GaUin christ iana
(Planche 7.)
Commentant in Psalmos Davidis. In-folio sur vélin. Provient de Saint-Jean-des- Vignes de Soissons.
Très-beau manuscrit, écrit à deux colonnes où chaque verset de psaume, en grosse gothique, est noyé dans le commentaire qui l'encadre de tous les côtés à la fois.
OMME illustration, ce iivre n'offre que quelques-unes de ces grandes initiales à corps parti de bleu et de vermillon, et filigrané, si connues qu'il n'est plus besoin de les décrire. On pourrait tout aussi bien les attribuer au xne siècle, qui les a inventées, qu'au xme qui en a fait un si constant usage, si les tendances de celui-ci ne se manifestaient visiblement par les lignes cassées et anguleuses dont se compose le trait blanc qui sépare les deux lobes colorés de la lettre. Dans le siècle précédent, ce liséré de division est presque toujours arrondi, sinueux, et se tire de longueur. C'est une de ces indications qui semblent puériles et dont il faut, en fait de décoration de manuscrit, tenir tout autant de compte que de la plus ou moins longue extension de certaines pointes de lettres, en fait de paléographie.
Le grand Ii de Beatus vir du premier psaume (Pl. 7) esl le type de ces majuscules que je ne veux pas multiplier sur mes planches.
On trouve aussi éparses sur chaque page des initiales de moindre taille et qui > tétaient en traits de plu/ne, en girandoles, en fusées capricieuses.
En réalité, rien de bien important.
Vita domini sancti Norberti. In-folio sur vélin. Provient de Prémontré.
Ce manuscrit, dont la reliure du dernier siècle est timbrée, comme la plupart des livres de la Bibliothèque de Prémontré, d'une grande et magnifique plaque d'or aux armes de cette importante- abbaye , ne nous offre, au point de vue de son illustration , qu'assez peu d'intérêt, et la grande majuscule filigranifère que je donne à la page qui va suivre, a déjà de si nombreux équivalents, j'ai déjà publié, dans cette étude et celle sur les Manuscrits de Laon , des spécimens si complets et peut-être plus élégants de cette famille d'initiales ornées que, sans grand dommage, j'eusse pu la négliger et ne pas la faire graver ; mais le livre qui la renferme, s'il ne brille point par le nombre et la splendeur de ses peintures, a du moins le mérite de porter sa trace d'origine et de restituer à l'histoire des lettres le nom d'un de ces scriptoria où l'Eglise occupait ses enfants à copier et à multiplier les patients produits de la littérature d'alors.
On peut, presque sans crainte de se tromper, affirmer que la plupart des grands monastères employèrent dans leur sein, et à peu près sans relâche pendant deux cents ans et plus, des moines copistes et rubricateurs qui enrichissaient la librairie conventuelle. Dans mon étude sur les Manuscrits de la Bibliothèque de Laon, j'ai démontré l'existence dans le Laonnois de trois scriptoria incontestables, à Cuissy, Vauclerc et Saint-Vincent de Laon. Il est probable qu'un autre fonctionnait tout aussi activement à la Chartreuse du Val-Saint-Pierre en Thiérache; on écrivait beaucoup chez les Chartreux. Les produits
intellectuels de Cuissy sont authentiquement con- =} statés dans les vers que j'ai reproduits à l'éloge de l'abbé Luc 1 ; ceux de Vauclerc s'indiquent par leur ressemblance de fabrication, et ceux de Saintp Vincent de Laon par l'immense richesse de la bibliothèque pillée par les Anglais1.
ONDE sur de si larges bases par deux des prêtres 0 les plus intelligents et les plus progressifs du \n siècle, Barthélémy de Vir, évêque de Laon, et Norbert, qui devint plus lard archevêque de Cologne ; occupe de suite par une nombreuse population qui fut bientôt forcée d'essaimer 3 et répandit au loin le nom et la gloire de l'ordre qui venait de naître dans l'antique forêt de Voas, le monastère de ^remontré eut sans nul doute, et dès 868 premiers jours d'existence, son atelier intérieur d'écrivains, de copistes ei d'enlumineurs. L'abbaye de <!uiss\, l'une des premières colonies de Prémontré, la fille et la mère si voisines l'une de l'autre, éditai! de> manuscrits déjà dès avant H504.
Si je ne me basais que sur ces conjectures, quelque solides qu'elles me paraissent, je me garderais bien d'affirmer; mais la dernière paye du manuscrit n° I 1 de la Bibliothèque de Soissons semble m'autoriserà ajouter le nom de hemonlie ;i ceux des siripluria que j ai déjà pil resti tuer au Laonnois. Sur celte paye, et après le chapitre où se termine le récit de la vie de saint Norbert, de ses vertus e| de ses miracles, je lrou\e une pièce de \er>donl \oici le début :
Félix \orbertus primus pater ordinis hujus! Gaudeo quod meritis rjus. pain- //n</<<, <imuli (is.
I. Manuscrits à mimai. île /.don, ]" pari. i. Ibul. — Histoire île Laon . par M. de VlHMt.
3. Prémontré comptait dans son sein plus de mille religieux et religieuses quelque-. anii"-> seulement après sa fondalion, et celte maison si fiVondc avait déjà enfanté près de mille tilleà la fin du in* siècle.
'». Manuscrits à mimât, de /.«on . I" pari.
« Heureux Norbert, le premier père de cet ordre! Je me réjouis de ce que vous vous êtes, ô père Hugo! réjoui de ses mérites, » dit le poëte vêtu de la blanche robe des Prémontrés, en faisant allusion au livre où l'abbé Hugues, Hugo, successeur immédiat1 de saint Norbert, a célébré les vertus du fondateur de leur ordre. Peut-être dira-t-on que ces mots : ordinis hujus, qui forment la fin du premier vers, ont ici une extension, une signification d'ensemble que je ne leur ai point attribuées, et que, si évidemment ils indiquent que le manuscrit n° 11 de Soissons a été écrit par un moine appartenant à un couvent de l'ordre de Prémontré, ordinis hujus, ils n'impliquent pas nécessairement que ce moine-écrivain vivait et exerçait sa plume expérimentée dans la maison chef d'ordre dont les glorieux débris existent encore à quelques kilomètres de Laon. A mon sens, toutes les probabilités sont cependant pour Prémontré; sa splendeur, son importance, l'impossibilité de croire qu'en fait d'intelligence la maison mère fût inférieure à Cuissy, tout me paraît permettre d'interpréter en sa faveur, comme je l'ai fait, les vers que je cite plus haut.
