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Les Malouins à terre-neuve

Oserai-je bien l'avouer? Je connais presque toutes les œuvres de M. Jules Simon, je professe pour son caractère le plus profond respect, je m'intéresse depuis de longues années à tout ce qui le touche, mais — j'ignorais qu'il fût Breton. Après tout ne l’avait-il pas quelque peu oublié lui-même? Le patriotisme régional me semble bien ne dater que de ces toutes dernières années. Autrefois le premier souci des provinciaux arrivant et arrivés à Paris était d'oublier leur pays d’origine : on s’ingéniait à s’acclimater le plus rapidement et le plus complètement possible; à prendre la tournure, l'allure, le langage, l’argot même du boulevard, à passer pour Parisien authentique et autochtone. Tout cela est bien changé maintenant, et c’est de la guerre que date ce changement. Il semble qu'après ce grand cataclysme on ait éprouvé le besoin de resserrer les liens qui attachaient chacun au coin de terre où il est né et où il a vécu ses premières années et qui est une parcelle de la patrie commune. C'est le grand patriotisme qui a véritablement sonné le réveil du patriotisme local. Et c’est de Paris — puisque aussi bien c’est de à que tout part en France — c’est de Paris que le mouvement est parti. C’est là que les habitants d’une même province se sont retrouvés et groupés; c'est là que se sont fondés Îles réunions, les sociétés et les diners, où l’on venait, une fois par mois, parler la langue ou le patois, chanter les vieilles chansons et manger les plats du « pays. »

Et alors de vieux Parisiens se sont rappelés, qu'au fond, ils étaient eux aussi des provinciaux, et ils se sont mis avec leurs jeunes compatriotes à revivre les tant douces années du passé. C'est alors que le grand cosmopolite du Collège de France, qui s'était assimilé la fleur des civilisations antiques et modernes, qui avait été parmi nous le héraut de la science germanique, qui s’était fait, tour à tour, Sémite avec les pasteurs du Désert et les prophètes de Jérusalem; Français de ce XIV° siècle dont il a si admirablement décrit, avec Victor Leclerc, la littérature; Grec devant le Parthénon; Juif Hollandais avec Spinoza ; Anglais avec l’auteur de la Tempéle; c'est alors que ce voyageur à travers les siècles et les pays, à l’âme si large, à l'esprit si souple que depuis Gœthe peut-être nous n’en avons pas vu de pareil, a rebroussé chemin jusqu'à l’humble village breton d’où il était parti, et s’est mis à nous raconter dans un livre unique de charme, de grâce et en même temps d’intellectualisme, son chef-d'œuvre peut-être, ses impressions de jeunesse. C'est alors aussi que M. Jules Simon, un des esprits les plus modernes, les plus actuels, si je puis dire, de notre temps, qui dans sa longue et glorieuse carrière a cheminé, lui aussi, à travers les époques et les disciplines les plus différentes ; qui est allé des rêves mystiques de Plotin et de Proclus jusqu'aux dures réalités de l’ouvrière contemporaine; qui, lui, a non seulement vécu par la pensée, mais a voulu et a su agir; qui a tenu dans l'histoire de ce pays une place considérable; qui a prononcé des paroles qui ne s’oublieront plus, et a agi des actes qui, avec l’inimitié irréconciliable de tous les partis extrêmes, lui ont attiré le respect de tous les éléments modérés de la nation et lui vaudront, certes, une place enviable parmi les hommes de la troisième République dont l'histoire retiendra le nom ; qui presque aussi riche en métamorphoses que ce dieu de Plotin dont il a raconté les hypostases, s’est tourné dans ces dernières années vers un champ d'activité nouveau, où son zèle, enflammé de bien, a récolté la plus merveilleuse des moissons :

la vie de centaines d'enfants; c'est alors que l'illustre vétéran

de la philosophie, des lettres, de la chaire de professeur et de la tribune d'orateur s’est rappelé lui aussi qu'il était Breton, qu'il était Vannetais et a donné dans ses Mémoires et dans ses Nouveaux Mémoires des autres un pendant charmant aux Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse de son illustre compatriote.

