‹ Les manifestations nerveuses de l'alcoolismeChapitre 5 sur 28 · ÉTUDE CLINIQUE · texte numérisé non relu

ÉTUDE CLINIQUE

Troubles de la sensibilité. — Ces troubles sont ordinairement les premiers en date et révèlent d'ordinaire lintoxication; ils varient dans leur modalité selon que la sensibilité est pervertie, exagérée ou diminuée.

Vers le soir ou plutôt quelques instants après le coucher, sitôt que se fait sentir la chaleur du lit, le buveur commence à éprouver, principalement aux extrémités inférieures, du malaise, des picotements, des tiraillements, des sensations bizarres. Ce sont des éclairs, des brûlures, des chocs électriques, la sensation d'animaux, de rats qui le rongent, lui dévorent la peau; ces douleurs siègent ordinairement aux membres inférieurs, elles peuvent exister aux lombes, simulant le lumbago, ou aux articulations, principalement du genou, simulant de Parthralgie ou du rhumatisme. L’insomnie est continuelle, le malade est agité et présente une angoisse prolongée. Le matin, l'intoxiqué présente des maux de tête tenaces, sourds et violents ;il a des vertiges, il titube comme s’il était ivre.

Parmi ces phénomènes subjectifs il en est un très curieux ; c’est une dyspnée purement nerveuse. Un alcoolique respire naturellement; tout à coup il s'arrête, il lui semble qu'il existe au niveau de son larynx un obstacle à la respiration. Il jette alors sa tête en arrière, aspire par la bouche une grande quantité d'air et reprend ensuite la faculté de respirer librement jusqu’au retour d’un nouveau spasme.

Tous ces troubles sont purement subjectifs; les troubles

ro objectifs doivent être recherchés ét ils fournissent d’excellents renseignements, non seulement pour le diagnostic de l'alcoolisme mais encore pour celui de la catégorie d’intoxication.

Étudions d’abord ces phénomènes objectifs en général, nous les étudierons après en particulier, principalement au point de vue de leur valeur séméiologique.

L'hyperesthésie est plus ou moins accusée et plus ou moins généralisée ; elle est surtout localisée aux membres inférieurs et à la plante du pied; elle peul exister en botte, en bottine, en plaques; le plus souvent partielle, elle peut être généralisée aux quatre membres; elle respecte toujours Ja face; elle peut être superficielle ou profonde ; le chatouillernent de la plante du pied provoque une douleur qu’appréhende le malade; les moindres piqüres des téguments donnent lieu à des sensations extrêmement douloureuses ; la pression des masses musculaires est elle-même très douloureuse ; les douleurs, dans quelques cas, ont pour siège tout particulier le point d’émergence des nerfs.

L’anesthésie, rare, débute par les extrémités supérieures et inférieures ; c'est aux mains et aux pieds qu’elle se

montre tout d'abord, pour de là s'étendre pour ainsi dire

progressivement vers le tronc. Elle est très rare à la face. Elle peut succéder à l'hyperesthésie quand la paralysie atteint les parties où cette hyperesthésie était manifeste, Passagère et fugitive, quelquefois intermittente dès le début de son apparition, elle cède facilement aux moyens thérapeutiques ; plus tard continue et chronique, il est plus difficile de la combattre ; elle appartient peu à la période initiale de l’alcoolisme ; elle n'est pas, en général, contemporaine des picotements, des fourmillements et des autres troubles de la sensibilité, mais elle vient ordinairement à leur suite.

Il peut ÿ avoir parfois de la perversion de la sensibilité

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tactile notable ; le sol n’est pas perçu nettement ; le malade ne peut boutonner son habit, prendre l'argent qui est dans sa poche ; il perd sa pantoufle quand il marche et ne s’en aperçoit pas.

Il peut y avoir du retard dans la transmission des sensations. La sensibilité thermique est ordinairement intacte ; cependant, Dreschfeld a noté de la perversion du sens thermique ; tous les objets appliqués sur la peau paraissent froids et donnent lieu à une sensation pénible. La sensibilité réflexe superficielle est conservée, exagérée quand il y a hyperesthésie, diminuée ou abolie quand il y a anesthésie. La sensibilité réflexe rotulienne est ordinairement abolie. Le sens musculaire est peu ou pas troublé.

