‹ Les malheurs de SophieChapitre 26 sur 30 · MADAME D'AUBERT · texte numérisé non relu

MADAME D'AUBERT

Pourquoi donc l'âne a-t-il rué, Paul? Je le croyais si doux!

PAUL, embarrassé.

C'est Sophie qui était dessus, maman; c'est avec elle qu'il a rué.

MADAME D'aUBERT.

Très bien, je comprends. Mais qu'est-ce qui a pu le faire ruer?

SOPHIE

Oh! ma tante, c'est parce qu'il avait envie de ruer.

MADAME d'aUBERT.

Je pense bien que ce n'est pas parce qu'il voulait rester tranquille. Mais c'est singulier tout de même. »

On rentrait à la maison comme Mme d'Aubert achevait de parler; Sophie alla dans sa chambre pour laver sa figure et ses mains, qui étaient pleines de sable, et pour changer sa robe, qui était salie et déchirée. Mme de Réan entra

200 LES MA'LIIEIM^S DE SOPIHE

comme elle finissait de s'habiller; elle examina sa robe déchirée.

« Il faut que tu sois tombée bien rudement, dit-elle, pour que ta robe soit déchirée et salie comme elle est.

— Ah! dit la bonne.

Qu'avez-vous? vous êtes-vous fait mal?

LA BONNE

Ah! la belle idée! Ha! ha! ha! voilà une invention ! Regardez donc, madame ! »

Et elle montra à Mme de Réan la grosse épingle avec laquelle elle venait de se piquer, et que Sophie avait oublié d'ôter après sa chute.

MADAME DE RÉAN

Qu'est-ce que cela veut dire? Comment cette épingle se trouve-t-elle au soulier de Sophie?

LA BONNE

Elle n'y est pas venue toute seule, certainement, car le cuir est assez dur à percer.

MADAME DE RÉAN

Parle donc, Sophie; explique-nous comment cette épingle se trouve là.

SOPHIE, très embarrassée.

Je ne sais pas, maman, je ne sais pas du tout.

MADAME DE RÉAN

Comment tu ne sais pas? Tu as mis tes souliers avec l'épingle sans t'en apercevoir?

SOPHIE

Oui* maman I je n'ai rien vu»

LA BONNE

Ah! par exemple, mademoiseUe Sophie, ce n'est pas vrai, cela. C'est moi qui vous ai mis vos souliers, et je sais qu'il n'y avait pas d'épin-

gle. Vous feriez croire à votre maman que je suis une négligente ! Ce n'est pas bien, cela, mademoiselle. »

Sophie ne répond pas; elle est de plus en plus rouge et embarrassée. Mme de Réau lui ordonne de parler.

« Si vous n'avouez pas la vérité, mademois iWe, j'irai la demander à Paul, qui ne ment ja- I ais. »

Sophie éclata en sanglots, mais elle s'entêta à n rien avouer. Mme de Réan alla chez sa sœur, Mme d'Aubert; elle y trouva Paul, auquel elle demanda ce que voulait dire l'épingle du soulier de Sophie. Paul, croyant sa tante très lâchée et pensant que Sophie avait dit la vérité, répondit :

« C'était pour faire un éperon, ma tante.

MADAME DE RÉAN

Et pour quoi faire, un éperon?

PAUL

Pour faire galoper l'âne.

MADAME DE RÉAN

Ah! je comprends pourquoi l'âne a rué et a jeté Sophie par terre. L'épingle piquait le pauvre animal, qui s'en est débarrassé comme il a pu. »

Mme de Réan sortit et revint trouver Sophie.

« Je sais tout, mademoiselle, dit-elle. Vous êtes une petite menteuse. Si vous m'aviez dit la vérité, je vous aurais un peu grondée, mais je ne vous aurais pas punie; maintenant, vous allez être un mois sans monter à âne, pour vous apprendre à mentir comme vous l'avez fait. »

Mme de Réan laissa Sophie pleurant. Quand Paul la revit, il ne put s'empêcher de lui dire :

« Je te l'avais bien dit, Sophie ! Si tu avais

avoué la vérité, nous aurions notre âne, et tu n'aurais pas le chagrin que tu as. »

Mme de Réan tint parole et ne permit pas qu'on montât l'âne, malgré les demandes de Sophie.

Page 1