‹ Les manuscrits a miniatures de la bibliotheque de SoissonsChapitre 16 sur 25 · XIV SIÈCLE · texte numérisé non relu

XIV SIÈCLE

(Planches 10 ET I I

Missalb Subssionbnsh, grand in-folio sur vélin. Sans indication de provenance, bien qu'il soit à supposer qu'il appartenait à l'abbaye de Saint-Médard.

Ce manuscrit est sans contredit l'un des plus précieux que renferme la collection de la Bibliothèque soissonnaise. Je n'aurai pas seulement ii noter le nombre et la beauté de ses miniatures, sa magnifiquè confection comme écriture , sa parfaite conservation, les débris de sa reliure antique, en un mot. >es caractères purement extérieurs. J'aurai a I ('tuilier au point de vue de certaines curiosités de mœurs, ii discuter sa provenance. A cause de sa liturgie, il a même une importance que je laisse il signaler par de plus habiles et par les spécialistes. Cette notice aura donc une ampleur que comporte un un livre aussi intéressant.

<$X D'abord, à quel siècle appartient-il.'

I >âgâSn^ijï~ I l'T \ que moi, la lettre majuscule que je donne en tète de cet alinéa, répondrait avec sa forme et la nature des feuillages qu'elle renferme dan> Z sa panse et qui l'accompagnent à ses angles saillants sur la gauche, (l'est le mv' siècle qui va disposer ainsi sur ses fonds d'or centraux le> feuilles anguleuses du lierre et de la vigne. C'est lui qui, modifiant l'habitude du siècle précédent, enlève ces feuillages découpés d'une façon si pittoresque aux interminables encadrements carrés du xin* siècle, tous terminés à droite de la page par une branche

de feuilles de lierre alternées; il va faire pousser partout cette végétation plantureuse qui s'accrochera aux montants d'encadrements , ramifiera le long des pages, bordera le texte qu'elle envahira parfois de ses folles brindilles peuplées d'oiseaux, de petits quadrupèdes, de papillons, de grotesques, de tout ce charmant peuple animé qu'une étude plus sérieuse de la flore des champs et des forêts, de la faune vraie quand elle n'est pas fantastiquement et systématiquement menteuse, qu'une science plus complète du dessin et plus de talent transformeront, cent ans plus tard, dans ces curieuses bordures dont les peintres des xve et xvie siècles tireront si riche parti.

ANS la multitude des majuscules ornées que je trouve semées sur ce beau livre (Pl. 10), je ne puis en choisir une qui affirme mieux son époque que celle dont j'illustre cette page.

Cependant on a cru ce livre du commencement du xui' siècle, et l'un des conservateurs de la Bibliothèque de Soissons a émis cette opinion erronée sur la garde de la reliure : « Missale Suessionense; exaratum est, ut conjecitur , circa annum 4200. Multo castigatius Us quœ édita fuere circa annos 1509 et 1530. Nulla hic prosa non modo prolixe scripla, vel ne indicata quidem. Kalendarium hic postliminia scriptum fuit, vel adauctum, cl sanctos memorat de quibus nulla in missali mentio. »

11 y a bien à dire sur ces courtes lignes dont chacune contient une erreur. La principale, celle de l'attribution de date, ne devait pas échapper à la critique d'une des rares personnes qui ont examiné les manuscrits de la Bibliothèque de Soissons, et je trouve, sur la même garde et plus bas, cette rectification de la main de M. de La Prairie, le digne et savant président de la Société archéologique de Soissons : « La date ci-dessus est erronée; ce missel est du xive siècle. Saint Louis, canonisé « seulement en 1297, est porté sur ce calendrier, et la Fête-Dieu, qui n'a commencé « en France qu'en 1313 ou 1318, s'y trouve à sa place. »

C'est une erreur aussi que d'affirmer l'absence de toute prose ou écrite tout au long,

ou sommairement indiquée. Il y en a plusieurs dans ce missel. — Une autre erreur con siste à prélendre que le calendrier n'appartient pas a la même époque que le livre luimême. Tous deux procèdent de la même plume comme écriture et du même piuceau comme illustration. Il n'y a qu'à comparer les miniatures a rameaux de vigne qui décorent chaque page du calendrier et les lettres dont le livre foisonne, pour reconnaître le même faire absolument identique.