1. Hugues de Fosse ou de Cambrai, deuxième abbé de Prémontré, mourut en 1161. Il était chapelain de Burchart, évfique de Cambrai, lorsque saint Norbert parut dans le Hainaut. Hugues vit Norbert à son passage à Valenciennes et s'attacha à lui. Devenu chef de l'ordre de Prémontré, il écrivit la Vie de saint Norbert, les Constitutions de l'ordre de Prémontré, un Traité de la grâce de Dieu, etc.
(Planches 7 et 8.)
Commentaires de saint Ambroise sur l'Ancien et le Nouveau Testament. Petit in-folio sur vélin. Provient de Saint-Jean-des-Yignes de Soissons , aux armes de laquelle abba\e ee manuscrit est timbré au bas de son premier et de son dernier feuillet. Toutes les pages ^ sont uniformément divisées en deux colonnes illustrées d'un très- grand nombre de majuscules enluminées.
U milieu de cette profusion, il est facile de constater une lutte entre certaines habitudes qui procèdent en droite ligne du xiT siècle, et celles qu'une mode et un style plus jeunes tendent à introduire dans la décoration des manuscrits. La lettre tournure et draconline des âges passés apparaît avec ses serpents qui s'enlre-eroisent à l'infini dans les rinceaux de feuillages et les fleurons symétrique:» qui servent de centre à ces gracieux fouillis. Ces enchevêtrements, où la plume de corbeau s'est égarée et complue si longtemps, étaient si bien dans la main des dessinateurs (pie. entraînes déjà vers d'autres combinaisons linéaires ne valant pas les premières, ils les tracent, comme malgré eux, à côté des grandes lettres il crochets anguleuses ii l'excès, cassées, reliées par des raccords sans grâce, ce qui Nient donner aux miniatures une ressemblance extérieure d'où la monotonie et l'ennui s'engendrent. La lettre tournure comportait l'infini du caprice et de l'imagination . du tour de main et de la dextérité; la lettre à crochets mène à la banalité de la forme qui ne se \ariera plus sans limite. Il ne faut peut-être pas se plaindre de cette modification de la ligne qui. d'hanno-
nieuse et souple qu'elle était, se montrera sèche et moins fertile en combinaisons. Peutêlre faut-il penser que si le xue siècle a si peu cherché à utiliser les ressources de la figure humaine, c'est que le dessin purement linéaire lui offrait moins de difficultés, répondait mieux au médiocre savoir d'artistes qu'entraînait un succès n'exigeant pas d'études préalables et qu'on obtenait rien qu'en copiant et recopiant des motifs entachés de banalité, c'est vrai, mais qu'on ne cherchait pas à modifier, parce qu'ils étaient parfaitement acceptés par des populations amies de la routine. Si cette supposition a quelque valeur, n'est-il pas probable aussi que la lettre à crochets, enfantée fatalement par la profonde modification de l'écriture 1 d'onciale devenue franchement gothique, eut bientôt épuisé les combinaisons qu'elle pouvait fournir? L'artiste et l'amateur de manuscrits durent s'en fatiguer promptement; le second se plaignait de la monotonie, et le premier dut chercher ailleurs comment il revivifierait son ancienne réputation compromise. Déjà plus habile que ses maîtres, il était mieux préparé et plus prêt qu'eux pour le grand progrès dans les arts plastiques, qui consiste à reproduire les traits et les attitudes de l'homme, soit que le crayon le représente seul et agissant à l'état d'unité, soit qu'il le copie apparaissant à côté de ses semblables et par conséquent faisant sa partie dans d?s scènes aussi animées que variées. Si, d'un côté, l'illustration des manuscrits, c'est-à-dire la peinture naissante, paraît avoir perdu en grâce, d'un autre, elle a fait un pas sensible et incontestable vers le progrès, qui ne s'arrêtera plus et tendra toujours vers la perfection.
L'ornement constitua d'abord et à lui seul la majuscule illustrée où la figure de l'homme n'apparaît qu'accidentellement. Je ne parle point des beaux temps de l'écriture et de la peinture carlovingiennes qui, du reste, procédaient directement, à part quelques souvenirs sarrazins, de la peinture et de la calligraphie byzantines. On comprend facilement qu'ici je m'occupe tout spécialement de cette curieuse, intéressante et intelligente renaissance artistique dont le xne siècle s'honore et au coin de laquelle il est marqué si profondément.
1. «Au xne siècle, l'écriture, aussi bien que les monuments, est encore à plein cintre; mais, de même que les pleins cintres commencent à se couvrir d'ornements, à se fleurir, comme on dit, les lettres, tout en restant arrondies, prennent une figure moins régulière. A mesure que le siècle avance vers sa fin, ces fioritures deviennent peu à peu légèrement anguleuses. Enfin, vers le xme siècle, le règne de l'ogive commence, et sur-le-champ l'écriture devient aiguë. Vous ne trouvez plus alors une seule lettre arrondie, plus un seul trait de plume qui ne se termine en pointe. » (M. Vitet, Rapport sur les monuments, bibliothèques, archives et musées des départements de l'Oise, de l'Aisne, de la Marne, etc.)
L'ornement ayant été mal compris plus tard, son nouveau sljle a\antété bientôt jugé et condamné, il en résulta qu'on lui rendit alors son vrai rôle. On en lit un accessoire, un appendice déforme plus ou moins heureuse, et dans la majuscule ornée, réduite à l'état secondaire de cadre, apparut la représentation humaine qui s'empara de la première place en dominatrice, jusqu'au moment où le peintre, alors en possession de toute sa science et de la perfection de son talent, dédaigna ce cadre mesquin, restreint, gênant, dans lequel son pinceau et son inspiration se sentaient à l'étroit, et c'en fut fait pour toujours de la majuscule illustrée et plus tard de la [teinture des manuscrits : le tableau «'tait trouvé.
OLONTIERS s'établirait -on sur ce terrain plus large et dont les perspectives s'ouvrent sur les principes de l'art; mais l'étude monographique du manuscrit qui m'occupe me rappelle à la spécialité plus modeste de sa décoration.
C'est donc, je le répèle, un de ces livres de transition que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer et de signaler dans la collection de Lion1 : traditions et habitudes \ieillies, tendances plus neuves, ce qui ne veut pas toujours dire préférables et plus parfaites. Aussi, ces empiétements du siècle expiré sur un siècle (pu commence, ces modes du passé se mariant aux modes d'une nouvelle génération d'écrivains et de dessinateurs, ne permettent pas de préciser toujours des dates si certaines, des attr ibutions si positives que les plus habiles paléographes puissent poser- des lois hors desquelles les chercheurs ont perdu le droit de discussion. Kn fait d'écritures anciennes, tel signe qu'on affirme comme absolument caractéristique d'une époque certaine, en fait de miniatures, telle forme d'ornement qu'on attribue a un siècle, ont peut-être pris naissance plus tôt qu'on ne l'a dit et se sont propagés au delà des termes qu'une science peut-être trop sévère, trop entière et procédant à la façon de Procuste, leur a assignés, « .'est là ce que prouvent incontestablement le manuscrit que j'étudie ici et ceux où les mêmes phénomènes se manifestent. Il faut sérieusement tenir compte des enseignements qu'ils nous donnent, et ce qui est vrai pour l'art du miniaturiste dont je m'occupe surtout, doit l'être également
I, Manuscrits à miniat. de Laon . Il' |>art., p. 16 et 20, pl. 26, 27, 28.
pour la paléographie pure, celle qui ne traite que des écritures. Celle-ci doit avoir aussi ses monuments de transition qui se manifeste aussi clairement que la transformation des formes linéaires et de dessin se montrent dans les majuscules du manuscrit 66 de la Bibliothèque de Soissons.
