Le Tour du monde, 1868, 1" semestre, page
chaise, buvait du porter dans un gobelet d'étain, et, à l'occasion, Tumait la pipe avec toute la gravité requise.
Le Drille ressemble beaucoup au précédent; il ne s'en distingue guère que par sa face complètement noirâtre et la coloration un peu différente de son pelage. Il habite également la Guinée.
Gmre Cynocéphale proprement dit. — Les vrais Cynocéphales ont la queue un peu longue, pendante, parfois terminée en pinceau. Ils sont moins robustes que les Mandrilles et se modifient moins
profondément avec les années. Les principales espèces sont Vllamadryas, le Papion et le Chaorna.
VHamadryas (llg. 261), ou Tarlai-in, était connu des anciens Égyptiens, qui l'ont souvent représenté sur leurs monuments. 11 symbolisait le dieu Toih, inventeur de l'alphabet, et il était, à ce titre, tenu en grande vénération. De nombreuses momies de cet animal ont été recueillies dans les nécropoles d'Egypte.
Les Hamadryas font moins noble Qgure dans la société moderne- Les Orientaux les dressent à des exercices variés, et les produi-
sent en public. Ce Singe a la face couleur de chair, et porte sur le dos, tes flancs et les parties latérales de la tête, uae espèce de camail olivùtre, qui le caractérise 1res- nettement. Il habite l'Abyssinie, le Sennaar et l'Arabie.
Le Cynocéphale Chaorna est exclusif à l'Afrique australe : on le rencontre particulièrement sur la montagne de la Table, aux environs de la ville du Cap. Des troupes de vingt à trente individus parcourent les collines et entrent souvent dans les champs culti-
vés, où ils commettent les plus grands ravages, surtout à l'époque de la moisson. Kolbe raconte que le Chaorna a quelquefois l'audace d'enlever au voyageur isolé dans la campagne les provisions que celui-ci vient d'étaler pour son repas, et qu'après sètre éloigné à quelque distance, il a l'impudence de narguer, par ses grimaces, le malheureux qu'il vient de dépouiller.
Le Chaorna est très-redoutable; mais, comme il est en même temps fort intelligent, on peut, en le prenant jeune, lui donner
quelque éducation, et en retirer des services. C'est ainsi que les habitants du Cap l'emploient à la garde de leurs demeures, tâche dont il s'acquitte avec la plus grande vigilance. Ils l'habituent à rapporter, de la même manière que les chiens dressés, le chargent d'entretenir le feu d'une forge, ou de conduire une paire de bœufs attelés à un chariot. Cet animal a l'odorat d'une extrême subtilité
Fig. 26i. Paplon.
et refuse avec persistance les aliments que son flair lui démontre suspects; aussi ne peut-on s'en débarrasser par le poison.
Le Papion (fig. 261) est le mieux connu des Cynocépliales : c'est celui qu'on voit le plus souvent dans les ménageries européennes. 11 est très-intelligent et plus doux que les autres espèces ; aussi se prète-t-il assez facilement à la domesticité et à l'éducation, il est très-gourmand : ce qui permet de le dominer par l'appât des
friandises. Il témoigne de TafTection à sa progéniture, et entretient les meilleures relations avec ses compagnons de captivité. Il reste rarement en place ; le besoin d'exercice se fait sentir impérieusement chez lui, et on ne parviendrait à Ten priver qu'aux dépens de sa santé. Le Papion vit par bandes assez nombreuses dans les forêts du Sénégal et sur la côte de Sierra-Leone.
Les autres espèces de Cynocéphales sont le Babouin^ le Cynocé^ phale olivâtre^ le Cynocéphale Anubis et le Cynocéphale Gélada^ désigné par Is. Geoffroy sous le nom de Théropithèque. Il n'y a rien à dire de ces espèces que nous n'ayons déjà fait connaître à propos des précédentes.
Tribu des Macaques. — Par leurs formes générales et leurs habitudes, les Macaques sont intermédiaires aux Cynocéphales et aux Guenons. Ils ont le corps moins trapu et le museau plus court que les premiers, sans cesser pourtant de présenter une apparence robuste. Leurs lèvres sont minces, leurs abajoues développées, leurs callosités très-prononcées. Leur queue est nulle, courte ou longue, suivant les espèces. Ils ont les mêmes instincts que les Cynocéphales, mais avec moins de violence, et ne deviennent pas aussi méchants avec l'âge.
En général, les femelles sont d'un naturel plus doux que les mâles, et se prêtent mieux à la domesticité. Il en est de même, du reste, pour presque tous les Singes de l'ancien continent. Leur intelligence est assez grande, et on leur apprend facilement à exécuter divers tours d'adresse. On a souvent amené des Macaques en Europe, et ils s'y sont reproduits.
Les principaux genres de Macaques sont les CynopUhèques, les Magots, les Macaques proprement dits et les Mângabeys.
Genre Cynopilhèqite. — Ce genre a été créé pour une espèce de Singes des îles Gélèbes, qui, très-voisine des Cynocéphales à plusieurs points de vue, s'en distingue néanmoins par une face moins allongée, des canines beaucoup moins longues, et par l'absence complète de queue.
Cette espèce a le pelage et les parties nues totalement noirs ; d'où le nom de Cynopithèque nègre qu'on lui a donné. Ce Singe est actif, intelligent et se familiarise promptement. Le Jardin des Plantes de Paris et le Jardin zoologique de Londres en ont possédé plusieurs spécimens vivants.
Genre Magot, — Une seule espèce, le Magot (fig. 263), compose
ce genre. Le caractère distinctif rondameaial-du genre Hagot consiste dans l'absence de queue.
Le Magot est connu de très-longne date. Les anciens le nommaient Pithèque (:cîSr,xo;). Strabon et Aristote en ont parlé. C'est d'après son squelette que Galien, célèbre médecin de Pergame, qui florissait à Rome l'an 170 après Jésus-Christ, sous l'empereur Marc-Aurèle, composa son aoatomie de l'homme. A cette époque,
en effet, et jusqu'au quatorzième siècle de notre ère, la dissection des cadavres humains était sévèrement interdite. Galien crut pouvoir se fonder sur l'estrème analogie apparente du squelette de l'homme et du Singe pour composer l'anatomie humaine. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que cette anatomie de l'homme, prise sur le Singe, suffit pendant fort longtemps aux besoins de la chirurgie et de la médecine. Lorsque au seizième siècle l'illustre anatomiste André Vésale démontra que Galien avait décrit les organes du
Singe pour ceux de Thonime, il eut une peine infinie à faire accepter cette vérité. Ce qui prouve deux choses : d'abord que la structure du Singe s'éloigne bien peu, quoi qu'on en dise, de celle de rhomme ; ensuite qu'il n'est pas de vérité si claire et si simple qui ne trouve ses contradicteurs et ses aveugles.
Les Magots habitent certaines régions du nord de TAfrique, principalement l'Algérie et le Maroc. Ils vivent en bandes nombreuses, sur les montagnes boisées qui entrecoupent ces contrées. Les Arabes ont beaucoup à souffrir de leurs déprédations. Ces quadrumanes font de fréquentes incursions dans les jardins des malheureux indigènes, et mettent au pillage les orangers, les figuiers, les plates-bandes de melons, de pastèques, les buissons de tomates, etc. Us procèdent d'ailleurs à ces dégradations avec beaucoup d'intelligence et de précaution. Ils s'échelonnent depuis le mur de l'enclos jusqu'à un endroit sûr, et se passent de main en main les provisions, que quelques-uns d'entre eux sont chargés de récolter. Deux ou trois vedettes, placées sur un lieu élevé, surveillent les alentours^ Au moindre danger, elles poussent un cri d'alarme, et la bande tout entière détale lestement.
On trouve des Magots en Europe, sur le rocher de Gibraltar, mais leur nombre est très-restreint. On croit généralement qu'ils proviennent d'individus importés d'Afrique et échappés à l'esclavage. Quelques auteurs prétendent, au contraire, qu'ils appartiennent naturellement à la faune espagnole : ce qui s'expliquerait par la supposition que le détroit de Gibraltar n'a pas toujours existé, et que les continents européen et africain ont été autrefois réunis par un isthme en cet endroit ; mais cette dernière hypothèse, qui fait le Magot propre à la faune ibérique, est peu probable. Les Magots que l'on trouve aujourd'hui à Gibraltar ont dû venir dans l'origine de la côte africaine qui en est si voisine.
A quelque époque qu'on le prenne, le Magot a la face ridée et vieillote. Pendant sa jeunesse, il est doux, soumis, et seplait dans ' la société de l'homme et des autres animaux. Une de ses occupations favorites, et qui se retrouve plus ou moins chez tous les Singes, consiste à chercher dans les cheveux de son maître, ou dans les poils de ses camarades, singes, chats ou chiens, les insectes qui y vivent, pour les avaler aussitôt la capture faite.