Ce que la mention <lu bibliothécaire dit de plus juste, c'est que ce calendrier fait mémoire de Saints non mentionnés d'habitude dans les missel> soissonnais. cl cette circonstance est justement celle qui va permettre de risquer quelques conjectures plausibles sur l'origine de ce missel qu'avec le bibliothécaire il ne faut pas nommer simplement Suessionetue , c'est-à-dire contenant le rite spécial à l'église épiacopale et au diocèse de Soissons, mais qu'il faut restituer a un couvent de ce diocèse, a Saint- Médard (pu avait, comme tous les monastères, un rituel à lui, son Propre.

Le calendrier du manuscrit 82 offre des différences assez notables avec le calendrier romain. On y voit qu'à cette époque (milieu probablement du siècle . celui qui nous occupe était bien plus riche en noms de Saints du pavs que le calendrier d aujourd'hui. Ainsi, par exemple, certains Sainl> que l'abbave de Saint-Médard fêtait tout spécialement, dont elle conservait le souvenir paire qu'il louchait a l'histoire du monastère, apparaissent dans ce calendrier au jour où l'abbaye les fêtait elle-même. Certaines grandes circonstances en honneur a Saint-Médard v sont relatées comme solennités .1 fêter par des [trières en commun ; c'est ainsi que le calendrier note comme a oélébrei l'arrivée des reliques de saint Sébastien que Louis le Débonnaire vint vi»iiei ave< l'impératrice Judith . le jour où il donna au trésor de Saint-Médard, entre autres présents, le magnifique Evangiliaire auquel j'ai consacre, dans ce livre, une notice toute spéciale. C'est ainsi que, dans ce même monastère, étaient honores tout particulièrement des Saints et des fêtes dont la mention se retrouve encore dans le calendrier du manuscrit

n" 82 : l'ordination de saint Grégoire, dont les reliques arrivèrent avec celles de saint Sébastien, saint Tiburce, saml Marcellin. saint Donatien et saint Rogalien, apôtres de Nantes où l'abbave de Saint-Médard possédait une terre et une abbaye 1 .

1. Ces renseignements , je les dois a lu complaisance rl au savoir de M. l'alibi- l'uqm t autreluis dur. inir d. lluMiti.'. des sourds-muets do Saint- Médard , et qui a éMHé et connaît si a fond l'histoire de cet illustre monastère

On voit encore clans ce calendrier que certains Saints y sont honorés sous un rite plus élevé qu'à présent; alors on faisait certaines octaves qu'on ne célèbre plus aujourd'hui. La fête d'autres Saints a changé de date : on faisait la fête de saint Hilaire le 13 janvier au lieu du lli; celle de sainte Barbe le 14 décembre et non le h ; celle de saint Remi le 16 octobre au lieu du der du même mois, qui n'est qu'une translation ; celle de saint Ambroise tombait le h avril.

Quelques fêtes de Saints non solennisées aujourd'hui l'étaient alors : saint Bonet, évêque de Clermont, saint Ganaliel , saints Donatien et Rogatien, l'ordination de saint Grégoire. Plusieurs autres fêtes encore que note cet Ordo sont supprimées maintenant : la Division des apôtres au 15 juillet; sainte Marie ad martyres, 13 mai; toutes les translations de Saints, celles de saint Nicolas, de saint Thomas, de saint Eloi, de saint Benoît, de saint Remi, celle de l'arrivée des reliques de saint Sébastien, souvenir si cher à Saint-Médard, nous le savons.

Dernière remarque : ce calendrier ne mentionne pas, — célébrait-on ces solennités ? — les fêtes de la Présentation au 2 février, de la Chaire de saint Pierre au 18 février, de la Transfiguration, etc.

On voit combien est intéressante pour la liturgie locale l'étude de ce calendrier sur lequel je n'ai pas tout dit encore.