Ma Planche 8 fait toucher du doigt ce scepticisme du dessinateur du xnie siècle, cette indifférence pour l'unité dans le style. J'y donne un M de pure onciale et filigrané a l'intérieur; un 0 exclusivement dracontin et poussant en l'air un appendice dont mes Planches 27 et 28, sur les Manuscrits de Laon, ont emprunté les types aux livres de la seconde moitié du xme siècle; un T tournure vieux de cent ans; puis un grand A d'encadrement à crochets très-décidé et qui se termine en une longue branche à feuilles de lierre, sur laquelle un cerf bleu céleste et un chien rose tendre continuent cette éternelle chasse que j'avais déjà, en mes Planches 30 et 31, copiée deux ou trois fois sur les manuscrits 88 et 391 de la Bibliothèque de Laon (xme siècle), et 393 (xive). Un A (Pl. 8), qui enferme dans des rinceaux une myriade de vipérines se tordant autour des branchages, souvenir évident du xne siècle, est encadré dans un champ d'or dont le (juadrilatère irrégulier et suraigu appartient sans conteste à une habitude beaucoup plus jeune; là, l'alliance des deux tendances apparaît sur une même majuscule, et non pas seulement dans les pages d'un énorme volume.
ANS ce curieux volume, il n'y a pas que des initiales purement linéaires. L'homme aussi se montre dans plusieurs lettres placées à la tête des livres soit de l'Ancien Testaient, soit du Nouveau. Ainsi, celui de la Genèse commence aux mots In principio parun grand / (Pl. 8) qui borde à gauche toute la première page et nous montre, dans un encadrement de rinceaux enroulés, sept médaillons losangés et superposés; sur six d'entre eux, Dieu, dans sa majestueuse solitude, d'un geste crée le monde, les éléments, les animaux, et, au dernier, se penche sur l'homme pour lui insuffler les germes de l'existence et de la pensée. En tête du livre des Juges, le magistrat suprême siège en costume d'un roi de France sur un sceau, et la main de justice reposant à l'épaule. Au livre de Judith, c'est un monarque avec cette attitude et ce costume qui caractérisent certaines statues aux portails de nos belles cathédrales contemporaines de notre manuscrit; le piédestal qui le porte repose sur une gouivre à tête de femme (PI. 8). Dans un T ramifiant en une queue démesurée à tête de macaque, un docteur enseigne (Pl. 8) ; cette
initiale se voit au livre des Rois. La plupart des épîtres contestées ou incontestées de saint Paul débutent par le grand P de Paulus, qui enferme dans sa panse le portraii en pied du grand apôtre ou présentant le livre de foi, ou faisant le geste impérieux du docleur qui démontre et ordonne.
Une série de petites initiales d'or sur fond filigrane* d'azur ou de pour pre est semée ;i profusion dans les prolégomènes aux textes. De ci et de là aussi, se remarquent sur de rares pages quelques petites capitales d'onciale qui se prolongent en traits de plume, fusées capricieuses qui courent à leur fantaisie sur les marges latérales ou inférieures, elles rayent de leurs lins linéaments d'encre bleue ou rouge.
C'est à la première page de la table alphabétique des matières que se développe le grand A (Pl. H) décoré d'une chasse au cerf.
L'or de ces miniatures est brillant comme a son jour de naissance, la couleur pure et transparente, les tons bien posés.
Le dernier feuillet du texte porte en grosse gothique du w* siècle la preuve de possession : fste liber est de ecclrsia Sancti Johatinis in Yineis Sues.sionensis. La beauté de ce manuscrit fait regretter «pie de toute la collection de cette belle abbaye il ne soit arrivé à la bibliothèque communale de Soissons (pie de trop rares épaves; encore >emhlet-on autorisé à croire que celle-ci n'a reçu de l'héritage de Sainl-Jean-des-Yiimes. où
l'on enchaînait les manuscrits, que ceux de ses livres qui axaient |>cut-èire le i n- de
valeur comme illustration.
MANUSCRIT N° 64 (Planche 9.)
Libri canonici Esdrœ et Neemiœ cum glossa et commentants. Grand in -II" sur vélin , sans désignation de provenance.
Le texte est d'une grosse écriture tremblée , indécise comme celle ou d'un vieillard, ou d'un débutant dans le bel art de la calligraphie. La glose interlinéaire et le commentaire sur la marge affectent plus de fermeté, mais non plus de distinction. A la fin du volume, et de plusieurs mains, se trouvent quelquesuns des livres des Rois, cette fois sans notes et commentaires.
Ce livre se recommande par un grand / en couleur qui borde la première page aux mots : In anno primo Cyri régis (Pl. 9).
ERS le milieu du volume se perd une belle majuscule, un V par lequel débute l'extrait de Néemie : Verba Neemie filii Helchie.
C'est encore l'alliance, dans une forme extérieure qui se prononce, de l'onroulement dracontin et du cadre carré à pointes aiguës et à crochets , d'une influence qui agonise et d'une mode qui s'apprête à prédominer pendant longtemps. Ces dragons du grand I, à têtes aplaties de vipère , en accolade et noués au cou par un fleuron ,
ont fait lotir temps. C'est une de leurs dernières apparitions. La transition se sert encore de ce type banal et arehi-usé; mais ce que le miniaturiste du \in siècle possède déjà , c'est la science parfaite de l'amalgame des couleurs. Sa gouache est transparente et a perdu ces tons sales, ternes et terreux qui nuisaient a la [>erfeciion de l'ancienne lettre tournure sur trop de manuscrits. Si opaques qu'ils soient, ses mélanges sont aussi francs qu'éblouissante est la couche d'or épais sur laquelle il trace d'une main si ferme ses traits de plume, sur laquelle SOD pinceau déroule ses plus fines arabesques et dépose ses couleurs les plus fraîches. L'or scintille comme une lame de métal récemment décapée et passée au brunissoir.
Joannis Salesberiensis , episcopi Camotensis , Polycraticon libri octo , de Nugis curialium et vestigiis philosophorum. Petit in-folio sur vélin. Provient de Prémontré.
