu'il laissa dans tous les esprits la ferme assurance des nouveaux, succès qui allaient bientôt nous livrer l'Italie.

Tout n'est pas plaisir dans la victoire, et l'honneur d'entrer en triomphateur dans une ville conquise est cruellement acheté par la vue des horreurs qui s'y commettent. Cependant Bonaparte, qui savait combien, pour une petite armée surtout la discipline est nécessaire, tenait à ce qu'elle fût rinfoureuseihent observée parmi ses soldats. Mais, après avoir si longtemps manqué de tout, il était impossible de les empêcher de se refaire un peu aux dépens de l'ennemi ; et c'était le paisible bourgeois, qui n'avait ni fait ni voulu la guerre, qui m supportait toutes les charges.

d'un amant heureux 153

Pour mettre fin à ces désordres, on fusillait les maraudeurs. Cette mesure sévère me rendit le témoin d'un fait assez remarquable*pour le citer.

Un sapeur du 5 e bataillon, nommé Latouche, homme brave, loyal, et que Pivresse seule pouvait porter à de coupables excès, venait d'être condamné à être fusillé pour crime de maraude. Le général Verseuil, qui prenait un vif intérêt à ce pauvre homme, se transporte aussitôt à sa prison, et le trouve écrivant des adieux si touchants à ses camarades, qu'espérant obtenir sa grâce à la faveur de cette lettre, il y joint un mot de sa main, et dépêche Gustave auprès du général en chef pour la lui remettre en toute hâte. Bonaparte passait la revue d'une partie de ses troupes. Mon maître arrive au galop, montre qu'il est porteur d'une missive importante; on lui fait place, il donne la lettre, et il respire à peine tout le temps qu'il la voit lire. Chaque mouvement de la physionomie du général lui annonce la grâce ou l'arrêt du malheureux sapeur ; et il se flatte un moment de voir l'attendrissement l'emporter sur la sévérité militaire. Enfin, après avoir lu, Bonaparte dit :

— C'est bien ; l'exemple en sera plus frappant. Puis, se tournant vers Gustave :

— Dites à votre général que ce qu'il demande est impossible. La mort de cet homme en épargnera beaucoup d'autres.

Alors il s'avança au milieu des soldats, et, après leur avoir expliqué en peu de mots les délits qui conduisaient Latouche au supplice, il fit à haute voix la lecture de ses adieux touchants :

« Vous voyez, mes camarades, à quel sort je suis réduit! Et toi, commandant du détachement, si tu m'eusses défendu d'aller à la maraude, je ne serais pas exposé à la mort que je vais subir. Adieu, mes camarades, adieu; Latouche, les larmes aux yeux, ne regrette en quittant la vie que de ne pas mourir en défendant la patrie, et ne se console que dans l'espoir que sa mort servira d'exemple à ses défenseurs. »

L'impression que produisit cette lettre justifiait assez la sé- Vérité de Bonaparte, et le bon ordre qui en résulta ne laisse

aucun doute sur l'avantage que peut tirer l'intérêt gênerai; d'une injustice particulière; car ce pauvre sapeur t si cruellemeut puni, n'en avait pas phis fait que tous ceux qui écoutaient en silence ses dernières paroles; aussi, tout en approuvant cette mesure salutaire, je rendis grâce au ciel de ne m'avoir point placé dans ces postes éminents où l'on est trop, souvent obligé de faire mourir un Brave homme par humanité.

Gustave n'avait pas encore eu le temps d'acquérir la philo-, sophie militaire qui fait voir d'un œil sec les événements dti ce genre, et, bien avant qu'il eût parlé, son air consterna avait appris au général Verçeuil le peu de succès de son ambassade.

— Allons, n'y pensons plus, dit en soupirant le général.. Que l'un de vous porte cette bouteille de rhum à ce pauvret diable, et qu'il parte.

Un sergent qui se trouvait là prit la bouteille d'une main. et, portant l'autre à ses yeux, on l'entendit proférer, en s'en allant, des jurements, des injures entremêlées d'imprécation* effroyables, qui, traduites en langage honnête, disaient à pet* près ceci :

— Grand animal, imbécile, se laisser prendre connue m; pékin la main dans le sac, et conduire en prison par deux gendarmes! Lui qui ne se serait pas rendu, morbleu! à ui* régiment d'ipbits blancs... Grosse bête, te voilà bien avanc»' avec ta soumission aux ordres,., ton respect pour le général, et toutes tes autres sottises!... Jour de Dieu! tu l'as bien mé rite! et si je te tenais, je t'étranglerais, je crois, pour t'ap prendre à nous forcer ainsi à tirer sur ta poitrine!

Et ce sergent, si courroucé contre l'infortuné Latouche, c'était son ancien camarade, son meilleur ami, celui enfin. qui, ne pouvant se consoler de sa mort, se fit tuer à la pre* mière bataille pour aller le rejoindre.

On pariait d'armistice, et nous espérions quelques jours de repos; mais Bonaparte, qui ne voulait point donner à l'en* nemi le temps de se reconnaître, venait de répondre au général Golli qu'il eût à-adresser ses propositions au Directoire, ï\ooà niarcmiuied en avant, et, sans attendre le résultat desf

négociations, l'armée se trouva entièrement réunie le 26, près de la ville d'Alba.

C'est là que Bonaparte adressa à ses troupes cette première proclamation, qui porta leur enthousiasme à son comble :

« Soldats, tous avez en quinze jours remporté six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante pièces de canon, plusieurs places fortes, conquis la partie la plus riche du Piémont; vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé dix mille hommes. Vous vous étiez jusqu'ici battus parmi des rochers stériles, illustrés par votre courage, mais inutiles à la patrie; tous égalez aujourd'hui par vos services l'armée conquérante de la Hollande et du Rhin. Dénués de tout, vous avez suppléé à tout; vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans pont, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué plusieurs fois sans pain : les phalanges républicaines étaient seules capables d'actions extraordinaires. Grâce» tous en soient rendues, soldats !

» Les deux armées qui naguère vous attaquèrent avec audace fuient devant vous; les hommes pervers qui se réjouissaient dans leur pensée du triomphe de vos ennemis sont confondus et tremblants ; mais, soldats, il ne faut pas vous le dissimuler, vous n'avez encore rien fait, puisque beaucoup de choses vous restent encore à faire. Ni Turin, ni Milan ne sont encore à vous; vos ennemis foulent encore les cendres des vainqueurs des Tarquins.

» Vous étiez dénués de tout au commencement de la campagne; vous êtes aujourd'hui abondamment pourvus. Les magasins pris à vos ennemis sont nombreux; l'artillerie de siège est arrivée : la patrie attend de vous de grandes choses. Vous justifierez son attente; vous brûlez tous de porter au loin la gloire du peuple français; d'humilier les rois orgueilleux qui méditaient de nous donner des fers; de dicter une paix glorieuse qui indemnise la patrie des sacrifices qu'elle a faits. Vous voulez tous, en rentrant dans le sein de vos familles dire avec fierté : J'étais de l'armée conquérante de Htalie.

» Amis, je vous la promets cette conquête; mais il est une condition qu'il faut que vous juriez de remplir, c'est de res-

pecter les peuples qne yods délivrerez de leurs fers; c'est de réprimer les pillages auxquels se portent les scélérats suscités par nos ennemis. Sans cela, tous ne seriez point les libérateurs des peuples ; vous en seriez le fléau ; le peuple français Yons désavouerait; yos victoires, votre courage, le sang de vos frères morts en combattant, tout serait perdu, surtout l'honneur et la gloire. Quant à moi et aux généraux qui ont Yotre confiance, nous rougirions de commander une armée qui ne connaîtrait de loi que la force. Mais, investi de l'autorité nationale, je saurai faire respecter à un petit nombre d'hommes sans cœur les lois de l'humanité qu'ils foulent aux pieds; je ne soailrirai pas que des brigands souillent vos lauriers.