Genre Macaque propremeru dit. — Certains détails anatomjques,
empruntés à la dentition et à la forme de l'orbite, séparent les
Jlacaques des Magots ; mais ce qui caractérise nettement les Ma-
QUADROMANES. S63
caques, c'est la présence constante de la queue, qui est d'ailleurs de dimensions variables selon les espèces. Lorsqu'elle est longue, cette queue est toujours pendante ; elle ne Jouit pas de la propriété de se relever, comme cela a lieu dans d'autres genres.
Les Macaques se partagent en espèces à queue longue ou médiocre, et espèces a queue très-courte. Parmi les premières, les
Fig. 1(4. Macaque da Ballon.
plus remarquables sont le Macaque de Bu/fon (Qg. S64], le Maeaqut des Pkilippiruê, le Macaque Bonnet-ChifwU, le Macaque Ouanderou, le Macaque Bhésus; parmi les secondes, le Maimon ou Macaque à queue de cochon, le Macaque ursin et le Macaque à face rouge. Tous ces singes habitent le continent de l'Inde ou les lies de la Halaisie; le dernier seul est particulier au Japon, où il est l'unique représentant de l'ordre des Ouadrumanes.
Genre Mangabey. — Les Mangabeya forment la transitioD eatre les Macaques et les Guenons. Ils ont à peu près la même taille et les mêmes allures que les Guenons , mais ils sont moins légers. Leur queue est longue, et ils la tiennent ordinairement relevée au-dessus du dos. Leurs mœurs diSerent peu de celles de la plupart des Macaques, et l'on ne trouve pas de nuances beaucoup plus sensibles dans leur caractère. On peut dire pourtant qu'ils sont, en général, plus doux et plus familiers que les précédents : c'est du
moins ce qui semble résulter des observations de Fr. Cuvier sur quelques-ULS de ces animaux amenés au Jardin desPlantesde Paris. Les Mangabeys habitent l'intérieur de l'Afrique. On n'en connaît jusqu'à présent que trois espèces.
Tribu des Guenons. — Les Guenons sont des Singes aux formes grêles, au crâne déprimé et sans front, du moins dans l'âge adulte, aux abajoues amples, aux callosités prononcées, aux canines longues et tranchantes, aux extrémités bien constituées et propres à la préhension, à ia queue longue et relevée, comme
celle des Haagabeys, au pelage fourni et plus ou moins tiqueté. Les naturalistes les désignent ordinairement sous le nom de Cercopithèques, qui veut dire Singes à queite (xjpxoc, queue; it(flT|xo(, singe). Le genre Guenon comprend environ trente espèces.
Ces animaux vivent par troupes dans les forêts ; ils sont constamment en mouvement d'un arbre à l'autre, et exécutent , avec une facilité extraordinaire, les plus audacieuses cabrioles.il existe dans chaque troupe une sentinelle chargée de veiller à la sécurité générale. A l'apparition d'un ennemi, cette vedette pousse un cri particulier, et toute la bande, se réunissant sur une cime élevée, se met en devoir d'accabler l'intrus. Les fruits et les branchages pleuvent sur l'imprudent, qui , désarmé et impuissant contre
cette horde aérienne, est bientôt contraint d'abandonner le terrain. Les nègres trouvent peu de leur goût ce genre d'escarmouches. Aussi se hasardent-ils très-rarement dans les parties des forêts oii les Guenons ont établi leur domicile. Les plus grands quadrupèdes, sans en excepter l'Éléphant, ne sont pas à l'iibri de ce genre d'attaques; ils trouvent bon de se soustraire, par la fuite, aux conséquences désagréables, sinon dangereuses, d'un pareil conflit. Il n'y a que deux êtres capables d'affronter cette lutte : c'est l'homme, avec son arc ou sa carabine, et le serpent, qui se coule dans l'ombre jusqu'aux plus hautes branches des arbres, et parvient à atteindre et à saisir ces sylphes des forêts.
Le régime des Cercopithèques est très-varié : ils se nourrissent surtout de racines, de feuilles et de fruits. Ils mangent aussi des œufs d'oiseaux, des insectes, parfois même des mollusques, et se montrent avides de miel. Ils dévastent les vei^ers et les plantations, et semblent poussés à ces actes de brigandage autant par rinstinct du vol et du pillage que par le besoin de la faim; car ils détruisent ou endommagent tout ce qu'ils ne peuvent emporter. Ils procèdent à la dévastation des vergers de la même manière que les Magots, c'est-à-dire en chargeant quelqu'un d'entre eux de faire la récolte, et se faisant passer de main en main, avec prestesse, le produit du butin (voir la figure du frontispice). Je vous laisse à penser la surprise du planteur qui se trouve face à face avec cette tribu pillarde.
Les Guenons supportent parfaitement le climat de l'Europe; elles se sont même assez souvent reproduites dans nos ménageries. Aussi a-t-on pu les étudier avec soin et recueillir sur leur compte nombre d'observations intéressantes.
On a ainsi constaté que ces Singes forment deux groupes bien distincts par les caractères organiques et les dispositions naturelles des espèces réparties dans chacun d'eux. Ceux du premier groupe se rapprochent des Macaques, par leur museau un peu long, par leurs formes légèrement trapues, par leur queue relativement courte et par leur humeur agressive dans l'âge adulte. Le seul moyen de les dompter, lorsqu'ils sont parvenus à cette période de leur existence, consiste, suivant Isidore Geoffroy Saint- Hilaire, à pratiquer la section de ces énormes dents canines dont les blessures sont si dangereuses : l'animal a dès lors conscience de sa faiblesse, et il se tient tranquille. Au second groupe appartiennent des Cercopithèques, aux formes plus grêles, au museau plus court, à la queue plus longue et au naturel moins farouche. Ils sont plus recherchés que les précédents pour en faire des personnages savants.
Malgré ces différences physiques et morales, tous les Singes appartenant au genre Guenon sont congus sur le même plan, et présentent un fonds d'organisation unique. On peut signaler comme traits distinctif s de leur caractère, quelle que soit l'espèce que Ton considère, une vivacité, une mobilité extrêmes, dans les allures conmie dans les impressions.
« Les Guenons, dit Is. Geoffroy Saint-Hilaire, ont une aptitude singulière à passer en quelques instants et pour les motifs les plus légers, de la
QUADRUMANES. i67
gaielé, <ini est d'ailleurs leur état le plus habituel, à la tristesse, de la tristesse à la joie, de la joie à la colère. On les voit désirer ardemment un objet, témoigner la joie la plus vive si elles parviennent à l'aroir, et presque aussilAt le rejeler avec indifTérence. le briser avec colère. On les voit se complaire dans la société d'un autre individu, lui donner à leur manière des marques de tendresse el tout d'un coup s'irriter contre lui, le poursuivre en jetant des cris rauques, et le mordre comme un ennemi ; puis la paix se fait, et les caresses recommencent, jusqu'à ce qu'un nouveau caprice amène une nouvelle crise. •
Les femelles des Guenons portent beaucoup d'aOection à leur petit. Pendant les premières semaines de son existence, elles le tiennent pressé contre leurs mamelles, en le soutenant avec leurs
Pig. K7. Guïùon blaùc-n«i. Fig. lit. Guenon anne.
mains antérieures, à l'instar de beaucoup d'autres Singes. Plus tard, au contraire, le petit se cramponne lui-même à sa mère, qui va, vient, grimpe et saute avec la même agilité que si ce fardeau n'avait ni poids ni volume. Le mâle, non-seulemeot ne par-, tage pas avec sa femelle les soinsde l'éducation, mais il les maltraite souvent, elle et son petit. Aussi est-on parfois obligé, dans les ménageries, de le loger à part, afin d'empêcher ses violences.
Le pelage de ces Singes est presque toujours agréablement chamarré ; les couleurs en sont vives, les nuances bien assorties. C'est
à ces heureuses dispositions que certaines peaux de Guenons doivent leur valeur.
Parmi les espèces à formes sveltes et à naturel pacifique, nous citerons le Talapouin, le Hoclieur, le Blanc-Nez (fig. 267), le Ccrcopithèque aux lèvres blanches, la Mone (fig. 268). Dans la seconde section, le Malbrouck, le Grivet^ le Callitriche, le PataSy le Nisnas,
Le Talapouin et la Mone sont les plus doux et les plus intelligents; les plus intraitables sont le Grivet, le Malbrouck et le Patas. Le Grivet et le Nisnas ont été connus des anciens Égyptiens : on en a la preuve par les figures gravées sur les tombeaux et les obélisques de ces anciens peuples.
