Callia chrittiana
Rien n'explique comment de Selincourt le manuscrit 70 passa dans la bibliothèque de Prémontré, dont la collection devait être si riche, et tout au moins fut si bien soignée et si sérieusement cataloguée par son dernier abbé, le savant dom Lecuy. Dom Martenne et dom Durand, dans le Voyage littéraire de (leur Bénédictins , tome II, disaient déjà, en 172/i, que dans leur visite à Prémontré ou bâtissait une nouvelle bibliothèque . « bien que le vaisseau où sont recueillis les livres ne soit pourtant pas petit, et il est tout plein de fort bons livres et bien conditionnés. »
MANUSCIIIT N c>-.
(Planche 0.;
Recueil : 1° Classa in Ecoodum; '2" Commentant tancti Hieronymi super fsaiam. In-folio sur vélin. Provient de Saint-Jean-des-Vignea de Soissons.
Tout le livre est écrit dans cette heureuse disposition que je signalais tout a I heure dans les manuscrits écrits au xnr siècle ii Vaurien- et dans le numéro 70 de Soissons. L'illustration de ce recueil, que la fantaisie d'un bibliothécaire «tu d'un relieur ;i composé, est rare et procède de deux mains.
ÏSIO YSÂYE, tel bbI le titre en majuscules onciales de fantaisie, peintes de bleu elair, par lequel commence l'œuvre de saint Jérôme. \ la tournure «-t à l'ornementation du irraml Y, on s'a|>erçoil que l« \iie siècle marche rapidemenl ;i ses dernières années, dette lettre est sœur, sœur moins belle et moins élevante, du urand C et du grand /> ii dentelles du
manuscril de Laon n".'fc2(), et date de ii'jc» 5 *^ Ici I enroulement est moins facile, le fleuron
moins coquet, la couleur pâteuse el terne. L'alliance du vert et du bleu sur chacun des
I. Voy. Manuscrits a mimât, de la Biblioth. dt l.ami , I" pari., p. CM. pl. !5.
côtés de la panse du V manque d'éclat et n'est point réveillée par quelques rares folioles en cornet à l'encre rouge. L'Ar majuscule que je donne en ma planche 6, et qui borde les premières lignes de l'introduction à Isaïe par saint Jérôme, est plus élancé, vise plus à l'effet avec ses montants de cinabre reliés par son trait diagonal de vert ponctué d'azur ; mais la maladresse de la plume caractérise la fioriture en filigranes de trois tons. Ces feuillages tournent mal et la forme en est vulgaire. L'ensemble est entaché de raideur et manque de grâce.
Le traité de saint Jérôme sur Isaïe a perdu ses dernières pages, celles sur lesquelles s'inscrivaient d'habitude des mentions qui, sur les manuscrits de Laon, m'ont plus d'une fois fourni des renseignements curieux à noter.
En tête du livre de l'Exode se voit un H (Pl. 6) absolument du style des jolies et fines miniatures que j'avais empruntées 1 aux manuscrits 78, Commentaire sur V Evangile de saint Jean, et 7/j., Recueil, tous deux provenant de Saint-Vincent de Laon. La lettre se détache en blanc sur fond mi-partie bleu et rouge à teintes plates; elle est tracée à l'encre noire et intérieurement ponctuée de vermillon. C'est aussi le même enlacement de feuillages touffus, et la même tête de diable y avale la haste de la majuscule. Il n'y a plus rien à dire de ce genre de lettres; seulement elles servent ici de point de comparaison.
Les dernières pages de ce manuscrit font aussi défaut.
I. Manuscrits à miniat. de la Biblioth. de Laon, Ve part., p. 99 et suiv. Pl. 19 de la '2e édit.
(Planche ti.)
Aurelii Augustin! dnetoris contra Munir lions su/ht (iftiesifn, liber primus. In-folio sur vélin. Provenance non indiquée. Magnifique el IrèB-réguIière écriture «le la tin extrême <lu \n siècle on du commencement du Mil*.
VANT «le rechercher le> modifications que l'art «lu dessin va bientôt subir, avant même de montrer commeol ces modifications se sonl préparées cl accomplies, il était bon de ne pas dédaigner, f|ucl(|U(' peu importantes qu'elles paraissent, If- deux ou trois majuscules, assez élégamment tournées, qui ornent 08 livre. Le manuscrit 320 de l.aon 1 avait 'le i-es lettres a dentelle enfermée dans ki panse «le la majuscule. Le un siècle - accuse déjà dans'œc hastes partagées en deux lobes zigzagués, teintés mi-partie de rouge et de bien et divisés par un mince liseré blanc. I.a calligraphie * * ■ î perpétuera l'usage pendant plus de deux cents ans.
