Genre ODOCOILEUS, Rafinesque
Taille ordinaire ; panache chez les mâles seulement et plutôt petit que grand, à ramures dirigées en avant ; queue plutôt longue ; museau petit avec un large espace nu au bout ; oreilles grandes.
Odocoileus americanus, (Erxleben).
Le Cerf d'Amérique.
Pelage fauve ou châtain roux en été, avec le dessous du corps blanc, depuis le ventre jusqu'à l'extrémité de la queue en dessous, ainsi que le dedans des jambes antérieures ; en hiver le poil est plus long et plus fourni ; il est d 'un roux grisâtre supérieurement. Longueur, 4 pieds. 6 pcs ; queue, i pied.
Les jeunes sont roux canelle avec taches de blanc sur tout le corps.
Le Cerf d'Amérique, communément nommé Chevreuil^ est certainement le plus élégant et le plus beau des grands mammifères qui peuplent nos forêts. On le rencontre dans l'est des Etats-Unis] et du Canada ; mais dans notre province, son parcours géographique ne s'étend pas aussi loin que celui de son voisin le caribou ; il ne paraît pas dépasser la limite nord du fleuve St-Laurent en bas de Québec. Il était autrefois très commun sur toute cette étendue de l'Amérique du Nord ; aujourd'hui on l'y ren-
contre bien encore en grand nombre dans certaines régions, mais il est disparu de plusieurs endroits) et cette espèce s'éteindra dans un avenir peu éloigné si on ne la protège par des lois plus efficaces.
Le Chevreuil vit par bandes plus ou moins nombreuses dans les endroits qu'il chosit et qu'il ne quitte guère. Sa nourriture varie suivant les.saisons : en été, il mange des feuilles de divers arbres, des herbes les plus délicates, des plantes aquatiques, des baies, telles que bluets, ronces et autres ; mais en hiver, il se contente des bourgeons de pruche, de cèdre, de bouleau, des mousses et des lichens.
Lorsque la neige, dans la forêt, atteint une certaine épaisseur, les Chevreuils se fixent dans un endroit plus restreint et y demeurent jusqu'au printemps, c'est ce que l'on appelle en terme de chasse, leur ravage.
Le panache tombe en janvier ou février et pousse de nouveau en mai ; en septembre, le velouté qui le recouvre tombe, c'est alors qu'il a acquis son complet accroissement.
.( Le Cerf de Virginie, nous dit Audubon, est un animal nocturne, mais il faut ajouter que, dans les prairies, et là ovl il est peu troublé, il sort aussi le matin et l'après-midi pour chercher sa nourriture. Il ne se repose alors qu'au milieu du jour.
r( Dans les contrées de l'Atlantique, oi^i il est continuellement chassé, il ne quitte que rarement son gîte avant le coucher du soleil. On le voit, de jour, plus souvent en été ou au printemps qu'en hiver.
'( Dans les pays où cet animal est l'objet de poursuites incessantes, il laisse le chasseur approcher de son gîte plus près que là où il est peu chassé. Il reste couché, non qu'il dorme, mais par crainte de se montrer et dans l'espoir d'échapper à l'œil de son ennemi. J'en ai vu qui étaient couchés, les jambes de derrière ramassées, prêts à sauter, les oreilles rabattues sur la nuque, les yeux ne quittant pas l'importun. Dans ce cas le chasseur ne peut espérer un succès qu'en tournant lentement l'animal, sans faire semblant de l'apercevoir, et en tirant subitement, pendant qu'il est encore dans son gîte. Avant d'avoir été poursuivi, le cerf cherche, à l'approche du chasseur, à s'échapper en glissant dans le fourré.
« La démarche du cerf de Virginie est variable. Lorsqu'il court, il baisse la tête, avance silencieusement et avec prudence, en agitant continuellement la queue et les oreilles. L'individu le plus fort conduit la bande, les autres le suivent un à un ; rarement on en voit deux de front. Quand ces animaux ne sont pas effrayés, ils vont lentement et au pas. Surpris mais non épouvanté, le cerf saute deux ou trois fois en l'air, et retombant avec une sorte de maladresse apparente sur trois jambes, se retourne vers l'endroit suspect, lève sa queue blanche et l'agite. Puis, il fait quelques bonds, tourne la tête de côté et d'autre, et cherche ce qui a pu le troubler. Tout cela s'exécute avec une élégance qu'on ne peut assez admirer.