Tribu des Semnopithèques. — Les StmnopUhèques [Singes graves: oc(jivoc, grave ; ic(97ixoc, singe) sont caractérisés par un museau trèscourt, un corps grêle et élancé, une queue musculeuse et dépassant en longueur celle de tous les autres Singes de l'ancien monde, des pouces extrêmement courts, ou nuls, aux membres antérieurs, des callosités peu accentuées, et par. Tabscnce à peu près complète d'abajoues. Leur pelage est ordinairement long et bien fourni.
Ils ne diflerent pas essentiellement des Guenons par l'ensemble de leurs habitudes; mais ils ont moins de pétulance dans les mouvements et plus de douceur dans le caractère. Ils s'apprivoisent, comme elles, très-facilement dans leur jeunesse; mais ils deviennent bien plus rarement méchants avec l'âge. On remarque plutôt en eux un certain fonds de mélancolie ; cet état va s' accroissant sans cesse avec les années, pour aboutir à une résignation triste, aune sorte d'affaissement moral, qui ne s'éteint qu'avec la mort. Us sont du reste assez bien doués au point de vue de Tintelligence.
La tribu des Semnopithèques comprend les trois genres ^a^iguf, Semnopiihèque proprement dit et Colobe.
Gtnre Nasique. — Les Nasiques (fig. 269) sont ainsi nommés à cause de leur nez, qui dépasse en longueur celui des hommes les mieux partagés sous ce rapport. C'est là une particularité qui les distingue nettement de tous les Singes connus. On les reconnaît aussi à leurs poils, plus développés sous le menton et autour du cou que sur le reste du corps. Ce sont les plus grands des Sem^ nopithèques : ils mesurent près d'un mètre et demi, lorsqu'ils sont debout. Ce sont aussi les plus farouches et les moins éduca-
blés. Ils habitent l'tle de Bornéo, et parcourent en troupes nombreuses les bois situés dans le voisinage des cours d'eau. On les voit rarement à terre : ils passent presque toute leur vie sur les arbres. Ou n'eu connaît Jusqu'à présent qu'une seule espèce.
Les naturels de Bornéo prétendent que leNasique est un homme qui s'est retiré dans les forêts pour ne pas payer d'impôts, et ils
ont la plus grande considération pour un être qui a trouvé un si bon moyen de se soustraire aux charges de la société.
Genre Semnopilhèqve proprement dit. — Les caractères des vrais Semnopiilièques sont ceux que nous avons indiqués pour délimiter la tribu tou;'enlière. Nous ajouterons qu'en général ils ont les poils de la tête redressés en huppe, ou ramenés sur le front en forme de capuchon. Leurs mœurs ne présentent aucune singularité remarquable. Il nous suffira donc d'énumérer les principales
espèces, en désignant les contrées où elles vivent respectivement. Disons tout de suite qu'elles sont conÛDées, sans exception, dans l'Asie méridionale et les Sles de la Malaisie.
Nommons d'abord le Doue, natif de la CochiDchine. Cette espèce, la plus belle par les couleurs éclatantes de sa robe, tient le premier rang parmi les Semnopithèques. Elle a le dos, les flancs, le
Pig. ST«. SemnûpilMqne dire, mllrc el hupp(>.
dessus de la tête et les bras gris pointillé de noir ; les cuisses et les doigts noirs ; les jambes et les tarses d'un roux vif ; l'avantbras, le bas des jambes, les fesses et la queue d'un blanc pur ; )a gorge blanche, entourée d'un cercle de poil roux vif.
Viennent ensuite VEnlelle ou Singe sacré des Rindotu, qui joaitdu privilège de ravager les jardins de ses adorateurs, sans qu"ii en résulte pour lui le moindre dommage : — le Semnopithèque à ca~
puc/ion, — le Semnopithèque huppé^ — le Semnopiihèque nègre^ — le Semnopithèque doré^ — le Semnopithèque mitri^ — le Semnopithèque rouge^ etc.
Genre Colobe. — Les Colobes ont la plus grande analogie avec les vrais Semnopithèques ; mais tandis que ceux-ci ont un pouce court, il est vrai, mais très-réel néanmoins, les Colobes en sont complètement dépourvus; de là leur nom, qui signifie en grec mu tili (xoXo6d<). Ils vivent et se nourrissent de la même façon que les précédents. Ce sont les représentants des Semnopithèques en Afrique : ils habitent, en effet, T Abyssinie et l'Afrique occidentale. On en connaît quatre ou cinq espèces, dont la plus remarquable est le Colobe gueréza d'Abyssinie.
Tribu des Singes Anthropomorphes. — Les Singes Anthropomorphes sont ceux qui se rapprochent le plus de l'espèce humaine ; c'est ce qu'indique leur nom (avôpwiroç, homme ; tAoptpy), forme). Anthropomorphe signifie donc: qui a la forme de Thomme.
Ces Singes sont privés de queue. Leur sternum est large et aplati, leurs membres antérieurs sont beaucoup plus longs que les postérieurs. Ils marchent en s'appuyant sur les membres postérieurs, comme sur des béquilles. Leur corps est donc incliné et non vertical pendant la locomotion. Ce n'est que dans l'état d'immobilité qu'ils parviennent à se redresser à la manière de l'homme. Au point de vue de la dentition, ils sont caractérisés par les petits tubercules émoussés qui couronnent leurs molaires.
La tribu des Singes anthropomorphes comprend quatre genres: les GibbonSj les Orangsy les Gorilles et les Chimpanzés.
Genre Gibbon. — Les Gibbons sont les seuls parmi les Singes anthropomorphes qui possèdent des callosités fessières. On les reconnaît à leurs membres grêles, à leurs doigts très -longs, surtout les antérieurs, et à leur pelage épais. Quelques espèces présentent cette particularité curieuse, d'avoir le second et le troisième doigt après l'orteil soudés l'un à l'autre par une membrane étroite, dans toute la longueur de la première phalange; Tune de ces phalanges a reçu, pour cette raison, le nom de syndactyle.
Ces singes sont les moins intelligents du groupe que nous examinons : la structure et le volume de leur cerveau, aussi bien que leurs actes dans la captivité, mettent cette vérité hors de doute. Mais il ne serait pas juste de dire, avec certains naturalistes, qu'ils
sont dénués de toute faculté intellectuelle. Les faits démentiraient péremptoirement cette assertion.
Les Gibbons sont, en général, d'un naturel doux et timide. Comme d'ailleurs leur taille ne dépasse guère un mètre dans les plus grandes espèces, et que leurs moyens de défense sont fort restreints, ils ne résistent guère lorsqu'on les inquiète; ils s'enfuient, soit en courant sur le sol, soit en grimpant sur un arbre. Pour passer d'un arbre à l'autre, voici comment ils procèdent. Après s'être hissés à une certaine hauteur, ils saisissent Textrémité d'une branche flexible, s'y balancent trois ou quatre fois, pour prendre leur élan, et, par un énergique mouvement musculaire , s'élancent vers une autre branche, quelquefois distante de la première de U à 13 mètres.
Les Gibbons vivent par troupes nombreuses, ou par familles, dans les grandes forêts de la Cochinchine, du royaume de Siam et des îles de la Sonde, Java, Sumatra et Bornéo. Leur régime est omnivore ; mais ils mangent de préférence des fruits et des racines, auxquels ils ajoutent parfois des œufs, des insectes et autres petits animaux. Ils s'apprivoisent très-facilement, et, contrairement à la plupart des Singes de l'ancien monde, ne manifestent aucun changement d'humeur, aucune disposition malveillante, lorsqu'ils atteignent l'âge adulte. Les principales espèces du genre sont le Gibbon agile, le Gibbon Siamang et le Gibbon Hooloch.
Le docteur Franklin dit, à propos du Gibbon agile :
« Il y a quelques anaées, une femelle de cette espèce de Singes fut montrée à Londres. On a noté les sons qu'elle faisait entendre en se livrant à ses exercices d'agilité, et les naturalistes y ont trouvé quelque musique. Cet individu était timide et gentil. Il préférait la société des femmes à celle des hommes. On a cru que cette circonstance tenait à de mauvais traitements qu'il avait éprouvés de la part du sexe fort. Il était intelligent et observateur : ses yeux perçants semblaient être toujours sur le qui-vive, couraient çà et là, sondaient chaque personne et ne perdaient rien de ce qui se passait. Quand une personne avait gagné sa confiance, il consentait après plusieurs invitations à descendre de son arbre et à lui donner une poignée de main'. »
Le Gibbon Siamang, ou Syndactyle, a été fort bien étudié, dans le pays même qu'il habite, par le naturaliste Duveaucel. Il a le pelage et la face entièrement noirs. Il est bien reconnaissable à une poche énorme, qui communique avec le larynx, et qu'il peut ren-
. 1. la Vie des Animaux (Mammifères).
fler à son gré, en y introduisant une certaine quantité d'air. Cette poche est située sur le devant de la gorge, où elle se présente sous les apparences d'un développement goitreux. Selon Du veauçel, les Gibbons Siamangs se réunissent en troupes nombreuses, sous la conduite d'un chef expérimenté, et ils saluent le soleil, à son lever et à son coucher, par des cris qui s'entendent à plusieurs milles à la ronde. Ils ne sont pas très-lestes, mais ils ont Touïe d'une finesse extrême; dès qu'ilsentendentun bruit insolite, à quelque distance, ils décampent sans retard. Mais s'ils sont à terre et qu'ils n'aient pas le temps de gagner les arbres, ils parviennent rarement à s'échapper. Quand Tun d'eux est blessé, il est abandonné sans pitié par ses compagnons, qui seraient d'ailleurs impuissants à le défendre. Quand c'est un jeune qui a été ainsi blessé, la mère s'arrête soudain, et se précipite sur l'ennemi en poussant des hurlements affreux ; mais toute sa vengeance se réduit à ces démonstrations de douleur.
