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Loir appartenait a une famille d'orfevres parisiens1, il n'en etait pas de meme, en effet, de soncollegue de Villers. Avant d'etre installc aux Gobelins, celui-ci etait etabli a Londres. En 1665, Colbert l'avait fait venir a Paris avec sa famille, « pour travailler pour S. M. «. On a meme la note des depenses de ce voyage, montant a 375 livres, depenses qui furent remboursees a l'artiste par la cassette royale. Colbert, au reste, n'eut pas a se repentir d'avoir fait traverser la Manche a cette interessante famille. De Villers et ses fils executerent, sous la direction de Le Bran, etavec une verve incomparable, les pieces les plus considerables comme dimensions et les plus chargees comme decor. Dans le nombre, on peut citer deux grandes cuvettes pesant 2,311 marcs. Rien que par le poids on devine quelle devait etre la taille de ces orfevreries. Quant a la richesse de leur decoration, l'admirable tapisserie, representant la Visite de Louis XIV aux Gobelins, nous en donne une idee suffisamment exacte. Ce magnifique brancard, supporte par quatre satyres, qu'on remarqueau premier plan, ce vase gigantesque que trois compagnons orfevres parviennent a peine a dresser ; ce volumineux bassin que porte peniblement un autre ouvrier, tout comme le gueridon,a demi renverse, dont on decouvre une moitie sur la gaucbe du tableau, ces pieces magnifiques justifient l'emerveillement du Mercure et donnentun corps a ses descriptions fastueuses. Quant au groupe, place presque au centre de la composition et dans le voisinage du due d'Orleans, il offre pour nous un interet d'un autre ordre. Ces deux artistes bien veUus, a la figure distinguee, a la physionomie intelligente, qui presentent au roi un vase de forme tourmentee, avec une anse faite d'une cbimere et un pied porte par des tritons, ces deux personnages importants sontvraisemblablement Loir etde Villers; tout comme on est fonde a voir Domenico Cucci, dans cet artiste aux bras nus qui ordonne de decouvrir un cabinet superbe et les Migliorini ainsi que leur compatriote Gacbetti, dans les trois personnages qui portent des tables de mosaiique. On peut done dire que si les Gobelins n'ont point a revendiquer la fabrication integrate de ce mobilier unique dans sa splendeur, cependant ils en fournirent une tres large part. Ajoutons qu'il serait aise de trouver, dans quelques autres documents de meme nature, des renseignements presque aussi curieux et aussi certains sur les formes, le decor et les
1 Independammentd'Alexis Loir et de Guillaume Loir qui travaillerent aussi aux « grands ouvrages du roi », on connait encore Louis Loir qui obtint, en 1668, un brevet de logement au Louvre en qualite d'orfevre. Tous etaient vraisemblablement de la meme famille.
dimensions ties meubles et des orfevreries qui virent le jour a la Manufacture pendant cettesecondeperiode. La suite des tapisseries qui porte le nom de Maisons roijales, offre, dans sespremiers plans, touteune collection de vases d'argent et de vermeil, d'urnes, d'aiguieres, debassins, de cassolettes au chiffre du roi, qui vraisemblablement ont une origine semblable. De meme encore pour certaines tapisseries de la suite dite YHistoire du roi. Celle notamment, qui represente l'audience accordee au legat, nous montre les meubles principaux qui garnissaient a cetle epoque la chambre royale. Derriere le roi et le legat, mais tres en evidence neanmoins, on apercoit, place contre la paroi, un cabinet dont la corniche d'argent, ornee d'une frise de feuilles d'acanthe enroulees et de guirlandes de ileurs, est soutenue par quatre pilastres ioniques en lapis-lazzuli. Dans le panneau central, et s'enlevant sur un fond bleu, se trouve un basrelief d'argent. Non loin de la, sur le buffet, un grand vase d'argent, orne de bas-reliefs, et des buires de meme metal arrondissent leurs formes opulentes. Le vase se detache sur un tableau representant un paysage, dont le cadre est d'argent. Aux murs sont trois appliques a monture de vermeil et reflecteur d'argent, formees d'une sorte de cartouche accoste de quatre genies sonnant de la trompette et portant la couronne royale. A gauche, a Tangle de la tapisserie, se dresse un gueridon d'argent, dont la tige est composee de trois figures de femmesdemi-nues,etdebout sur un piedestal tres orne\ Peul-tUro faut-il voir dans cette derniere piece d'orfevrerie a la plus Gere allure, un de ces trepieds dont les Comptes des Bastimens du Roy nous signalent l' execution par Loir et les freresde Villers, ouvrage de haute valeur, dont la fabrication, avec celle de deux autres meubles semblables, ne coutapas moins de 80,114 livres IS sous. Les pieces d'orfevrerie qu'on admire egalement dans la tapisserie du triomphe d'Alexandre (f Entree a Babylone) pourraient bien avoir une origine identique; leurs formes comme leur decoration donnent apenser que si jamais elles existerent, c'est aux artistes des Gobelins qu'il faut en faire honneur. Enfin, si nous savons par la Gazette de France que Louis XIV. visitant les Gobelins le 13 octobre 1GG7 '.put contempler au milieu de la cour un bullet d'orfevrerie, compose de 24 grands bassins, uous avons par les Inventaires du grand roi la description d'un certain n lire de ces pier..- d'une richesse el tYuw vari6t6 d'ornementa-