« Si, par contre, l'animal aperçoit, étant dans son g-îte, un objet de terreur, il s'élance rapidement, la tête et la queue étant tendues dans la même ligne que le reste du corps, et parcouru ainsi plusieurs centaines de pas, comme s'il voulait rivaliser de vitesse avec un cheval de course. Mais il ne soutient pas cette allure ; plus d'une fois, je l'ai vu atteint et dépassé par un cavalier bien monté ; au bout d'une heure de chasse, une bonne meute s'en empare, à moins qu'il n'ait rencontré un étang ou une rivière dans les eaux de laquelle il cherche immédiatement un refuge. Il va d'ailleurs volontiers à l'eau et nage avec une grande vitesse, le corps submergé, n'élevant que la tête au-dessus de la surface. J'ai vu des cerfs traverser de larges fleuves, parcourir à la nage une distance de deux milles anglais, et avec une telle rapidité, qu'un canot avait peine à les joindre. Sur les côtes du sud, le cerf poursuivi et pressé par les chiens s'élance dans les flots, s'éloigne à un ou deux milles du rivage, et revient ensuite d'ordinaire à l'endroit d'où il est parti.
« En traversant, de nuit, les forêts, j'ai souvent entendu un cerf frapper du pied à notre appro.che ou pousser un fort soupir. Puis toute la bande s'élançait, s'arrêtait, frappait du pied et soupirait de nouveau. Mais cela paraît n'arriver que la nuit. » (i)
La femelle met bas en mai ou juin de un ou deux petits, qu'elle cache dans un buisson ou dans de
(i) Audubon. Voy. Brehm. Les Mammifères. Vol. 2., pp. 509-510.
hautes herbes ; aussitôt que les petits peuvent marcher, ils suivent leur mère.
En hiver on chasse le Chevreuil de deux manières, soit en le surprenant dans son ravage, soit en le poursuivant dans le bois ; on choisit à cet effet le moment où la neige est abondante et molle, ou bien celui où elle est couverte d'une couche de verglas ; dans ces conditions l'animal enfonce beaucoup ou se blesse les jambes en passant à travers la couche de verglas, et ne peut aller bien loin sans se fatiguer. Alors le chasseur monté sur ses raquettes peut l'atteindre facilement et le tuer. Il arrive même quelquefois que l'animal est tellement épuisé que le chasseur le saisit par les cornes, et lui coupe la carotide avec un couteau, sans qu'il offre beaucoup de résistance.
En été en peut encore le chasser la nuit, au bord de l'eau, au moyen d'un flambeau ; à cette fin, on alume un feu que l'on pose sur le devant du canot, de telle sorte que le chasseur reste dans l'ombre, puis, lentement et sans bruit, on côtoie le bord du bois ; la vue de cette lumière inaccoutumée excite la curiosité du Chevreuil, qui s'approche de l'eau, et on peut alors faire le coup de feu. Cette manière de chasser le Chevreuil a quelquefois occasionné des erreurs regrettables, car en croyant faire feu sur cet animal, on a tué des animaux domestiques, que la lumière avait également attirés à cet endroit.
Aubudon, parlant des diverses manières de chasser le Chevreuil, dit que celle qui consiste à aller
tuer l'animal dans son gîte est la plus destructive, et, dans son style toujours pittoresque, il la décrit de la manière suivante :
'< La chasse aie repos est considérée comme un métier par nombre d'hommes de nos frontières. Pour être pratiquée avec succès, elle réclame une grande activité, une adresse consommée dans l'usage de la carabine, et une connaissance approfondie de tous les réduits de la forêt. Ajoutons qu'il faut que le chasseur soit parfaitement au courant de chaque habitude du cerf, non seulement aux diverses saisons de l'année, mais encore à chaque heure du jour, pour savoir exactement quelles sont les différentes remises que le gibier préfère, et dans lesquelles, à tout moment, on a le plus de chance de le rencontrer ....
'( Toute scène pour frapper a besoin d'être présentée, s'il est possible, en pleine lumière ; je supposerai donc que nous sommes maintenant sur les pas de notre chasseur, du vrai chasseur, comme on l'appelle aussi, et que nous le suivons au plus fourré des bois, à travers les marécages, les précipices, et là partout o\x le gibier peut se rencontrer plus ou moins abondant, au risque quelquefois de n'y rien trouver du tout. Le chasseur, cela va s'en dire, est doué de toute l'agilité, de toute la patience,de toute la vigilence enfin qu'exige sa délicate profession ; et nous, nous marchons à l'arrière-garde, épiant chacune de ses manœuvres, ne perdant aucun de ses mouvements.
'( Son équipement, comme vous pouvez le voir, consiste en une sorte de blouse de cuir, avec pantalon à l'avenant ; ses pieds sont chaussés de mocassins solides ; une ceinture lui relie les reins ; sa pesante carabine repose sur sa large épaule ; à l'un de ses côtés pend son sac à balles surmonté de la corne d'un vieux buffle, autrefois la terreur du troupeau, et qui sert maintenant à mettre une livre de poudre de chasse superfine.