» Peuples d'Italie, Tannée française vient chez vous pour rompre vos fers; le peuple français est Pami de tous les peuples. Venez avec confiance au-devant de nos drapeaux. Yotre religion, vos propriétés et vos usages, seront religieusement respectés. Nous ferons la guerre en ennemis généreux : nous n'en voulons qu'aux tyrans qui vous asservissent. »

Jamais je n'oublierai l'effet produit par son éloquence belliqueuse, et sans deviner le but où atteindrait bientôt cet orateur armé, je pressentis que celui qui possédait à un si haut degré le pouvoir d'éiectriser les hommes, les soumettrait & volonté.

Je faisais part un soir de cette réflexion à un certain lieutenant, qui a joué depuis un très-grand rôle, et il me dit :

Vous seriez encore plus convaincu de sa puissance magique sur les esprits, si vous l'aviez vu comme moi avant nos derniers succès, au moment où un grand nombre de nos soldats se révoltèrent, et vinrent jusque dans sa tente lui déclarer qu'ils ne marcheraient point, à moins qu'on ne leur distribuât sur-le-champ des vivres, des habits et des souliers. Le désespoir qui les avait guidés dans cette démarche, eu rendait les suites dangereuses. Et, comme je savais très-bien l'impav sibilitê où se trouvait Bonaparte de les satisfaire, j'avoue que j'étais fort inquiet de la manière dont il sortirait de cette situation difficile ; lorsque, se retournant d'un air calme et dé* daigueux du côté des plus mutins, il leur dit :

d'un amant heureux 157

» — Ah ! tous voulez des habits neufs? Eh bien, Ton vous en donnera. Vous aurez l'air, il est vrai, de nouvelles recrues ; et demain Ton ne distinguera plus les vainqueurs de MiUesimo des nouveaux débarqués de Paris; mais puisque vous le voulez?...

» — Nous ne le voulons plus, s'écrièrent-ils tous à la fois, gardez vos habits ntofs! ceux-là sont assez bons pour aller jusqu'à la première victoire. »

Et ils se retirèrent enchantés de n'avoir rien obtenu, et fiers de pouvoir se montrer, le lendemain, en montant à l'assaut, couverts des nobles guenilles, témoins de leurs triomphes.

Les trois semaines qui suivirent celle-ci furent employées par nous de la même manière. Avançant toujours dans un pays magnifique, nous battant souvent, triomphant sans cesse, les villes s'offraient à nous, en même temps que les souverains effrayés nous cédaient leurs forteresses et leurs trésors. Cette façon de faire la guerre nous paraissait fort douce. Gustave, en se distinguant à chaque bataille, avait échappé au malheur d'être blessé. Le général Verseuil, charmé de sa conduite, avait pour lui une estime particulière. Causant avec les soldats, buvant avec les officiers, mon jeune maître était bien venu de chacun; aussi était-il de tous les repas joyeux, comme de toutes les expéditions périlleuses. Au milieu d'une vie si active, il trouvait encore le temps d'écrire de longues lettres à Paris, et des billets fort tendres à Nice. Ceux-ci étaient confiés au courrier de M. de Verseuil, et simplement adressés à mademoiselle Julie. J'étais l'auteur apparent de cette amoureuse correspondance, dont je payais le secret si généreusement, que l'on pouvait à bon droit soupçonner ma probité de valet de chambre.

Pendant que mon maître se liait avec les gens les plus importants de l'armée, je faisais connaissance avec les subalternes les plus intéressants. Quelques petits présents, faits

158 LES HALHEUR»

avec délicatesse » m'avaient attiré les bonnes grâces du valet de chambre du général en chef. Sa conversation, ornée de tous les petits détails qui concernaient son maître, me captivait vivement, et je regrette bien que ma .mémoire n'en ait pas conservé davantage. Quel profit je tirerais aujourd'hui des confidences de ce camarade 1 Que de petites causes, de mouvements d'humeur, de caquets malins, de charmants caprices, ont influé sur les destins de l'Europe. Àh! que n'ai-je écrit sous la dictée de ce brave indiscret. Vous auriez un historien de plus!

Nous avions tous deux pour autre intime connaissance un nommé Bernard, maréchal de logis, vrais comique de régiment, sachant toutes les aventures scandaleuses de Tannée, se moquant de tout sur la terre, à commencer par lui, et ne pensant pas qu'on pût s'amuser autre part qu'à la guerre. Il était connu pour dire tout ce qui lui passait par la tête, et quand il se permettait des plaisanteries un peu trop fortes sur les chefs, il faisait semblant d'être ivre, et, à la faveur de cette ruse, il tenait les propos les plus hardis. C'est ainsi que, vayant passer un soir un certain fournisseur qui se promenait avec le général Verseuil et ses aides de camp, il me dit tout haut:

— Tu vois bien ce marchand de vieux souliers, qui vient faire ici son commerce. Eh bien, c'est un espion du Directoire; il vient voir comment se porte le général en chef, pour en donner des nouvelles à Paris.

— Veux-tu bien te taire, lui disait-on.

— Quand je vous dis que c'est un espion... criait-il encore plus fort. Ah ! vous ne voulez pas m'en croire, eh bien, je m'en vais l'en faire convenir devant vous.

Et il poursuivait le fournisseur avec tant d'acharnemait, qu'il fallut courir après Bernard, demander pardon pour son état d'ivresse, et le ramener de force. Cependant le fournisseur et toute sa société n'avaient pas perdu un mot de la dénonciation de Bernard. Et l'expérience a prouvé qu'elle était très-fondée. Aussi avait-il repris son sang-froid pour nous dire au moment de rentrer à la caserne :

— Ah! le grarnd sournois î c'est égal Je ne l'ai pas manqué.

■ il. !■ ■■

Ce talent de feindre la déraison pour dire impunément la vérité m'avait fait surnommer cet homme le Triboulet (1) de l'armée. Gustave, qui m'en avait entendu citer plusieurs boutades, désira le connaître. Je lui fournis bientôt l'occasion de lui rendre un service auprès du général Verseuil, service dont Bernard s'est bien acquitté par les avis importants qu'il a donnés depuis à mon maître. On peut mettre de ce nombre la recommandation qu'il lui fit de ne jamais hésiter dans ses ré* ponses quand il plairait à Bonaparte de le questionner.

— Il faut croire, nous disait-il, que ce luron-là a encore bien des choses à faire, car il n'aime pas à perdre son temps à écouter. Bonne ou mauvaise, il veut une réponse positive. Ah ! je l'ai bien remarqué, il n'y a pas d'avancement pour ceux qui doutent avec lui ; et s'il me demandait tout à l'heure combien il y a d'épis dans ce champ de blé, je répliquerais aussitôt cent mille, mon général.

Gustave m'a confié que le souvenir de cette réponse extravagante lui était souvent revenu en causant avec Bonaparte, et qu'il l'avait quelquefois imitée avec succès.

Dans les marches forcées et les différentes affaires qui nous amenèrent jusqu'au passage du Pô, il ne nous arriva rien de remarquable, ou plutôt de fâcheux; mais dans le combat qui suivit ce passage miraculeux, le général Verseuil reçut une balle dans la cuisse au moment où, s'élançant à la tête de sa division sur les retranchements de l'ennemi, il venait de le forcer à nous livrer la chaussée de Fombio. Cet événement aurait pu causer quelque désordre, si le chef de brigade Lannes n'était accouru pour rallier notre division, et se couvrir de gloire dans cette affaire décisive.

