LA MANUFACTURE SOUS LE PREMIER EMPIRE
Di;:s son entree en fonctions, Brongniart se preoccupa activement de reorganises encore une fois, la Manufacture, lantau point devue artistique qu'au point de vuc administratif. Le 17 messidor, il adressait au rainistre de l'lntcrieur un long niemoire, ou se trouvent exposes ses idees et ses projets. Brongniart commence par etablir que l'interet de la Manufacture n'est point de conserver des artistes brevetes a appointements fixes, charges d'une simple inspection ; en consequence la suppression de cet emploi est proposee. Pour les services et modeles, le nouveau directeur est d'avis de n'occuper que des artistes d'un talent reconnu; ces artistes recevront une somme proportionnelle a l'importance du travail et surveilleront l'execution de leurs dessins ; il propose de s'adresser, clans ces conditions, a Boizot, a Lagrenee, a Van Spaendonck, qui ont donne des preuves de leur merite et rendu deja des services a la Manufacture. Comme conclusion, Brongniart resume son programme artistique, en declarant qu'une Manufacture nationale ne doit pas vieillir et doit se modifier constamment suivant le gout actuel et le progres des arts. Dans un autre memoire, en date du 18 thermidor, concernant
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plus particulierement l"organisation administrative, Brongniart est d'avis d'introduire, dans les ateliers de Sevres, les habitudes d'ordre el de discipline, qui distinguent les etablissements prives. d'admettre des apprentis au nombre de dix, pour faciliter le recrutement des bons ouvriers. de faire travailler aux pieces et d'employer des femmes, pour les ouvrages de decoration en peinture.
Toutes ces propositions furent acceptees par le ministre de 1'Interieur. Ellesetaient, au reste, de nature aprovoquer une amelioration sensible de la production de la Manufacture, si la situation financiere eut ete moins compromise. Malheureusement, cette situation, toujours tres critique, presentait des obstacles serieux a la realisation immediate des reformes. Les ouvriers continuaient de vegeter dans la misere ; on ne leur payait point leurs salaires. Le 30 nivose an VIII. le personnel de Sevres adressa une petition a Bonaparte, premier Consul. « On leur avoit fait esperer, y discnt-ils, la fin de leurs maux. Le precedent ministerc Quinette avoit fait dans ce but avec la compagnie Lemercier un marche considerable de porcelaines de Sevres et le seul resultat a ete de faire disparaitre les gages de leurs salaires, et de disperser les plus beaux monuments de la Manufacture. » La meme petition fut adressee a Lucien Bonaparte, ministre de l'lnterieur. Toutes les deux furent serrees dans les cartons, et rien n'en resulta. Les doleances et les previsions douloureuses des petitionnaires etaient cependant liien justifiees. L'affaire Lemercier. dont il est parte dans ce document, finit mal pour tout le monde. Sur la somme de 91,585 francs que cet entrepreneur devait verser pour certaines ventes en Russie, effectuees par ses soins. mais pour le compte de la Manufacture, l'Etat ne recut que 29,610 francs. Bien mieux, on put s'assurer que toutes les porcelaines n'avaient pas ete envoyees a destination. On eu trouva pour 24,598 francs chez le beau-frere de Lemercier. L'un et l'autre furent arretes. Leur incarceration, malheureusement, ne fit pas rentrer d'argent dans la caisse de la Manufacture. A force d'instances, loutelois, Brongniart. qui, des le debut de son administration, fit preuve de cette energie et do cette dignite dontil ne se departit jamais, pendant les quarante-sept ans de son sejour a Sevres, Brongniart reussit a obtenir pour ses ouvriers une allocation mensuelle de 5,000 francs, qui fut portee peu apres a 15,000 francs. 11 organisa ensuite lui-meme la vente directe des produits de la Manufacture, et en fit une exposition publique au Museum. Enfin le nouveau directeur sut administrer avec assez d'habi-
