‹ Les manufactures nationalesChapitre 8 sur 61 · I. cur poineon est exquis. Ton en fail do I'estat · texte numérisé non relu

I. cur poineon est exquis. Ton en fail do I'estat

Le Brun memo leur donne aussi de son eclat,

Et dans ses beaux dessins chacun d'eux se comporte.

Sans vouloir rlimirmer en rien le mcrite de ses deux collegues, Le Clerc est assurement celui de cestrois eminents artistes, dont le nora est demeure le plus etroiteraent \\<'< a I'etablissement des Gobelins. II le doit, en premier lieu, a ses admirables gravures des tapisseries des Elemens, des Saisohs et des Maisons royales. II le doit aussi a ce qu'il s'esl fait l'interprete des solennites qui eurent lieu a differentes reprises dans cet ctablissement. On en trouvera des preuves dans ce livre meme. Faut-il ajouter que Sebastien Le Clerc, independarament de ses fonctions aux Gobelins, etait appointe par le roi aux gages annuels de cent livres « pour servir generalement dans toutes les Maisons royales et Bastiraens de S. M. »? Cette distinction dit assez en quelle estime etait tenu son talent agreable.

Pour Audran. il passa plus de dix annees de sa feconde existence a graver « d'apres les tableaux du Sr Le Brun ». On peut done le regarder, lui aussi, comme un collaborateur tres assidu du grand peintre. Mais Le Brun ne se borna pas a employer les graveurs inscrits sur les roles des Gobelins. Dix autres lui preterent le concours de leur pointe ou de leur burin, et Ton ne saurait nier que son influence se fit sentir sur tous ceux d'entre eux qui l'approcherent. Ce fut Edelinck qui grava, et Ton sait avec quelle maitrise, son Histoire d' Alexandre. Jeaurat acheva sous ses yeux plusieurs planches de son Histoire du roi. Quant au miniaturiste Bailly, graveur a ses heures et graveur d'une finesse rare, il execula au burin « trente huit tant planches que devises des tapisseries des quatre Elemens etdes quatre Saisons », et reproduisit ces memes tapisseries en delicieuses miniatures, formant un album unique, conserve encore aujourd'hui, dans la reserve du cabinet des Manuscrits de laBibliotheque nationale, sous le titre de Tapisseries du Roy. II faut egalement citer Berain, qui grava les decorations de la galerie d'Apollon, Chauveau, auquel on doit les belles planches representant les ornements des Tuileries, Le Pautre, dont les debordantes compositions nous troublent encore a l'heure actuelle. Chez tous ces grands artistes, on relrouve l'inspiralimi feconde du Maltre.

II u'est done pas imprudent d'affirmer que ces differents graveurs dont

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les planches etaient, pour la plupart, threes aux Gobelins meme, dans l'atelier de Jean Goyton, ont subi l'influence decisive de Le Brun; etque tous appartiennent a ce qu'on pourrait avec beaucoup de raison appeler son ecole.

Apres les graveurs viennent les statuaires, moins nombreux que les peintres assurement, mais non moins illustres. L'abbe de Marolles n'en cite que deux comme ayant et6 attaches d'une facon speciale aux Gobelins : Coysevox et Tubi. On pourrait mentionner encore Michel Rousseau, Jean Legeret, Perrin et quelques autres qui travaillerent, plus ou moins assidument, a la Manufacture royale. Mais laissons la parole a notrc bon abbe :

Jean-Baptiste Tubi, Cosvau' pour la sculpture De Rome et de Lyon excellent en cet art. Les portraits du dernier ne sont point de hazard, En son oeuvre egalant la plus docte peinture.

Coysevox est justement celebre et son histoire, en quelque sorte classique, est trop connue pour que nous la rapportions ici en detail. On sait que, ne a Lyon, il quitta, tout jeune, sa ville natale, ou il s'etait fait connaitre par une remarquable statue de la Vierge, pour venir se perfectionner a Paris sous les ordres de Lerambert. De nombreuses statues du roi et du dauphin, celle notammentde Louis XIV qui etait a Fhotel de ville de Paris, les superbes chevaux ailes quijadis ornaient Marly et qu'on voit aujourd'hui a l'entree des Champs-Elysees, la Sadne et le Rhone qui ornent Fhotel de ville de Lyon, le Neptune et Y Amphitrite de Versailles et cent, autres ouvrages de premier merite, assurent a son nom Fimmortalite. Son incomparable talent Favait naturellement designe, presque des ses debuts, a l'attention de Le Brun, qui sut tirer de lui tout le parti qu'on en pouvait attendre, nonseulement dans les ceuvres d'art pur, mais aussi dans celles de simple decoration.