La blessure de M. de Verseuil n'était point mortelle; mais elle exigeait de grands soins, et on le transporta à Plaisance, où s'établit alors le quartier général. Là, malgré tous les secours qui lui furent prodigués, on craignit un instant pour sa vie; et Gustave se crut obligé de satisfaire à sa parole, en instruisant Athénaïs du danger où se trouvait son mari. Un courrier fut expédié à Nice. On verra bientôt l'effet de ce message.

(4) Triboulet, nom du fou do roi François I*

XXX YII

S'il est une situation où l'on puisse faire l'épreuve de la noblesse de son âme, c'est bien celle où, témoin d'un malheur trop souvent espéré, on devient l'ami soigneux, le gardien du vieux mari de la femme qu'on aime. Que de générosité dans les soins qu'on lui prodigue! que d'héroïsme dans les vœux qu'on forme pour son retour à la vie! Ah! l'honneur et l'humanité peuvent seuls inspirer un si beau dévouement. Et pourtant cette vertu n'est jamais vantée; on la met au nombre de celles que chacun étant censé posséder, s'épargne ordinairement la peine de pratiquer; ou bien on n'y croit pas, ce qui dispense encore mieux de tout éloge. Je confesse être souvent tombé dans ce dernier tort, malgré l'exemple frappant qui aurait dû me corriger ; car la conduite de Gustave fut parfaite en cette circonstance. Assis près du lit de son général, il y passait la nuit à surveiller le zèle de ses gardes-malade, et quelquefois à les remplacer : le jour, il assistait à ses pansements , et l'aidait à supporter ses souffrances en lui en parlant avec intérêt. Tout cela pouvait être le résultat de ce noble orgueil qui porte souvent à outrepasser ses devoirs; je voulus m'éclairer sur ce doute, et, profitant de l'instant où Gustave sortait de la chambre de M. de Yerseuil pour venir s'habiller dans la sienne, je lui dis :

— Si la mort en veut, comme je le crois, à ce brave général, elle devrait bien lui sauver les douleurs d'une longue agonie.

— Il n'en mourra pas, répondit vivement Gustave; sa balle est extirpée, et l'opération a été faite avec tant de dextérité, que nous en espérons les plus heureuses suites.

— Tant mieux; car s'il en fallait venir, comme on le présumait , à l'amputation , autant vaudrait pour lui mourir qu'être ainsi mutilé.

— Grâce au ciel, nous n'avons plus cette crainte. Les chirurgiens viennent de le déclarer hors de tout denger, et, ce qui te surprendra peut-être, c'est que celte déclaration m'a causé un plaisir extrême.

d'un amant heureux 161

— C'est un fort bon sentiment de votre part, pourquoi m'en étonnerais-je?

— Je m'en étonne bien, moi!

— Ah! si vous y mettez tant de bonne foi, je vous dirai qu'en efiet cette joie m'est suspecte.

— Cependant, tout me prouve qu'elle est fort sincère; mais quand je vois à quoi tiennent nos meilleurs sentiments, je suis loin de m'enorgueillir de celui-là. Si, placé sous les ordres d'un autre général, j'avais appris la mort de M. de Verseuil, il n'est pas douteux que les regrets donnés à la perte d'un brave n'eussent bientôt cédé à toutes les espérances que cet événement devait me faire concevoir : ainsi donc, c'est au hasard qui m'a rendu témoin du coup qui l'a frappé, de sa courageuse fermeté à en supporter les douleurs; c'est à l'obligation où je me suis trouvé de lui donner des soins, d'en accepter quelque reconnaissance; enfin, c'est au malheur de l'avoir vu souffrir, que je dois la vertu de désirer qu'il vive.

Rien ne persuade mieux que la simplicité, et Gustave, en attribuant au hasard tout le mérite de sa conduite, ne me laissa aucun doute sur la sincérité de ses nobles sentiments envers M. de Verseuil. Je lui en prédis la récompense, et lui demandai en souriant s'il comptait pousser la générosité jusqu'à renoncer à tous les avantages de sa position.

— Non, vraiment, répondit-il, c'est bien assez de n'en pas vouloir à sa vie.

— Mais il y tient peut-être moins qu'à sa femme?

— C'est ce que je ne veux pas savoir : il me suffit d'avoir contribué par mes soins à lui conserver l'honneur de la posséder; je me réserve le bonheur de lui plaire. La vertu a ses bornes, et ce mari n'a plus rien à exiger de la mienne.

— Que celle de sa femme en décide, répliquai-je : aussi bien l'aide de camp a fait glorieusement son devoir; et lorsque, sur deux personnes, on en contente une, il ne faut pas se plaindre. Le général est satisfait; ma foi, que le mari s'arrange.

Cet entretien fut interrompu par la visite de Masséna. Il venait, au nom de Bonaparte, s'informer des nouvelles du brave Verseuil. Mon maître l'introduisit près de son général, et se

disposait à les laisser causer librement ensemble, lorsque M. de Verseuil l'appela pour hii dire :

— fe ne veux pas que mon état vous nuise; voim m'avez soigné comme un fils, je vous dois les sentiments d'un père. Allez vous distinguer de nouveau dans l'affaire qui se prépare- Masséna me promet pour vous tout ce que vous pouvez attendre de moi. Soyez plus heureux à Lodi que je ne l'ai été à Fombio, et venez m'apprendre bientôt que nous avons passé l'Adda. Cette nouvelle achèvera ma guérison, et nous irons ensuite la fêter à Milan.

Gustave fut très-sensible au sacrifice que faisait son général en l'éloignant de lui, au moment où sa présence lui était si nécessaire, et il m'ordonna de le remplacer, autant qu'il me serait possible, dans les soins que l'état du malade exigeait. Cet ordre me priva du plaisir d'assister à l'une des expéditions les plus éclatantes de cette campagne.

Le général Verseuil, accoutumé au service de domestiques fort peu intelligents, trouvait le mien tellement à son gré, qu'il ne pouvait plus en supporter d'autre. Désirant me récompenser par quelque familiarité du zèle que je lui montrais, il entra en conversation avec moi, m'accabla de questions sur mon maître, parut étonné de ma facilité à lui répondre, et surtout de mon adresse à éviter les indiscrétions qui auraient pu m'échapper dans un pareil interrogatoire.

— A l'âge de votre maître, on est toujours amoureux; contez-moi un peu ses aventures galantes, cela me divertira.

J'avais beau affirmer que je n'en étais point le confident, le général persistait. v

— Allons, disait-il, je le vois bien à cet air mystérieux, il s'agit de quelque pauvre mari qu'on trompe à faire plaisir, et vous avec peur qu'un mot imprudent ne l'avertisse?

Ce soupçon me fit frémir, et je m'empressai de le détruire en racontant au général l'aventure de mademoiselle Albertine et de Gustave; j'y donnai une teinte romanesque pour lui laisser croire que ce caprice durait encore; j'allai môme jusqu'à en inventer de plus sérieux. Enfin, je mis tout mon es-

d'un amant heureux 163

prit à détourner le sien d'une idée qui l'aurait bientôt conduit à la plus triste découverte.

A !a suite d'un de ces entretiens, où j'avais épuisé toutes les ressources de ma prudence, je faillis causer au malade une révolution funeste en lui parlant de l'enterrement que nos soldats avaient fait au général La Harpe.

— Quoi! s'écria M. de Verseuil, il est mort?

— Hélas! repris-je tout confus de lui avoir appris cet évéaement, ce brave général a péri victime de sa bravoure inconsidéréee. Ayant été averti que l'ennemi s'emparait de ses avant-postes auprès de Codoguo, il saute à cheval, vole au secours de ses troupes, les trouve aux prises au milieu de la nuit, se précipite dans la mêlée, et tombe frappé mortellement d'une balle, que, pour comble de malheur, on croit partie d'un fusil français. Ses soldats en sont inconsolables; ils s'accusent d'avoir tué leur général, et Ton ne sait pas jusqn'à quel point ce désespoir aurait pu les abattre, si le général Berthier n'avait ranimé leur courage en commandant lui-même, et en les conduisant au combat.