1 Voir chapilre II, ps > 15.
tion vraiment extraordinaires. On y voit figures : les planetes faisant cortege a Apollon, la Richesse, la Renommee, les Arts, la Paix, des trophees alternant avec les armes du roi, des tritons, des monstres marins, les quatre elements, les quatre saisons, des griffons, les attributs d'Apollon accompagnes de six figures de femme representant les vertus ; des
Bassin en argent repousse, d'apres une piece des Maisons royales representanl le chateau de Fontainebleau.'
chasses, la bataille de Constantin, des grotesques, etc., etc. Mais la suite la plus importante, assur6ment, etait celle qui representait V Histoire du roi. Ici, il nous faut ceder la parole aux Inventaires : « Un grand bassin ovalle, fait par Merlin, cisele dans le fond de la figure du Roy debout, accompagne de ses officiers d'armee, qui considere un cavalier renverse d'an coup de canon pres de Sa Majeste au siege de Douay, et sur le borcl de diverses actions de guerre; dans quatre cartouches des armes du Roy et de plusieurs figures, long de 3 pieds 7 pouces, large de 2 pieds 8 pouces, pesant 117 marcs 3 onces 0 grain. » « Un autre bassin dont
la longueur, largeuretles bordures sont semblables ii celles du precedent, riscle dans le milieu, de l'entree du Roy dans la ville de Tournay, ou 1'un veoit. sur le devant, la figure de Sa Majcstc a cheval etdans l'enfoncemenl la ville de Tournay, pesant 110 marcs 2 onces. » « Un autre bassin ovalle, de mesme grandeur que le precedent, cisele dans le fond du magistrat de la ville de Douay a genoux devant le carrosse de la Revne pour lui presenter les clefs de leur ville, et sur les bords, des amies, des chiffres et de la devise de Sa Majcstc sur huit globes, couronnes, accompagnez de figures d'hommes et d'enfans assis, pesant ensemble 126 marcs 3 onces. » D'autres representaient la prise de Dunkerque, celle de Dole, celle de Marshal, le mariage du roi, le renouvellement de l'alliance avec les cantons suisses, l'audience donnee par le roi a l'ambassadeur d'Espagne, le sacre du roi, etc., etc.
Malheureusement, toute medaille. quelque brillante qu'elle puisse etre, a son revers. Ce qui fit, en tout temps, le prix de l'argenterie a (He aussi de tout temps la cause de sa perte. Immobilise, aux jours prosperes, dans d'admirables ouvrages, des que le ciel s'assombrit. le metal precieux depouille ces formes somptueuses et rentre dans la circulation. C'est en 1682 que le Mercure galant nous a montre Versailles dans toute sa splendeur. Huit ans ne se seront pas ecoules, que toute ces merveilles auront cesse d'exister.
Comme on pouvait s'y attendre, le Grand Roi eprouva d'amers deboires dans la refonte de ces meuhles incomparables. « II s'etonna, nous dit Voltaire, que les 6 millions employes a meubler Versailles. ne lui rendissent que la moitie de cette somme. » Le proces-verbal des operations de fonte, qui eurent lieu sous les yeux et par les soins de M. du Metz et durerenl du !i decembre 1689 an 19 mai 1690. nous a ete conserve1. II mentionne un produit en poids de 82,322 marcs ."» onces 9 gros, equivalant a 2,505,637 livres 4 sols 9 deniers. Le roi n'avait pas compte sur 1'aneantissemenl des facons. C'est en effet la ce qui rendit, a tous egards, cette mesure desastreuse. Le monde artistique eul a deplorer « la perte et le dommage inestimables de toutes ces admirables moulures, gravures, ciselures, de ces reliefs et de tan) d'nrnements acheves, dont le luxe avoit charge la vaisselle de tous les gens riches et de ceux du bel air 2 ». Louis XIV regretta
i es nalionales, cote K. 121, n° 13.
