‹ Les manuscrits a miniatures de la bibliotheque de SoissonsChapitre 25 sur 25 · Bibliothèque française, tome IX · texte numérisé non relu

Bibliothèque française, tome IX

'2. Morte en 1482.

■i. J'adopte cette orthographe qui est aussi celle de Moréri écrivant : « Guillaume de Guilleville, de Guillevillà, » plutôt que celle de « Deguilleville » comme l'écrivent l'abbé Goujet et M. Paulin Paris. En 1464, le prêtre d'Angers savait mieux qu'en 1750 et en 1840, ce semble, écrire le vrai nom du moine de C.hâlis. Voir aussi du Verdier.

vers faciles à comprendre et que le traducteur aurait pu se dispenser de mettre « en prose françoise, » en ces termes plus longs, sinon plus élégants : « A tous princes, princesses et aultres gens habitans sur la terre en laquelle, comme dit mooseigneui saint Pol apostre, ils n'ont point de demeures permanentes, mais y sont tous ei toutes pèlerins et pèlerines, sy comme il plaise à Dieu. »

Le roman de Guillaume de Guilleville est tout un cours de morale chrétienne, que l'auteur se propose d'écrire « au proudit du sauvement des ames. » et dont il espère dissimuler la sévérité en le couvrant d'une fiction qu'il s'agit d'anahser aussi brièvement <pie possible, en étudiant, au cours du récit, les nombreuses, toujours jolies , et souvent remarquables miniatures qui se rencontrent dans les pages de ce curieux manuscrit.

Entouré sur trois côtés, pendant (pie le liant du feuillet reste a peu pies libre, pal un cadre de rinceaux d'or et d'azur qui se mêlent à de lins linéaments a la plume, engendrant ici des roses et là des bluels. plus haut des chardons et plu- bas de-» fleure innommées, tantôt des feuilles variées de tons et certaines dorées, tantôt ces fraiseaimées des Bénédictins, le tout ponctue «le [iclits disques ramifiant en rrilles, le frontispice nous montre l'intérieur de la cellule où l'auteur réve endormi dans un In splendide. a baldaquin et à couvre-pied d'étoffe pourpre richement damassée d'or. Annoncier vuie « une vision qui en mon lit dormant en l'abaye de Chalis m'est avenue. Si c'est lit vraiment la retraite du prieur-poete. il n'est pas trop à plaindre : lambris KUlptés. colonnes fuselées de matériaux précieux, large traversin que double un moelleux oreiller oit s'enfonce la tête du moine soigneusement coiffé de nuit, estrade de chêne OUVré qui surélève la couchette nu-dessus d'un plancher dallé de marbres multicolores Les étoffes et les lambris offrent un témoignage nouveau de l'habitude que je signala idéjà dans mon livre sur les .Manuscrits (teints de Laoo 1 : a l aide de line- hachures d'oi à la plume, le miniaturiste enlève les lumières d*'> plis avec une vivacité charmante el féconde en effets nouveaux et inattendus, en reliefs chalovants et doux a la fois. Le ton général de l'étoffe se modifie par des reflets dont on ne se rend pas compte immédiatement.

Donc I auteur dort, et un rêve t'emporte dans le domaine où I imagination ne \;i

t. Tome II, page 'M.

pas s'égarer en des fictions ou coupables, ou vaines et futiles, mais se laisse guider par la théologie, par les croyances et aussi par les superstitions puériles qui avaient cours alors et se greffaient profondément sur la foi. Le peintre nous entr'ouvre sans délai un coin « de ce songe que je songe, » dit le poëte avec cette recherche dans les mots et ce gongorisme qui ne sont pas moins un cachet d'époque que la superstition. A droite du lit et en haut de la miniature, dans un médaillon ovale à cadre sculpté et rehaussé d'or, on aperçoit une ville magnifique, remparée de courtines à portails d'or et de toits que surmontent des palais, des édifices d'architecture splendide, des dômes arrondis de la renaissance qui commence, des flèches qui se sentent encore du gothique expirant, le tout noyant ses toits roses et nacrés dans le bleu transparent d'un ciel profond. Des anges peuplent le ciel. Un chérubin tout rouge, glaive d'or en main, se tient à la porte principale de cette ville merveilleuse. C'est la cité de Dieu selon saint Augustin1, et le savant évêque d'Hippone est là de sa personne au dernier étage d'une tour du haut de laquelle il assiste à un singulier spectacle : des échelles s'appuient aux murailles; des moines habillés de blanc et de noir, des Bénédictins, cela va sans dire, Guillaume de Guilleville étant bénédictin lui-même; des moines, dis-je, montent à ces échelles et sont reçus par saint Benoît et par d'autres religieux apparaissant entre les créneaux, tandis qu'un frère grimpe à une corde à nœuds que son chef d'ordre lui tend plus loin 2.