Après avoir écouté ce récit d'un air sombre, M. de Yerseuil me dit:

— Pourquoi m'a-t-on caché cette mort? Ah! je devine, on a craint qu'elle ne hàtat la mienne; c'était mon camarade... mon ami... je pouvais ignorer toujours son sort. Voilà pourquoi on m'en faisait un mystère...

Et ces mots, entrecoupés par des plaintes douloureuses, furent bientôt suivis d'horribles convulsions. A cette vue, un saisissement affreux s'empare de moi : j'appelle au secours, les chirurgiens arrivent ; à mon air égaré, ils croient que le général se meurt, et, partageant à mon tour l'effroi que je leur donne, je m'accusais déjà d'avoir assassiné ce pauvre blessé en le frappant tout à coup d'une si triste nouvelle. Cependant on lui donne une potion calmante, je le vois s'assoupir doucement, et je reprends moi-môme un peu de tranquillité.

Pendant que le général reposait, un paysan, dépéché par Gustave, vint nous apprendre le glorieux passage du pont de Lodi. D'abord, tout ce que nous raconta cet homme des faits

miraculeux dont il avait été témoin nous parut d'une telle exagération, que, malgré le souvenir de nos succès récents, nous doutâmes de celui-là ; mais une dépêche du général en chef *ious en donna bientôt l'assurance. Je me félicitai de pouvoir réparer un peu ma faute, en apprenait le premier cette bonne nouvelle au général Verseuil. Le plaisir qu'il en ressentit dissipa presque entièrement l'impression douloureuse qu'il avait reçue la veille. A l'armée, les événements se succèdent avec tant de rapidité, qu'il n'y a pas moyen de s'affliger longtemps du même malheur. Chaque instant nous amenait des distractions différentes. Tantôt c'était la crainte d'une surprise de la part de l'ennemi; tantôt c'était l'ordre de suivre le quartier-général dans une ville récemment conquise; là, c'était l'inquiétude de manquer de vivres, les peines qu'il fallait prendre pour s'en procurer. Enfin, c'est au milieu de ces agitations continuelles que nous arrivâmes aux portes de Milan.

Le bruit de la victoire de Lodi avait répandu la consternation chez tous les habitants de cette ville, qui tenaient encore à la cause de l'Autriche par intérêt ou par opinion. Des prières publiques, ordonnées par le gouvernement, avaient eu lieu avec pompe dans l'église métropolitaine; et les dames les plus distinguées par leur rang ou leur fortune avaient fait des quêtes nombreuses, destinées au soulagement des veuves des soldats morts en combattant pour la patrie. Tout cela ne nous promettait pas un accueil favorable; mais l'archiduc et et sa famille ayant quitté la place, tout ce qui tenait à la cour les suivit à Mantoue. Cette fuite précipitée produisit l'effet ordinaire en pareilles circonstances. Ceux que leurs serments attachaient au gouvernement, se voyant abandonnés par les chefs, se crurent dispensés de mourir pour le défendre ; et ceux qui étaient en secret les partisans des principes de la Révolution, ne se trouvant plus retenus par aucun frein, se déclarèrent hautement pour le parti qui les délivrait de l'oppression. Les plus audacieux arborèrent les couleurs nationales; le peuple suivit aussitôt cet exemple, et s'étant porté sur le cours de la porte Romaine, où le général Masséna faisait son entrée, il le reçut aux cris de ;

d'un amant heureux 165

Vivent les Français ! vive la liberté!

Dès le lendemain, le quartier-général vint s'établir à Milan ; et nos soldats purent enfin goûter le repos, si nécessaire après un mois de courses, de fatigues et de victoires. Le général Verseuil, dont la blessure commençait à se fermer, voulut être spectateur de l'entrée solennelle de Bonaparte dans la capitale de la Lombardie; et Bernard rayant logé chez un riche banquier de la Strada, nous pûmes jouir tout à notre aise de ce beau spectacle. Placé sur un balcon superbe, et entouré de tous les curieux de la maison, c'est moi qui leur disais les noms des généraux, et qui leur montrais les différents corps qui avaient décidé du gain de telle ou telle bâtante. Ils répondaient à cet acte de complaisance en me désignant les grands personnages milanais qui s'étaient disputé l'honneur de porter les clefs de leur ville à notre général en chef. Le conta Melzi était à leur tête, et il paraissait si fier de sa mission, qu'il pouvait se mêler aux vainqueurs sans crainte d'être reconnu. Après avoir été complimenté à plusieurs reprises, Bonaparte s'avança précédé d'un détachement de ces braves grenadiers qui s'étaient immortalisés à Lodi, entouré de son état-major, de ses aides de camp, et suivi de la garde civique. Bien avant qu'il parût, je m ? écriai comme un fou :

— Le voilà, le voilà! le voyez-vous avec son habit d'aide de camp, son cheval bai, là tout à côté du général Masséna?

— Qui donc? Bonaparte?

— Eh! non, M. de Révanne, ce jeune officier qui a si bon air.

— Nous le voyons bien, mais quel est-il?

— C'est mon maître!

Alors, m'apercevant que chacun se moquait de mon transport, j'ajoutai d'un ton amer :

— Je vous ai montré mon maître ; tenez, voici le vôtre. Alors tous le3 yeux se fixèrent sur Bonaparte, et je me

trouvai assez vengé du dédaigneux sourire de mes voisins en voyant la crainte et l'admiration qui se peignirent tout à coup sur leurs visages.

Pendant cette marche triomphale, des symphonies, esécu-

tées par des musiciens français et milanais, se joignaient aux acclamations publiques. C'est au bruit de ces fanfares que le général en chef fut conduit jusqu'à la plaee du palais arcbiducal, où son logement était préparé. Un dîner de deux cents couverts l'y attendait; et Gustave, qui devait y assister, vînt enfin nous rejoindre pour nous raconter brièvement ses exploits, embrasser son général, et se disposer à la fête du Boir.

le n'avais, pour causer avec lui, d'autre moment que celui où il faisait sa toilette, et je m'apprêtais à l'accabler de questions sur tout ce qu'il avait vu et fait depuis notre séparation; m«is comme il avait, autatot que moi, le désir de s'instruire de tout ce qui s'était passé pendant son absence; nos demandes et nos réponses se croisaient d'une étrange manière.

— Monsieur doit-être bien fatigué?

— A-t-on des nouvelles de Nice?

— Vous étiez sans doute un de ceux qui défendaient le pont?

— Gomment! point de lettres?

— Non, monsieur; le général en attend 6e soir.

— Ah ! nous allions bien, c'est un plaisir de se battre ainsi. Mais voilà ufi appartement magnifique : chez qifl donc sommes-nous logés ici*

— Chez un banquier fort riehe^ il a, dit-on, une belle femme.

— Qui va nous haïr, Dieu sait !

— Ah ! cela n'est pas sûr; en tout pays, les femmes aiment assez les vainqueurs.

— Oui, ceux qui les défendent, mais des gens couverte du sang de leurs maris, de leurs frères,.. Fi donp!

— Bon! elles ont bientôt oublié tout cela.

— Tant mieux pour nous; au reste, je n'ai point envie de les punir de celte facile clémence, et pourvu que nos Françaises n'en suivent jamais l'exemple, c'est tout ce que je veux. Le général t'a-t-il bien traité?

— A merveille!

— 11 m'a paru fort content de toi, et m'a remercié de tel soins*

d'un amant heureux 187

— C'est bien honnête & lui, car j'ai failli le tuer... mais ta plus innocemment du monde.