Cette copie du livre célèbre de Jean de Salisbury reçoit moins de valeur de ses illustrations que des détails authentiques d'une pérégrination à laquelle quelquesuns de ses anciens possesseurs avaient cru mettre bon ordre par ces anathèmes et ces objurgations que les bibliophiles du moyen âge ont si vainement prodigués sur les gardes de leurs livres , et surtout que de la révélation d'une des précautions matérielles et plus utiles qu'ils prirent en vue de la conservation de ces chefsd'œuvre dont un si grand nombre a péri cependant.
Je ne m'occuperai que très-brièvement de la décoration de ce manuscrit.
savoir et d'invention; ce livre, qui ne contient pas moins de deux cents feuillets de parchemin , ne compte que cinq grandes lettres ornées : un grand / au mot Jucundissimus du prologue, un autre / que je reproduis
ON-SEULEMENT l'illustrateur s'y est montré très-sobre des manifestations de son art et de son talent, mais encore ce talent est plus que contestable et moins qu'original. Ce livre énorme et dans les pages duquel , en tête des huit livres du Polycraticon , un dessinateur de plus de mérite eût cherché et trouvé huit fois au moins l'occasion de faire preuve de
sur la marge de cette page , VN assez insignifiant qui se voit à la première page de cette Notice, et un // absolument dans le style, sauf un peu plus de complication , de la même lettre du manuscrit soissonnais n° 110, et que j'ai donnée en ma Planche 6.
L est facile, en comparant la lettre ornée par laquelle débute ce paragraphe avec VN de la page précédente, de s'apercevoir que nous sommes toujours à cette époque indéterminée de trouble et de recherches où un genre finit en même temps qu'un autre commence.
Cet / et cet N n'ont entre eux aucun lien de parenté. En aucune façon ils ne procèdent l'un de l'autre. L'.Y est bien connu pour avoir appartenu au \n" siècle; ce grand / n'est qu'un de ces traits, celui-ci démesurément grossi, dont tant de livres du un* offrent le prototype soit entre deux lignes pour finir un alinéa qui eût donné trop de blanc, soit en haut des premières pages de certains chapitres ou grandes di\isions du livre. C'est la première fois que je rencontre ces sortes de traits amplifiés servant de majuscules. C'est plutôt une bordure de page, et leur emploi comme initiales, en les sortant de leur spécialité, o'esl point heureux, pas plus que leur couleur mi-partie vert et bleu, nu rouge et vert , qui fait de ces cônes arrondis par le haut et [>osant sur la pointe autant de polichinelles n'ayant rien de commun avec l'art et le progrès.
Le livre lui-même, bibliographiquement parlant, a plus de droit à notre intérêt. Ses gardes blanches d'en-tète et de (in sont couvertes, c'est le mot. de déclarations, curieuses au plus haut chef, soit de propriété, soit d'amour pour ce manuscrit, et de notes biographiques qm témoignent de la haute estime en laquelle fut longtemps tenue l'œuvre de Jean de Salisbury. Je copie purement et simplement les dix lignes anonymes, et d'une charmante écriture du xvu' siècle, qui résument parfaitement la vie et l'éloge du disciple et de l'ami de Thomas Beckettj l'àrchevéque martyr de Canlorbcn :
« Hujus libri author est Joannes de Salisbury , Anglus natione , a patria Saresberiensis vulgo cognominatus , episcopus Carnotensis , fuit discipulus ac famiiiaris S. Tfiomœ archiepiscopi Cantuariensis , de quo sic loquitur Petrus Cellensis, ep. 8 ad Senonensem episcopum : « Vere vir isle Joannes pretioso sanguine beati Thomœ « pontificis et martyris intinctus , lege divina ad plénum ins truc tus , bonis moribus <i et piis actibus ornatus , apostolico ad Thimotheum catalogo virtutum depiclus , ad (( Dei honorent columna factus est in ecclesia Dei. » Interfuit concilio Lateranensi anno 1179; obiit vel anno 1181, vel ut aliis placet 1182.
D'une autre main, probablement d'un des derniers bibliothécaires de Prémontré, on lit ces renseignements pour les chercheurs : « De isto Joanni Sarisburiensi vide Gallium christianam in série episcoporum Carnotensium, t. VIII, p. 1146-49, » et plus bas : (( llosce libros de nugis gurialium et vestigiis philosopiiorum imprimi curavit Constantinus Fuandinus, anno 1513,, in Galliis.
Les louanges de Jean de Salisbury avaient été chantées, longtemps a\ant le rédacteur anonyme de la note biographique ci-dessus reproduite, par un poêle de la fin du xnc siècle. Sur le premier feuillet de garde se lit tout au long une immense épilaphe en vers dont voici le premier alexandrin :
Dormit in hoc tumulo celebcrrimus isle magister.
Cette épitaphe a, sans nul doute, été gravée et copiée plus tard sur la table de marbre qui ornait le cénotaphe d'apparat où l'évêque historien reposait dans une des chapelles de son église cathédrale. Pour sûr, elle a été transcrite sur la garde du manuscrit par le copiste du livre, dont certaines habitudes de main se reconnaissent sans hésitation sur certaines majuscules, les N, par exemple, dont les montants sont reliés par un trait tremblé et diagonal de gauche vers la droite et du haut vers le bas.
Sur cette même feuille de garde et sous l'épitaphe divisée en deux colonnes, se lit cette mention qui émane probablement du premier ou d'un des premiers propriétaires de cette copie du Polycraticon dédié par Jean de Salisbury à son maître et ami Thomas Beckett. Si tout à l'heure nous allons pouvoir mentionner les noms des divers bibliophiles entre les mains desquels il a passé, nous ne connaîtrons jamais celui de l'amateur qui
croyait, a la fin du Mil* siècle, avoir bien pris toutes ses précautions, car un grattoir aussi habile qu'acéré a fait pour toujours disparaître son nom, et nous lisons seulement : Isle liber est magistri... Qttem qui furatus fucrit, vel abslulerit ', vel fraudem fecerii quomintu ipsum habeat , aut liluhim islum deleverit, anathema sit; » mais la malédiction n'a point arrêté la main de celui qui a effacé une portion de ce titre de possession, liluhim istum.