Devant cette cité, un pèlerin se présente bientôt; c'est l'auteur lui-même qui, lui aussi, voudrait « dedans si bel estre et à tel souper estre assailly; » mais n'entre pas qui veut. II faudrait pour cela « faire peau neuve, » c'est-à-dire conquérir son droit de citoyen par la tribulation, la pénitence et surtout la grâce de Dieu. Comme tout se personnifie et prend ici vie et figure humaine, voilà que Grâce-Dieu (la grâce de Dieu) apparaît aux yeux charmés du dormeur sous les traits d'une dame que la seconde miniature nous représente jeune, svelte, grande et belle, une couronne d'or sur ses longs cheveux d'or flottant le long de sa taille bien prise dans une robe de brocart d'or aussi

1. Ce Saint a écrit un livre intitulé la Cité de Dieu, livre traduit au \\e siècle par Raoul de Presles.'

2. Bib. Imp., man. 7210, in-i. Le Pèlerinage de la vie humaine. Le frontispice contient quatre médaillons : 1° l'auteur en moine blanc écrivant son œuvre; 2° l'auteur, en manteau noir, endormi sur son lit; 3° l'auteur en pèlerin arrêté par un ange; 4° saint Augustin, entouré de docteurs sur les créneaux de la Cité de Dieu, appelant les âmes figurées par des colombes, les nourrissant, les u apostolant. » Au folio 2, saint Augustin et saint Benoît tiennent, le premier une échelle, le second des cordes par lesquelles leurs amis et serviteurs montent dans la cité. (M. Paulin Pâris.)

et retenue sous la gorge par une ceinture toute de pierreries. Le paysage est plein de charme et de finesse; l'or y dessine les lumières des fleurs du premier plan, des feuilles îles arbres, des créneaux et des toitures de la Jérusalem céleste, des palais de la ville qui se détachent sur le fond d'azur des lointains, el aussi les ('toiles qui commencent a scintiller sur la voûte du firmament. L'auteur seul, qui doit par la simplicité de ses vêtements rappeler qu'il appartient à la terre et non à ce monde que j'appelle de la fantaisie, ne trouvant pas de terme qui rende complètement mon idée, n'a pas d'habits ^uillochés ou ombrés de hachures d'or. Il s'avance tète nue, le chapeau rond a la main, sur le dos une longue blouse grise, la nationale saie des Gaulois, les jambes couvertes de chausses bleues qui s'enfoncent dans de larges souliers. Quel contraste entre ce chétif personnage et cette grande daine vêtue a la mode des princesses de la cour de Charles VI . aussi richement parce qu'Isabelle de Uaviere, la reine de Fiance elle-même. OU comme une « empérière. » — « Geste dame que je vous dv estoit moult richement vestue d'une

chemise (for battu, el si es toi I saiucle d'un trouverl seine d'eschai boucles ; et puis avoil uni< fermeil d'or sur sa poictrine et uni: e-mail avec une eslelle ou millieu. Kl si estoil en Ôultre enviionniee de grant nombre d estelles luvsans. el bien sembloit ii son estai qu'elle fust fille de très haull prince (|ui richement l'avoit abillée. »

(îràce-l)ieu , pour être plus facilement reconnue, porte au bas de >a robe SOD nom peint en lettres gothiques qui s'enlèvent en blanc >ur le fond mordoré de I étoile. TOUS

les personnages qui tiendront leur place eo ce récit arboreront ainsi leur nom. procède

naïf ;i l aide duquel ils sont dispenses d'imiter I un des plus fameux héros de la tragédie

grecque qui, se tournant vers les spectateurs a sa première apparition sur la scène, leur dit gravement i Je suis Œdipe.