« C'est là aussi qu'il a fourré son grand couteau ; il n'a pas même oublié son tomahawk, dont le mar. che est passé derrière lui, dans sa ceinture ; et il marche d'un tel pas, que peu d'hommes probablement, si ce n'est vous et moi, pourraient le suivre ; mais nous avons résolu d'être témoins de ses sanglants exploits, et d'ailleurs le voilà qui s'arrête ; il examine sa pierre à fusil, son amorce, la pièce de cuir qui recouvre sa platine ; puis il regarde en haut, il s'oriente et cherche à reconnaître dans quelle direction il fera le meilleur pour le gibier.
f( Le ciel est clair, le vif éclat du soleil levant rayonne à travers les basses branches des arbres ; les gouttes de rosée, perles liquides, scintillent à l'extrémité de chaque ram^eau. Déjà la couleur émeraude du feuillage a fait place aux teintes plus chaudes des mois d'automne ; une légère couche de gelée blanche recouvre les perches qui enclosent le petit champ de blé du chasseur, et lui, tout en marchant, a les yeux sur les feuilles mortes qui jonchent à ses pieds la terre ; il y cherche les traces
bien connues du sabot de quelque cerf. Maintenant, il se baisse vers le sol où quelque chose vient d'attirer son attention . . . Regardez, il change d'allure, hâte le pas ; bientôt il atteindra, là-bas, cette petite montagne. A présent, comme il marche avec précaution, faisant halte à chaque arbre, jetant les yeux en avant comme s'il était déjà à portée du gibier. Il avance encore, mais lentement, lentement ; enfin le voilà sur le penchant de cette éminence qu'éclaire le soleil dans toute la pompe de son réveil . . . Voyez, voyez ; il prend son fusil, découvre la platine, nettoie avec sa langue le tranchant de la pierre ; maintenant il se tient debout et fixe comme une statue ; peut-être mesure-t-il la distance entre lui et le gibier qu'il couve de l'œil ; puis sa carabine se relève tout doucement, le coup part, et le voilà qui court ! courons aussi . . . Lui parlerai-je, pour lui demander comment a réussi son début ? Certes oui, car c'est une de mes vieilles connaissances.
« Eh bien ! l'ami, qu'avons-nous tué ? (lui dire qu'avons-nous lïré f ce serait supposer qu'il a pu manquer, et risquer de le mettre en colère.) — Ah ! pas grand'chose, un cerf. — Et où est-il ? —Ah ! il a voulu faire encore un ou deux sauts ; mais il n'est pas loin, je l'ai trop bien touché ; ma balle a dû lui traverser le cœur. »
• Nous arrivons au lieu où l'animal s'était mollement couché parmi les herbes, sous un bosquet de vignes d'où pendent des grappes enlacées aux branches du sumac et des sapins touffus. C'est là que,dans
lin doux repos, il espérait passer le milieu du jour ! La place est couverte de sang, ses sabots se sont profondément enfoncés dans le sol lorsqu'il bondissait dans l'agonie de la douleur. ]\Iais le sang qui lui dégoutte du flanc trahit le chemin qu'il a pris. Enfin le voilà, gisant sur la terre, la langue pendante, les yeux éteints, sans mouvement, sans souffle . . Il est mort ! . . .
« Si la saison eût été chaude, c'est du côté de la montagne où l'ombre donne, que le chasseur aurait cherché les traces du cerf. Au printemps, il nous eût conduits au plus épais d'un marécage couvert de roseaux, sur les bords de quelque lac solitaire où vous eussiez vu le cerf plongé jusqu'au cou, pour échapper aux insupportables piqûres des cousins. Si l'hiver, au contraire, eût recouvert la terre de neige, il se serait dirigé vers les bois bas et humides que tapissent la mousse et le lichen dont les cerfs se nourrissent en cette saison, et qui parfois encroûtent les arbres jusqu'à plusieurs pieds de hauteur. En d'autre temps, il eût remarqué les endroits où l'animal, frottant ses cornes contre les branches des arbrisseaux, les débarrasse de leur enveloppe veloutée ; ceux où il a coutume de creuser la terre de ses pieds de devant ; ou bien, il l'eût attendu au lieu où abonde le pommier sauvage et le plaqueminier sous lesquels il s'arrête de préférence, parce qu'il aime à mâcher leurs fruits. Au printemps, dès les premiers beaux jours, notre chasseur, imitant le bramement de la femelle, parvient
souvent ainsi à s'emparer de la mère avec son faon.. . . » (i)
En captivité, le Chevreuil s'apprivoise facilement et il s'attache même à la personne qui en prend soin.