Voilà donc le livre sous la garantie du plus terrible aDathème. Quel fut son sort du mit au \ve siècle? Les gardes sont muettes; mais, à celte dernière époque, elles parlent en plusieurs lignes de grosse écriture gothique deux fois apposées, pour plus de sécurité et d'authenticité, et en termes absolument identiques, sur le verso blanc du feuillet au revers duquel commence le prologue en vers du Polycraticon , et, à la lin du livre, sur la page qui suit la table. Pendant le xv*" siècle donc, ce manuscrit est aux mains d'un chanoine de Rouen nommé Laurent Surreau, originaire de Sens et qui le lègue après sa mort à l'église archiépiscopale de sa ville natale, aux conditions les plus formelles et les plus explicites que. tant que durera la Bibliothèque de celle cathédrale, son manuscrit bien- aimé restera enchaîné, qu'on ne pourra ni le vendre, ni l'aliéner de quelque façon que ce soit, ni le prêter, ni le placer en dehors de la Bibliothèque, si ce n'est sur un pupitre élevé cl en l'entourant des précautions cl des soins les plus extrêmes. L'expression est à retenir: pennajori sécuritair, « dans une sécurité plus (pie trèo grande. Voici le texte deux fois répété, comme je l'ai dit . de celle munition testamentaire si diime d'altention :
« Luurenlius Surreau, in utruipie jure licencialns , de hac civilalc uriundus » (probablement il vivait retiré à Sens). « canonicus Rothotnageiuù , dédit tut legavU m tuo tes- « tamenlo huic venerabili ecclesie Senonensi liunc librum talibus adjeclis cunditinnibns. a ipiod in hac libraria perjtetnn rnmdiu durabit, manebit incathenatus, nrr pnterit i cndi. « aut alienari , nec preslari , aut extra librariam puni nisi in eminenti pidone et « permaiori securitate. Orale pro eo ut celestibus et perpetuis frualur gaudiù. »
On ne peut donner une preuve plus palpable et plus éloquente de l'ardente tendresse, du suprême respect dont les lettrés d'alors entouraient les manifestations écrites de la science et de l'esprit. Les rois et les papes n'acceptaient une dédicace de livre qu'assis sur leur trône et dans tout l'appareil de leur majesté; les grandes abbaxes. non-
le verrons bientôt à Saint-Jean-des-Vignes de Soissons, enchaînaient leurs manuscrits dans leurs librairies , et ces précautions, les donataires qui enrichissaient ces collections déjà si riches, les imposaient par testament, les déclaraient exécutables à perpétuité, triste perpétuité qu'un vœu humain garantissait mal, triste perpétuité qui n'appartient pas toujours à l'œuvre de la pensée et qui plus souvent encore fait défaut à l'œuvre de la main.
Nous connaissons déjà deux tentatives , restées vaines , pour immobiliser dans un juilieu donné le manuscrit qui nous occupe. En voici une troisième qui sera tout aussi inutile. L'écriture date, cette fois, du xvie siècle. C'est encore une des gardes qui nous en conserve le souvenir et l'on y lit : « Ce livre icy est de grant estime, manuscript « de l'auteur mesme qui l'a dédié à saint Thomas, évesque de Cantorbie, martyr, et « je l'ay ascheplé par hazard vingt pistoles , et par conséquent je veux comme entendz « que mes enffants le gardent très-scrupuleusement. » Suit la signature : « Jac (Jacques) <( Cornutz. »
Nous ne relèverons pas Terreur où Jacques Cornutz est tombé en pensant que le manuscrit qu'il venait d'acheter si cher, et qu'il tenait en si « grant estime, » était de la main même de Jean de Salisbury ; son enthousiasme de nouvel acquéreur et d'amateur lui fermait les yeux , et il manquait de critique en ne se disant pas que l'auteur du Polycraticon ne pouvait avoir écrit à la fois son livre et sa propre oraison funèbre en vers, le livre et l'épitaphe émanant de la même plume. Nous ne demanderons pas non plus comment ses descendants se sont montrés si peu respectueux pour sa volonté, ont « gardé » si peu « scrupuleusement » son manuscrit qu'en 166 i nous le retrouvons dans la Bibliothèque de la maison chef d'ordre de Prémontré. C'est là que nous le voyons pieusement accueilli , respectueusement catalogué , ainsi que nous l'apprend cette mention anonyme, la dernière de celles qui m'ont permis d'écrire l'odyssée de ce livre qui a eu, quoi qu'ils aient voulu et fait pour l'immobiliser, autant de maîtres que la fiancée du roi de Garbe, et probablement, pour certain même, nous ne connaissons pas tous ceux qui en ont joui : « Hune librum emi pro bibliotheca Prœmonstratensi libris undecim a magistro « Pontier bibliopola parisiensi, sexta die martii, anno 1 '661. » Les malédictions arrêtent peu les voleurs, et les héritiers ne se tiennent pas liés pour toujours par les volontés des testateurs. Les liens moraux de l'anathème sont restés, pour fixer les destinées de ce
livre, tout aussi impuissants que les liens de fer recommandés à perpétuité par le chanoine Laurent Surreau. Le livre, comme la pensée dont il est la vivante et visible image, la représentation immortelle, ne se laisse pas longtemps enchaîner. Tous deux ils réclament et exigent la plus absolue liberté de circulation, et. lorsqu'ils ont produit ici leur effet intellectuel, lorsqu'ils ont aidé ici au progrès, rien ne les empêche, ni chaînes, ni malédictions, d'aller ailleurs préparer et produire un résultatéquivalent, en appelant au progrès d'autres esprits. Ce respect excessif, cette tendresse exagérée qui les gardent enchaînés , incathenattu in perpétua, ni ne les touchent, ni ne les retiennent. Il but qu'ils accomplissent leur mission providentielle de propagande : habent tua fata libelU. Leur sort n'a jamais été de vivre esclaves, incathenaius , même de la vénération, même de l'amour d'un seul. Ils veulent être aimés et adorés de tous. Par sa forme ci >a destination, le livre est essentiellement instable, el nul ne peut vanter de pouvoir a toujours le garder en charte privée.
Mais c'étaient lit des manifestations énergiques, sincères el naïves de l'ardente passion de toute une époque pour la pensée. Faut-il la blâmer paire qu'elle était excessive dans sa jalousie, celle noble passion qui nous a valu e( COOSCrvé tant de chefcd'œuvre ?
(Planche 9.)
La Bible avec les commentaires de saint Jérôme. In-folio sur vélin. Provient de Saint-Jean-des- Vignes de Soissons.
OUT A L'HEURE, je citais ce curieux passage de la donation testamentaire d'un bibliophile ordonnant que ses légataires enchaîneraient le manuscrit aimé que ses dernières volontés, novissima verba, entouraient pour toujours, l'enthousiaste l'espérait ainsi, de tant et de si minutieuses précautions. Il paraît que cette habitude d'enchaîner les livres au moyen âge était assez répandue. Tout au moins faut-il affirmer qu'à la bibliothèque, in libraria, de l'abbaye de Saint-Jean-des-Vignes on prenait ainsi ses garanties ou contre les voleurs de profession, ou contre les ardeurs peu scrupuleuses des amateurs d'alors qui déjà, dans leur morale un peu large, avaient sans doute érigé en axiome que prendre un livre, ce n'est pas voler. Beaucoup d'antiquaires modernes ne se gênent pas pour dérober dans un médailler une monnaie qui manque à leur collection. Un rosiste pince une bouture dans le jardin d'un amateur qui le lui rendra bien à l'occasion. Que de livres précieux disparaissent dans les poches d'un bibliomane dont la conscience se révolterait contre l'idée de la soustraction même d'un sou ! Il est admis en principe qu'il faut se défier de tout collectionneur.