Qui le croirait aujourd'hui, avoir la tournure qu'ont prises les idees des artistes, ce sculpteur de tout premier ordre, dont le souffle puissant animait le bronze, et qui savait faire jaillir du marbre d'admirables figures, ce statuaire emerite, arrive au comble de la reputation et de la fortune, ne

■ Par un hasard singulier, il est peu de noms d'artistes qui aient ete plus regulierement estropies que celui de Coysevox.

croyait pas deroger en employant son incomparable talent a composer des vases, a combiner des trophees, a d6corer des piedestaux ou des ehapiteaux de colonne. Bien mieux, il ctait si loin de considerer ces travaux comme etant au-dessous de lui. que sa reconnaissance se traduisit, pour ceux qui les lui avaient confi6s, en deux magnifiques tombeaux, considered avec raison connne deux chefs-d'oeuvre. Les monuments qu'il executa pour Colbert et pour Le Brim sent, en effet, ranges, par les historiens d'artet les amateurs, au nombre des ouvrages hors ligne.

Bien n'est plus curieux et nous dirons meme, rien n 'est plus edifiant, que devoir ce grand et noble artiste, au talent si francais, travailler avec Marc d'Arcis, Houzeau, Magnier, sous les ordres deLeBrun, a la decoration de Versailles, peupler la terrasse et le pare de statues, et, en collaboration avec Tubi, orner, de trophees admirables et de cartouches magnifiques. ce grand escalier'du palais, sijustementcelebre; et, spectacle non moinssurprenant, ce Tubi, etranger a la France, transplants sur notre sol, y devient si Francais, que dans leurs ceuvres communes ilest impossible dedemeler la part qui revient a Coysevox, et celle quepeutrevendiquer son rival.

Car Tubi, comme tant d'autres artistes employes par Le Brun, etait Italien d'origine ; de la ce surnom de « Le Bomain », sous lequel il est d6signe dans les Compter roijai/x, quand ceux-ci, avec la douce familiarity alors en usage, ne se bornent pas a l'appeler simplement Baptiste, tout comme Monnoyer, avec lequel il pourrait etre confondu, n'ctait la difference des travaux qui leur sont confies. Artiste d'infiniment de talent, surtout d'une souplesse merveilleuse, Tubi est assurement, parmi les collaborateurs de Le Brun, un de ceux qui sesontle mieux laisse petrir — si Ton peul dire ainsi — par le Mattre. II so Eaconna, du reste, spontanement aux exigences de son inspirateur; aussi fut-il certainement un des sculpteurs.prefer6s par Le Brun pour executer ses conceptions, etce qui leprouve, e'est que pendant trente annees, le talent de Tubi ful mis a contribution pour toutes soil.'- de travaux. Vases, fontaines. pilas- Ircs, colonncs, niches, piedestaux, bas-reliefs, medailles, corniches. bassins, arcs de triomphe, masques,' alternanl avec des figures, des groupes, des allegories, il n'est presque rien dont on u'ait charge ce virtuose, aux facultGs si variees, donl le lalenl ne connut ni defauTances, ni obstacles.. Bronze, pierre, marbre, plomb, slue, platre, tous les materiauxlui etaient familiers. Pralicien emerite autant qu'artiste zel6, e'est lui que Le Brun chargeait, en KiT.'S, d'6tablir aux Gobelins une fonderic modele.