Ces généralités dites, passons aux particularités qui font des troubles sensilifs un signe majeur non seulement pour le diagnostic de l'alcoolisme, mais encore pour celui de la variété d'intoxication. On sait en effet que M. Lancereaux a su démembrer l'alcoolisme ; il partage les alcooliques en trois grandes classes :

1° Les alcooliques proprement dits ou intoxiqués par les spiritueux.

2 Les éthyliques ou buveurs de vins.

3 Les absinthiques ou buveurs d’absinthe, c'est-à-dire, d’une manière plus générale, d’essences entrant dans la confection des apéritifs.

A chacun de ces trois modes d'intoxication correspondent, d’après cet éminent clinicien, des manifestations différentes portant sur les troubles de la sensibilité objective.

L'hyperesthésie se rencontre surtout chez les absinthiques. Les extrémités des membres, siège de prédilection de ces phénomènes, sont tellement excitables qu'il est presque impossible de les toucher ; le chatouillement, le pincement

le plus cation du doigt sur le tégument donnent lieu à des douleurs tellement pénibles qu’elles font jeter des cris aux malades qui se tordent, se retirent et fléchissent fortement les jambes. Toujours nlus vive aux membres inférieurs qu'aux supérieurs, l’hyperesthésie, constamment symétrique, s’observe encore à la partie inférieure et antérieure de l'abdomen, au niveau et en dehors des muscles droits el jusque dans les fosses iliaques. Fait curieux, la pression du tégument abdominal à l’aide d’un ou de plusieurs doigts détermine non seulement une douleur excessive, mais encore le renversement de la tête, la contraction des muscles de la face et le soulèvement du tronc qui se courbe en arc de cercle comme dans l’'hystérie. Moins pénible au thorax de chaque côté du sternum la pression cutanée est parfois des plus douloureuses sur le trajet de la colonne vertébrale à l'émergence des nerfs spinaux ; partout l’intensilé de la souffrance diminue au fur et à mesure que lon s'élève ; elle est plus vive à la partie inférieure qu'à la partie supérieure des membres ; il en est de même pour le tronc à partir du sacrum.

Bien que douloureuses sur tous les points, la piqûre et la pression de la peau sont loin de produire partout les mêmes effets, et pourtant, à la suite de la moindre impression, les muscles des membres se contractent avec rapidité et le malade se pelotonne pour éviter de nouvelles excitations; sa susceptibilité est telle, dans certains cas, qu'il suffit d'approcher le doigt du tronc, même sans le toucher, pour le faire bondir sur son lit; mais c’est surtout le cha-

-touillement qui a, dans ces circonstances, le privilège d'é-

veiller-les contractions musculaires ; il est particulièrement pénible à la plante des pieds où il provoque les soubressauts du malade et lui arrache des cris.

léger, une piqûre et parfois même la simple appli- *

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Ces phénomènes, à une période avancée de l’absinthisme, diminuent d'intensité et quelquefois l'hyperalgésie des extrémités se trouve remplacée par de l’analgésie, principalement chez les buveurs d'alcool et d’absinthe. Cette analgésie est symétrique et va en s’atténuant vers la racine des membres ; il en est de même de l'excitabilité réflexe. La douleur à la

pression de l’abdomen, du thorax, et de la colonne vertébrale, persiste seule aussi intense qu’au début. C’est au contraire l’analgésie symétrique et absolue des membres inférieurs qui affecte les alcooliques vrais, imprégnés de petits verres. C’est une analgésie plutôt qu’une anesthésie ; l’aleoolique sent qu'on le touche, qu’on le pique, mais on peut le pincer, le piquer mème fortement sans qu'il paraisse eu souffrir de quelque façon. Ce phénomène n'existe au même degré dans aucune des autres formes de l’alcoolisme.