Et, fidèle à cette faculté et à ce besoin d'action qui — nous l'avons déjà dit ici même — nous parait le trait caractéristique de la physionomie de M. Jules Simon quand on le compare à ses grands compagnons de gloire, aux Renan et aux Taine, il n’a pas seulement écrit sur la Bretagne et pour la Bretagne, mais il a agi pour elle. Lorsque la question des Universités a été soulevée dans le Parlement, le plus fidèle des champions de l'Université bretonne a été M. Jules Simon, le Président de la commission du Sénat. Aussi, quand on a su à Rennes que M. Jules Simon allait y venir, le dimanche 23 juillet, présider les « Assises poétiques et littéraires de la Pomme, » ce fut partout une émotion joyeuse. À son arrivée s'étaient rendus, avec les Autorités, l'Association des anciens Élèves du Lycée, l'Association des Étudiants, l'Association des Amis de l'Université. Au vin d'honneur que lui offrit la Municipalité, M. Leroux, préfet d'Ille-et-Vilaine, en souhaitant la bienvenue à son hôte, le remercia des efforts qu'il avait tentés pour la création d’une Université Rennaise ; et dans sa réponse, la première des quatre allocutions qu'il a prononcées à Rennes, M. Jules Simon raconta par le menu les démarches qu'il avait faites, les discussions qu'il avait présidées, et finit en émettant le vœu que cette rénovation des vieilles Universités dont il était grand partisan, se réalisät dans l’avenir le plus prochain et de la façon la plus conforme aux besoins et aux vœux du pays.

L'après-midi du même jour les notabilités de Rennes étaient invitées à assister au Théâtre à ce que nous avons appelé tout à l'heure, avec les programmes, les « Assises poétiques et

littéraires de la Pomme. » On savait que M. Jules Simon allait prononcer un discours, el je n'ai pas besoin de dire que la salle était comble. Il y a eu un concert dont je n'ai pas à parler, et une lecture de distribution de prix qui nous eût paru fort longue si nous n'avions eu l’occasion, en passant, d'applaudir le nom de notre cher collaborateur et ami Le Braz qui a obtenu la récompense du Gouvernement pour son poème légendaire « Sena. » Mais avant tout il y a eu un discours de M. Jules Simon.

Le début de ce discours a été véritablement exquis. Improvisateur impénitent, n'ayant jamais voulu lire ses discours, les journalistes parisiens voulaient avoir à toute force avant son départ le discours qu'il prononcerait à Rennes; il s’est rendu, il l'a écrit, et il s'apprétait à faire devant le public rennais ses débuts de lecteur, lorsqu'il s'en vit empêché par l'insuffisance de léclairage. Aussi, et il en est enchanté, va-t-il pouvoir, comme il en a l'habitude parler librement, sans papier devant les yeux.

Il commence par donner un souvenir ému à l'illustre compatriote qu'il accompagnait tous les ans en Bretagne, etavec lequel il partageait la mission de venir inaugurer les monuments élevés aux grands hommes bretons. Souvent ni M. Renan, ni M. Jules Simon ne savaient au juste ce qu'avait fait le grand homme qu'ils avaient charge de célébrer. Mais il vaut encore mieux élever des statues à des gens qui n’en sont pas dignes que de les refuser à ceux qui les méritent. Quelles que soient, en effet, les beautés de la nature en Bretagne, le plus beau pays de France, bien plus, le plus beau pays du monde, triste et gai tour à tour avec ses plages redoutables et ses coteaux embaumés, que sont-elles auprès de sa moisson de grands hommes”? Duguesclin, Descartes, M"° de Sévigné, Tournemine, Gerbier, Toullier, Lanjuinais et Le Chapellier, Le Sage et Ginguené, Duguay-Trouin, La Motte- Picquet et Surcouf, Brizeux, Lamennais et Chateaubriand ? N'y a-l-il pas là de quoipeupler toutes les places de Rennes, n’y a-t-il