Un naturaliste anglais, George Bennett, a eu en sa possession un Siamang qui lui fut donné dans l'île de Singapore, et il a publié sur ce quadrumane, qu'il avait baptisé du nom de Ungka^ des détails remplis d'intérêt. Malheureusement cet animal, après avoir accompli sans aucun malaise presque toute la traversée d'Asie en Europe, succomba à une attaque de dyssenterie, provoquée par le froid de nos climats. Il eût donné lieu sans cela à nombre d'observations curieuses.
M. Bennett raconte ainsi les faits et gestes de Ungka^ quand il se trouvait encore chez son maître :
« En entrant un malin dans la cour où le Singe était attaché, je fus triste, dit M. Bennett, de le voir occupé à repousser son ceinturon de cuir et sa corde; en même temps, il faisait entendre un cri plaintif et aigu. Détaché, il se dirigea vers quelques Malais qui se trouvaient là. Après avoir tourmenté les jambes de plusieurs d'entre eux, il s'approcha d'un Malais qui était couché, sauta sur lui, Tembrassa étroitement avec une expression de reconnaissance. Je compris que cet homme, dans les bras duquel ce Singe se retrouvait avec tant de plaisir, était le premier maitre de Tanimal.
« .... Lorsque le garçon de service annonçait que le dîner était servi, Ungkàne manquait jamais d'entrer dans la cabine, prenait sa place devant la table et recevait avec reconnaissance les bons morceaux. Si, par hasard, on riait de lui pendant le dîner, il témoignait son indignation d'être pris pour un sujet de plaisanterie. Notre convive faisait alors entendre, ce sourd aboiement qui était le bruit particulier de sa colère. En même temps, gon- Oant d'air ses bajoues, il regardait les rieurs avec un air extrêmement se-
rieux, jusqu'à ce qu'ils eussent cessa de s'égayer à ses dépens. Il reprensit alors tranquillement son repas. ■
H. Bennett ajoute que Ungka préférait à la viande les végétaux, tels que le riz 'et les légumes. Il buvait du thé, du café et du chocolat, mais jamais de viu ni de liqueurs spiritueuses.
Le Gibbon Hootoch (lig. 37!} a donné les mêmes preuves d'intel-
ligence et d'afTeclion. Les témoignages de diverses personnes en font foi. Cette espèce se distingue très-facilement de ses congénères par la bande sourcilière blanche qui tranche sur son pelage noir.
Genre Orang. — Les Orangs (iig. 272) ont beaucoup d'analogie avec les Gibbons ; mais ils sont plus robustes et plus intelligents ; de plus ils manquent de callosités fessières. Leurs formes sont trapues, leur corps est recouvert de poils rouss&tres, et leur
face, en partie nue, est encadrée de favoris, qui se prolongent -sous le menton, en une barbe rousse. Ils portent, comme les Gibbons, au-dessus du sternum, une poche qui communique avec le larynx, et qui est susceptible de se gonfler par un arflux d'air.
Fi g. Sll. Oring-Oulang.
Cette pocbe semble avoir pour fonction, chez eux, comme chez les Singes précédents, de renforcer leur voix, dans des circonstances particulières.
Ces animaux sont assez rares et confinés dans une région restreinte. Ils habitent les épaisses forêts qui recouvrent les terrains bas et humides des lies de Bornéo et de Sumatra ; d'où le nom
d^OrangS'OutangSf ou Hommes des bois^ que leur ont donné les naturels de ces contrées. Ce n'est qu'accidentellement qu*ils apparaissent dans les lieux élevés ou découverts, et dans le voisinage des habitations. Aussi connait-on fort peu de chose de leurs mœurs à Tétat sauvage. On sait seulement qu'ils grimpent avec une extrême agilité sur les arbres, qu'ils passent de Tun à l'autre, avec une étonnante promptitude, et qu'ils se nourrissent principalement de fruits. On a pu se convaincre, en outre, par les luttes qu'on a eu à soutenir contre quelques individus égarés, qu'ils sont doués d'une force prodigieuse, au point de tordre une pique ou un fusil comme une plume; et que leur puissance vitale est assez grande pour qu'il y ait danger à s'en approcher, lors même qu'après avoir perdu leur sang par d'horribles blessures, ils semblent être arrivés au dernier degré d'épuisement.
De là résulte l'impossibilité à peu près complète de s'emparer d'un Orang adulte vivant. Mais on est plus heureux avec les jeunes. On a eu plusieurs fois l'occasion d'en capturer, après avoir tué la mère. Ces individus sont devenus une mine d'observations intéressantes pour les naturalistes, qui ont été surpris de rencontrer tant de douceur, d'intelligence et d'affection chez des animaux arrachés à la vie des bois et transportés, sans aucune tran* sition, dans la société des hommes. Nous rapporterons quelquesuns des faits et gestes les plus remarquables de ces quadrumanes.
Nous emprunterons d'abord quelques traits curieux au récit du docteur Abel Clark, touchant un jeune Orang qu'il ramena de Java en Angleterre.
A Java, ce Singe demeurait sous un tamarin, près de l'habitation du docteur. Il s'y était fait un lit, composé de petites branches entrelacées et recouvertes de feuilles. Il y passait la plus grande partie de son temps, guettant les personnes qui portaient des fruits, et descendant auprès d'elles, pour en obtenir sa part. Au soleil couchant, il s'établissait déûnitivement pour la nuit, et se levait à l'aube, pour aller visiter ses amis, qui lui donnaient toujours quelque nourriture.
Quand on l'eut amené à bord du vaisseau, on l'attacha par une chaîne de fer, à un poteau ; mais il se délia, et se sauva avec la chaîne, qu'il jeta sur son épaule, trouvant embarrassant de la traîner derrière lui. Comme il se délivra ainsi plusieurs fois, on se décida à le laisser errer librement sur le pont du navire. 11 de-
vint très-familier avec tous les matelots; il jouait avec eux, et savait échapper à leurs poursuites, en s'élançant dans les agrès , où il était réellement inaccessible.
a A bord, dit le docteur Abel Clark, il dormût ordinairement à la tête du màt, après s'être enveloppé lui-même dans une voile. En faisant son lit, il prenait le plus grand soin de repousser tout ce qui pouvait contrarier la surface lisse de la couche sur laquelle il prétendait s'étendre. Après avoir satisfait ses goûts sur le chapitre des arrangements domestiques, il se couchait sur le dos, en ramenant sa queue à la surface du corps. Souvent, pour le tourmenter, je le prévenais, en m'emparant de son lit. En pareil cas, il se mettait à tirer la voile de dessous moi ou à me pousser hors de sa couche, et il ne se donnait point de repos qu'il n'eût réussi dans son entreprise. Si le lit était assez large pour deux, il se couchait tranquillement à mon côté. Quand toutes les voiles étaient mises au vent, il rôdait çà et là à la recherche de quelque autre couchette. Il volait alors, soit les vestes des marins et les chemises qui étaient en. train de sécher, soit quelque hamac dépouillé de ses couvertures.
a .... Il mangeait volontiers toutes sortes de viandes, surtout la viande crue. Il aimait beaucoup le pain, mais il préférait toujours les fruits quand il pouvait en obtenir. Son breuvage ordinaire à Java était de l'eau. A bord, ce breuvage était aussi varié que sa nourriture. Il aimait par-dessus tout le café et le thé; mais il prenait volontiers du vin. Il montra même un jour son attachement pour les liqueurs fortes, en volant la bouteille d'eau-de-vie qui appartenait au capitaine. Depuis son arrivée à Londres, il préférait la bière et le lait à toute autre boisson ; mais il buvait néanmoins du vin et d'autres liqueurs.