Cette analgésie est symétrique ; elle commence par les extrémités inférieures, atteint quelquefois les extrémités supérieures et s'étend peu à peu vers la racine des membres; c’est au niveau des pieds que l’on constate la diminution de la sensibilité qui va s’atténuant jusqu'à disparaître tout à fait, de telle sorte que la pression avec les doigts, la piqüre d’une épingle finissent par ne plus déterminer aucune sen-

- sation douloureuse. Des pieds l’analgésie remonte jusqu'aux maliéoles, peu à peu jusqu’à la partie supérieure de la jambe, la partie inférieure de la cuisse, en sorte que ce désordre occupe successivement la région recouverte par le soulier, par la bottine, par la botte ordinaire, enfin par la botte d’égoutier. En mème temps, le réflexe plantaire est généralement diminué ou aboli tandis que les sensibilités tactile et thermique sont conservées.

Les troubles de la sensibilité subjective, relativement peu accusés, se manifestent par de rares élancements douloureux, dans les membres inférieurs de préférence, par des

crampes noclurnes au niveau des mollets et par des sensations de fourmillements et de picolements aux extrémités des orteils.

Le buveur de vin, l’'éthylique, présente lui de l'hypoalgé- Sie plutôt que de l'analgésie. Cette hypoalgésie est peu étendue et souvent précédée d’une période hyperalgésique de durée variable.

À côté de ces troubles de la sensibilité générale, on rencontre assez souvent des troubles de la sensibilité spéciale. Des scintillations, des mouches, des objets à contours indécis, d’abord lumineux, plus tard noirs et opaques, apparaissent à des intervalles plus où moins éloignés ; la vision devient trouble, les objets tremblent devant les yeux, la

lecture ne peut être longtemps continuée, la vue s’affaiblit ;

moins sensibles à l’action de la lumière, les pupilles sont dilatées. Peu fréquentes, les modifications de l'ouie consistent en des bourdonnements et une faiblesse plus ou moins grande de celte fonction. Le goût et l’odorat subissent en général fort peu de changement : on a parfois constaté une diminution de la sensibilité des muqueuses linguale et pituitaire.

Le professeur Joffroy enseigne dans ses leçons que ces modifications de l'audition et de l’olfaction ne sont pas, à proprement parler, des troubles alcooliques, c’est-à-dire des manifestations morbides dues à une action directe de l'alcool sur les nerfs auditif et olfactif, Ces phénomènes sont dus à une propagation de l'inflammation du pharynx à la muqueuse pituitaire et à l'oreille moyenne, On sait, en effet, que les alcooliques présentent souvent de langine chronique de même qu'ils peuvent être atteints de bronchite chronique. Pour M. le professeur de clinique de Sainte-Anne, les intements et bourdonnements d’orcilles qu’on observe chez certains alcooliques doivent done être attribués à une

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otite consécutive à une angine par propagation par la trompe d'Eustache.

Ces phénomènes de sensibilité spéciale varient un peu suivant le degré d'intoxication et la nature de l’agent intoxicant, vin, alcool, essences.

-Chez les buveurs de vin la vision est conservée, mais les malades éprouvent assez communément le matin au réveil des vertiges, voient des scintillations, des mouches volantes ; dans quelques cas ils accusent des tintements, des bourdonnements d'oreilles, des bruits de pluie qui tombe. L'’odorat est peu ou pas troublé, et le sens génital d'abord exalté, participe peu à peu à la dépression que subit l'ensemble des fonctions, moins toutefois chez l’'œnilique ou buveur de vin que chez l’alcoolique et Pabsinthique.

Chez les buveurs d'alcool se produisent à peu près les mêmes phénomènes :1l peut y avoir de l’amblyopie, de Ia dyschromalopsie, du rétrécissement du champ visuel, de l’ophthalmoplégie, de la diminution de l’ouïe, de l’odorat et du goût.

Chez les absinthiques les organes des sens sont relativement peu modifiés ; l’ouïe et l’odorat sont peu ou pas altérés, mais la vision est souvent lroublée : le patient voit des scintillations, des mouches, des objets de forme indécise, d’abord rouges ou jaunes, puis noirs. Parfois il y a de la névrite optique, etc...

Il faut maintenant nous demander quelle est la nature de ces perturbations de la sensibilité. On sait qu'on a mis celles-ci sur le compte d'accidents hytériques bien plus que sur le compte de l’action propre du toxique.

Que faut-il penser, dans la circonstance, des rapports de la névrose et de l’intoxication ? Debove, Achard, Dreyfous pensent que les poisons créent de toutes pièces, en dehors d'aucune prédisposition héréditaire, des hystéries particuliè-

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