pas là de quoi construire une Voie sacrée comme aucune autre province française peut-être ne serait capable d'en fournir? Si M. Jules Simon en avait le pouvoir, il ferait avant de partir deux cadeaux à la cité rennaise : la statue de Descartes — et non seulement ce monument universitaire que demandait pour lui Cousin « qui n'avait pas l'âme républicaine, et qui n’admettait » de statues en place publique que pour les rois » — de Descartes « qui est le génie même de la Bretagne, la force dans la » règle, et dont la philosophie est plutôt une résolution qu'une » doctrine et relève autant de la volonté que du génie; et la statue de M”° de Sévigné, cette Parisienne naturalisée Bretonne, qui a écrit en Bretagne une partie de ses chefs-d'œuvre. Le moment parait propice à l’orateur pour élever à la fois ces deux statues « à une heure dont il admire la fécondité et qui n’aura eu » qu'une fécondité d'avortement si la philosophie renonce au » bon sens et les lettres à la chasteté. »

Voilà, très imparfaitement rendu, le discours de M. Jules Simon qui a été salué, comme bien vous le pensez, par d’enthousiastes applaudissements. Il est aussi difficile de caractériser un orateur que de décrire un morceau de musique : il faut aller l'entendre. Cela est vrai surtout pour les orateurs comme Jules Simon dont la maitresse qualité peut-être est l’action oratoire. Un vieux journaliste parlementaire me racontait que quand Jules Simon se levait pour parler à l’Assemblée Nationale il courait comme un frisson parmi les auditeurs, l’on se rapprochait et l’on murmurail : « la Rachel, la Rachel! » C’est qu'en effet tout orateur — qu'il soit orateur politique, avocat, professeur, et même prédicateur — doit posséder, avec beaucoup d’autres qualités certes, des qualités de comédien. Il y a entre lui et l'écrivain la même différence qu'entre le romancier et l’homme de théâtre. Il faut que toutes ses paroles soient appropriées à son public, qu’elles fassent balle, pour ainsi dire, et qu’elles portent. Il faut qu'il s’établisse entre ses auditeurs et lui des courants continus que rien ne doit interrompre ni arrêter. Qu'importe après cela que l’orateur ne

dise pas des choses bien originales, bien nouvelles, bien justes même? Les choses originales, le grand public est-il capable de les comprendre? Les choses nouvelles, a-t-1l le temps de se les assimiler, de les examiner et de leur donner son adhésion? Les choses peu justes, est-il en mesure de les rectifier? Ainsi on a pu contester, et avec raison à mon sens, que Descartes soit 3reton. Son père était bien conseiller au Parlement de Rennes ; et il semble établi que c’est bien là que celui qui devait être Descartes naquit à la vie, bien que ce fût, on le sait, àla Haye, en Touraine, qu'il vit le jour. Mais cela suffit-il vraiment pour faire de Descartes un Breton ? Sa famille était-elle de souche bretonne, ou son père, originaire du Poitou et de la Touraine, n'était-il qu'un fonctionnaire de passage à Rennes, et qui tenait si peu à celte nationalité bretonne que l’on revendique pour son fils, qu'il a empêché un autre de ses enfants de revenir comme magistrat à Rennes? Et M"° de Sévigné? Küût-elle accepté cette grande naturalisation qu'on lui a si libéralement octroyée? Ses lettres datant de Bretagne révèlent-elles une prédilection assez grande pour cette province, pour que celle-ci eût le droit dese l’annexer?