c ....Un des matelots était son ami favori. Ce brave marin partageait avec lui ses vivres. Je dois pourtant dire que le Singe volait de temps en temps le grog et le biscuit de son bienfaiteur. Il avait appris de lui à manger avec une cuiller. On pouvait voir l'Orang-Outang plus d'une fois à la porte de la cabine de son protecteur, dégustant son café, nullement embarrassé par la présence de ceux qui l'observaient, et affectant un air grotesquement sérieux qui semblait une charge de la nature humaine.
a Ce Singe était fort gourmand ; il poursuivait quelquefois une personne tout le long du vaisseau pour obtenir une friandise, et si l'on refusait de satisfaire son désir, il manifestait une violente colère.
n Quelquefois, raconte encore le docteur Abel Clark, je liais une orange au bout d'une corde et je la descendais sur le pont, du haut de la tête du mât. A chaque fois qu'il essayait de la saisir, je l'attirais lestement à moi. Après avoir été plusieurs fois trompé dans ses tentatives, il changeait de système. Paraissant désormais se soucier fort peu de l'orange, il s'écartait à quelque distance et montait avec une indifférence bien jouée dans les agrès. Puis, au moyen d'une gambade soudaine, il saisissait la corde qui tenait le fruit. S'il arrivait qu'il fût déçu^ cette fois encore, dans ses desseins, par la rapidité de mon geste, il entrait dans un véritable désespoir, abandonnait la partie et courait dans les agrès, en poussant des cris perçants. »
Une gravité mêlée de douceur et voisine de la mélancolie, telle était l'expression dominante de la physionomie de cet Orang. Il pratiquait le pardon des injures, et se contentait le plus souvent d'éviter ceux qu*il savait disposés à lui nuire. Mais il s'attachait avec force aux personnes qui lui témoignaient de Taffection. Il aimait à s'asseoir à côté d'elles, à se serrer aussi près que possible contre leur poitrine, à prendre leurs mains entre ses lèvres. Il se réfugiait près d'elles quand il avait besoin d'être défendu.
Le docteur Abel Clark termine ainsi sa narration :
c Depuis son arrivée dans la Grande-Bretagne, il acquit, à ma connaissance, deux manières d^agir quMl n'avait jamais pratiquées à bord du Taisseau, où son éducation, je dois le dire, avait été fort négligée. Une de ces deux choses fut de marcher droit, ou, du moins, sur ses pieds de derrière, sans s^appuyer sur les mains ; la seconde fut de baiser son gardien. Quelques écrivains avancent que TOrang-Outang donne de véritables baisers, et ils supposent que c^est un acte naturel de Panimal. Je crois qu*ils se trompent : c'est de sa part un acte appris. Encore ne donne-t-il pas tout k fait, même dans ce cas, un baiser à la manière de Thomme, je veux dire en avançant les lèvres. »
Un autre Orang fut amené en France, en 1808, par M. Decaen, officier de marine, qui en fit hommage à Timpératrice Joséphine. Il vécut quelques mois à la Malmaison, et c'est là que Frédéric Cuvier put l'étudier.
Cet animal était fort sociable, et s'attachait vivement aux personnes qui le traitaient avec bienveillance. Il avait surtout une grande affection pour M. Decaen, et il lui en donna plusieurs fois des témoignages remarquables. Étant entré un jour chez son maître, pendant que celui-ci était au lit, il se jeta sur lui, l'étreignit avec force, et se mit à lui teter la peau de la poitrine, comme 11 faisait souvent du doigt des personnes qui lui plaisaient.
Dans la circonstance suivante, il fît preuve, dit Frédéric Cuvier, d'une intelligence très-dé veloppée. On l'avait renfermé dans une pièce voisine du salon où l'on se réunissait habituellement. Au bout de quelque temps la solitude l'impatienta, et il s'ingénia à ouvrir la porte pour pénétrer dans le salon. Mais le pêne était trop haut pour qu'il put l'atteindre. Il avisa alors une chaise, l'apporta près de la porte, grimpa dessus, et ayant tiré le pêne, entra triomphalement dans la chambre où se trouvaient ses amis.
Les Orangs peuvent s'attacher, non-seulement aux hommes, juais encore à d'autres animaux. Celui-ci avait pris en affection
deux petits chats, quMl tenait ordinairement sous son bras ou qu'il aimait à placer sur sa tète. Mais il arrivait souvent que les chats, craignant de tomber, s'accrochaient, avec leurs griffes, à la peau du Singe, qui souffrait avec beaucoup de patience la douleur qu'il en ressentait. Deux ou trois fois pourtant, il examina attentivement les pattes de ses petits compagnons, et chercha à leur arracher les ongles avec ses doigts; n'ayant pu y parvenir, il se résigna à souffrir, plutôt que d'abandonner la société de ces jeunes compagnons.
Pour manger, il prenait les aliments avec ses mains ou avec ses lèvres ; il ne se servait pas fort habilement de nos ustensiles de table, mais il suppléait à sa maladresse par son intelligence. Lorsqu'il ne pouvait réussir à placer sur sa cuiller les aliments contenus dans son assiette» il présentait l'instrument à son voisin pour le faire remplir ; il buvait avec aisance dans un verre, en le tenant entre ses deux mains. Un jour, après avoir posé son verre sur la table, il s'aperçut qu'il allait tomber par défaut d'équilibre ; aussitôt il plaça sa main du côté où le verre penchait, pour le soutenir.
Nous pourrions multiplier les preuves d'intelligence et de sensibilité données par d'autres jeunes Orangs ; nous pourrions parler de celui qui habita la ménagerie du Jardin des Plantes, en 1836, et qui ne fut certes pas Tun des moins remarquables. Mais ce que nous avons rapporté suffira pour donner une idée de leurs aptitudes intellectuelles.
En raison de sa sauvagerie et de sa vigueur exceptionnelles, il est fort difficile, sinon impossible, avons-nous dit, de prendre vivant rOrang adulte. D'ailleurs l'Orang est peut-être, de tous les Singes, celui qui justifie le mieux la loi précédemment établie de la transformation du caractère, chez la plupart de ces animaux, à mesure que les années s'accumulent sur leur tête. Autant nous l'avons vu doux et intelligent dans le premier âge, autant il devient féroce et brutal lorsqu'il atteint la période du développement complet de ses facultés physiques. Il se ressemble alors si peu à lui-même, qu'on serait tenté de le prendre pour un autre quadrumane. Nous avons déjà dit que sur la foi de plusieurs naturalistes, des plus illustres, on a cru pendant longtemps que l'Orang adulte était une espèce distincte du jeune, et qu'on lui avait donné le nom de Pongo, Cette erreur n'a été reconnue que de nos jours.
On ne possède pas jusqu'à présent de certitude complète relativement au nombre des espèces qui composent le genre Orang. Pour ne pas avancer d'hypothèses hasardées, nous dirons qu'une seule espèce peut être admise avec certitude dans Tétat actuel de la science : c'est celle dont nous avons retracé l'histoire, c'est VOrang roux.
Genre Gorilk. — Il n'y a pas longtemps qu'on a des notions précises sur le Gorille. Jusqu'à ces dernières années, l'histoire de ce monstrueux habitant de TAfrique équatoriale était restée entourée de mystères et de contradictions sans nombre; les spécimens qu'on en avait reçus en Europe et en Amérique avaient donné lieu à de grands débats. En 1864, un Français, M. Paul du Ghaillu, fîls d'un marchand européen établi au Gabon, a publié des renseignements pleins d'intérêt sur ces animaux extraordinaires.
Revenu en Afrique, M. du Ghaillu a fait sur ce quadrumane féroce de nouvelles observations, qu'il a consignées dans un autre ouvrage publié en 1867. C'est à ce voyageur que nous emprunterons les détails les plus intéressants sur le Gorille.
Avant d'aller plus loin, nous rapporterons en peu de mots l'histoire de la découverte de ce singe monstrueux.
On trouve dans le Périplej ou Voyage d*Hannon le Carthaginois^ un passage intéressant qui semble se rapporter à cette espèce de Singes. Yoici la traduction qu'en à donnée M. Eudes Deslongchamps, d'après la version anglaise de Tévêque Mallby :
a Le troisii me jour, ayant mis à la voile, et passant le courant de feu, nous parvînmes à la baie appelée Corne du Sud. Dans cette baie était une île semblable à la première, dans laquelle était un lac, et dans celui-ci une autre lie, remplie de sauvages, mais dont la plus grande partie étaient des femmes, ayant le corps couvert de poils, que nos interprètes appelaient gorilUs. Les ayant poursuivis, nous ne pûmes prendre aucun homme; tous échappaient en grimpant au milieu des précipices et en se défendant avec des fragments de rochers ; mais nous prîmes trois femmes (femelles) qui mordirent et égratignèrent ceux qui les amenaient et qui ne voulaient pas suivre. Cependant, les ayant tuées, nous les écorchâmes, et nous avons apporté leurs peaux à Carthage; car nous ne pûmes naviguer plus loin, vu que les provisions commençaient à nous manquer. »
Cette description ne peut s'appliquer qu'à de grands animaux semblables à l'homme par la taille et les formes, c'est-à-dire à des Gorilles, ou à des Chimpanzés peu avancés en âge.