(iràce-l)ieu aborde le vovageUT avec courtoisie, lui demande ce qu'il désire el apprend de lui qu'il était « excité d'aller en Jherusaleni. • mais désole aussi de voir qu'il n'avait ni l'écharpe ni le bourdon nécessaires a ceux qui entreprenaient ce pèlerinage. Bile le réconforte et lui dit que rien ne pouvait lui arriver de plus heureux que de I avoil rencontrée, car elle lui fournirait (oui ce dont il pouvait avoir mestier. Bile se nomme, le prend par la main, l'emmène et . chemin taisant, commence un de ces interminables sermons dont elle se montrera prodigue par la suite Klle lui parle de la création de l'homme . de sa faute et de sa chute, du pèche originel . de l'ancienne et de la nouvelle

alliances. Au loin, elle lui montre une belle maison, « laquelle [jendoit hault en Pair « entre le ciel et la terre, » maison qu'elle avait fondée, disait-elle, treize cent et trente ans auparavant, date qui donne juste celle de l'année pendant laquelle Guillaume de Guilleville commença son poëme; mais dans cette « hostellerie » on n'entre qu'en traversant « une eau qui est près l'entrée. » et la troisième miniature nous fait voir au second plan une église forliliée de style flamboyant, défendue par un fleuve d'azur aux légers remous d'or et vers la rive duquel Gràce-Dieu, belle, majestueuse et brillante comme la reine des fées, incessu patuit dea , entraine le voyageur.

Sur un autre dessin orné et accosté comme tous les autres de la banale bordure a rinceaux et à fleurettes de couleur, aux folioles et aux pois d'or brillant comme des gouttes de rosée au lever du soleil d'été, le voyageur, qui a longtemps discute avec Gràce-Dieu sur la nécessité de se laver de la tache originelle dans ce fleuve symbolisant le baptême, car ici tout est s\mbole, allégorie et mysticisme; le voyageur est peint tout nu aux mains d'un prêtre qui, sous les yeux de Grâce-Dieu et de saint Guillaume servant de parrain, l'a plongé jusqu'à la ceinture dans la rivière et lui verse sur la tête, a l'aide d'un pot à anse, les ondes salutaires de la régénération; après quoi sa divine conductrice le fait entrer dans la maison vieille de treize cent trente ans. La première rencontre qu'il y fait est celle de Moïse en habits d'évêque du xive siècle et qui lui donne la confirmation.

Bien des hommes, même lettrés, s'étonnent de voir le grand promoteur de l'exode judaïque porter deux cornes lumineuses au front. Dans un dialogue entre le voyageur, une » pucelle appelée Raison » et Moïse, le grand prêtre s'explique ainsi sur le symbolisme du bizarre ornement de son chef: « Dictes moy doneques, dame, je vous prie, si vous savez pour quoy j'ay ainsi la teste cornue et le bout d'en bas de ma verge1 agu. N'est-ce pas por en faire correpeion et pugnicion des maulx et délits perpétrés? Je croy que doy de mes cornes hurler et bouter hors les mauvais et de mon aguillon les poindre plus tost que de l'oignement les oindre. » liaison complète l'argument de Moïse par des citations tirées de saint Ambroise et de saint Thomas. L'auteur du Rationak divinarum, Durand, le mystique et profond évèque de Mende, dont je me suis plusieurs fois occupé

I. Le thau, bâton pastoral plus tard devenu la crosse des évèques chrétiens.

en ce volume , D'est pas plus versé que dame Maison dans les finesses et les subtilités exagérées du symbolisme dont elle applique assez hors de propos les théories quintessenciées à l'anneau du mariage, ce qui donne épisodiquemeot au miniaturiste l'occasion de peindre un prêtre bénissant un homme « venus de devers Orient, n et une femme arrivée de l'occident . en avant d'une église vue de profil . pendant qu'on aperçoit de face son portail.