Mais ce sont là des réflexions d’après coup, des chicanes. Tant qu'il parlait, M. Jules Simon nous à tous tenus sous le charme. II est impossible d'imaginer, quand on ne l’a pas entendu, la grace malicieuse avec laquelle il nous a raconté comment, faute de lampe, il lui a été impossible de lire son discours. Ceux qui ont eu l’occasion d'entendre souvent parler M. Jules Simon savent que dans presque tous ses discours il y a une « lampe » ou quelque chose de semblable. Ses exordes sont toujours gracieux, simples, familiers. Le débit est un peu lent, la voix faible, le geste rare, le ton paterne. Puis peu à peu le débit se presse, la voix s'élève, le geste s’amplifie, le ton s’enfle et tout à coup vous sentez passer sur vous le frisson que nous donnent les grands orateurs. À deux reprises nous l’avons senti, ce frisson, dans ce modeste discours d'inauguration de la « Pomme » : quand M. Jules Simon nous a parlé des mobiles bretons et dans la

superbe phrase consacrée à Descartes. Les mobiles bretons, direz-vous, c'est un peu trop facile. Soit, mais la phrase sur Descartes, elle? Vous ne sauriez la trouver facile et banale. Et ce n’est pas tout d’ailleurs. À côté du frisson du sublime, M. Jules Simon sait en produire bien d’autres. Ce fut un sentiment exquis d'attente malicieuse qui s’éveilla chez tous les initiés lorsque M. Simon prononça le nom de Cousin. Nous savions bien qu'il n'y a pas plus de discours que de page de M. Simon où son maitre et sa victime illustre n’attrapät quelque horion, et notre attente n’a pas été déçue.

Je songeais malgré moi, en écoutant le discours de l’éminent orateur, aux allocutions familières de son grand compatriote et ami. Quelle différence! L'un tout nerfs, au geste violent et dramatique, toujours prêt à l'attaque et à la riposte, allant sans effort du badin au pathétique, de l’anecdote à l’apostrophe véhémente, avec, même dans la plaisanterie d'apparence la plus inoffensive, le trait aigu du polémiste, avec, même dans l’éloquence familière, l’ardeur de l’homme d'action pour lequel la parole n’est que la forme la plus élevée de l’action. L'autre tout chair, laissant tomber sans geste, sans mouvement presque des lèvres, affalé sur un fauteuil, les bras reposant lourdement sur les genoux, des paroles lentes, indulgentes et douces. Point de préoccupation de son public, nulle prétention à l'effet. Il semblait que M. Renan parlàt avant tout pour lui-même et continuàt devant les autres, à haute voix, le monologue ininterrompu de sa pensée. Et c’étaient des pensées souples, légères, d’une coloration tendre, parfumées en quelque sorte qui s’élevaient dans l'air comme des spirales de quelque fumée embaumante. C’étaient comme des bulles de savon, délicates et éphémères, qui, une fois sorties de ce divin chalumeau, allaient pendant quelques instants ravir ceux qui les contemplaient, et surtout celui qui les avait produites, pour aller aussitôt se fondre et mourir dans l'atmosphère grossière.

Le soir de ce même dimanche — notez que M. Jules Simon a soixante-dix-huit ans et qu'il avait voyagé la nuit précédente — banquet à l'Hôtel-de-Ville et nouveau discours de M. Simon. C'est encore de l'Université bretonne que nous a entretenus l’inépuisable causeur. Il a levé son verre en l'honneur de cette Université à l'inauguration de laquelle il espérait assister encore et dans laquelle 1l comptait trouver la réalisation véritable de l'âme bretonne, de l'esprit breton, immortel. Le lendemain soir, après un déjeuner offert par la « Pomme, » où, à ce que l’on m'a dit, M. Jules Simon s’est contenté d'écouter les toasts des autres, grand banquet organisé par les Amis de l’Université, auquel ceux-ci ont libéralement convoqué plusieurs personnes restées en dehors de cette société. Et au champagne, les discours recommencèrent. Dans une allocution chaleureuse, le doyen de la Faculté de droit, M. Éon, souhaita au nom des Amis de l'Université la bienvenue à leur président honoraire. Ce fut au tour de M. Simon de répondre, et cette fois ce fut l’homme politique que nous eùmes le plaisir d'entendre. Il parlait devant un public composé en majeure partie d’universitaires auxquels il savait devoir la vérité. Aussi ne leur a-t-il pas caché, qu'à son sens, l'Université bretonne ne devait pas, pour le moment, compter sur les pouvoirs publics et n'avait par conséquent aucun intérét à recourir à eux. C'était à la ville de Rennes de rendre ce rêve viable : c'était à elle de rendre possible la transformation de l'École réorganisée de médecine et de pharmacie en École de plein exercice et plus tard en Faculté de médecine. La Municipalité de Rennes avait promis de faire tout ce qui dépendrait d'elle, et le reste, qui n’est en somme qu'un nom, viendrait inévitablement et tout naturellement après. Puis ce fut notre cher rédacteur en chef, M. Loth, doyen de la Faculté des lettres, qui prit la parole, et son toast, que les journaux de Rennes ont reproduit, fut de tous points charmant. Je regrette fort que la place qui m'est assignée ne me permette pas de le donner en entier aux lecteurs des Annales de Bretagne. IIS connaissent,