* Sainl-Simon, tome VIII, page 310.
surtout l'argent qu'avait coute tout ce travail disparu. Malgre cela, la flatterie ne perdit pas ses droits. Elle signala ce desastre comme un bienfait. Le roi fut cense avoir fait un sacrifice pour le bonheur de son peuple et le Mercure de fevrier 1690, sous le titre du Luxe detruit, osa montrer le roi chassant lui-meme ses meubles precieux et renoncant volontairement a ces superfluites.
Dans les riches appartemens
De Versailles, l'objet de ses amusemens
LOUIS avoit fait voir la grandeur de la France.
Le luxe, a la faveur de la magnificence,
Devenu plus hardy, redoubloit son eclat,
Car il se doutoit bien qu'on le prendroit pour elle,
Et qu'il pourroit du Magistrat
Suspendre sous son nom le zele.
Quel remede? LOUIS qui faisoit son plaisir
De ce lieu qu'esleva, qu'embellit son loi^ir
Resva quelques raomens sur ce triste remede,
En.ln il se resout, il cede
Et laissant de son cceur eehappcr un soupir,
Ouy, Bonte, dit-il, vous estes la maistresse
Montrez a ces sujets ingrats, fastueux,
Ce que me coute la tcndresse
Que votre seul conseil me fait prendre pour eux;
Et faites leur seavoir qu'ii leurs besoins propice
Je consens ti ce sacrifice
A ces mots gueridons, tables, miroirs, chenets,
Vases, balustres, feux, urnes et cabinets,
Furent jetes par la fenetre.
Et de ses grands appartemens
Quel prodige ! on vit disparoitre
Ces precieux ameublemens,
Dont l'art surpassoit la matiere.
En depit des regrets comme aussi en depit des flatteries, l'epreuve desastreuse,par laquelle l'argenterie royale avait passe en 1690, se renouvela vingt ans plus tard. Le Grand Roi, au declin de sa sombre carriere, vit une seconde fois disparaitre le mobilier somptueux qui l'entourait; les pieces qui avaient survecu a la premiere refonte, comme celles qu'il avait fait refaire depuis, prirent a leur tour le chemin de la Monnaie. Ce nouveau sacrifice, ce double holocauste porta, tout natnrellement, un coup terrible a la Manufacture royale des nieubles de la Couronne.
A quoi bon,en effet, entretenir aux Gobelins des artistes incomparable?, du moment que leurs plus beaux ouvrages etaient condamnes a une irremediable destruction ? A quoi bon les pousser a produire a grands frais d'admirables eliefs-d'ceuvre, alors que ceux-ci ne pouvaient pretendre qu'aune existence ephemere ? Apresce double desastre, la fabrication des meubles continua bien encore pendant une periode assez longue, mais file ne devait plus, elle ne pouvait plus avoir le nieme eclat qu'au beau temps du regne de Louis XIV.
La fermeture de la Manufacture, pendant quatre anneesconsecutives. a Pepoque de la guerre d'Allemagne, amena plus tard la dispersion du personnel. La plupart des artistes etrangers se trouvantsans emploi, reprirent le chemin de leur pays d'origine, avec le petit pecule qu'ils avaient amasse. Les artistes francais profiterent du privilege que leur conferait l'edit de 1GG7. Cet edit leur donnait la qualite demaitres1, et lalibertede s'etablir ou bon leur semblerait. Plusieurs demeurerent a Paris, les autres porterent leur industrie en province. Plus tard, on essaya de reconstituer les divers ateliers dont la reunion composait un groupement unique. Le memoire relatif aux Gobelins, prcsente en 174S par l'architecte Robert de CotteaM. LenormanddeTournehem. mentionne encore des sculpteurs, des orfevres, des graveurs, des bijoutiers, des menuisiers, des serruriers,etc, parmi les botes de cet etablissement. En 1750, l'orfevre Claude Perron obtenait un brevet de logement a la Manufacture « a cause de sa capacite ». En 1731, un brevet de meme nature etait accordea Jean-Francois Oeben, « cbenisteelevedeBoulle ». Maisc etaient la bien plus des privileges personnels, octroyesades artisans exceptionnellement doues. que le groupement systematique de collaborateurs vuues a une eeuvre commune. Le temps, au surplus, de ces ouvrages de grand luxe, qui reclamaient la cooperation des orfevres, des ebenistes, des sculpteurs, des doreurs, des lapidaires, elait passe. A la mort du Grand Roi, la coquetterie avait remplace la somptuosite, et un besoin d'elegance s'etait substitue a l'amour du grandiose. Au lieu de meubles d'argent ou de vermeil, on executa des meubles laques. Di^s 1713 le sieur Dagly, Liegeois de naissance, avait obtenu, par lettres patentes, le privilege d'appliquer sur les meubles de bois des vernis analogues a ceux de la Chine, el dont . il avait mis, disait-il. quarante ans a trouver
1 L'application de cette clause de IV-dil rural donna lieu, prcsqui' iusqu'a la Revolution. .i des protestations tres vives de la pari de la Comiiinnaulc des Orfevres. Les Archives nationales contiennenl denombreux dossiers sur eette i|ueslion.