Un voyageur célèbre, Andrew Battel, qui visita, vers la fin du seizième siècle, l'Afrique tropicale, mentionne deux espèces diffé-
rentes de grands Singes, le Pongo et YEngeco. Le premier étut le Goriile ou rOrang, le second était le Nshiigo de H. du ChatUu, c'est-ànlire un Cbimpansé.
Le premier renseignement authentique sur le Gorille a été donné par une lettre du docteur Savage, datée de Rivière- Gabon, le S4 avril IBkl, et renfermant le croquis d'un crâne, destiné à
Fig. ïU. U. du Cbaillu.
être soumis au jugement du naturaliste anglais Richard Owen. Ce crâne avait été confié à M. Savage par un missionnaire au Gabon, le révérend docteur Leigton Wilson, de New-York. Ce mémo missionnaire se procura plus tard un second crâne et une partie de squelette, qu'il présenta à la Société d'histoire naturelle de Boston.
MM. Savage, Jeffries, Wyman et Owen ont publié les premières dissertations scientifiques sur le nouveau Singe, et ils ont adopté, pour le désigner, le nom de Gorille employé par Hannon. Leurs travaux ont établi la distinction entre les espèces Troglodytes goriUa et Troglodytes niger^ c'est-à-dire entre le Gorille et le Chimpanzé.
Depuis ce temps, les musées de Londres, de Boston, de Paris, du Havre, etc., se sont enrichis de squelettes et d'exemplaires entiers du Gorille. Enfin, dans ces dernières années, M. du Ghaillu, comme nous le disions plus haut, dans plusieurs excursions au milieu des forêts de ces contrées, a observé ces animaux, et en a tué un grand nombre.
Les deux ouvrages dans lesquels M. de Ghaillu a successivement consigné ses observations, ont paru d* abord en anglais, puis en français, le premier en 1865, le second en 1867*. Nous y puiserons les détails qui vont suivre sur le grand quadrumane du Gabon.
Le Gorille atteint une hauteur moyenne de 1",80. Sa puissance musculaire est prodigieuse : il égale en force le lion. Aussi est-il le roi des forêts qu'il habite, et peut-être en a-t-il lui-même chassé le lion. Les nègres ne l'attaquent jamais qu'avec des fusils ; tuer un Gorille est un exploit qui fait à jamais la réputation d'un noir.
Lallure naturelle du Gorille n'est pas celle d'un bipède, mais celle d'un quadrupède. Cependant il garde plus facilement et plus longtemps qu'aucun autre Singe la position verticale. Quand il est debout, il a les genoux ployés en dehors et le dos courbé. S'il court à quatre pattes, la longueur de ses bras fait que sa tête est très-relevée au-dessus du corps. Le bras et la jambe du même côté se meuvent en même temps ; aussi sa course ressemble-t-elle aune sorte de galop oblique. Quand ils sont poursuivis, lef^ jeunes Gorilles ne se réfugient pas sur les arbres ; ils courent à terre, et leurs jambes de derrière s'avancent entre leurs bras, qui sont un peu ployés en dehors.
Aucune description ne saurait rendre l'horreur qu'inspire l'aspect d'un Gorille de grande taille, et la férocité de son attaque, lorsqu'il se trouve en face d'un chasseur. Son naturel est une méchanceté implacable. Toutefois M. du Chaillu combat beaucoup
1. Voyages et aventures dans V Afrique éqtMtoriale , in-8. Paris, 1865. Afrique sauvage, par Paul du Ghaillu, în-8. Paris, 1867.
de préjugés qui courent depuis longtemps sur le compte de ce re« doutable quadrumane. Selon ce voyageur, le Gorille ne s'embusque pas, comme on Ta dit, sur les arbres de la route, pour accrocher les passants avec ses griffes de derrière ; — il ne les enlève pas sur les plus hautes branches pour les étrangler ; — il n'attaque pas l'éléphant, et ne Tassomme pas à coups de massue assenés sur sa trompe ; — il ne se bâtit pas de cabane de branchage dans les forêts, pour se coucher sur le toit, comme on Ta rapporté ; — il ne vit point par troupes et n'attaque pas les nègres réunis; — il n'emporte pas les femmes au fond des bois.
Le Gorille vit dans les parties les plus solitaires et les plus sombres des épaisses forêts de l'Afrique occidentale, soit dans les vallées profondes, soit sur les hauteurs escarpées, ou sur les plateaux parsemés de grosses roches, au sein desquelles il aime à s'établir. Il se tient toujours à proximité d'un cours d'eau. Animal essentiellement nomade, il reste rarement plusieurs jours de suite sur le même terrain. La raison de ce vagabondage réside dans la difficulté qu'il éprouve à se procurer sa nourriture préférée, c'està-dire les fruits, les graines, les noix, les feuilles d'ananas, les jeunes pousses, dont il suce la sève, et d'autres substances végétales.
Malgré ses puissantes dents canines et sa force extraordinaire, le Gorille est, en effet, exclusivement frugivore. Comme il mange beaucoup, lorsqu'il a dévasté, pour sa consommation personnelle, un espace assez étendu, il se trouve forcé de se transporter ailleurs, pour répondre aux exigences de son estomac. C'est pour cela qu'il abandonne périodiquement certaines régions, devenues infertiles, par suite des changements de saison, pour en gagner d'autres plus favorisées : ce qui constitue de véritables migrations.
Non-seulement il ne se tient pas habituellement sur les arbres, comme on Ta dit, mais il n'y séjourne jamais. M. du Chaillu l'a toujours trouvé à terre ; s'il lui arrive de grimper sur un arbre, pour cueillir des baies ou des noix, il en redescend dès qu'il a pris sa nourriture. Ces énormes animaux seraient, en effet, incapables de sauter de branche en branche, comme les petits Singes.
Toute la nourriture du Gorille se trouve d'ailleurs à peu de hauteur du sol. Cet animal affectionne particulièrement la canne à sucre sauvage, et une espèce de noix, à coque très-dure, qu'il
casse avec ses puissantes mâchoires, capables d'aplatir un canon de fusil. Les jeunes Gorilles dorment parfois sur les arbres, pour s'y tenir à Tabri de leurs ennemis ; mais les adultes dorment assis par terre, le dos appuyé contre le tronc d'un arbre, ce qui faitque leur poil est ordinairement usé sur le dos.
On trouve ensemble le plus souvent un mâle et une femelle, quelquefois un vieux mâle isolément. Ces individus solitaires sont plus méchants et plus dangereux que les autres, phénomène qui s'observe aussi chez Téléphant. Les jeunes Gorilles. marchent quelquefois jusqu'à huit ou dix ensemble, plus souvent quatre ou cinq, mais jamais en plus grand nombre. Ils ont l'ouïe très-ûne, et à l'approche d'un chasseur se sauvent en jetant des cris. Il est donc assez difficile d'en rencontrer.
« Quand je surprenais un couple de Gorilles, dit M. du Ghaillu, le mâle était d'ordinaire assis sur un rocher ou contre un arbre, dans un coin, le plus obscur de la jungle; la femelle mangeait à cùté de lui, et ce qu'il y a de singulier, c'est que c'était presque toujours elle qui donnait Talarme en s'enfuyant avec des cris perçants. Alors le mâle, restant assis un moment et fronçant sa figure sauvage, se dressait ensuite ayec lenteur sur ses pieds; puis, jetant un regard plein d'un feu sinistre sur les envahisseurs de sa retraite, il commençait à se battre la poitrine, à redresser sa grosse tète ronde, et à pousser son rugissement formidable. Le hideux aspect de l'animal, à ce moment, est impossible à décrire. En le voyant, je pardonnais à mes braves chasseurs indigènes de s'être laissé envahir par des terreurs superstitieuses, et je cessais de m'étonner des étranges et merveilleux contes qui circulaient au sujet des Gorilles. »
On a affirmé à tort que le Gorille fait usage d'un bâton comme arme offensive; il ne se sert, contre l'assaut d'un ennemi, que de ses bras, de ses pieds et de ses dents, et c'est bien assez. D'un seul coup de son énorme pied, armé d'ongles courts et recourbés, il éventre un homme, lui brise la poitrine ou lui écrase la tète. Rien n'est plus dangereux que de manquer ce féroce animal ; aussi les chasseurs expérimentés réservent-ils jusqu'au dernier moment leur coup de fusil. La détonation de l'arme à feu irrite cette terrible bête. Si le coup ne l'a pas atteint, le Gorille se précipite avec une incroyable violence sur son agresseur, qui n'a pas le temps de recharger son arme ou de faire un pas en arrière ; les énormes bras du Singe furieux brisent â la fois le fusil et le chasseur (fig. 275).