— Comment done?

— Je tous conterai cela.

— Je parie qu'il t'aura questionné sur mon compte*

— Oui, mais je lui ai répondu de manière à vous tranquil« User tous deux. A propos, n'oublies pas, monsieur, en causant avec lui, que tous êtes toujours fort épris de mademoiselle Albertine.

— J'entends... Tâche de voir dans la journée le valet de chambre de Bonaparte; informe-toi près de lui du départ du prochain courrier que le générât en chef enverra à sa femme. Je veux le charger d'apprendre à ma mère que je suis chef d'escadron.

— Gomment, monsieur, vous obtenez un grade sur le champ de bataille, et vous ne m'en dites rien?

— Ma foi, tu as si bien l'habitude de deviner mes bonnes fortunes, que j'oublie de t'en parler.

— Vous aviez taison de me punir de n'avoir point deviné celle-là; elle était si facile à prévoir ! Mais comment l'avezvou8 mérité, cet honneur?

— En faisant comme les autres. J'étais avec Berthier et Massêna au moment où nos grenadiers, foudroyés par le feu des trente pièces de canon qui défendaient le pont de Lodi, hésitaient à franchir ce pas dangereux; je m'élance avec mes camarades; nous bravons la mitraille : notre exemple est bientôt suivi de tous, et l'armée passe le pont. Cette action eut lieu sous les yeux du général en chef; Ù en parttfefeait le péril, et c'est pour nous qu'il en réclame la récompense. Luimême vient de m'annoncer le grade qu'il a demandé pour %ioi au Directoire, et je ne pense pas qu'on ait rien à lui refuser après ce qu'il vient de faire.

— Quelle bonne nouvelle pour madame de Révanne ! m'écriai-je d'un ton qui prouvait toute la part que je prenais à son bonheur.

— Eh bien, elle l'apprendra par madame Bonaparte; car je ne doute pas que le général, en demandant pour moi cette faveur qu'il pouvait aussi justement accorder à tant d'autres,

n'ait pensé & l'amitié de sa femme pour ma famille, et je venx le remercier par la joie de ma mère.

En dnissant ces mots, Gustave partit pour se rendre à la fête des vainqueurs, et j'allai de mon côté rire avec les vaincue

La soirée était fort avancée, et je me disposais à quitter mes camarades; mais Bernard, qui n'aimait pas les sacrifices inutiles, me dit : >

— Tu peux rester avec nous encore plus de deux heures* Va, ton maître n'est pas prêt à rentrer chez lui : il y a graad hal au palais, et, après avoir fait sauter les maris, il faut hien faire danser les femmes. Ma foi, celles de Milan en valent bien la peine. C'est dommage que je ne sache pas mieux comprendre leur gentil gazouillement. Puisque tu l'entends, toi, ajouta-t-il en me montrant une troupe de jeunes filles qui riaient et chantaient à la porte du jardin, va donc inviter ces jolies chanteuses à danser avec nous. Je paierai les violons.

J'obéis, et, tout fier d'avoir mis à profit les leçons d'italien que j'avais attrappées d'un vieux maître d'écriture, je revins de mon ambassade avec tous les éléments d'an bal joyeux. Dans cette fête improvisée, je pris une idée fort juste du caractère de§ femmes de ce pays par la manière franche dont elles acceptent le plaisir qu'on leur propose; et j'avoue que mon amour pour le vrai me les fit trouver préférables à nos coquettes de village.

J'étais encore dans le ravissement de ma. soirée lorsque mon maître revint, au moins aussi content de la sienne. Il tenait à sa main un bouquet de fleurs d'orange, et me dit :

— Tiens, mets cette branche dans un verre d'eau, pour qu'elle se conserve fraîche jusqu'à demain.

— Ah! ah! répondis-je en riant, son rôle n'est donc pas encore fini?

d'un amant heureux 169

— Vraiment non, et je ne sais trop celui qu'elle va me faire jouer.

— Qu'importe, pourvu qu'il soit amusant, et que vous soyez en scène avec une jolie femme?

— Ah! celle-là est d'une beauté incomparable!

— En ce cas, vous n'avez rien à risquer.

— Et ma conscience donc?

— Bon! ces péchés-là sont remis d'avance.

— Au reste, je ne sais pas pourquoi elle s'alarmerait : je suis, jusqu'à présent, fort innocent, et probablement je ne trouverai pas de si tôt l'occasion d'être coupable.

— On dirait que vous la regrettez?

— Il est certain que, si j'avais le cœur libre...

— Et ne sauriez-vous, monsieur, vous amuser sans le mettre de la partie?

— Au fait, on n'est pas forcé d'aimer ce qu'on admire.

— Elle est donc bien admirable? Comment la nomme-t-on?

— Je n'en sais rien. Je causais avec plusieurs officiers lorsqu'elle est entrée dans la salle de bal. Son arrivée faisait la plus vive sensation. J'entendais de tous côtés des exclamations sur sa beauté, et, curieux de voir l'objet de tout ce bruit, je m'approchai des admirateurs qui l'entouraient. L'un d'eux me dit, avec toute l'emphase italienne :

y> — Avez-vous jamais vu deux astres plus éblouissants que ces yeux-là?

» — Je conviens qu'ils sont charmants.

» Aussitôt la cavalière servente s'empare de ma main, me présente à la dame et lui dit :

y> — Chs lei degna ricevere l'omaggio d'un giovinetto gar~ bato che sospira pe' suoi bei lucci (1).

» Cette déclaration imprévue est accueillie par le plus gracieux sourire et des mots obligeants. J'y réponds en invitant à danser la belle Milanaise. Elle accepte, et me voilà au même instant engagé dans uiie conversation intime, à laquelle je n'étais nullement préparé.

(i) Daignez recevoir l'hommage d'un jeune homme aimable qui soupire pour vos beaux yeux.

— Il me semble qu'on vous faisait assez beau jeu pour n'être point embarrassé.

— Eb bien, tu te trompes- Cette subite familiarité était dé- Jjdùirue de toute coquetterie. C'était plutôt la reconnaissance d'un hommage flatteur, et s'il a fini par s'y mêler quelque chose de mieux, c'est tout simplement le mutuel attrait de se plaire qu'il en faut accuser. Elle me disait avec tant de franchise:

» — Vous me trouvez belle, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis ravie.

» Et puis elle prenait mon bras, et nous traversions en semble la foule des curieux qui venaient la contempler.

— Ces gens-là doivent vous croire le plus heureux du inonde.

— Vraiment, je Pétais presque alors, et je n'ai jamais mieux éprouvé à quel point l'amour-propTe peut avoir quelquefois un faux air de l'amour. Hais tout cela se réduit au plaisir d'avoir été préféré quelques instants, et en public, par une belle personne, dont je n'entendrai peut-être plus parler.

— Ce serait dommage; mais vous n'en avez pas la crainte : ce bouquet est sans doute un signe de ralliement?

— Elle me l'a donné en me quittant pour rejoindre une femme qui appelait à grands cris: Stephania! Stephania! d'où je conclus que ce pourrait être là son nom.

— Et n'a-t-elle rien ajouté au don de ce bouquet?

— Non, si ce n'est qu'elle m'a dit :

» — Conservez-le jusqu'à demain.

— Allons, voilà un commencement d'aventure. Mais, prenez-y garde, monsieur, les Italiennes ne badinent pas : elles vous poignardent sans pitié, pour la plus petite infidélité, et quand on n'est point décidé à les aimer longtemps, le mieux est de ne pas l'entreprendre.

— Tu :rois donc qu'elles assassinent encore, comme du temps des Médicis? Bon! c'est une mode passée.