eux, le philologue austère, le linguiste fervent qui — surtout quand il s’agit d'étymologies — n'entend pas la plaisanterie et manie souvent la plume comme cet Alain le Grand dont il nous a parlé, dont le nom seul épouvantait les hordes scandinaves, maniait le marteau. Eh bien, ce soir-là — excepté peut-être à la fin de son discours — M. Loth avait oublié son marteau dans son laboratoire de celtisan. Il a revendiqué d’abord dans une très jolie phrase de début le droit de porter un toast à M. Jules Simon, en tant que professeur de grec, c’est-à-dire d'explicateur et de commentateur de ce Platon « qui attendra sans nul doute » bien longtemps encore le plaisir de s’entretenir avec l’un de » ses plus illustres disciples », en tant que professeur de celtique, et enfin en tant que doyen d’une Faculté à laquelle — ñous en sommes très fiers — M. Jules Simon a appartenu. Mais il a voulu le saluer surtout comme compatriote, « comme « pays » » au sens étroit et doux de ce mot en pays bretonnant, comme » enfant de cette petite patrie du Vannetais breton, si mal » connu même de ses enfants qui ont oublié jusqu'à son véri- » table nom, nom sacré que j'ai balbutié sur les genoux de ma » mère, le pays de Werec, Browerec; terre de granit, terre » stérile, fertile en hommes, depuis Werec, le chef de ces intré- » pides émigrants du VI* siècle qui avaient abandonné leur » pays pour conserver la liberté et l'honneur; depuis Nominoë, » qui écrasa à Bellon l’armée de Charles le Chauve et créa » notre Bretagne, Nominoë, le Charlemagne breton; depuis » Alain le Grand, le marteau des Normands, dont le nom seul » épouvantait les hordes scandinaves; depuis Alain Barbe- » Torte, le restaurateur au X° siècle de l'indépendance bre- » tonne, jusqu'à Arthur de Richemont; la patrie de Le Sage, » de Brizeux, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus. » Puis, après un Joli croquis des différentes races bretonnes, du Cornouaillais, du Trégorrois — ces Gascons à poigne — du Léonard et du Vannetais, il a conclu que c’est ce dernier qui réahse le plus pleinement les deux traits essentiels du caractère

breton : la fermeté dans les idées et le culte de l'idéal, Ces deux traits, nul ne les incarne mieux que M. Jules Simon qui joint à ces qualités du terroir la « douceur dans la fermeté, la » patience dans la poursuite de ses revendications, vertu » difficile et qui n'a été chez lui que la confiance dans le » triomphe définitif de la justice. Aussi la Bretagne n'a-t-elle » pas de fils plus aimant. »