Disons encore que Tubi parait avoir ete aussi acccommodant d'humeur que de talent. Nous le voyons, en effet, au cours de ses ouvrages sans nombre, collaborer avec Anguier, Pierre Mazelines, Henri Legrand, Thomas Regnaudin, Philbert Bernard, Le Gendre, Magnier, Le Hongre, TemporiLi,Cucci et Caffieri, tous sculpteurs comme lui, etces trois derniers ses compatriotes, car ils avaient, eux aussi, vu le jour au dela des Alpes. Hatons-nous de constater toutefois, que, malgre leur origine etrangere, ces trois artistes, attires en France par le cardinal de Mazarin, etaient egalement devenus prompteraent Francois d'inspiralion, de cceur et de talent. C'est qu'ils appartenaient aux Gobelins. Or c etait le propre des artistes des Gobelins de ne former qu'une seule et meme famille, au sens le plus etroit et le plus exact du mot. On en pourra juger, par les exemples qui suivent.

En 1660, lorsque Caffieri, destine a faire chez nous souclie d'artistes de merite, arrivait a Paris precede d'une grande reputation, Le Brun ne se borna pas a lui ouvrir a deux battants la porte de la Manufacture, il l'accueillit dans sa propre maison. En 1665, le sculpteur italien epousa Francoise Benaultde Beauvallon, la cousine germaine du grand peintre. Ce mariage, auquel assistaient comme temoins, Le Brun, Cucci etle tapissier Jean Jans, l'aine, et qui valait a notre artiste se slettres de grande naturalisation genereusement accordees par le roi, ce mariage fut fecond; Caffieri n'eut pas moins de onze enfants, et au bapteme de cette posterile nombreuse nous voyons figurer, outre Le Brun, Jean Jans et Domenico Cucci, deja nommes, les peintres Vander Meulen, Rene Houasse, Fran- Qois Verdier, Guillaume Anguier, en compagnie de Bochon, qui cumulait alors les fonctions de concierge et de tresorier de la Manufacture.

Ce n'est point tout. Caffieri, qui mettait a si forte contribution l'amitie de ses collegues, figure a son tour, comme temoin, au mariage du sculpteur Jean Legeret avec Elisabeth Yvart, la fille du peintre Baudrin Yvart dont il a ete longuement question au precedent chapitre, et il remplit le meme role lors du mariage de Cucci avec la demoiselle Anguier, sceur des sculpteurs et du peintre de ce nom. Ce n'etait point la, au reste, un fait extraordinaire. Ces unions entre les families des <( Gobelins » (cetait le nom qu'on donnait des cette epoque aux artistes de la Manufacture) etaient, au contraire, etonnamment frequentes. Les registres de la paroisse de Saint-Hippolyte, dont dependait cet etablissement privilegie en font foi. Les mentions de ce genre s'y

rencontrent par douzaines. On y voit le sculpteur Tubi, epouser la niece de la femme de Le Brun, Suzanne Butoy, et Verdier obtenir, l'autre niece du grand peintre. Le 21 novembre 1673,Sebastien Le Clerc celebre son manage — il avait alors trente-deux ans — avec Charlotte van Kerkhove, Bile de Josse van Kerkhove, « teinturier ordinaire du Boy aux Gobelins », et sa premiere fille a pour parrain Le Brun ; son premier garcon, Vander Meulen; sa seconde fille, Catherine-Charlotte Branchi, « fille aM. Brancqui, lappidaire en pierre fine maniere de Florence, travaillant pour S. M. en l'hostel des Gobelins ». Le peintre Bonnemer, dont nous avons vante les multiples talents, epouse, vers le meme temps, Catherine Mosin, fille du maitre tapissier de ce nom. Le sculpteur Lespagnandel obtient la main de Perrine Proult, fille du menuisier des Gobelins, veritable artiste dans son genre et collaborateur assidu de Caffieri, et le fils de ce meme menuisier epouse Suzanne Tubi, la fille du celebre statuaire.