— Oui, en Espagne, monsieur, mais non pas en Italie, et si nous faisons quelque séjour ici, vous en verrez la preuve. D'abord, elles tuent l'infidèle, et quelquefois le confident.

— Ah! je voudrais voir cela!

— Bien obligé. Mais je dois vous prévenir qu'avant tout, elles frappent la rivale.

— Ceci est différent, et gâte beaucoup le piquant du reste* Mais, :ois trauquille : tu vivras, et je n'aurai pas même te plaisir d'exposer ta vie.

Tout en causant ainsi, Gustave faisait la revue des tableaux qui décoraient son appartement. Les plus précieux étaient recouverts d'un rideau qu'il soulevait' d'une main, tandis que, de l'autre, portant une lumière, il tâchait de reconnaître le sujet qui avait inspiré le peintre.

— Ah ! mon Dieu! s'écria- t-il tout à coup, c'est elle !

— Qui done, monsieur?

— Slephania! l'admirable Stephania!

— Quoi! cette belle femme habillée en vestale?

— Oui, c'est elle. Voilà bien ses yeux, sa taille, son sourire ; c'est son portrait, je n'en doute pas. Nous sommes peut-être logés chez son père. Gomment nomme-t-on le maître de cette maison?

— Il signor Rugnesi, répondis-je, financier très-fagtueu£, qui, sottement honteux de sa naissance roturière, s'est, dit-on, fait citoyen, ne pouvant pas être marchese.

-*• Si c'était son frère ou son mari?

— Je vous promets de m'en informer demain, de bonne heure. En attendant, faut-il refermer le rideau?

— Non ; je veux contempler encore ce noble visage.

— Monsieur, vous dormirez mal.

— Qu'importe, si je rêve agréablement? Mais, vois donc, quel singulier hasard! Je me trouve, sans savoir comment, l'adorateur déclaré d'une femme que je ne connais pas, et, quand je me reproche de ne l'avoir point quittée de toute la soirée, me voilà forcé de passer la nuit avec son portrait. En vérité, il y a dans tout cela quelque puissance diabolique qui conspire contre ma vertu; et, sans le souvenir qui me domine...

— Ah! monsieur, interrompis-je, ne comptez pas là-dessus. Ces sortes de souvenirs ne sauvent pas du crime, et ils ont l'avant goût du remords. Groyez-moi, laissez agir la destinée,,

et ne vous mêlez pas de ce qui se passe entre votre cœur et vos désirs : ils sauront bien s'arranger sans votre permission.

Gustave goûta cet avis peu sévère, et me parut fort disposé & le mettre en pratique, lorsque je lui appris le lendemain que cette charmante Stephania, qu'il prétendait ne revoir de sa vie, le faisait inviter à venir prendre, à midi, le chocolat avec elle. IL fut d'abord surpris d'un bonheur aussi inattendu, et me dit : v>

— Comment sais-tu qu'elle m'invite à déjeuner?

— Parce qu'elle me l'a dit elle-même, répondis-je.

— Quoi ! tu l'as vue?

— Ah! vous avez raison, monsieur, elle est un peu brune; mais c'est la Diane antique.

— Où l'as-tu rencontrée?

— Chez elle.

— Qui donc a pu t'y conduire?

— Je ne suis pas sorti.

— Elle demeure ici?

— Oui, monsieur, dans la maison môme; et comme elle en est la maîtresse, il faudra bien souffrir qu'elle vous en fasse les honneurs. *

— Allons, je me résigne, dit en souriant Gustave. Aussi bien, je suis curieux de savoir de quel air elle me recevra ce matin. Peut-être ignorait-elle hier, autant que moi, que je fusse logé chez son mari.

— C'est probable. Au reste, tous deux exercent l'hospitalité à merveille; car j'étais chez le général quand ils sont venus s'informer de ses nouvelles, et l'engager à partager leur table.

— A-t-il accepté?

— Certainement, pour lui et ses aides de camp. Ainsi, vous allez avoir bon souper, bon. gîte et...

— Tais-toi, et va me faire annoncer chez madame Rughesi. En me donnant cet ordre, Gustave prit la branche de

fleur d'oranger et sortit pour se rendre chez son général. Un instant après, je le vis descendre chez la belle Stephania, et il me fallut attendre jusqu'au moment du dîner pour savoir à quoi m'en tenir sur le résultat de cette entrevue.

Il fut à peu près tel que je Pavais prévu. Cependant, habitué à tous les petits manèges de notre galanterie française, je n'aurais Jamais imaginé la manière naïve dont ces sortes d'affaires se traitent en Italie, et je ne revenais pas de ma surprise eu voyant madame Rughesi porter sur Gustave des regards si indiscrètement passionnés. Sans doute, il avait témoigné un grand plaisir à la retrouver, et à s'assurer qu'il la verrait tous les jours ; car l'espoir et la reconnaissance animaient également les beaux yeux de Stephania. Placée entre le général et Gustave, elle ne perdait pas une occasion de lui prouver sa préférence ; et ce qui me frappait le plus, c'est que personne n'en paraissait étonné, et que mon maître lui-même n'en éprouvait aucun trouble : tant il est vrai que le mystère et l'incertitude causent seuls les agitations du cœur!

Après le dîner, Stephania invita Gustave et quelques autres officiers à venir dans sa loge au grand théâtre délia Scala. Bonaparte devait, ce même jour, assister à la représentation d'un opéra du célèbre Gimarosa, et, dès le matin, une foule de curieux obstruait toutes les avenues qui conduisent à la salle de spectacle. Malgré mon désir d'y pénétrer, je n'aurais pu y parvenir sans le secours de Bernard et de plusieurs de nos soldats, qui en franchirent le péristyle comme on monte à l'assaut.

— Place! place! criaient -ils. Nous voulons aussi l'applaudir.

Et les plus pauvres donnaient leur argent avec le même empressement que les autres. Emporté par un flot de ces braves gens, je me trouvai tout à coup au milieu du parterre, et fort bien placé pour voir l'ensemble de cette salle immense. D'abord, en apercevant les rideaux de différentes couleurs qui ornent chaque loge, je crus que c'était le rendez- vous de tous les polichinelles de l'Italie ; mais on me dit que ces petites chambres particulières n'étaient jamais éclairées que dans les grandes occasions, et que l'attention des spectateurs se portant tout entière sur le théâtre, on ne prenait pas ^arde à ce qui 8b passait dans les loges. J'en conclus que les femmes y venaient pour jouir du spectacle, et non pour s'y montrerai je désirai voir bientôt cet usage établi en France.

S'il est une chose an monde faite pour tourner la tête du héros le plus sage, c'est bien certainement l'accueil que reçut Bonaparte en entrant dans cette Tasle salle, et je crois qu'il a souvent fait la différence de l'enthousiasme véritable qui éclata alors avec celui qu'on lui a depuis si souvent arrangé. (Tétaient les acclamations d'une armée reconnaissante, d'un peuple qui croyait voir en lu! le fondateur de sa liberté, enfin, c'était cette exaltation que produit seule la présence d'un protecteur et d'un héros. J'en étais, pour ma part, aussi enivré que tous les autres, et dès que les transports du public se calmaient, Je m'amusais d'un mot à les ranimer. Au milieu de ce vacarme, les acteurs ne pouvaient se faire entendre. Hais la fameuse B... parut, et Bonaparte ayant témoigné, par un signe à Berthier, qu'il désirait écouter cette Cantatrice, il se fit un profond silence.

Cette signora B... avait une voix divine, des yeux vifs, et la taille élancée. Un soldat français, placé près de nous, en dévint subitement amoureux, et dit à Bernard :

— Morbleu! voilà une femme qui me conviendrait bien.

— Mais, toi, lui conviendrais- tu?

— Pourquoi pas?