La tradition veut qu'à Saint- Jean -des- Vignes et de toute ancienneté on se déliait donc des savants et qu'on y mettait les manuscrits à la chaîne. Je n'ai pu retrouver le passage du livre où se constatait cette excellente habitude inventée sans doute par un bibliothécaire expérimenté et connaissant la misère morale de ses confrères en bibliographie, parce que peut-être il avait jadis, misera miseris tuecurrere disco, succombé luimême à de semblables tentations; mais la preuve évidente je la trouve sur un defeuillets de la reliure du manuscrit n° 55 de Soissons. reliure timbrée a froid aux armes de Saint-.Ie;in.
U haut de ce feuillet, deux n\ets, perçant la couverture de part en part, y attachent solidement la double patte d'un crochet de fer qui fait, en dehors du livre et à sa partie supérieure, un piton dans l'orifice duquel passait la première maille de la chaîne de sûreté. Evidemment, ce manuscrit était attache par l'extrémité de cette chaîne il son rayon de bibliothèque, et on l'attachait de même ii clef au pupitre. /// ///ilone, sur lequel on le soumettait à l'étude du lecteur.
Comme celle reliure est relativement moderne et qu'elle De peut datci que du xvif siècle, la présence de ce crochet de fer permet d'allirmer que l'habitude d'enchaîner les livres précieux dura, au moins dans certaines bibliothèques, longtemps après le moyen Age.
En façon d'épisode encore et avant de me livrer a l'étude de la Bible n* 55. il ne me paraît pas hors de propos d'emprunter il un vieux livre soissonnais assez rare un souvenir de l'opulente bibliothèque de Saint-Jean-des-Yignes.
On sait les maux horribles que souffrit Soissons lorsque cette ville lut pri>e pai les Huguenots de l'armée du prince de Coude. Il va -ans due que la fureur des Reformés s'exerça surtout sur les églises et monastères. Ce que leurs richesses inestimabled'art et de science devinrent, pas n'est besoin de l'écrire. Ces trésors furent pilles el les bibliothèques dispersées. Hien qu'à Saint -Médard, trente -trois châsses d'argent, les trois châsses d'or de saint Médard, saint Sebastien et saint Grégoire leCrand, u>u\res précieuses de l'orfèvrerie du ix' siècle, disparurent, et l'on ne comprend pas comment fut préservée la riche couverture de vermeil a filigranes de l'Cvangéliaire • ai lov indien auquel j'ai consacre la première des notices de ce volume.
Lorsque la tranquillité eut reparu, les couvents et les églises s'occupèrent à réparer, autant qu'il se pouvait, l'irréparable désastre. Les chanoines de Saint- Jean -des -Vignes tinrent un chapitre général en 15G7, et le livre rare imprimé en 1619 sous le titre de Chronicon abbatialis chronicœ S. Joannis apud Vineas Suessionensis nous apprend quelles résolutions furent prises et quels efforts furent faits en faveur de la reconstitution de la bibliothèque. Au nombre des vingt-trois préceptes qui figurent dans la rédaction du décret canonical : Sequitur rotulus antiquus cum sua explicatione, continens 23 precepta, figure celui que je vais reproduire intégralement : « Aliud est preceptum de libris « Bibliothecœ : quod illi qui habent restituant, vel litteras; alienatio eorum sub pœna » exeommunicationis prohibetur a jure. Aliorum etiam librorum qui eis conceduntur ad « vitam alienatus prohibetur, et si quis perdiderit , ad restitutionem tenetur. »
En parlant, à la page 85, du manuscrit 66, je disais que la Bibliothèque communale de Soissons n'avait pas hérité probablement de tout ce que celle de Saint-Jean possédait de plus précieux en manuscrits à miniatures. La perte de l'Évangéliaire carlovingien de Saint-Médard, des Politiques d'Aristote, du Pontifical de Nivelon, du manuscrit de Gauthier de Goincy dont je m'occuperai bientôt, donnent singulièrement de force à ma supposition1. Cependant il s'en faut de beaucoup que la Bible n" 55 soit à dédaigner.
1. Pour ne pas multiplier à l'infini les épisodes qui peut-être ne chargent que trop ces notices, je me contente, pour donner une idée de la dispersion et de la dilapidation des bibliothèques conventuelles du Soissonnais , d'emprunter quelques passages de mon livre le Clergé du département de l'Aisne pendant la Révolution, aux chapitres xvi, la Vente du mobilier, et xvii, le Vandalisme, tome II.
« Pendant le mois d'avril 1791, la ville de Soissons et l'évèque constitutionnel se disputaient la propriété
de la bibliothèque des Célestins de Villeneuve. On constata que des livres rares et précieux avaient disparu du séminaire où la bibliothèque, objet du litige, avait été déposée, et, pour mettre fin à ces dilapidations, le district fit tout enlever du séminaire, en attendant que la loi, alors encore promise, eût décidé enfin à qui appartiendrait la propriété des richesses littéraires du clergé. La bibliothèque de Prémontré regorgeait de trésors typographiques et paléographiques, de manuscrits, d'objets d'art, d'instruments nécessaires à la science, et nous connaissons peut-être plus de dix délibérations du district de Chauny qui se plaignent amèrement que le département la délaisse dans le monastère livré au pillage et à l'adandon.
« Si on doit louer les administrateurs du district de Soissons d'avoir veillé, en 1791, sur la conservation des livres des Célestins, s'il fut permis alors à l'abbé Mercier, dernier abbé de Soissons et bibliophile distingué, de sauver beaucoup de livres et de donner de précieuses instructions aux premiers bibliothécaires que l'administration de 1791 nomma pour rassembler et conserver les richesses intellectuelles des abbayes, il s'en faut que les fonctionnaires soissonnais de 1793, — de vrais révolutionnaires ceux-là, ignorants et stupides, — méritent les mêmes applaudissements.