Ainsi, j'y trouve un nouvel exemple de cet usage superstitieux qui consistait à faire précéder la nomenclature des Saints et fêtes du mois par un vers où sont mentionnés les deux jours de ce mois qu'on peut appeler malheureux ou heureux, et dont l'influence fatale doit être redoutée ou souhaitée pour toute œuvre qu'on oserait entreprendre en ces jours. Dans ma notice sur le manuscrit 97 de la Bibliothèque de Soissons, je signalais déjà un calendrier où se lisent des vers sur les jours dits Égyptiens, Dies Egyptiaci. A Laon, j'avais aussi trouvé de ces vers. A Soissons encore, trois ou quatre autres manuscrits, psautiers et bréviaires, m'en offraient avec des variantes. C'est donc un sujet qui mérite un instant d'attention.

Les Jours Égyptiens ou à fâcheuse influence ont été connus sous bien des noms : Dies Egyptiaci, dies œgri seu maledicti, dies infausti, dies tenebrosi, dies mali, Kalendœ januarii, etc. Dans notre langue usuelle, on pourrait traduire ces noms divers par ces mots : Jours néfastes, qui, nous arrivant du latin, ont singulièrement changé de signi-

lication. Nous en avons fait l'équivalent de : Malhenreu.r, a redouter, quand. ;i Rome, ils n'impliquaient tout simplement que la suspension de l'exercice de la justice en des jours consacrés à solenniser des anniversaires d'événements considérables dans les annale* de la République. Dies fasti à Rome, ce sont les jours plaidoyable*, où l'on plaide, autrement dit les jours du palais, et les dies ne fasti, les jours où Th. -mis chôme, tout étonnée (Je ne plus présider aux éternelles discussions de l'humanité mal inspirée par l'esprit de discorde, de jalousie et de méchanceté. Est-il besoin de citer ces vers si connus d'Ovideî

Me nefastls eril per quem tria verba 1 sUentur. Fabius eril per quem let/e licebit agi.

Guillaume Durand, évèque de .Mende au \m siècle, dit également dans son livre auquel je vais avoir tant a prendre, Hationale divinorum, liv. VIII, chap. W, \ de />" « Alii (dies dicuntur) fasli 7/i quitus jura fantur. »

Les Romains cependant connaissaient aussi des jouis mal heureux et heureux, ceux que les superstitieux marquaient sur leurs tablettes, a la pierre noue les premiers, et \e> autres à la craie, usage que constate ce \ers d'Horace sur les jouis à noter a la pierre blanche :

Du s albo iiolniuht lapiUo.

Pétrone, in Sali/riro, appelle ces jours : i Dies boni n>l iticommodi.

Les Romains tenaient pour funestes, dies incommodi, tous les lendemains des Nom et les Ides qui, dans les mois composés de moins de trente et un jours, tombaient le 13, tandis que le premier jour des Calendes était annonce et célébré comme une l'été, dies boni.

Tous les peuples de l'antiquité connurent probablement cette superstition. Si elle reçu le nom d'Egyptienne, si les jours malheureux, dt<-s malt, se nomment du mol générique Dies Egyptiaci, c'est que les Égyptiens qu'on voit de bonne heure se livrer, licei

astrorum perili, aux éludes astronomiques bientôt loun - vers l'astrologie et la magie.

auraient remarqué qu'en de certains jours et ii de certaines heure- de chaque mois, des rencontres de constellations présidaient à des influences fàcheus - et qui devaient toujours

I, Do, dico , oddico.

mener à mal les entreprises que les hommes commençaient sous de tels auspices. En ces Jours Egyptiens, il ne fallait ni se faire saigner, ni se mettre en voyage. On augurait mal de l'avenir des enfants qui naissaient en ces journées fatales.

Le christianisme, qui prit tant de coutumes au polythéisme, hérita de la croyance au\ jours malheureux, et ce sont les chrétiens qui les ont appelés Egyptiaci, non pas seulement en souvenir de l'astrologie des bords du Nil, mais parce que certains auteurs prétendirent que leur connaissance avait été révélée au juif Joseph, fils de Jacob, par les prêtres égyptiens avec lesquels il avait été longtemps en rapport au temps de sa faveur à la cour de Memphis. On a même été jusqu'à dire que les Jours Égyptiens étaient ceux où avaient sévi avec le plus de violence les plaies qui frappèrent les peuples de l'empire pharaonesque.