Ces unions, apres avoir etabli des liens tres etroits entre tous les ascendants, se renouvellent entre les enfants, serrant ainsi les mailles de cette parente artistique et la rendant plus etroite et plus intime. Sebastien Slodzt, le sculpteur, epousera plus tard Madeleine Cucci, et la sceurde celle-ci, Catherine Cucci, deviendra la femme de Bene Chauveau, autre sculpteur duroi « en sa maison des Gobelins ». Le sculpteur Jean Legeret, que nous avons vu epouser la fille de Baudrin Yvart, mariera l'une de ses filles a Sauveur Lecomte, 6leve de Vander Meulen, et l'autre, au peintre Francois Francart. Bene Houasse accordera a l'orfevre Francois de Villers la main de sa niece Anne Lebee, qui, elle-meme, est petiteniece de la mere de Le Brun, nee Julienne Lebee. On pourrait multiplier ces curieux exemples. Ceux-ci suffisent a prouver combien nous disionsjuste, en montrant cette reunion d'artisles emerites, comme composant une seule el meme famille. Cette curieuse parente explique aussi l'etonnante unite qu'on trouve dans les ceuvres sortant de ce milieu fecond. Tout ce petit peuple de peintres, de sculpteurs, de tapissiers, d'orfevres vil. en effet, dans l'union la plus constante. Toutes les ambitions, toules les joies et toutes les douleurs y sont communes. In succes artistique enorgueillit cinquante artistes, une naissance touche di\ families, et une mort met en dcuil la colonie tout entiere. Comment s'etonner, apres cela, de la communaule d'inspiration ? On aurait pu comparer a cette epoque la Manufacture royale de la Couronne a un vaste creuset, oil venaient se fondre les talents les plus divers, pour aboulir a une ceuvre unique.

Pour en revenir a Caffieri et a Cucci, il semble plus facile, apres ces constatations, de s'expliquer comment leur talent est si rapidement devenu frangais. Nomme sculpteur « pour servir aux Maisons royales et Bastimens de S. M. » aux appointements de 150 livres, et attache, en outre, a la manufacture des Gobelins, Caffieri est employe par Le Brun aux ouvrages les plus divers. II sculpte tour a tour des bordures de tableaux, des panneaux de portes, des chambranles de cheminees, et des gueridons, que dore La Baronniere. A une epoque, ou les modeles des fondeurs etaient souvent executes en bois, il sculpte des modeles de chapiteaux, de corniches, de contre-cceur de cheminee, et jusqu'a des portes de bronze. Avec Lespagnandel et Legeret, il travaille aux ouvrages de stuc de la grande galerie de Versailles. Avec Mazelines et Noel Jouvenet, il couvre de sculptures la menuiserie des petits appartements ; avec Le Clerc, il decore l'appartement de Mme de Montespan, et sculpte entre temps les proues des chaloupes qui sillonnent la piece d'eau des Suisses. Ce que Caffieri fait en bois, Domenico Cucci l'execute en metal. C'est lui « qui fait toutes les garnitures de bronze dore des portes et crois6es des Maisons royales ».Tel est, du moins, l'emploi qui lui est assigne dans les Comptes royaux; et nous le trouvons occupe au Louvre, aux Tuileries, a Versailles, a la Bibliotheque du roi, a remplir sa charge avec une ponctualite sans seconde. Serrures, targettes, cremones, verrous, sortent tous de ses mains. Ses appointements etaient modestes; il ne louchait que 60 livres de gages, mais cela provenait plutot de son genre de travail qui l'assimilait aux serruriers, que de l'estime ou son talent etait tenu. Ajoutons qu'en dehors de ces menus travaux, tres nombreux, qu'il executait dans sa fonderie des Gobelins, Cucci se vit confier, a diverses reprises, l'execution d'oeuvres considerables, attestant la haute opinion qu'on avaitde son habilete et la confiance qu'inspirait son merite. C'est lui qui fut charge de fondre et deciseler les bronzes magnifiques, dont etait decoree la cuve des bains du roi. Dans les Comptes des Bastimens nous ne relevons pas moins de 28,000 livres, qui lui sont versGes en diverses fois, pour la balustrade en bronze dore du grand escalier de Versailles. En outre, deux grands cabinets, appeles Cabinets d'Apollon et de Diane et representant, l'un le temple de la Gloire, l'autre celui de la Vertu, lui furent payes 27,638 livres. Ce qu'etaient ces meubles magnifiques, nous aurions quelque peine a nous le figurer aujourd'hui, si, par un de ces hasards heureux comme l'histoire de l'art en comple