Et cet amour elle le Lui rend et elle le lui témoignera. « Tous » les ans, dit l’orateur, je me trouve ramené aux sources du » Scorff. J'ai rêvé souvent (vous savez combien le culte des » fontaines est enraciné chez nous) de voir au-dessus de la » source mère, er Varñrinen, la statue d'un héros, d’un enfant » du pays, disons d’un saint pour parler breton. Je sais bien qui » Je choisirais et je suis sûr que dans quelques centaines » d'années ce serait un lieu de pèlerinage très suivi, et que le » saint, vous le reconnaitrez à ce trait, aurait pour vertu spé- » ciale de donner l’éloquence à ceux qui n’en ont pas, la parole » aux muets. » Tout cela n'est-il pas délicieux? Mais voici apparaitre le marteau d'Alain le Grand. Après avoir constaté que nulle province n'a plus de titres que la Bretagne à avoir une Université, que nulle province n’est plus riche en éléments intellectuels, et que ce n’est pas une aumône mais un droit qu'elle réclame, M. Loth affirme que ce n’est pas un amourpropre de clocher qui fait agir les promoteurs de l’idée d’une Université bretonne. Si son avis avait quelque poids dans la balance ministérielle quand la question des Universités viendrait à se poser à nouveau, il enverrait à la ville de Rennes un ulliimatuim. Il lui représenterait que si Rennes veut être le centre intellectuel breton, il faut qu’elle le mérite. Tandis que Lille, Montpellier, Nancy, Bordeaux ont créé des chaires d’histoire et de linguistique locale, Rennes n’a pas encore trouvé les trois mille francs nécessaires pour la création d’une chaire de celtique, et l'École de médecine attend encore sa transformation, Aussi, « malgré la sympathie profonde que nous avons

» pour Rennes, s’il nous était démontré que les intérêts de la » haute culture intellectuelle en Bretagne sont chez elle en » péril, nous n'hésiterions pas à sacrifier nos préférences » à notre devoir. Tranquillisez-vous d’ailleurs, Messieurs, le » porteur de cet wllimatuin, mon ministre plénipotentiaire » serait M. Jules Simon. » Voilà cette fin de discours qui, — pourquoi le cacher? — a soulevé un véritable {o//e dans notre ville. J'avoue, pour mon compte, ne pas comprendre les raisons de cette émotion. M. Loth n’a fait que se placer sur le

terrain que la Faculté des Lettres avait choisi dès que la question

de l’Université se fut posée, il n’a fait que paraphraser ce que le Directeur de l’enseignement supérieur n’a pas cessé de répéter; bien plus, il n’a fait que reproduire, dans d’autres termes, ce qu'avait dit quelques instants avant lui M. Jules Simon, sans que personne en eût été choqué. Si c'est le terme d’ullimalum qui a froissé quelques personnes, c’est qu'elles n’ont pas compris que c'était là une figure.

Enfin se leva M. Sirodot, le savant doyen de la Faculté des sciences, et c’est son toast qui a été le véritable « clou » de la soirée. Tout le monde en Bretagne et ailleurs, sait la compétence de M. Sirodot en fait d’éléphants préhistoriques et en fait d'algues. Mais qui se serait douté qu'il cultive, et admirablement, les fleurs de rhétorique? En quelques mots tout vibrants de passion il nous raconte qu'il a été à l'École normale l'élève de M. Jules Simon lors du coup d'État et qu'il a été de ceux qui ont acclamé la démission si noblement donnée de leur maitre. Puis il nous récite la poésie vengeresse composée par M. Dionys Ordinaire contre ceux qui étaient restés. Et lorsqu'il arriva à la strophe consacrée à M. Jules Simon, ce fut parmi nous tous un indescriptible enthousiasme. Et alors un autre des anciens élèves de M. Jules Simon, placé à sa droite, se mit à nous conter un autre souvenir de cette même époque. C'était la veille du coup d'État. M. Jules Simon arrive à l’École et s’affale sur sa chaise sans prononcer un mot. On s'empresse autour de lui. [l raconte ce qui se

passe, ce qu'il craint et s’écrie qu'il ne peut pas rester, qu’il va partir. « Calmez-vous, mon cher ami, dit alors le Directeur de l'École, — un de ceux qui restèrent, — nous partirons ensemble. »

Et pendant qu'on évoquait devant lui ces souvenirs émouvants, M. Jules Simon songeait, grave et silencieux, et personne n’osa interrompre sa rêverie. Pour nous, les jeunes, à voir en face de nous, un des plus nobles acteurs de ces dramatiques et déjà si lointains événements et à les entendre raconter par des témoins oculaires, nous avons vraiment senti passer sur nous le souffle vivant de l'Histoire.