1 Manuscrits a mimai. île lu Bibtiolh. lann , \" part., p. 1511 , pl. .''>.
(Planche 6.)
Omeliœ Amantii Origenis docloris egregii super Leviticum. In-4° sur vélin; provenant de Prémontré. C'est un des rares livres illustrés de la Bibliothèque de Soissons où se rencontre la malédiction contre les voleurs de manuscrits, malédiction dont j'avais trouvé tant d'exemples à Laon : Si quis eum abstulerit, anathema sit, celle-ci datée (je 1513, au folio de la première page. La fin du livre manque.
Parmi des pages compactes, sans blancs, sans alinéa, où une homélie qui finit n'est séparée de celle qui commence que par une ligne à l'encre rouge, toutes ces pages, d'ailleurs, d'une belle écriture un peu penchée et pleine d'abréviations, on distingue un certain nombre de majuscules massives et sans grande valeur, surtout sans nouveauté. Peintes de rouge et de bleu sur le corps de la lettre, toujours séparées en deux lobes par un liseré blanc, ornées d'un réseau de traits verts, qui remplissent toujours le champ et parfois accompagnent un des montants ou côtés, elles ne peuvent longtemps arrêter l'attention. Elles ont leur équivalent et leurs sœurs au manuscrit 108, même Planche. Peut-être même celles-ci paraîtront-elles plus gracieuses et mieux tournées.
Je dois signaler, à la première page de la préface d'Origène, un grand P tournure (Pl. 6), qui sort du style de l'ornementation générale du livre. Les formes sveltes de son appendice caudal, les contours élégamment arrondis de sa panse se détachent vivement sur un fond de vert et d'azur déposé au pinceau, tandis que le corps de la majuscule
elle-même se dessine en traits de plume routes et verts. Ce beau P peut marcher à côte de ceux que plusieurs Kpitriers de Laon m'avaient fourni-1.
A ce propos, il n'est pas inutile de faire remarqua1 que les dessinateurs ont singulièrement affectionné la lettre P et ont tous tire le meilleur parti de l'heureuse circonstance qui, dans cette majuscule, alliait si étroitement et si intimement la ligne droite et ses possibilités de développement aux sinuosités et aux complications multiples et pour ainsi dire infinies de la ligne courbe. A celte époque, l'initiale P est toujours une des meilleures de celles qu'ils ont tracées avec tant de prodigalité dans un livre donné2.
1. Manuscrits de Laon, l" part., pl. 13, 10, I", 21 \" Mit. S. Ibid., I" part., 2' édit., pl. 18.
(Planche 7.)
Commentaires sur les petits prophètes. In-4° sur vélin. Nulle mention, ou écrite à la main sur les gardes, ou relatée dans le catalogue de la Bibliothèque de Soissons , ne nous apprend de quel monastère de cette ville ou de la contrée provient ce manuscrit ; mais sur la dernière page se trouve une ligne en grosse écriture gothique du xive siècle qui nous renseigne sur ses premiers propriétaires, sans toutefois nous rien dire du mystère de leur dépossession, ou de la cession qu'ils ont faite au couvent soissonnais resté tout aussi inconnu : Liber sancte Marie de Belh-Prato, ordinis Cisterciensis, Belvacensis diœcesis. Bientôt j'aurai l'occasion de m'occuper de ce monastère.
I l'étude des manuscrits de la Bibliothèque de Laon . où la lettre tournure apparaît si souvent, semblait autoriser à croire que ce genre de majuscules illustrées avait dit là son dernier mot, tant elle parait y affecter de modifications diverses, tant elle s'y était montrée variée et toujours originale et toujours gracieuse , le manuscrit 65 de la Bibliothèque de Soissons viendrait une fois de plus prouver qu'il ne faut jamais affirmer que le dessinateur du xne siècle est à bout de ressources et de combinaisons. Son cadre oncial de fantaisie étant donné et hors de cause, il va le renouveler par une ornementation
XIIe et XIIIe Siècles.
Man. 65.60.66
d une richesse et d'une prodigalité j'oserai dire sans exemple. Les membres de ses letlres et le champ qu'ils enclosent, il les couvrira de broderies merveilleuses. Il tirera un parti tout nouveau d'une décoration dont l'abus a presque fait un lieu commun, une banalité vulgaire dont les moins ingénieux et les moins inventifs savent eux-mêmes se bien servir. Sa plume va créer une merveille du genre; je ne dis rien de son pinceau qui certes ne répond pas à son talent de dessinateur. Bientôt je parlerai de son parti pris en fait de couleur.