quelquefois, la description ne nous en avait pas ete conservee par un inventaire du Mobilier do la Couronne. Void en quels termes cet inventaire decrit ces deux ouvrages d'une richesse sans seconde : « Un grand Cabinet, appele le Cabinet d'Apollon, au-dessus duquel est represents le Roy, sous la figure d'Apollon, qui conduit quatre chevaux, etplus has, dix sept figures de relief, le tout de bronze dore, orne par devant de deux grandes colonnes d'aventurine, avec leurs bases ouchapiteauxde bronze dore d'ordre [de] corinthe etde diverses autres pierres, et dans Farcade du milieu, du trepied d'Apollon, aussy de bronze dore, porle sur un pied de thermes d'hommes et de pilastres, haut de douze pieds, sur huit pieds de large et deux pieds et demy de profondeur. » « Un autre grand cabinet, appele le cabinet de Diane, de meme grandeur et dessein que le precedent, au-dessus duquel la Reyne est representee sous la figure de Diane qui conduit quatre cerfs; les deux colonnes du dit cabinet tout de jaspe. » Apres ces descriptions, on comprend mieux les titres de doreur, de fondeur, d'orfevre, d'ebeniste, « d'ouvrier en cabinet » qui sont successivement attribues a Domenico Cucci dans les documents officiels; et, en effet, si l'abbe de Marolles, dans son enumeration poetique, parle de ce grand artiste seulementcomme d'un sculpteur en bois, emule de Caffieri,

Pour la sculpture en bois la sonl venus de Home D'entre les bons sculpteurs Philippe Caffieri Et du mesme pais Dominique Cussi Que partout en leur art justement on renomme,

par contre, les Lettresde grande naturalisation, accordees a. Domenico, sontbeaucoup plus explicites1. Elles constatent qu'etabli depuis plusieurs annees aux Gobelins, il y travaille « avec succes aux ouvrages des grands cabinets d'ebene, sculture, mignature, pierreries, orphevrerie et autres ornemens pour rembellissemcnt des chateaux et maisons royales ». Et cette mention est d'autant plus a retenir que Caffieri, dans ses lettres de naturalisation, est simplemenl designe comme « sculleur ordinaire des meubles de la Couronne2 ». Quant a Francesco Temporiti, eel autre

' Ces lettres, publiees dans les Archives de VArl frangais, annee 1873. p. 212, furent accordees .;l Cucci en novembre 1664. Elles etablissenl que eel habile artiste etait ne a rodi et i Rome, comme le dit l'abbe de Marolles.

' Archives del' Art francais, annee 1S73. p. 244,

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camarade de Cucci que les Comptes royaux se bornent souventa designer, d'une facon toute familiere, sous son prenom francise de Francisque, les lettres de naturalisation qui lui furent accordees en 1671 , l'appellent « notre sculteur ordinaire natif de Milan l » et ne lui donnent point d'autre titre. Nous venons de voir que les grands travaux confies a Domenico Cucci embrassaient des ouvrages de « pierreries, orphevrerie et autre s ornemens » ; et les deux descriptions qu'on a lues, nous apprennent que sur les batis en menuiserie, executes par Proult, notre artiste plaquait des mosai'ques de pierres rares et precieuses. Mais ces pierres dures, quoique faconnees, taillees et polies aux Gobelins, ne sortaient pas directement des ateliers de Cucci. En meme temps que des sculpleurs et des ciseleurs, Colbert avait fait venir d'ltalie d'habiles lapidaires. La capitale de la Toscane etait a cette epoque et fut, du reste, un peu de tout temps, justement reputee pour ce genre de travaux. C'etait a Florence qu'on avait cmprunle ces artistes.

Horace et Ferdinand, deux freres de Florence,

Lapidaires tous deux, nommez Megliorini

Et leur compatriote Fir.genieux Branchi,

Pour pieces de rapport sont merveilleux en France.

A ces Lrois maitres emerites, il convient d'ajouter Jean Ambrogio Gachetti, ne comme eux sur les bords de l'Arno, puis trois Francais : Jean Dubois, Andre Dubois et Claude Louette, eux aussi lapidaires experimentes qui travaillerent conjointement avec les artistes italiens, que nous venons de nommer, d'abord a ces beaux cabinets, — tant qu'en dura la mode, c'est-a-dire jusqu'au jour ou le genie de Boulle eut revolutionne le niobilier francais, — et plus tard a ces brillantes tables de mosai'que, qui devaient constituer, pendant pres de deux siecles, une des curiosites des chateaux et palais, oil le roi de France aimait a sojourner.