On m'a conté qu'après le banquet quelques-uns des plus graves universitaires des Facultés de Rennes, s'étaient rendus, comme font, à leurs fêtes universitaires, les plus éminents professeurs allemands, à l'Association des Étudiants et y avaient chanté de joyeuses chansons bretonnes et même gauloises : comme je n’y ai pas été.il m'est impossible de garantir le fait. En tout cas, les deux journées que M. Jules Simon a passées à Rennes ont été bonnes pour nous, et, nous l’espérons tous, aussi pour lui. Notre vieille ville somnolente avait pris un air d'animation inaccoutumée. Les rues étaient remplies d’une foule Joyeuse; des messieurs en habit noir, la boutonnière fleurie de fleurs de pommier, circulaient à travers les rues; des drapeaux claquaient au vent, et un de mes amis, un jeune poète, appartenant à cette pléiade de l'Æermine, à laquelle M. Loth a rendu dans son toast un si éclatant hommage, m'a demandé, s’est demandé si Merlin, Merlin s'était réveillé de son long sommeil.

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HARVUT , M1

On se souvient du bruit que fit, parmi les populations du littoral breton, la brûlante question des pêcheries de Terre-Neuve : les Anglais, fidèles à leur système d’envahissement, prétendaient, tout bonnement, chasser les Français de cette île, contestant les droits qui leur avaient été réservés par le traité d'Utrecht, déjà si désastreux pour nous.

Le gouvernement français se préoccupant des moyens de soutenir ses droits, avec preuves à l’appui, choisit le seul moyen pratique pour se procurer les documents qui établissaient la suprématie de la France sur les pêcheries de Terre-Neuve dans les temps anciens. Il s’adressa aux ports connus pour faire, sur une grande échelle, la pêche de la morue, et Saint-Malo se trouva naturellement en première ligne.

Le 3 mai 1891, M. Louis Martin, conseiller général d’Ille-et- Vilaine, maire de Saint-Malo, reçut, du Ministre de l'Instruction publique, la lettre autographe ci-après :

« Paris, le 2 mai 1891.

>» Monsieur le Maire, mon collègue des Affaires étrangères > aurait besoin de réunir tous les documents concernant la pêche » de la morue, qui peuvent exister dans les dépôts d'archives, > en vue de préparer le règlement de l’exercice de nos droits de » pêche à Terre-Neuve, qui doit se faire par voie d'arbitrage. > Je vous serai, en conséquence, obligé de prescrire des recherches pour savoir s’il existe à Saint-Malo, soit dans les

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» archives municipales, soit dans les archives de la Chambre de » commerce, quelque titre montrant le caractère des établisse- » ments que nous avions à Terre-Neuve et les droits de souve- » raineté que, contrairement aux assertions des Anglais, nous » avions pu y posséder et y exercer antérieurement à 1713.

» Je ne doute pas, Monsieur le Maire, que vous ne compreniez > toute l'importance que présentent ces questions au point de » vue national, et l'intérêt qu'il y a à ce que ce travail soit » effectué le plus promptement possible, et avec un soin tout » particulier.

» Je vous prie de me faire connaître le résultat des recherches » dont il s’agit.

» Recevez, Monsieur le Maire, l'assurance de ma considération » très distinguée.

» Le Ministre de l'Instruction publique et » des Beaux-Arts,

» (Signé) Léon BourGEo!Is. »

En 1882, j'avais été chargé, par le même M. Louis Martin, de terminer le classement des archives antérieures à 1790. Il me communiqua donc de suite la lettre qu’il venait de recevoir, et me demanda s’il me serait agréable de faire les recherches demandées par le Ministre. Quoique mes fonctions de secrétaire en chef de la mairie me donnassent beaucoup d’occupations, étant donnée l'activité administrative de M. Louis Martin, j'acceptai avec plaisir, ayant toujours eu beaucoup de goût pour ce genre de travaux, et nous nous empressâmes d'écrire au Ministre une lettre ainsi conçue :

« Saint-Malo, le 5 mai 1891.

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