Le manuscrit et le commentaire sur le prophète Osée débutent fort mal. et le I draconlin du mot Yerbum est aussi mal composé que mal peint, c'est assez dire. Sur un fond pâteux, parti de cinabre opaque et de vert foncé d'un ton odieux, se détache un dragon dont le corps ailé forme la hasle gauche de l'initiale, tandis que de sa gueule largement ouverte sort le montant droit du V qui s'amortit en un fleuron trilobé en forme de couronne royale. Sur le fond rouge s'enroulent les rinceaux connus . et cette fois maladroitement tournés et d'une maigreur fâcheuse. Le frontispice, s'il est menteur, ne l'est pas du moins à la façon de tous ceux dont l'élégance fait trop avantageusement préjuger du reste du livre, et ses promesses ne portent pas trace d'imagination ; mais si vous ne vous laisse/, pas décourager par cette laide façade de l'édifice. >i VOUS feuilleté/ d'une main curieuse ces pages compactes, aux lignes serrées et sm> alinéas, bientôt vous serez récompensé de cette persévérance. Ce ne sont encore que de simples lettres Oraées de traits de plume; mais ellef resteront une des manifestations les plus remarquables d'un genre qui , en dernière analyse, a Constitué l'art à une époque donnée, l'art dans son enfance si l'on veut, mais l'art qui progresse el tendre bientôt vers des aspirations plus élevées, l'art du décor si l'on veut, mais d'un décor plein d'abondance et de fertilité.
Je ne m'arrêterai pas longtemps sur le Y liligrané qui se voit en tète du troisième livre d'Osée, et que je donne en haut et ii droite de ma Planche 7; il n'\ a la rien de bien nouveau. Ça et là, dans le type sur lequel je \eux appeler l'attention tout a l'heure, je rencontre des majuscules de dimensions restreintes, d'importance secondaire, comme un Y au début du commentaire sur le premier livre de Michée, comme le grand O de l'introduction du commentaire sur le prophète Abacuc, comme l'\ dracontin du second livre de Zaccharie, S dont j'ai déjà publié des équivalents, et que cependant je donne ii l'avant-
dernier étage de ma Planche 7. J'en viens de suite aux belles lettres libéralement semées dans ce livre, et dont je veux de même multiplier les spécimens.
INSI, je trouve, au commencement du second livre d'Osée, le bel A majuscule dont s'orne le présent alinéa. C'est un heureux début, et cependant ce n'est qu'un préliminaire, et non encore la manifestation typique du sous-genre dont YS majuscule que je donne à la première page de ce chapitre est un témoignage
parfait et de toutes pièces. Le montant droit de VA
peint de bleu et de vert , malheureuse combinaison dont on a peu d'exemples, et son appendice gauche, à trois tons, vert en dehors, bleu en dedans et rouge au centre, enferment un treillis de dentelle à fils minces comme une toile d'araignée, au milieu desquels tranche vigoureusement une végétation plantureuse, pleine de séve et de santé. Ces rameaux sont rouges sur un tissu vert, et le filigrane extérieur est fait de traits rouges à la plume.
Le grand S gravé à la première page de cette notice appartient au troisième livre de Michée. Ses courbes serpentines de bleu foncé enserrent une ornementalion feuillagée d'une grande richesse déjà; mais qu'est ce luxe à côté du luxe inouï du (issu merveilleux qui s'étale, en haut et en bas, dans les replis de cette initiale, dans ce rameau qui s'ouvre en éventail sur le dos de cet .S dont je ne connais nulle part d'équivalent? Toute la dextérité de doigts de l'orfèvre le plus habile à tordre en filigrane les (ils d'argent et d'or est là, ainsi que la patience des dentellistes.
Mais l'illustrateur du manuscrit de Beaupré n'a pas qu'une corde à son arc. Sa plume va se montrer plus féconde encore et plus inventive. Au commencement du livre d'Amos, il a dessiné un V (Pl. 7) dont la panse, ornée à la façon de certains caractères carlovingiens, reçoit entre ses bras une décoration plus intéressante encore, car elle est encore plus neuve et plus inattendue. Sur un cadre vert bordé d'un listel rouge, c'est un faisceau, un bouquet, un épanouissement de feuillages dentelés, découpés; les uns, ceux du bas, se développant horizontalement en supportant les autres qui, pour former la pyramide, montent vers le ciel et finissent en volutes. Ces pousses folles, qui ramifient dans tous les sens et s'engendrent on ne sait comment, ont des folioles aux divisions
impossibles, dos nervures emperlées, des attitudes qui font rêver à la flore des frises supérieures de certaines de nos églises romanes du xn* siècle. Peut-on s'en étonner? L'architecte pouvait-il dessiner autrement que l'illustrateur de manuscrits, et le sculpteur tailler dans la pierre une autre végétation que celle dont se parait le vélin des livres? Ce fouillis gracieux se complique encore de couleurs multiples : le vermillon, le vert, le pourpre foncé pour certains intérieurs de feuilles el quelques nervures, el un gris, gouaché de brun et de blanc, que jusqu'ici je n'ai trouvé sur aucun manuscrit; celle nuance fond l'ensemble et lui donne un aspect assez agréable de vitrail peint vu de loin.