« Tous les livres des anciennes communautés du district étaient installés dans l'emplacement servant de bibliothèque à la ville de Soissons. Le bibliothécaire perdit la tête au milieu de cet encombrement de trésors et demanda à mettre au rebut les livres et manuscrits qui, par leur nature, disait-il, ne pouvaient pas remplir le but que s'était proposé l'Assemblée Nationale dans la création des bibliothèques publiques. Le district de Soissons, sans avoir rien vu, rien exa-
Il est peu de manuscrits qui puissent offrir un nombre aussi considérable d'illustrations, et si ces lettres ornées ne brillent pas toutes par l'originalité de leurs formes et de leur dessin , leur ensemble cependant n'est pas indigne d'attention.
A défaut de talent éminent, le miniaturiste s'est montré prodigue, dans ce livre énorme, des manifestations de sa plume et de son pinceau.
'AI dit plume avec intention , parce que son travail y apparaît d'une façon plus manifeste que dans aucune des miniatures qui m'ont passé jusqu'ici BOUE les yeux. Le trait d'encre qui délimite les formes a là une force et une épaisseur que je ne connaissais pas encore. Certaines verrières ii compartiments multiples du \iiie siècle ne montrent pas l'ensemble et les détails d'un dessin délimités par une maille de plomb plus saillante et plus apparente. Ma Flanche 9, consacrée à peu près exclusivement aux reproductions des initiales de celte Bible, ne donne peut-être pas une idée sutlisante de ce travail de plume et d'encre noire qui . s'épatant sur un espace si restreint , alourdissent le dessin et refroidissent singulièrement la couleur, où elles introduisent un élément qui domine exagérément en un ton manquant de lucidité. Un réseau noir enferme la couleur où tout à l'heure je montrerai un parti pris bleu foncé, peu fait aussi pour iv- Cbauffcr celte peinture ainsi poussée il la monotonie.
Pour en revenir ii la multiplicité des majuscules ornées, multiplicité qui esl un des caractères dislinclifs de cette époque 1 . elle fait de ce
mini', sans plus de renseignements, décida, du liant de sa science infaillible, « que la plupart de ce» « ouvrages, qui ne devaient leur composition qu'à l'esprit des siècles qui |M Mataill mis au jour. « n'avaient plus aucun mérita aujourd'hui; que, d'ailleurs, la Népuhliquc ne de\ait comprendre au rang « de ses richesses littéraires que les ouvrages d'une utilité reconnue. •> Il autorisa donc le biblioUiérairc a mettre nu rebut et à vendre tout ce qui le gênait. Que wiulit-"ii ru i ■ il m ra-i"ii Oui pourrait nous l'apprendre et donner une idée de la valeur aillai perdue?
Dans une armoire de la cathédrale de Soissons, on avait entassé péle-mile vase-, sacré».
bijoux précieux, riches ornements, Imvs liturgiques. La se trouvaient il I ires dont la
reliure d'argent massif ne pesait pas moins de seize marcs; elle fut impitoyablement arrachée, marti h i . tordue et jetée dans le tonneau des métaux précieux envoyés à la fonte. On peut imaginer sans peine ce qu'il y avait eu là de science, de dessin, d'imagination, de ciselure, de fin repoussé, peut-être d'émaux, de nielles, de ces beautés qu'un inventaire de révolutionnaires n'a point cataloguées, parce qu'elles ne pouvaient s'estimer au poids. »
I. ii On lit aussi usage très-fréquemment, vers celte époque xni" siècle , des lettre» capitales placées en tète d< « chapitres... » (CB&VPOLUOH-FlGUC, Miniatures des manuscrits, te Moyen Age cl la Renaissance, U II.)
livre un véritable miracle de patience et un sujet d'étonnement. Grandes ou petites, s'étalant tout le long d'une page 1 en appendices postiches de formes différentes , ou ne bordant que quelques lignes sur un carré parfois bizarrement découpé et dans le champ duquel s'incruste la majuscule à personnages ou à rinceaux, peintes au pinceau ou filigranées à la plume en deux tons seulement, il n'est pas de page qui ne s'en décore. La table des chapitres en a elle-même à chaque division alphabétique. Ce sont surtout les petites initiales filiformes qui foisonnent sans nombre, travail ingrat auquel préside la monotonie et qu'il ne faut certes pas attribuer au miniaturiste. Celui-ci, sans nul doute, devait laisser cette tâche abrutissante à un manœuvre chargé de tisser, sur les marges et dans les entre-colonnes , ces fines dentelles dont la régularité et la ressemblance \ parfaite semblent plutôt le produit d'une mécanique à illustrations que d'une intelligence humaine.
RISES isolément, on admire leur gentillesse et leur finesse parfaite; rencontrées, quelquefois multiples, à chacun des feuillets de ce livre de plus de cinq cents pages, elles font croire à la minutie d'un monomane, et l'on se prend à se demander si elles ont fait perdre au dessinateur plutôt et plus tôt la vue que la raison, ou la raison que les yeux , ou même si, en terminant une pareille tâche , il n'était pas à la veille de devenir à la fois aveugle et hébété. Il y a. rien que dans cette seule Bible, plus de deux mille initiales filigranifères , semblables à VF, au T et au V de ma Planche 9, et au P que je donne au commencement de cet alinéa.
Pendant que je m'occupe du caractère extrinsèque des majuscules de ce livre, c'est-à-dire de leur forme ou vulgaire par la banalité, ou artistique par leur dessin et leur composition, je ne dois pas oublier de signaler, sur trois ou quatre pages, toutes à une certaine distance les unes des autres, l'apparition d'un type de lettres très-rares au xme siècle, que le xive pouvait
1 . " On développait (mh« siècle) les ornements de ces initiales sur toute la hauteur de la page, afin d'y représenter par la peinture des sujets d'un style analogue au texte du livre. » (Ciumpolmon-Figeac, loco citato.) Comme exemple de cette habitude, le Moyen Age et la Renaissance donnent, n° 15, un montant de page qui rappelle par sa disposition et son style le grand / à personnages que je reproduis à la page précédente.
passer pour avoir inventées, ou tout au moins dont il fit un usage très-fréquent, lettres qu'on retrouve bien avant dans le xv' et même au moment où, dans le xvr. la conléction des manuscrits et leurs illustrations allaient péricliter. Je veux parler de 17 et du Q de ma Planche 9, inscrits dans des quadrilatères d'or bizarrement échanc rés : 17 flanqué de rameaux entre-croisés à feuilles anguleuses de lierre ou d'érable, le Q enfermant dans sa panse des vrilles de vigne s'enlevant en vigueur sur le fond d'or. En traitant des manuscrits illustrés de la Bibliothèque de Laon, comme naguère dans mes chapitres précédents, j'ai bien souvent montré les formes des majuscules ornées du ut siècle se perpétuant dans le xiii\ Cette fois, au contraire, c'est celui-ci qui prépare le \i\ en lui donnant la main. Ce n'est pas une des moindres causes d'intérêt de ce livre; ses majuscules se tiennent à la limite de deux formules et de deux âges entre lesquels elles établissent une sorte de continuité et de fusion fraternelle.