Les inventaires, que nous signalions a l'instant, decrivent un certain nombre de ces tables magnifiques, avec un soin et une precision qui montrent assez en quelle estime on les tenait.

Ajoutons que plusieurs de ces superbes ouvrages sont encore, a l'heure actuelle, conserves dans nos musees nationaux, — au Louvre notamment, dans la galerie d'Apollon, — ou la foule ne se fait point fautede les admirer, sansse douter, toutefois,des sommes enormesque couterentces beaux

' Archives de Vart francais, annee -1873, page 247.

meubles. « Colbert, dit un de ses biographes, fit travailler aux Gobelins a des ouvrages de pierre de rapport, dont le pied au carre revient a plus de 1 ,000 ecus. » Ces chiffres se passent de coramentaires.

Ce rapide apercu etablit, croyons-nous, d'une fagon p^remptoire, que les Gobelins, sous l'administration de Le Brun, m6riterent bien leur titre de Manufacture royale des meubles de la Couronne. On peut dire, en effet, que la parure de presque tous les palais royaux vit le jour dans cette enceinte artistique. Les ornements de la grande galerie de Versailles y i'urent executes, ainsi que ceux de la grande galerie du Louvre. Ony fondit des statues, des vases, des fontaines et tous les bronzes d'ameubleraent des chateaux royaux. C'est la que furent sculptes, peints et dores, les carrosses de la Cour aux allures raajestueuses; ceux que Colbert envoya au grand Mogol, pour concilier a la compagnie des Indes la haute bienveillance de ce prince, furent egalement executes aux Gobelins. Les gondoles qui sillonnaient le grand canal de Versailles sortaient des monies ateliers. C'est la enfin que ces meubles, admirablement sculptes par Caffieri et somptueusement dores par La Baronniere, que ces bordures de rairoirs, ces cabinets, ces tables de mosai'que si couteuses, furent crees et virent le jour. Ce que la fabrication de tous ces chefs-d'oeuvre absorba d'argent, on le devine assez. Toutefois, les sommes depens6es dans tons ces ouvrages, quelque dispendieux du reste qu'ils aient ete, n'approchent pas de celles englouties dans la fabrication des somptueuses orfevreries qui sortirent des Gobelins sous le regne de Louis XIV. Ce n'est plus par centaines de mille livres, qu'il faut alors compter. De 1666 a 1680, dans un espace de moins de quinze annees, plus de deux millions, rien que pour les facons, furent payes aux orfevres de la Couronne. Quant au metal employe, il ne s'elevait pas a moins de 00.000 marcs, soit plus de 22,000 kilogrammes. C'est de cette partie de la production de la Manufacture royale des meubles de la Couronne que nous allons nous occuper dans le prochain chapitre, avant d'aborderles tapisseries, la seule de toutes ces specialites artistiques qui devait survivre a l'administration de Le Brun el a la fortune du Grand Roi.

LES ORFEVRES

i Ton peut, a la rigueur, et grace a quelques meubles qui nous ont ete conserves, se figurer approxima- Livement ce que pouvaient etre les chefs-d'ceuvre de Domenico Cucci, de Caffieri et de leurs eniules ; s'il nous est permis, grace aux mosai'ques qu'on admire encore au Louvre, au garde-meuble, et dans quelques palais nationaux de nous rendre compte de l'habilete des Migliorini, de Gachetti et de Bianchi ; nous n'avons plus, il faut le reconnaitre, aucun ecliantillon des somptuosites d'orfevrerie, qui de 1664 a 1685 sortirent, d'une facon constante et reguliere, des ateliers des Gobelins.