Sur deux autres dessins. Raison, toute de noir et en nonne habillée comme il convient à si sage et austère personne, et Gréce-Dieu, toujours en princesse d'un conte de fées, parachèvent leur œuvre commune. Elles parlenl ;m voyageur avec des gestes graves et automatiques de démonstration, en présence tantôt d'un clergé nombreux, tantôt de Moïse. Tout à l'heure j'écrivais : interminables sermons, et je n'avais pas tort, car l'auteur dit lui-même: « Lors Raison se tira devant eulx et leur commença à preschier comme il s'ensuit. »

Une nouvelle miniature réunit tous nos acteurs assis à une table, espèce de Cène présidée par Moïse devant qui l'on a posé l'Agneau pasc&l et a qui l'on sert du pain et du Mu qu'il " mue » miraculeusement en chair et en sang. Tout a coup apparaît

une u vieille qui pas n'avoit chière joveuse, mais triste et cotirrocée; ses mains .1 voit sous ses esselles et ses \eux comme otincelles. > l'ont il l'heure nous tirerons

parti de ees ri mes contre le traducteur; pour l'instant disons que cette vieille décrépite

est dame Nature, toujours nommée au bas de >a robe et «pu vient réclamer SOn bien, c'est-à-dire le voyageur que (îràce-l)ieu veut lui enlever en combattant ><•> mauvais instincts, ses penchants naturels. Nature e>l fort en colère de 06 que Gréce-Dieu s'efforce de détruire son œuvre et lui reproche d'essayer de faire i de Venus beste cornue, ou

de .Mercure une tortue. » Voilà encore deux runes qui doivent venu en droite ligne de

la poésie de (iuillauine de Guiileville et n'appartiennent certes | as au clerc d'Angers, pas plus que ces phrases ii rimes redoublées que Nature prononce dans son emportement indignât io facit versuni : « Je suis de tout dame et maîtresse; mes il m'est advisque pour chambrière et serve inalement me tenez quand vous faites devenir mon \ in sang.

Pour fane nouveau lireuvaiire.

A bien peu que je n'en onraige.

Du pain n'aide Si granl courroux. .. eic

Voici encore dans la bouche de dame Nature d'autres vers parfaitement reconnaissais et qu'il est facile de redisposer au milieu des longues lignes de la prose :

Et si n'en fi-je oncques mais noyse Ne n'en parle, dont il m'en poyse (pèse). Car on se peut souvent souffrir Et soy laire et soy dormir.

Quoi qu'il en soit, dans cette lutte oratoire où Nature et Grâce-Dieu combattent a la façon de certains héros d'Homère, la première est vaincue par les savants arguments de son ennemie, et la voilà qui, sur la miniature de la page 23, s'humilie et tombe à genoux. Une autre peinture fait arriver, après le dîner miraculeux de Moïse, deux nouveaux personnages, Pénitence et Charité. « Deux moult belles dames ès riche maintien s'en issirent d'une chambre et se mirent entre Moyse et lesdits pèlerins, dont l'une tenoit en sa main ung testament (le livre des saintes Écritures), et en l'autre une charlre toute ouverte et desployée por estre leue. et de l'aultre dame fus-je moult esmerveillé, car elle tenoit en l'une de ses mains ung maillet et en son aultre main tenoit une pongnée de verges cinglans por chastier gens, et en sa bousche avoit ung baloy (balai), et moult courtoisement se maintenoit sans que par le baloy elle semblast de riens estre moins saige. »

On pressent de reste ce qu'elles viennent faire : achever de détruire l'influence de Nature. Avec leur aide, car elles se mettent aussi à « preschier, » et, nolens, rolen.s, il faudra bien que vous les écoutiez, Grâce-Dieu poursuit l'instruction du voyageur. Charité lui donne lecture du Testament de paix écrit par ordre du Seigneur. Grâce-Dieu lui fait comprendre à fond le mystère de l'eucharistie et,' pour renverser ce que Phililosophie, l'esprit de doute et de négation d'alors comme d'aujourd'hui, élève d'objections contre ce sacrement, elle lui cite un long dialogue entre Sapience et Aristote, « ung sien clerc envoyé par Philosophie pour la blasmer et arguer. Dont quant fut venu Aristote, il la salua et lui dit : »

On me permettra de passer sous silence cette controverse où l'on ne devait guère s'attendre à voir figurer Aristote. 11 y en a huit pages pleines, au bout desquelles Aristote ayant été battu à plates coulures par Sapience la docte et l'infaillible, Grâce-Dieu, trouvant le voyageur convaincu , lui permet de communier par les mains de Moïse toujours

ciicornc sur cette illustration qui est ravissante de ton et d'arrangement, el elle \;< enfin lui donner les attributs du vrai pèlerin, c'est-à-dire l'écharpe et le bourdon. Alors d'un bahut on la voit tirer, sur une nouvelle miniature. « une si belle escharpeà pèlerin que oncques homme ne femme plus belle ne porta »; elle a douze chocbettes « eloquets » d'argent émaillées, ornées de légendes saintes et qui signifient les douze apôtres el les douze articles du Symbole. Quant au bourdon. « iceluv a voit au bout de haut ung pomel (pommeau) de ung mirouer tant clercs et luysans ouquel on voyoit tout le pays < | < i < loîng estoit; n'estoil région si lointaine qu'on ne peust veoir dedens. "