Si, maintenant, j'en viens plus spécialement aux lettres peintes, je dois les diviser en deux catégories facilement reconnaissantes . l'initiale à rinceau et dracontine et l'initiale à personnages.
La première, qui n'a rien que je n'aie déjà constaté bien des fois, est affectée, sans exception, à la décoration des préfaces, des préambules, des commentaires, des tables, en un mot, de tout ce qui n'est pas le texte des livres sacre», [j seconde se remarque en tète de chacune des grandes dmsions de la Ihble et en représente la scène principale. Ma Planche 9 offre des exemples nombreux de chacune de ces catégories. Je dois renoncer à décrire chaque scène a personnages, me contentant de renvoyer il cette planche d'exemples oii , dans un A triangulaire . Judith tranche la tôle à son terrible amant d'une nuit; oii . dans BU E, un monstre marin, dont l'immense tète émerge des eaux entre des poissons de moindre taille, vomit le prophète Jonas ébahi de revoir la lumière; oii . dans un Ct le roi David apparaît dans toute sa gloire; où, dans les lobes elliptiques d'un £ démesurément allongé ct amorti par un accouplement de serpents, la filiation des ancêtres du Seitmeui se déroule aux yeux de Jephlé. Je n'ai pas dû reproduire 17 majuscule de la Genèse qui rappelait, à s'y méprendre, celui de la Hible n° GG , de ma Planche 8. L'étude des types de mes Planches 8 et 9 suffit pour indiquer que ces deux Bibles sont à peu près contemporaines. Je crois celle qui est inscrite sous le n° 55 un peu
plus jeune, et ses petites initiales, à branches de lierre sur fond d'or, me serviront de transition pour arriver tout naturellement et facilement aux livres que le MVe siècle a légués à la Bibliothèque de Soissons.
Au point de vue de la couleur, j'ai dit plus haut la fâcheuse impression que laisse, à première vue, l'abus du trait empâté d'encre et du bleu foncé qui domine partout. Le miniaturiste connaît les ressources de la gouache dont il s'est servi pour peindre le corps de ses lettres; il renforce ses tons pour faire tourner ses majuscules ; ses teintes s'y nuancent et s'y dégradent avec habileté. Pourquoi , sur les vêtements de ses personnages, n'emploie-t-il que la méthode archaïque et usée des tons plats où le trait d'encre simule les plis, sans ombre ni rehaut de couleur? Je ne peux trop insister sur la froideur glaciale qu'amène l'emploi abusif du bleu le plus dur et le plus cru.
Je note aussi l'usage exagéré du réchampi blanc sous forme de disques pointillés d'étoiles, de trois pois disposés en triangle, de zigzags, d'appendices parasites et arrivant à tout propos et hors de propos. A Laon, j'avais déjà signalé cette exubérance de légers détails qui égayent les fonds plats et ne manquent pas d'une certaine élégance. Ici, l 'infiniment petit choque par son éternelle répétition. Ces inutilités s'échappent de partout et naissent partout sous un pinceau dont il faut, du reste, admirer, même dans ses minuties et ses abus, la souplesse, la (inesse, la fermeté et l'exactitude. C'est tenu et transparent coin m 3 une toile d'araignée. Ces myriades de points peuvent être examinés au microscope, et nulle de ces gouttelettes de couleur blanche n'y perdra de sa rondeur et de sa perfection : l'art de l'infîniment petit et de la mièvrerie.
Pourquoi faut-il que ce beau livre, qui fut si longtemps enchaîné dans un but de conservation, ait été indignement maltraité et martyrisé? La queue du grand / illustré de la Genèse a été enlevée à la pointe du canif ; plusieurs majuscules ont aussi été coupées çà et là avec une audace dont les pages suivantes, consécutivement atteintes, garderont les traces accusatrices, les preuves de la violation par une passion qu'il ne faut pas appeler l'amour extrême des jolies choses , mais un odieux attentat contre la propriété de tous, attentat qu'on ne peut trop sévèrement blâmer. Toute la table,, avec ses majuscules, manque depuis la lettre /.
Cosmographia Mm/si, rive de opère tex dierum. lu-'i sur vélin. Provient de la Bibliothèque de Prémontré, qui acheta ce manuscrit en 1668, ainsi que le constate une note écrite sur une des gardes.
L'œuvre du chartreux Eustache de se compose d'un préambule el de
trois livres. En tête de chacune de ces divisions w voyait une l»<'ll<' majuscule. le <li^ : se voyait, parce que le premier livre a perdu sa grande lettre qui a été coupée. Bien des livres de la Hihliothéque de Soissons ont subi, je l'ai déjà l'ait voir, de semblables mutilations qui ne déshonorent pas seulement les livres, mais en rendent a présent impossible l'étude complète.
AtiMFltjl E spécimen de cette illustration veuve d un de ses plus beaux fleurons sans doute, la première lettre illustrée, \'M do Mentor, nous offre dans son c adre oncial teinté de rose et qui tranche nettement sur un tond hleu de roi bordé d'or, le portrait de l'auteur étudiant et lisant un gros livre qui repose sur un pilastre gothique. I*es vêtements tout blancs du moine indiquent un chartreux. Sa tête est pensive, son altitude est bien celle d'un homme ' >l g=^ niloihv .Lin- -r> ivlle\iMii>. |.e> pli> de la r ■ > I m ■ se dessinent avec cet art dont les pierres tombales de ce siècle portent les traces incontestables. Avec son fond d'or qui brille comme une lame démêlai récemment polie, avec sa couleur savamment ijouachée. avec son dessin
si pur, cette belle lettre marque un véritable progrès du dessin et de la peinture à la Ibis.
Elle vaut cent fois le grand D du second livre, où l'on voit Dieu qui crée l'homme; les lignes sont fautives, l'ensemble peu satisfaisant.
Au troisième livre , /ncipit tertius tractalus, un grand I , qui borde toute la page, nous ramène à ces compositions chimériques trop connues : dragon dont la queue finit en un rinceau au bout duquel se suspend, par le nœud de son cou, un autre serpent au corps ailé et à queue fleuronnanle aussi. Sous ce dernier, un oiseau bat des ailes en se posant sur la chevelure d'un sphynx à face féminine, à pieds griffus, et dont le corps s'allonge en feuillages, le tout enveloppé dans un cadre long, formé d'un filet bleu et se terminant en pointe comme Y M initial du prologue.
Comme détails caractéristiques d'époque, il faut signaler les réchampis de blanc qui naissent sur le rinceau , débordent sur l'or du fond et finissent en un point qui fait épaisseur. Le xivc siècle n'usera plus de ces végétations parasites qui donnent de la légèreté au motif, mais dont une mode qui a duré cent ans a fait abus.