lete, pour qu'en 1801 le budge I de la Manufacture se trouvat en equilibre. Lesrecettes s'eleverent, cette annee-la, a 221,357 francs et les depenses a 221,293 francs. A cette date, Sevres employait 92 personncs, y compris le personnel administratif et les artistes dessinateurs. Brongniart nc s'en tint pas la. Douc d'une activite infatigable et d'un esprit fort inventif, il concut le projetd'etendre l'activit6 de la Manufacture a toutes les branches de l'art ccramique. II proposa, en consequence, au ministre de l'lnterieur, de fonder a Sevres unc fabrique de faience fine ct de terrc de couleur. Pour justifier cette creation nouvelle. il faisait valoir cette consideration que toutes les fabriques de faiences fines sc trouvaient chez nous en plcine decadence. Un certain nombre de colics qui avaient travaille jusquelavenaicnt d'etre fennees, eneffet, el d'autres 6taientalaveillede la faillite. Le role de la Manufacture do Sevres, scion Brongniart, devait elre d'enlever a l'Angleterre le commerce privilege de la faience fine, commc elle avail deja enleve a la Chine et a la Sa\c eclui des porcclaines. « J'ai obtenu, ecrivait-il, des essais en petit que lescirconstances m'ontperniis de tenter, des resultats qui me donnent les plus grandes esperances. Si cet espoir est fonde, ces travaux deviendront pour les fabricants un exemple encouragcant et d'autant plus utile, que la Manufacture rend ses procedes publics, lorsqu'elle croil en 6tre sure. Je citerai, a l'appui de ce que jc viens de dire, la fabrication des hires noires a la maniere de Wcegwood, tentee pour la premiere fnis ;'i Sevres, el qui a deja donnc naissance a quatrc fabriques de ce genre, en sorte que cette espece de poterie sera completemenl enlevee ;m\ Anglais avanl pea d'annees. »
Au grand chagrin de Brongniart, le ministre ajourna la realisation de son idee. 11 invoquait des raisons d'ordrc financier; les 25,000 francs necessaires n'etaient pas disponibles. II objectait, en outre, que l'interet de la Manufacture del'endait d'y introduire unc fabrication nouvelle, capable dc faire supposer que cello de la porcelaine de S6vres n'existait plus on avait ete denatnrce. Brongniart, toutefois, fut invite par le ministre a continue r en grand ses experiences. « Tout cela, lui disait-il fort aimablement, a de quoi vous occuper utilement, et je ne doute pas que vous n'y trouviez beaucoup de succes et de gloire. »
Le 16 brumaire an XIII, la Manufacture passa du ministere de l'lntericur dans les attributions du ministere de la Maison de l'Empereur. A la monarchic nouvelle, il fallait une Cour; les armees de la Bevolution la fournirent. Cette cour devait etre sinon aussi brillante, du moins aussi
fastueuse que celle des anciens rois de France. Les Manufactures de Sevres, des Gobelins, et de Beauvais furent exclusivement affectees a alimenter le luxe imperial. Les Archives contiennent de nombreux documents temoignant de l'interfet tout sp6cial, que Napoleon prit a ['extension et a la prosperity de la Manufacture de Sevres. Le 14 avril 1806, l'Empereur ecrivait de Saint-Cloud a M. de Cliampagny. « On me rend eompte que la Manufacture de porcelaines de Sevres aurait besoin de reglement. Faites reunir les principaux manufacturiers de Paris et presentez-moi un rapport sur cet objet. »
L'ordre de Napoleon tut promptement execute. On ouvrit une enquete a laquelle prirent part non seulement k's manufacturiers mais les principaux t'onctionnaires parisiens. Le prefet de police notammcnt y joua un role preponderanl ; ses communications et ses rapports qui sont conserves aux Archives nationales ofi'reut un piquant interet. Ce fonctionnairc proposait, comme unique moyen de relever I'industrie de la porcelaine. de revenir aux prescriptions de l'arivt royal du 17 Janvier 1787 et de remettre particulierement en vigueur les articles 6. 7 et 8, defendant aux manufacturiers de faire peindre el decorer ailleurs que dans leurs ateliers, et leur interdisant de faire etablir des moufles pour faire peindre et decorer le blanc de Sevres. Ces sages dispositions, pretendait-il, devaient empecher Tabus qu'on faisait du blanc. Ne pouvant plus exporter de blanc. les manufacturiers rivaliseraient de soins et d'industrie pour perfectionner l'ornement. On ferait moins de porcelaine, mais elle aurait, etant decoree, vingt, trente fois plus de valeur. Tout le prix du decor resterait en France. « Je me plais a croire, disait le prefet, en terminant, qu'enajoutantunfortimpot sur l'exportation du blanc, on parviendrait a rendre a nos manufactures de porcelaines tout leur eclat et a en tirer tons les avantages que le gouvernement a droit den attendre.