Quoi qu'il en soit, cette superstition, qui avait survécu à la chute du paganisme, était déjà blâmée pendant les premiers siècles de l'Église. Saint Augustin se plaint amèrement qu'une multitude de gens admettent cette erreur : « Plena sunt conventicula nostra hominibus qui tempora rerum agendarum a matheniaticis accipiunt. Jam vero ne aliquid inchoetur, aut edificiorum, aut hujus modi quorumlibet operum, diebus quos ^egyptiacos vocant 3 sœpe etiam nos moverc non dubitant. r>

L'Eglise se préoccupait déjà de ces tendances et décrétait par la plume de ses docleurs qu'il ne fallait pas observer les Jours Égyptiens : « /Von observetis dies qui dicuntur /Egyptiaci aut Kalendas januarii. »

Guillaume Durand, dans son livre le lialional des divins Offices, livre VIII, ch. iv, n" 20. v° de Mense, cité par Ducange, dit : » lliud autem est notandum quod in quolibet merise sunt Dies Egyptiaci, id est ab Egyptiis deprehensi. In Egypto enim erant quidam astrologi qui quasdarn constellationes nocivas huntanis actibus in illis diebus invenerunt, ideoque illas notas hominibus esse voluerunt. Tamen illarum consteilationum puncta scirc propier errorem nostri computi non valemus, vel forte invenerunt bene eonstellatos et ideo in kalendario notaverunt , ut in illis diebus potius quam in aliis actibus insistalnr. Quorum errorem ne Ecclesia scqui videalur, sed a talibus cavetur. »

L'Église, docile à ces conseils datant de plus loin, nous l'avons vu, ne se contenta pas de blâmer l'introduction des Jours Égyptiens dans les calendriers et la croyance en leur influence; elle les condamna formellement par la bouche d'un de ses prélats intelli-

— lit —

-cnts et progressifs, Auger II. évéque de Conserans (episc. Cotiser an.), cjui écrivait, en 1280, dans ses statuts1 : « DlES quoque EgyptuCJ, constellât innés, lunationes, kalendœ januarii , initia mensium , (lies, annns , cursns hune, solis et sidemtn , superstitione observa/ri non debent, credendn scilicet in illis rirtnteni inesse, quoniam SUperiora non su ut cansœ rerum et signa; sed ner in prœmissis diebns sen temporibus tneusiv mm epulis vel lampadibus in domibus sunl parandœ, vel per vicos et plateas ranimes et chori ducendi. .Xnlla etiain tempora sunt faist\ vel ixfusta e.ristiinanda, al in eis nolis vel relis alitpiid inclina re. »

Si des médecins évitaient soigneusement de saigner leurs malades en un Jour Egyptien, d'autres savants condamnaient, à l'instar de l'Église, cette superstition. Ducange cite ce passage de Pierre Subest, de Cultu rinrœ, qui dit : « Observatio kalendarum mensis, quos vulgus imperitus fais» dicit kgkos seu mm. os. est snperstitinsa et reprobata curiositas. »

Cependant, malgré les efforts de la religion, «le la science et de la raison, les ni", \ni et \iv" siècles, et même le \v'. mais plus rarement, persistèrent à faire précéder, dans les calendriers de la plupart de leurs livres de prières, les ré tes de chaque mois par ces vers qui, par leur absence en tète des calendriers de ces manuscrits de piété, constituent une exception à noter.

S'il faut en croire un poêle anonwne dont l'écriture porte; la marque incontestable du m" siècle, >i même il ne faut pas la vieillir encore et l'attribuer au siècle précédent la formule typique des vers sur la série des Jours Kg\pliens datait de loin. Tout ii l'heure, nous la lui emprunterons; mais auparavant je veux publier sa délinilion des Jours Egyptiens et, par son exemple, montrer quelle foi robuste 00 avait dès lors, comme plus tard et si longtemps, en leur influence. Il est curieux de comparer son texte et >es recommandations avec ceux de l'évèque de Mende qui traitait le même sujet peut-être deux cents ans plus tard, ("est ainsi que s'exprime notre poète anonyme et profondément convaincu :

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