— Tu crois donc qu'il ne faut être que brave et beau garçon pour plaire à cette dame?

— Il faut avoir encore, avec cela, cents ducats à lui donner, nous dit tout bas un Italien. Si vous les avez, je vous promets de vous faire souper ce soir même avec elle.

— Vraiment? répliqua le soldat $xm air joyeux. Eh bien, c'est une affaire conclue.

— Es-tu fou? dit Bernard.

— Non. J'aime les grands talents;; et j'en veux voir un de près dans ma vie.

— Mais avec quoi le paieras-tu? pauvre diable!

— Avec mon colonel autrichien.

— Quoi! celui que tu as si bien dépouillé sur le champ de bataille?

— Eh oui! donc. Il avait tout justement cent ducats dans sa poche; je veux qu'ils me portent plus de bonheur qu'à lui.

d'un amant heureux 175

On pense bien que Bernard n'épargna pas les représentations, pour empêcher son ami de faire une telle extravagance; mais nen ne put l'en détourner. Le spectacle terminé, iLprit le bras de l'Italien, et nous quitta en disant :

— Bonsoir, camarades. Vous riez; mais c'est égal. Morbleu! je ne mourrai pas sans m'être amusé comme un prince.

Le lendemain il n'avait pins un sou; et Bernard fut obligé de lui payer une bouteille 4e via pourboire à la santé de sa charmante cantatrice.

Ge trait peint assez le mépris que nos soldats avaient alors pour l'argent. Leurs officiers ne songeaient guère plus à thésauriser. U est vrai que les majorats n'étaient pas encore institués, et que, dans ce temps où l'amour de la patrie conduisait seul au champ d'honneur, on ne voulait pour prix de ses dangers que du plaisir et de la gloire.

Se trouver tous le» jours en présence d'une femme adorable; habiter la même maison qu'elle; se voir à chaque instant Tobj[et d'une nouvelle préférence de sa part; enfin, ne pouvoir plus douter de l'amour qu'on inspire : voilà, sans contredit, les pièges les plus dangereux pour la fidélité d'un jeune homme; et vous devinez bien, messieurs, que celle de mon maître s'y laissa prendre. Cependant son cœur ne fut pas complice de ce crime. Sans être ingrat pour la belle Stephania, il payait ses bontés par une amitié caressante qui n'avait rien de commun avec le sentiment romanesque qui l'attachait à madame de Verseuil ; et ce bonheur facile ne portant aucun trouble en son Âme, sa conscience partageait cette douce tranquillité. Sans l'événement qui vint le tirer de son erreur, peut-être croirait-il encore, comme tant de gens, qu'on peut impunément adorer une femme, sans se refuser le plaisir d'en posséder une autre. .

Il était neuf heures du soir; je prenais le frais avec tous les domestiques de la majson, sur les banc» de notre porte :

tout à coup on entend cliquer des fouets, jurer des postillons; une voitutfe s'arrête, et Ton demande si ce n'est pas là que demeure le général Verseuil. A cette question, je reconnais la voix du major Saint-Edme, je cours à la portière; Athénaïs s'écrie :

— Comment va le général?

— Beaucoup mieux, madame; il commence à marcher,

— Ah! conduisez-nous vers lui.

— Mais il ne nous attend pas, dit le major ; et il serait prudent de le prévenir de notre subite arrivée.

— Sans doute, repris-je, et si vous le permettez, j'irai le préparer à cette joie, pendant que madame attendra un moment dans le salon.

L'avis est accueilli, et j'aide les voyageurs à descendre de voiture, sans oublier de serrer la main de mademoiselle Julie, en signe de reconnaissance.

Pendant que je conduisais madame de Verseuil, elle trouva le moyen de me demander, à voix basse, où était mon maître. Je répondis effrontément qu'il était à la promenade avec quelques officiers de ses amis.

— II ne s'attend pas à me voir sitôt, dit-elle d'un air présomptueux.

— Je ne puis, madame, que vous affirmer combien il est loin de prévoir un si grand bonheur; aussi vais-je courir après lui pour lui annoncer le premier cette bonne nouvelle.

— Vous ferez bien.

Puis, élevant la voix T elle s'écria :

— Je n'ai pu tenir à l'inquiétude qui me tourmentait et j'aurais fait la route à pied, plutôt que de rester incertaine sur l'état de mon mari.

Un même soin, et bien plus urgent, ne me permettant pas de consacrer beaucoup d'instants à la préparation de M. de Verseuil, je lui débitai une de ces phrases banales, qu'on n'emploie jamais que pour modérer l'effet d'une trop vive surprise ; et je l'avais à peine terminée, qu'il en conclut que sa femme était là : alors, se traînant vers elle, il se passa une scène d'attendrissement dont je ne crus pas devoir être le' témoin, et je m'empressai d'en épargner une d'un tout autre

genre à Gustave, en allant le chercher au théâtre, et l'avertir du bonheur inespéré qui l'attendait.

Il était paisiblement assis à côté de la belle Stephania dans sa loge; j'allai me placer à l'orchestre en face de lui, dans l'espérance de m'en faire remarquer par quelque signe, et de pouvoir lui montrer que j'avais une chose importante à lui annoncer; mais plongé dans une douce rêverie, et tout entier au plaisir de contempler un beau visage, en écoutant un air délicieux, il ne prit pas garde à moi, et j'en fus réduit à lui faire dire, par l'ouvreuse de loges, que quelqu'un le demandait dans le corridor. Ne doutant pas que ce ne fût un message de son général, il arrive aussitôt, et je l'accable sans aucun ménagement, du poids de ma bonne nouvelle.

11 faut rendre justice à Gustave; son premier mouvement fut un transport de joie; mais la réflexion le ramena bientôt à l'embarras de sa situation, et il eut recours à. mes conseils pour le guider dans cette circonstance difficile. J'étais moimôme tout étourdi de cette surprise, et je lui demandai le temps de me remettre, avant de lui tracer un plan de conduite. L'essentiel était de pourvoir au premier moment, et de trouver un prétexte pour ne pas rentrer en donnant la main à madame Rughesi. Il fut décidé qu'un ordre supposé, obligeant Gustave à se rendre sur-le-champ près de son général, il chargerait un des amis de Stephania de la reconduire. Son cœur étant sans défiance, elle trouva le procédé de Gustave tout simple; seulement elle lui dit qu'elle l'attendrait après le spectacle sur la terrasse, où sa société se réunissait chaque soir pour prendre des sorbets et chanter des nocturnes.

Pendant le cours trajet que nous fîmes du théâtre à la maison de M. Rughesi, Gustave chercha à se rassurer lui-môme sur les craintes d'une rivalité qui, peut-être, ne s'établirait jamais.

— Au fait, disait- il, cherchant à se flatter, on ne dispute qu'avec des droits à peu près égaux, et pour des objets qui en valent la peine.

Mais, après avoir dit ces mots d'un air dégagé, une vague inquiétude se peignit sur son visage, et tout décelait en lui

une vive agitation. Athéfl&ïs interpréta ce trouble mieux qu'il ne le méritait, et l'augmenta par des mots 'enchanteurs.

— Arrivez donc! s'écria le général en voyant entrer mon maître, venez recevoir les remercîments de cet ange de bonté, qui a voulu braver les fatigua d'an dangereux voyage, pour partager les soins dont vous me comblez. Ahl si j'avais pu la soupçonner capable d'une démarche si imprudente, je m'y serais bien opposé î mais, puisqu'elle est si heureusement faite, je n'ai pas la générosité de m'en plaindre.

— Je sais, monsieur, ditAthénaïs d'une voix émue, tout ce que nous devons à vos soins, et je regrette de ne pouvoir vous en exprimer toute ma Tecoimaissance.