Ces idees restrictives se heurterent a de vives oppositions. Le bureau consultatif des Arts emit des vceux contraires aux propositions du prefet de police, et le 4 juillet, le ministre de l'Interieur adressait a I'empereur un long rapport, dont les conclusions etaient diametralement opposees a celles presentees par son subordonne. Partisan de l'emancipation industrielle.le ministre reclamait la liberie pour la decoration en chambre. et acceptait le principe de la libre concurrence, aussibien dans la fabrication, que dans ce qui pouvait toucher aux beaux-arts. En outre, il declarait inexacte l'afnrmation du prefet de police que la fabrication de la por-
celaineen France etait en decadence ; cette fabrication, au contraire, jouissait a son avis d'une grande prosperity, ulaquelle elle n'etait parvenue que depuis l'abolition des reglementations etroites : « II est vraiment remarquable. disait le ministre, que dans I'espace de dix a douze annees, au milieu des orages d'une revolution qui semblait devoir aneantirla plupart de nos ateliers, la fabrication de la porcelaine ait acquis de l'extension. Les progres ont meme ete tels que, d'apres le releve des douanes, il a et6 exporte dans les annees XII et XIII des objets pour une valeur de 1 million a 1,200,000 francs par an. » Relativement a 1'observation qu'il y avait trop de manufactures de porcelaines, il ajoutait epic leur nombre prouvait uniquement le degre de prosperity auquel s'etait eleve" ce genre d'industrie. « Reduire le nomine des manufactures, ce serait agirensens inverse des interets de l'Etat, concluait-il : si notre nation etait la seule qui fabriquat de la porcelaine, nous pourrions imposer telles conditions que nous jugerions convenables, mais comme nous avons des concurrents dans les autres pays, il faut nous contenter de benefices born6s et nous regler de maniere a obtenir constammenl la preference. »
N'est-il pas vraiment fort curieux de voir, a cette epoque d'autoritarisme absolu, se manifester officiellement avec tant denergie, le principe de la liberte commerciale et industrielle ? L'Empereur se rendit sans difficult au\ observations si liberates et si precises de son ministre. Les propositions du prefet de police furent repoussees.L'induslrie de la porcelaine, emancipee completemenl par la Revolution, de toutes les entraves des arrets royaux, continua librement sa fabrication, sans restrictions dans le nombre de ses etablissements et dans les genres de production. II en resulta une emulation constante cntre les manufactures privies et la Manufacture imperiale, qui dut multiplier ses efforts pour se maintenir au premier rang. Son administration n'y reussit point toujours et s'attira parfois des remontrances assez vives. Dans le proces-verbal de la stance duConseildelaMaison de l'Empereur. tenue le 29 aout 1807. nouslisons la mention^suivante d'unordrede Napoleon : « Prevenir le directeur de la Manufacture de Sevres que si, dans un an, il ne reussit pas mieux, surtout pour la forme des services, la Manufacture sera supprimee ; elle doit etre la premiere et non de second ordre. » Les visites de l'Empereur et de sa Cour a Sevres etaient, en outre, frequentes. Napoleon tenait a constater par lui-meme l'etat des travaux et les progres accomplis. Les rapports adresses a l'lntendant general de la Maison de l'Empereur sur
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chacune de ces visites sont tres cxpliciles a ce sujet; ils menlionnent avec precision les observations et les critiques du souverain. Les projets approuves par Brongniart pour les pi6ces dites historiques, etaient regulierement soumis a l'Empereur et non seulement il les exarainait avec soin, mais il en modifiait frequemment les dispositions, comme ne repondant point sufflsamment a ses id6es personnelles et a ses vues politiques. Ainsi, ayant commands de faire en biscuit les portraits des hommes utiles, il se fit soumettre la lisle dressec par l'lntendant general de sa Maison , le comte Daru, et biffa d'un trait energique les noms de Pascal, de Descartes, ded'Aguesseau, de Conde, de Duquesne, de Catinat, de Montausier. de la Tour d'Auvergne, de Haller, de Franklin, de Diderot et leur subslitua les noms de Guillaurae le Conquerant, de Duguesclin, de Gustave Adolphe, de Fr6deric II. de Cesar, d'Annibal, d'Homere, de Virgile, du Tasse, de Christophe Colonib, de Laurent de Medicis, et du prince Eugene.
Dans une lettre de Duroc, grand Marechal du Palais, adress^e a l'lntendant general de la Maison. en date du 23 oclobre 1807, nous relevons des renseignenients non moins curieux sur le soin que Napoleon prenait de liiurnir lui-meme des sujets a la Manufacture de Sevres : « S. M. y estil ecrit, renonee d'autantplus volontiers au service ajourd'or, enfaveurde M. de Chainpagny, qu'elle desire que Ton en l'asse pour elle d'un genre hull particulier, dont les dessins soient tres beaux, signifiant tous quelque chose et qu'il n'y ait rien d'indiflerent ; que dans ces dessins il ne soit jamais question de batailles, ni de noms d'hommes; que les sujets soient des allusions tres indirectes et qu'ils reveillent des souvenirs agreables. Voici la liste de eeux que S. M. a designes pour etre representees et servir d'exemples dans le cboix des autres :
« Les Vues de Schcenbrun, de Molke, du Prater de Vienne. L'ltpee de Frederic II.
« L'Epee du grand maUre de Ma lie Lavalette.
La Mosquee de Gemilh Hazard, le Mekias, la Colonne de Pompie; le Phare (TAlexandrie, une Vue du disert de Kathie, le Plateau de Gaza, les Raines de Cesarie, le Convent de Nazareth, la Vue du Mont- Thabor, les Fontaines de Moi'se, un Dromadaire harnach4,\e Pont du Jourdain ; une Vue de Fn'jus, avec une fre'gate et deux petits bdtimenti ijai // arrivent, le Convent de Leoben, une Vue du palais de Saint-Marc de Venise, une Vue de Gra/z, de Postdam. de Sans-Soucy, le Punt sur