Pour nous faire une idee tres relative de ces splendeurs, il nous faut reraonter aux recits du temps, aux revelations du Mercure, aux indiscretions des memoires et des correspondances. Controles par les contemporains, ces divers recits sont forcement exacts. Question de courtoisie et de flatterie a part, on n'eut point ose decrire avec une emphase par trop

exageree des richesses que chacun pouvait contempler, et les lecteurs eussent certainement proteste contre les inventions des gazetiers ou de leurs correspondants, si elles se fussent eloignees de la verite d*une facon trop flagrante.

Eh bien, pour peu que nous consultions le Mercwe de ce temps, nous sommes pris de veritables eblouissements, car nous y trouvons la preuve d'un faste, qui depasse tout ce qu'il est permis d'imaginer a l'heure presente. En faut-il quelques exemples? lis sont faciles a trouver. En 1679, Mademoiselle, fille du due d'Orleans, epouse le roi d'Espagne. A cettc occasion, et pour qu'elle puisse recevoir digneraent les hommages dela Cour et de la Yille, on installe. au Palais royal, un cabinet d'audience qui lui est speeialement reserve. Dans ce cabinet d'audience, on voit (e'est le Mercure ' qui parle) : « un rairoir orne de grandes figures d'argent

d'un prix extraordinaire douze grands bras en forme de plaques,

un grand lustre a double rang, quatre miroirs non moins grands que celuy dont je viens de parler, plusieurs gueridons avec girandoles, tout

cela d'argent Ce qui est ordinairement de bois aux sieges en estoit

aussi Ainsi on peut dire qu'on ne voyoit qu'or et argent dans ce

cabinet. »

Dix-huit mois plus tard, le Mercure galant \ nous conduisant a Saint- Cloud, oil Monsieur attend le roi son frere, nous montrera une salle d'audience, qu'on vient d'achever et qui n'est guere moins somptueuse. « Ce n'estoient qu'ouvrages d'argenterie de toutes manieres, dit-il. Ce qui est ordinairement de bois aux sieges, tables et fauteuils, estoit d'argent, et on voyoit une tres belle broderie d'or qui relevoit tous les meubles jusques aux portieres. »

Eli bien, toutes ces richesses n'approchent pas du spectacle qui nous attend a Versailles. Suivons notre guide complaisant; penetrans avec lui (decembre 1682) dans la galerie des Jeux, ou le Grand Roi, a l'apogee de sa gloire, tient son appartement : « Huit brancards d'argent, portant des girandoles, sont entre quatre quaisses d'orangers d'argent, portcz sur des bazes de mesme metal, et garnissent l'entre-deux des fenestres, et huit vazes d'argent aecompagnent les brancards qui sont aux costez des portes. Quatre torcheres dorees portent dans les angles de grands chandeliers d'argent. Huit girandoles d'argent sont sur des gueridons dorez,

1 Mercure galant, a« de septembre 1079. ; Ibid., n° d'avril IG8I

posez au milieu des fenestres de glace ; aux deux bouts pendent deux lustres d'argent a huit branches, etc. » Dans le salon qui suit la galerie, le Mercure signale encore : « Huit grands brancards d'argent, portant des chandeliers de deux pieds, deux vazes de mesme hauteur accompagnant chaque brancard. » Dans les angles de la piece on voit : « des vazes d'argent posez sur quatre gueridons or et azur. Un grand chandelier d'argent a huit branches pend au milieu de ce sallon, et au-dessous il y a un foyer d'argent, de deux pieds de haut sur trois et demy de diametre. » Dans la chambre du trone « la table, les gueridons, la garniture de la cheminee et le lustre sont d'argent Un trone d'argent de

huit pieds de haut est au milieu aux deux, cotes du Trone, sur l'es-

trade, deux scabelons d'argent portent deux carreaux de velours... Quatre girandoles, portees par des gueridons d'argent de six pieds de haut, parent les quatre coins de la chambre, etc. » Faut-il ajouter que les autres pieces sont a l'avenant? Dans la chambre du lit: « une balustrade d'argent de deux pieds et demy de haut, sur laquelle posent huit chandeliers de mesme matiere et hauts de deux pieds chacun, » entoure 1'estrade ; dans les angles sont des scabellons d'argent portant des cassolettes de cinq pieds de hauteur; des bassins de trois pieds de diametre soutiennent des vases proportionnes. Les chenets mesurent quatre pieds, le lustre compte dix-huit bougies, les cadres des miroirs n'ont pas moins de neuf pieds de haut, et tout cela est en argent.