Ceint de la ceinture de justice. a\anl reçu trois écrits contenant um- profession de foi et des actes d'adoration envers Dieu, il n'est point encore ;i>sez bien défendu contre les dangers que Grâce-Dieu prévoit pour lui sur la route. Kilo l'introduit dans un arsenal rempli d'armes, entre lesquelles il ne sait que choisir. Alors elle détache ■ ung gambeson. c'est-à-dire ung jacques1, lequel estoit l'ait a point d'aiguille d'une façon m déguisée que certes oncques n'en vi point de tel, car par le derrière su i- le dos estoit une enclume assise pour coups de marteaux recepvoir. • Ce ■ gambeson . on le voit dessiné pai derrière avec son enclume de métal quand (iràce-Dieu le présente à son protégé, el pardevant ouvert en façon de gilet, lorsque le pèlerin s'en esl revêtu BUr une autre immature. Plus loin, sur l'ordre «le Grâce-Dieu, il vienl de se couvrir d'une armure entière, casque, cuirasse, brassards, gantelets, cuissards, souliers de fer, bouclier, toutes armes

spirituelles, chaque partie de ce lourd équipage étanl mystérieuse, 011 le comprend, el Grâce-Dieu ne manque pas l'occasion d'unprox iser une longue leçon de ce s\ iiiholisme dont

le moNcn i\,<»e abusa; j'\ apprends «pic les deux gantelets lignifient oontinem a, et la belli (ïràce-Dieu raconte ii leur propos que saint Bernard les avait a ses mains, ces précieux * i gaigue-pain, » comme on nommait alors celte partie de l'armure, lorsque « la femme estoit delez luy en son lict conciliée tout le nue; car combien qu'elle le lastasl et lou»chast en le excitant à peschié, tOUttefoys oncques vers elle ne se tourna ne de Bon i. inti ment ne se sentit. Ses mains furent si engantée et armées qu'elle cuida qu'il fu>l himiinc de fer, dont elle s'en ala confuse sans le hlécier. » l.'épée et le fourreau ont nécessairement aussi leur légende mystique.

i. On hoqnoton, mie espèce il'* cotte de ntkillee en tricot.

Ces interminables explications, lourdes de science et d'ennui, prennent je ne sais combien de pages du volume. Au milieu de ces recommandations, de ces avis de se bien défendre contre les passions, il faut citer ces bizarres jeux de mots sur le sens et l'origine du mot Vénus que j'extrais du manuscrit 6988 de la Bibliothèque Impériale, n'en trouvant pas la traduction dans le manuscrit soissonnais où plusieurs pages ont été coupées juste à cet endroit :

Grant poincts armés seras, Touttefois nul si très-souvent Ne trouvera certainement, Comme feras cette Vénus A qui ne se compaire nuls Veneur du monde quel qu'il soit; Car trop plus assez le déçoit Et prend des bestes et les occist, Qu'oncques aultre veneur ne fist.

De veneur Vénus elle a nom Qui point ne fault à venaison.

C'est la mauvaise véneresse Qui jamais de vener ne cesse, etc.

Le pèlerin est donc armé de pied en cap; mais il se sent gêné dans ce pesant accoutrement qui le blesse et paralyse ses mouvements. Malgré les supplications de sa divine prolectrice, on le voit sur une image se dévêtir de cette embarrassante ferraille et ne vouloir garder que Pécharpe et le bourdon. Elle y consent à regret et lui donne, avec de longs conseils, la fronde de David et les cinq pierres dont cet héroïque adolescent se servit pour combattre le géant Goliath, pierres allégoriques s'il en fut, et par conséquent nouveaux discours sur l'âme, sa nature, ses facultés, et, ce sermon achevé, Grâce-Dieu disparait.