Du même faire exactement je note, en passant, ne pouvant tout reproduire, le 7' de Tertium du troisième livre du prophète Osée.
Ce n'est pas tout : ma Planche 7 va montrer le dessinateur faisant appel a une troisième manière dans le grand .1, dans 17 et dans YO, que j'ai reproduits avec inliniment de plaisir comme des types d'une nouveauté incontestable dans leur sompliioMlc qu'on peut taxer d'excès.
La lettre, dont le caractère paléographique est toujours l onciale reconnaissable d, Mises modifications, est entièrement peinte de rouge. Le travail artistique est l'ait a la plume el à l'encre noire. La sûreté la plus raie de la main, une régularité merveilleuse, président BU tracé de la lettre elle-même el a toute >a décoration qui consiste en feuilles d acanthe dont le trait, les rondeurs, les nervures el les perles sonl reserves en blanc sur le fond rouge. Maintenant, sur le côté', au centre, en liant el a la partie inférieure, de gros bouquets de feuillages tranchent en verl fonce sur l'ensemble el s'en détachent durement, par le fait non du dessin, mais des couleurs qui sonl brutales, le rert BUrtOUi, el appliquées trop épaisses. Ce parti pris, écarlale et vert, rehausse seulement des minces linéaments blancs de détail, n'est pas heureux. Lorsqu'un bien sombre s'j mêle par hasard, comme sur le nœud central de 17 de ma Planche 7, l'effet obtenu devient plus fâcheux encore. Toute cette couleur il teintes plates et sans transparence a beaucoup nui à l'idée qui conduisait la plume, et il faut étudier de pies ce lin dessin pour l'abstraire en pensée el le dégager de ce désastreux peinlurlurage qui l'alourdit et lui enlevé une bonnne partie de son charme.
Rapidement je signalerai un Z du mot Zarchariam , du prologue sur le prophète Zaccharie, magnifique initiale, vigoureusement membrée, peinte sur son corps de
vermillon, de vert et de bleu, et dont les évidements donnent naissance à des fleurons vivement lancés, tout trapus qu'ils soient pour rester en rapport avec le caractère de la majuscule. Laide couleur encore.
Pour en finir avec l'illustration de ce livre, je ne veux point oublier un 0 d'ordre inférieur, qui rappelle exactement par sa forme, par ses paraphes de filigranes le Q du manuscrit 60, que je donne en ma planche 7. C'est un genre qui naît au xne siècle et se perpétue, avec de légères variantes, jusque bien avant dans le xme, auquel le suivant l'emprunte parfois à cause de son élégance.
Tout à l'heure, j'écrivais que le dessinateur du xne siècle n'est jamais à bout de ressources linéaires, de combinaisons décoratives. Il était bon de démontrer, par des preuves paléographiques incontestables, l'âge aussi précis que possible de ces petites merveilles d'invention et de goût, afin que le mérite en revienne sans conteste au siècle fécond qui a su trouver tant de jolies formules pour l'illustration de ses livres.
Les alphabets de majuscules et de minuscules du manuscrit 65 de Soissons sont absolument conformes aux exemples les plus autorisés de l'écriture gothique à main posée de la fin du XTie siècle. Ce sont les liaisons d'abord, la multiplicité des signes d'abréviation, la ressemblance même entre ses signes tachygraphiques et ceux de cette époque qui va bientôt se relier au xnie siècle par des modifications insensibles dans les caractères paléographiques de la gothique.
Circonstance à noter : un certain nombre des pages de ce manuscrit ont conservé dans leur première ligne quelques-unes de ces lettres qui rappellent, avec leurs montants exagérément hauts, crochus, bouclés, quelquefois liés par la tête, ces caractères bizarres qui donnent un aspect tout particulier, sui generis, aux diplômes des premiers Carlovingiens. Il faut cependant faire remarquer que quelques manuscrits du xnie et même du xive siècle, ceux-là très-rares, ont conservé, aux premières lignes de certaines pages, ces lettres aux montants allongés; mais, pour me résumer et me préciser, je ne puis mieux comparer l'écriture de ce livre qu'à celle de la charte de Robert de Harecourt, reproduite par M. Ghassan, clans la Planche 6 de son Traité de Paléographie , charte datée de 1192; c'est la même association de la gothique aux caractères diplomatiques des xe et xie siècles, ce qui assure donc aux illustrations de ce manuscrit une date à peu près certaine dans les vingt-cinq dernières années du xne.