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le secret'. Son precede qui prit le nom de vernis des Gobelins, continua d'etre exploite meme longtemps apres sa mort. Le due de Luynes, en ses Memoires, mentionne le deces du sieur de Neumaison, qui « mourut, nous dit-il, aux Gobelins les premiers jours de ce mois (mai 1752), etant directeur des ouvrages de la Chine en peinture et dorure pour le Roi 2 ». Independamment de ce personnage, dont Finventaire nous apprendqu'il peignait surtout des voitures et des chaises a porteurs, — ces delicieux vehicules dont nous admirons encore aujourd'hui la decoration delicate — on a egalement conserve le souvenir de Pierre Leroyer (1752), d'Antoine lgon (1753) et de Charles-Louis Gervaise, qui excellerent dans ce genre d'ouvrages. Ce dernier, qui mourut a l'age dequatre-vingts ans(29 avril 1790) loge dans cette manufacture celebre ou s'eteignirent tant d'artistes du plus haut merite, s'intitulait « peintre sur toile a la maniere chinoise ». On voitque presque jusqu'a la Revolution, les Gobelins conserverent en apparence et dans une mesure limitee, les traditions de leur organisation primitive. Nous avons sous les yeux un etat, dresse en 1784, des principaux artistes encore en exercice dans cet etablissement. Cet elatriQ mentionne pas moins de trois maitres orfevres et de huit « apprentifs du roi en orfevrerie », de deux maitres horlogers et d'un apprenti en horlogerie, d'un compagnon et d'un apprenti en ebenisterie, et d'un apprenti en menuiserie, tous employes et presque tous loges dans la Manufacture. Mais l'6poque des maitres celebres combinant leurs diverses specialites pour arriver a produire un chef-d'oeuvre unique, avait cesse d'etre.
Les logements accordes par la faveur, et non plus reserves exclusivement au merite, avaient perdu leur signification honorifique d'autrefois. Les artisans reunis dans cet enclos privilegie continuaient, comme par le passe, de vivre en bonne intelligence et de s'unir entre eux, mais sans qu'aucune solidarity existat desormais dans leurs travaux, sans qu'un meme souffle les animat et presidat a l'enfantement de leurs ouvrages. Seule, la fabrication des tapisseries, dont nous allons nous occuper maintenant, avait conserve son antique renom et maintenu son incomparable prestige. Seule elle devait, par la suite, sauver de l'oubli ce nom des Gobelins que le xvn° siecle avait rendu si fameux a des titres divers. Seule, enfin, elle devait perpetuer en ce siecle, les traditions
1 Piganiol de la Force. Description historique de la mile de Paris, tome V, page 236.
2 Memoires, tome XII, page 9.
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<lu arand regne et justifier l'esperance de Colbert, en maintenant a un niveau exceptionnellement elevc le bel art de la haute lice. En sorte que des le i ii I Hi ■ n du xvni" siecle, si Ton etait heureux de constater — en contemplant les admirables lissus qu'elle ne devait jamais cesser eompletement de produire — que la Manufacture des Gobelins existait encore, par conlre, il fallait reconnaitre que la Manufacture royale des meubles de la Couronne n'existait deja plus.
AIGUIERE E.N VERMEIL
(D'apres la tapisserie ilcs Maisons royales, representanl le chateati de Chambord.)