Dans la chambre dite de Mercure, destinee aux joueurs, la profusion n'est pas moins grande. On y voit des cuvettes d'argent de quatre pieds de haut sur six de large, des seaux, de meme hauteur, et des buires de six pieds de haut. Dans la salle de Diane, dans celle de Venus, dans le salon ou sont dresses les buffets, ce ne sont que gueridons, lustres, candelabres, brancards, vases, cassolettes et caisses d'oranger en argent. Jamais prodigalite ne fut poussee plus loin, et le journal auquel nous empruntons ces details ajoute : « II n'y a point de morceau d'argenterie qui ne soit historie. Des chandeliers representent les douze mois de l'annee. On a fait les saisons sur d'autres, et les travaux d'Hercule en composent une autre douzaine. II en est de mesme du reste de l'argenterie ; tout a ete fait aux Gobelins et execute sur les desseins de M. Le Brun. »

Ici le Mercure commet une erreur qu'il importe de rectifier ; la plupart des objets merveilleux qui viennent de defiler sous nos yeux avaient bien ete executes, en effet, sur les croquis ou d'apres 1'inspiration de Le Brun,

niais tousne sortaient pas des Gobelins. Nous aavons, en effet, les noras rles orffevres qui travaillerent a ce fastueux mobilier; dans le nombre (igurent plusieurs maltres parisiens etablis au centre meme de la grande ville. L'illustre Claude Ballin, dont Voltaire a dit qu'il avait merite d'etre mis au rang des plus celebres artistes, pour la beaul6 de son dessin et l'elegance de son execution, Ballin est de ceux-la. Avec Marcade, il executa la serie des pieces deeoratives qui portaient le nora de Fables d'Esope, et il travailla, pendant pres de dix ans, a ce que les Comptes des Bastimens appellent d'une fatjon generate « les grands ouvrages », c'est-a-dire qu'il executa des bassins, des vases, des brancards enrichis de figures. Or Claude Ballin etait etabli au Louvre, et avait meme recuduroiun subside de 1 ,000 livres pour y faire construire une forge et une petite fonderie1. Gravet, qui fournit a Louis XIV sa merveilleuse nef d'or, etait egalementloge au Louvre depuis I'annee 1643, oil il avait obtenule « logeraent et la boutique » occupes precedemment par l'orfevre La Barre. Thomas Merlin, qui travailla, lui aussi, « aux grands ouvrages » et livra a Versailles d'enormes bassins, des brancards et des vases, s'etait vu attribuer en 1660, dans ce memo palais, 1'atelier du sculpteur Jacques Sarrazin. Viaucourl, Lorrain d'origine, naturalise en 1669 et mort en 1674, Gerard, Debonnaire et du Teil, qui sont egalement compris parmi les auteurs des « grands ouvrages », tenaient boutiques d'orfevres dans Paris. Verbeck et apres lui sa veuve, Cousinet et Guillaumc Loir fournirent, eux aussi, a Versailles, des caisses d'orangers, des chandeliers, des grands bassins, des vases et « autres meubles » et n'en figurent pas moins au noinbre des maitres parisiens. En fait d'orfevres etablis a demeure aux Gobelins, l'abb6 de Marolles ne cite, au reste, que deux noms, celui d'Alexis Loir et celui de Claude de Villers, ce dernier assiste de ses fils.

De Vilcrs et ses fils soul dans l'orfevrerie Des hommes achevez, Alexis Loir comme eux, De Paris, tous les quatre ont des dessins heureux, Melant k ce qu'ils font une rare Industrie.

Mais I'abbe se trompe quand il ecrit : « tous quatre de Paris ». Si

' En 1079, ;l hi morl 'i<' Ballin, smi atelier au Louvre fut attribu^ au sculpteur Girardon, qui cedalesien a l'orfevre Nicolas Delaunav Delaunav fut egalemenl occupe au mobilier de Louis XIV. En Hiiis. ii. Brice le qualifie « orfevre qui conduit ordinairemenl les ouvrages magnifiques 1 1 1 1 l- le roi fail raire».

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