— C'est un brave jeune homme, interrompit le major en serrant cordialement la main de mon maître, et ce qu'il fera de bien ne mitonnera jamais.

Gustave répondit de sou mieux à tous ces compliments, et il y mrHin en demandant au major comment un homme aussi raisonnable que lui av^it pu consentir à exposer madame de Verseuil à tous les périls d'une route faite à travers les armées.

— Ah! vraiment, vous la connaissez bien, répondit-il, si vous croyez qu'un avis raisonnable l'aurait empêchée de partir : votre courrier nous avait à peine donné la nouvelle de la blessure du général, que madame était déjà en voiture.

— Il n'y a rien là d'étonnant, dit Athénaïs en regardant Gustave, les occasions de se dévouer aux gens qu'on aime sont si rares, qu'on ne doit pas les laisser échapper.

— Bien mieux, reprit le major, si je n'avais pas trouvé à confier mou commandement à quelqu'un de sûr, madame partait seule avec sa femme de chambre, en dépit des supplications de la pauvre madame d'Olbiac, que son rhumatisme forçait à rester à Nice; et le ciel sait ce qui serait advenu de cette belle résolution. Enfin, grâce au courrier qui nous a servi de guide, nous ne nous en sommes pas mal tirés.* mais ce n'est qu'arrivés à Plaisance, où Ton nous a donné des nouvelles du général, que sa femme a cessé de se persuader qu'elle le trouverait mort. Je proposais d'aller en avant pour lux rapporter des nouvelles positives ; à cela, madame de Ver*

d'un amant HEUREUX 179

seuil îépondait, qu'flle ne me croirait pas, et persistait à traverser, -s'il le fallait$ ^ n champ de bataille, pour parvenir jusqu'à vous.

— Quel aimable entêtement! dit le général en prenant la main de sa femme.

Rien n T est si importun queFexpression d'une reconnaissance usurpée; aussi madame de Verseuils'empressâ-Mlle 4e Ranger la conversation, eu demandant des détails sur l'hospitalité qu'on nous accordait dans, la maison de M. Rùghesi.

— Nous sommes traités on ne peut mieux, dit le général ( je suis l'objet de toutes les bonnes grâces du maître de la maison, et M- de Révanne, de celles de madame, ajcmta-t-il d'un air malin qui fit rougir Gustave.

— Àhî j'entends, dit le major : mate il n'y fien à lui reprocher; ce sont les profita des aides de camp, ta dame est sans doute jolie?

— ' Demandez à Gustave, reprit le général; mais non, sa modestie Fempêcherait peut-être de vous dire que c'est la plus belle femme de Milan.

— La plus belle! reprit M. de Saiiit-Edme : je vous plains, mon cher ami, vous allez vous y attacher, et quand il faudra laisser ce trésor pour cour» après les Autrichiens, cela vous blessera le cœur. Rappelez -Yqus bien que les grands sentiments sont funestes aux jeunes officiers»; et croyez-moi, ne sacrifiez point votre repos au caprice.de votre belle Milanaise.

— Eh! qui vous dit, monsieur, qtte j'en sois épris? interrompit Gustave, ne pouvant plus contenir son impatience.

— Ahî je n'en étais pas certain, répliqua le major; mais voilà un emportement qui me le prouve : c'est ainsi qu'on accueille les conseil? qui arrivent trop tard. Allez, nous avons passé par là; et malgré tous les chagrins qu'on y trouve,. je sais bien qu'une fois engagé, on ne déserte pas facilement. &

Ces derniers mots furent accompagnés d'un regarda l'adresse de madame de Vçrseuil; mais elle était trop occupée dé ce qu'elle venait d'entendre, pour prêter la moindre attention aux tendresses détournées du major. Gustave, les yeux fixés sur elle, semblait demander grâce pour une faute involon-'

taire ; puis sortant tout à coup de soh attitude humble, il prenait l'air \ndigné d'un homme poursuivi par une calomnie que la prudence ne lui permettait pas de repousse* ouvertement. Fort heureusement pour lui, l'amour-propre d'Athénaïs s'arrêta sur cette pensée. Convaincue qu'une passion inspirée par elle ne pouvait s'éteindre aussi vite, elle ne vit dans l'aventure galante que Ton supposait à Gustave que le plaisir de l'emporter sur une belle rivale; et l'inquiétude qui se mêle à l'espoir d'obtenir un éclatant sacrifice la rendît encore plus soigneuse de plaire. Alors, feignant un excès de confiance fondé sur la fidélité de ses propres sentiments, et profitant de la sécurité que le soupçon d'une telle intrigue devait naturellement donner à son mari, elle redoubla de manières affectueuses pour Gustave. Combien il fut touché de ce soin délicat, et qu'il aurait voulu pouvoir y répondre, en s'accusant et se justifiant à la fois par l'aveu le plus sincère 1

Madame Rughesi, ayant appri3 l'arrivée de madame de Verseuil, s'empressa de venir lui offrir un logement attenant à celui de son mari; le major reçut la même politesse, et M. Rughesi ajouta que sa femme serait enchantée de se lier avec madame la générale; ce qui fit trembler Gustave, et sourire Athénaïs. Dans cette visite, M. Rughesi parla de son prochain départ pour Venise, et de l'arrivée du commandeur d'Est (i), envoyé par son frère, le duc de Modône, vers le générai Bonaparte, pour solliciter de lui une suspension d'armes. M. Rughesi avait été choisi, avec deux autres magistats de Milan, pour aller supplier, au nom de leur ville, le duc de Modône, alors retiré à Venise, de céder aux conditions imposées par le général français ; et, comme ces conditions étaient fort dures, il ne se flattait pas d'y faire accéder le souverain le plus avare de toute l'Italie. 11 raconta à ce sujet l'entretien qui avait eu lieu le matin môme entre le commandeur d'Est et Bonaparte, dans lequel celui-ci, parlant en républicain, commandait en roi, et l'autre, en parlant en prince, s'humiliait en esclave. Opposant sans cesse les droits de sa naissance à ceux de la

(1) On sait que ce frère du duc de Modè&o était fils d'une Française, danseuse à l'Opéra,

d'un amant heureux 181

victoire, le commandeur avait déjà lancé plusieurs mots offensants sur l'impossibilité de confier les rênes d'un gouvernement stable à des hommes nés dans une basse classe, lorsque, se levant avec impatience, Bonaparte lui dit :

— Cet avis n'était pas certainement celui de mademoiselle votre mère.

L'heure de se rendre sur la terrasse de Stephania était déjà sonnée, et mon maître ne pensait pas à quitter la chambre de M. de Yerseuil; mais on défendait au général de veiller : Athénais avait aussi besoin de repos, et Gustave fut contraint de se retirer avec le major. Après avoir installé celui-ci dans son appartement, il prit tristement l'allée qui conduisait à la terrasse, et probablement les réflexions qui le tourmentaient alors se peignirent sur son visage; car il fut accueilli par ces mots:

— Ah! mon Dieu, qu'avez- vous donc? vous est-il arrivé un malheur?

— Non, vraiment. Quelle idée ! répondit Gustave en s'effor* çant de sourire.

— Je devine, répliqua vivement Stephania; vous allez partir?

— Je ne le crois pas; nous n'avons encore reçu aucun ordre.

— Aibrs pourquoi cet air si triste?

— Je nef savais pas ravoir, et j'espère que vous l'imaginez.

— Non, Gustave, je n'imagine pas; mais je ressens tout ce que vous éprouvez, et mon cœur ne se trompera jamais sur les agitations du vôtre. Vous avez depuis ce soir quelque enuui secret.

— Eh bien, si cela est, laissez à votre présence le soin d'en triompher, et chantez-nous de ces délicieux nocturnes qui plongent l'âme dans une si douce rêverie. Votre voix me fera du bien.

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