Le Gorille, lorsqu'il se voit attaqué, commence par pousser un aboiement court, aigu et saccadé, comme celui d'un chien irrité,
auquel succède un grondement sourd, ressemblant, i s'y méprendre, au roulement du tonnerre lointain. La sonorité de ce rugis* sèment est si profonde, qu'il a l'air de sortir moins de la gorge que des spacieuses cavités de la poitrine et du ventre; ce rugisse-
Fig. ■m. Chaaseur pris par un Canltu,
ment est si étrange, si menaçant, qu'il fait pâlir les plus braves. Le cri de la femelle et du petit Gorille est perçant. Quelquefois la mère glousse, pour appeler son petit; enQn, les jeunes Gorilles en détresse poussent un cri rauque, qui ressemble à un gémissement.
Ce terrible Singe meurt aussi facilement quel* homme; une balle bien dirigée Tabat aussitôt ; il tombe, la face en avant, en écartant ses longs bras, et en poussant un affreux cri de mort, qui résonne lugubrement comme le râle d'agonie d*un être humain.
Les femelles n'attaquent pas le chasseur ; elles s'enfuient avec leur petit, qui s'accroche par les mains au cou de la mère en lui passant ses jambes autour du corps. La tendresse de ces bêtes pour leur progéniture est si touchante, qu'un chasseur européen n'aurait pas toujours le cœur de les tuer. Les nègres ont moins de scrupules, et c'est ainsi que M. du Chaillu s'est vu deux ou trois fois en possession de petits Gorilles, que ses serviteurs avaient arrachés à leur mère. 11 n'a pu toutefois les conserver longtemps.
Aucun traitement ne réussit à surmonter la férocité native et la méchanceté tenace de ces petits monstres. lisse tenaient blottis dans le coin le plus reculé de leur cage ; dès qu'un homme s'avançait vers eux, ils s'élançaient pour le mordre ou l'égratigner. Cette humeur farouche n'excluait pas une grande sournoiserie. Lorsque, domptés par la faim, ils venaient prendre la nourriture que leur maître leur tendait, ils le regardaient bien en face, pour occuper son attention ; pendant ce temps, ils avançaient un pied, et accrochaient la jambe du maître, pour le jeter par terre. Pour les approcher, il fallait user de précautions infinies.
La captivité finit par aigrir tellement le naturel sauvage du Gorille, qu'il refuse bientôt toute nourriture, et meurt, sans maladie apparente, d'une sorte de rage rentrée. Les Gorilles adultes sont tout à fait indomptables ; M. du Chaillu ne croit pas qu'on puisse jamais réussir à en prendre un sans le tuer, car le Chimpanzé adulte, qui est beaucoup moins féroce que le Gorille, n'a jamais pu être capturé vivant. Il y aurait toutefois une restriction à faire ; il s'agit du cas où l'animal serait assez dangereusement blessé pour se trouver dans l'impossibilité d'opposer une résistance sérieuse. M. du Chaillu a possédé, dans ces conditions, une femelle adulte ; mais il ne put la conserver : elle mourut le lendemain de sa capture.
Le jeune Gorille est dun noir de jais. Cette couleur noire de la peau persiste dans les sujets adultes ; elle se montre à nu sur la face, à la paume des mains et à la poitrine. Le poil d'un Gorille parvenu à toute sa croissance est gris de fer.
Chaque poil est rayé circulairement de bandes alternativement noires et grisâtres, qui produisent l'effet du gris. Sur les bras, le
poil est plus foncé et plus long; il dépasse quelquefois deux pouces. Les vieux Gorilles deviennent tout à fait gris. La tète est garnie d'une couronne de poils roux, courts, qui descendent jusqu'au cou. Le poil de la femelle est noir, avec une teinte rougeâtre; il n*est pas rayé comme celui du mâle; lafemellen'apas non plus la couronne rousse avant qu'elle soit âgée. Les yeux du Gorille sont très-enfoncés sous une arcade sourcilière très-saillante qui donne à la face un air sinistre. Ses mâchoires sont énormes et garnies de grosses canines, qui sont un peu plus petites chez la femelle.
Le cou de cet animal est si court, que sa tète semble enfoncée entre ses épaules. Le front va en fuyant. Les oreilles, très-petites, sont presque sur une même ligne avec les yeux. Le nez est trèsplat, mais un peu plus saillant que chez les autres Singes. La poitrine et les épaules sont extrêmement larges. L'abdomen esttrèsproéminent et arrondi. La grande longueur des bras et le peu de hauteur des jambes sont un des caractères qui distinguent le plus ce Singe de Thomme. Les jambes sont d'ailleurs sans mollet; les mains sont ramassées et épaisses, à doigts gros et courts. Le dos de la main est velu; les doigts ont des ongles noirs, épais et forts. Le pied est formé comme une main de géant; il est plus long que la main proprement dite, ainsi que cela existe chez Thomme. Ce pied est très-apte à maintenir pendant quelque temps le corps dans une position verticale.
La patrie du Gorille c'est la contrée de l'Afrique occidentale qui s'étend à quelques degrés au sud de Téquateur, et qui est traversée par les rivières Danger et Gabon. Les indigènes lui donnent le nom de ngina.
Le Gorille a été le sujet de vives discussions parmi les anatomistes et les anthropologistes. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a fait du Gorille un genre à part, qu'il distingue du Chimpanzé, singe qui, selon lui, se rapprocherait davantage de l'homme que le Gorille. Telle est aussi l'opinion de M. Wymann.
M. Richard Owen, au contraire, a revendiqué pour le Gorille l'honneur d'être placé le plus près de l'espèce humaine, et M. du Chaillu partage cette opinion :
t II faut avouer, dit ce voyageur, qu'à première vue, à en juger par le sujet suivant, et d'après son crâne (fig. 276), le Gorille offre dans tous ses traits quelque chose de plus bestial que le chimpanzé ou Torang. Tous les caractères du Gorille, surtout du mâle, sont poussés à Texagération : la tête est plus longue et plus étroite, le cerveau est en arrière, les crêtes
crinienoes sont riDormes, les mâchoires très-saillantes et d'une force prodigieuse, les canines trës-grosses. La cavité du cerveau est marquée par un dévetoppemeat prodigieux des crêtes occipiUles; mais le reste du squelette du Gorille se rapproche bien plus de Thomme que celui de tout autre Singe.
Kig. a
. Crinc dt Gorille.
Après avoir bien étudié les caractères zoologiques que je viens de signaler, après avoir observé le genre de vie du Gorille et son mode de progression, je suis convaincu que le Gorille, par toutes ses allures, se rapproche plus de l'espèce humaine que tous ses congénères. >
Si l'on place le squelette d'un homme à càté de celui d'un Gorille, comme nous le faisons dans les deux figures 277 et 278, on
Fig. 377, Squeletlo ds CorllJt.
reconnaîtra que le Gorille ressemble, en eiïet, au squelette d'un homme monstrueux.
Hâtons-nous de dire pourtant que Topinion de M. Owen, qui rapproche de rhomme le féroce animal du Gabon, ne saurait être admise. Une étude attentive du cr&ne de ce quadrumane a conduit à le rejeter bien loin de l'homme au point de vue intellectuel, et à le ranger, au contraûre, parmi les Singes les plus bas placés dans Téchelle organique.
Néanmoins la ressemblance extérieure du Gorille avec Thomme a quelque chose qui effraye. M. du Ghaillu avoue qu'il n'a jamais tué un Gorille sans éprouver un véritable malaise. Il lui a toujours été impossible de goûter de la chair de ces animaux, parce qu'il aurait vu dans ce fait une sorte de cannibalisme.
c Je n^ai jamais pu, dit M. du Chaillu, en face du Gorille abattu, garder cette indifférence et encore moins ressentir cette joie triomphante du chasseur après un heureux coup. Il me semblait toujours avoir tué une créature, monstrueuse, à la vérité, mais gardant encore quelque chose d'humain. Optait une erreur ; je le savais, et pourtant ce sentiment était plus fort que moi. »
Ces impressions morales ne peuvent rien toutefois contre les résultats des comparaisons et des études anatomiques qui placent le Gorille loin de notre espèce dans Féchellc des êtres.
Genre Chimpanzé. — De tous les Singes connus, le Chimpanzé {Troglodytes niger) est certainement celui qui, par ses allures, son organisation anatomique et la vivacité de son intelligence, se trouve le plus rapproché de l'espèce humaine. En premier lieu, ses bras sont moins longs que ceux des Singes anthropomorphes dont nous venons de parler; ils ne descendent guère que jusqu'aux genoux. Sef mains et ses pieds se rapprochent davantage des types de perfection réalisés chez Thomme : ce qui lui rend la station verticale plus facile qu'aux autres singes du même groupe. Toutefois la station verticale n*est pas sa position ordinaire, et ce n'est qu'avec l'appui d'un bâton qu'il peut se tenir quelque temps debout. Enfin, chez le Chimpanzé comme chez l'homme, on constate l'existence d'un mollet, peu développé sans doute, mais suffisamment caractérisé pour justifier le rang donné à ce Singe parmi les quadrumanes.
Le Chimpanzé habite les mêmes régions que le gorille : les épaisses forêts de l'Afrique intertropicale sont les lieux où on le rencontre exclusivement. Il est partout assez rare, excepté dans le Gabon et aux environs du cap Lopez. Au physique et surtout au moral, il diffère beaucoup du gorille. Sa taille est moins éle-
vée : elle n'atteint guère plus de quatre pieds chez les sujets complètement développés. Sa force musculaire, quoique très-remarquable^ est moins extraordinaire que celle du gorille, et il ne s'en sert que dans les cas de nécessité absolue. S'il se trouve en face du chasseur et qu*il entrevoie la possibilité d'échapper au péril par la fuite, il ne tentera pas un seul instant de résister, et détalera promptement; bien différent en cela du gorille, qui accepte fièrement le combat. 11 est beaucoup moins farouche que celui-ci : pris jeune et élevé avec douceur, il devient familier, et donne des preuves d*une grande intelligence.
Comme les gorilles, les Chimpanzés vivent en petites troupes lorsqu'ils sont jeunes, ou isolés, et vont par couples dans Vâge adulte. Ils sont essentiellement grimpeurs, et passent presque tout leur temps sur les arbres, à la recherche des baies et des fruits, qui constituent leur nourriture.
Suivant M. du Chaillu, qui a observé ces animaux dans son voyage à travers l'Afrique équatoriale, il existe une espèce de Chimpanzé appelée par les indigènes nshiégo-mbouvé, qui se construit un abri de feuillage au milieu des branches des arbres les plus élevés. Cet abri, composé de petites branches entrelacées et recouvertes de feuilles bien tassées, est tout à fait imperméable; fixé aux maîtresses branches de l'arbre par des lianes solidement assujetties, il a généralement de six à huit pieds de diamètre, et présente la forme d'un dôme, disposition qui facilite Técoulement de l'eau de pluie. C'est sous ce toit que l'animal se glisse chaque soir, pour passer la nuit. Le mâle et la femelle prennent part à l'œuvre d'édification, mais ils logent séparémAit sur des arbres voisins. S'il y a un jeune, il se place à côté de la mère. Ces retraites sont bâties pour un temps très-court; elles ne servent pas plus de huit ou dix jours, et en voici la raison. Lorsque le nshiègo a ravagé une certaine étendue de terrain autour de son habitation, il se transporte dans un autre canton, où il se prépare un nouveau logement.
Cette espèce se distingue du Chimpanzé ordinaire (Troglodytes niger) par l'absence de poils sur la tête; c'est pourquoi M. du Chaillu a proposé de lui donner le nom de Chimpanzé chauve (Ircglodyles calvus).
Dans l'une de ses excursions, M. du Chaillu tua une femelle de nshiégo qui portait son petit dans ses bras. Il s'empara du jeune et remporta dans sa résidence. En quelques jours, il l'apprivoisa
si complètement qu'il put le laisser errer en liberté, sbds crainte de le perdre. Il ne pouvait faire ua pas sans être suivi du petit Chimpanzé; il ne pouvait s'asseoir sans que l'animal grîmpAt sur ses genoux et cacliât sa tète dans sa poitrine. Le pauvre petit trouvait un plaisir extrême à être caressé et dorloté.
Tomy, c'était son nom, ne tard» pas à contracter un grand défaut : il devint voleur, il guettait le moment où les habitants sortaient de leurs cabanes, et il leur dérobait leur poisson ou leurs bananes. Il ne faisait pas même exception en faveur de son maî-
tre, quoique sa malheureuse passion lui eût attiré plusieurs fois des corrections sévères.
Ayant remarqué que le moment le plus favorable i)our les lar- - cins était le matin, il se glissait tout doucement dans la chambre de son maître, allait jusqu'à son lit, pour s'assurer qu'il avait les yeux fermés, et quand il était satisfait de l'examen, il s'empressait de dérober quelques bananes. Si, au contraire, le dormeur remuait dans son lit, le Singe disparaissait comme un éclair, et rentrait quelques secondes après, pour se livrer aux mêmes évolutions.
( Si je rouvrais les yeux, dit M. du Chaïllu, pendant qu'il était en train de commettre son méfait, il prenait tout de suite un air ttonnëte et venait
me caresser; mais je discernais bien les regards furtifs qu'il lançait du côté des bananes.
c Ma cabane n^ayait pas de porte, mais elle était fermée par une natte. Rien de plus comique que de voir Tomy soulevant tout doucement un coin de la natte poar regarder si j'étais endormi. Quelquefois je faisais semblant de dormir, puis je remuais juste au moment où il s'emparait des objets de sa convoitise. Alors il laissait tout tomber, et se sauvait dans le plus grand trouble.
« A rapproche de la saison sèche, la température s'étant refroidie, Tomy commença à désirer de la société pendant son sommeil, afin de se tenir plus chaudement. Les nègres ne voulaient pas de lui pour compagnon de lit, parce qu'il leur ressemblait trop ; je ne voulais pas non plus lui donner place près de moi; de sorte que le pauvre Tomy, repoussé partout, se trouvait très-malheureux. Mais je découvris bientôt qu'il guettait le moment où tout le monde était endormi pour se glisser furtivement près de quelqu'un de ses amis nègres ; il dormait là sans bouger jusqu'au point du jour, puis il décampait d'ordinaire avant qu'on l'eût découvert. Plusieurs fois il fut pris sur le fait et battu ; mais il recommençait toujours. »
Ce petit Chimpanzé était doué d'une grande intelligence; il faisait concevoir les plus grandes espérances à son maître, qui comptait remmener en Amérique, lorsqu'il mourut sans cause apparente, probablement de tristesse et de langueur, comme meurent tous les Chimpanzés qu*on arrache aux forêts natales et à la tendresse maternelle.
Buffon a donné des détails fort intéressants sur un jeune Chimpanzé qui fut amené à Paris en 1740. Il nous apprend que cet animal présentait sa main pour reconduire les gens qui étaient venus le visiter; qu'il se promenait gravement avec eux, comme pour leur tenir compaignie; qu'il s'asseyait à table, déployait sa serviette, s'en essuyait les lèvres, se servait de la cuiller et de la fourchette, pour porter les aliments à sa bouche ; qu'il versait lui-même la boisson dans son verre, le choquait lorsqu'il y était invité, qu'il allait prendre une tasse et une soucoupe, l'apportait sur la table, y mettait du sucre, y versait du thé, le laissait refroidir pour le boire, et tout cela sans autre instigation que les signes ou la parole de son maître, et souvent de son propre mouvement.
Le docteur Franklin dit avoir vu, il y a quelques années, au Jardin zoologique d'Anvers, un Chimpanzé qui dînait quelquefois à la table du directeur, où il buvait les jours de fête un verre de vin de Champagne à la santé de la compagnie. Ce singe afifeotionnait les enfants de la maison ; il partageait leurs jeux, et consentait à les traîner dans un petit chariot. L'été, il les accom-
pagnait dans le jardin, montait dans un cerisier et cueillait des cerises à leur intention.
Un Chimpanzé, âgé de dix-huit mois environ, fut acquis en 1835, par la Société zoologique de Londres, et sut se concilier les sympathies de tous ceux qui l'approchèrent. Il était vif et enjoué, mais n'était pourtant pas aussi malicieux que la plupart des autres Singes. Il examinait toutes choses d'un air réfléchi qui prêtait beaucoup à rire. Il était au mieux avec ses gardiens, qui le traitaient en enfant gâté, et se prêtaient de bomie grâce à ses jeux et à ses gambades. Tous les jours ils lui lavaient la figure et les mains, opération qu'il supportait avec beaucoup de gravité.
Sa nourriture se composait de farineux, de fruits, de lait bouilli; sa boisson habituelle était le thé ; il refusa constamment les liqueurs fermentées. Ses favoris, parmi les gens qu'il connaissait, étaient la cuisinière et l'homme spécialement chargé d'avoir soin de lui. Il les reconnaissait à leur pas, et donnait à leur approche des signes de plaisir. Dès qu'il les apercevait, il poussait un cri sourd, pour exprimer sa satisfaction, il accourait auprès d'eux, grimpait sur leurs genoux ou leurs épaules et leur faisait mille agaceries.
Malheureusement ce Singe fut enlevé prématurément aux observations des naturalistes : il mourut au bout de quelques mois de captivité.
FIN DBS MAMMIFERES.
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