Ainsi finit le premier livre du Pèlerinage de la vie humaine. Le bon Guillaume de Guilleville avait deviné le feuilleton moderne et la banale formule : « La suite au prochain numéro » du roman à la mode, quand il écrivait : « Le surplus (de mon songe) je vous conteré une aultre foys quand j'en auré loisir, et vous soucierez plus volontiers après que serez ung peu reposés. »

En tête du second livre se voit une belle et grande miniature. Dans sa cellule, toujours richement décorée et meublée, le poète, vêtu d'une robe noire, écrit et nous fait entrer en matière en nous montrant, ainsi que l'illustrateur de son livre, le pèlerin

désarmé se mettant en chemin; mais que d'obstacles et de dangers! Toutes les passions, personnifiées, matérialisées en dos êtres vivants et fantastiques, se jettent ii sa rencontre. C'est Rude Entendement sous la figure « d'uni; grant villain mal fassonez, rébaratif el ensoleillé, qui en sa main tenoil ung baston noilleux (noueux) de eornoillier. n Raison accourt et remet au pèlerin « la commission de Grâce-Dieu donnée contre Kude Kntendement, » et après un combat oratoire, Maison, celle l'ois vêtue d'azur et de pourpre, mais reconnaissante à son noir béguin de nonne, invoque Mémoire qui arrive avec un bissae bien garni sur le dos.

Les périls et les pièges se multiplient sur le chemin, et chaque obstacle amené une moralité. Oyseuse fait son apparition dans une verte forêt où elle veut enfermer le pèlerin pour le livrer il Paresse qui l'enchaîne par le pie I el vent l'occire ii grands coups de hache, ce qui ne me parait guère dans le caractère de ce plus inoffensif de-* sept péchés capitaux. Puis c'est Orgueil et Yontoté (vantardise) nu Vaine-tiloire; puis Envie et « Trayson »; puis Ire et Avaries; puis (ilotonnie (gourmandise), et enfin Venus, cette perfide « véneresse », qui, se liguant avec (ilotonnie, sa proche parente, le prend an collet. A chaque passion le pauvre pèlerin, elfravé de ces affreux visages de vieilles femmes, de mégères, de sorcières, demande quel esi s<,n nom . ce qu'elle veut, ce qu'elle l'ait, et ces harpies se dépeignent soiis les plus odieuses couleurs. Par exemple, le poitrail que Venus (la volupté) trace d'elle-même est peu l'ail, on va le voir, pour entraîner sur ses pas bien des amants.

h Le Pfennig. Adoncques qui féru ro'avoil demandé-je : Qui es tu? folemenl vas par le pays

sur ce pourceau comme il me semble et nic.einenl l'es ciuh'.isriiiéc el imissée (cai lu e dessoubl ton chaperon?

<i Vénus. Je suis celle qui fais demourer el habiter mes SUbjecU OU palu (au marais) coin i ne grenouilles; illecques j'y en aflblle et amuse plusieurs tant de veue que de parolles de qui tu as

cy-devanl oy parler. Dame (Ilotonnie, (|ui te maislrie par la gorge, long temps > I que «In Q1ond< a boulé hors Virginité et Chasteté , les bons angèles <lonl elle esloit seur. ( turques puis ne manièrent :

mais quant ils mevoyent, leurs nez esiouppent,ce(prils ne feroienl pas pour une charogne puant, se

plus grant vice ne y avoit. Je poursuis Chasteté partout où je la puis l'aire sans cesse, tant en este comme en hyver. Se piéca ne se fus! lopiée et murée en religion, je l'eusse lon^ temps mis à mort, m. us j'y trouve le chasteausi fort (|ue l'y mal faire ne luy puis, se pour mal taire ne vienl à l'huis, comme lit la tille de Jacob qui pas n'eust été corrompue s'elle ne fust yssie <le Ifl maison. \uisi ne puis-je nuyre a Chasteté s'elle n'ysl hors de l'huis.

« Le PÈLEitiN. Que te ont dit ces deux mestais (mauvaises?) ausquelles si peu de bien tu veux,

Vénus?

« Vénus. Virginité, dit elle, ne voulut oncques gésir en lit ne en chambre en quoy je couchasse, ne oncques je ne Iuy fus agréable, mais abhominable et haineuse pour ma puor (puanteur) intollérable. Et Chasteté me hait aussi et dit si quant elle me voit qu'elle aime plus son manteau lessier que point coucher avecques moy, et mieux en abaye aime se rendre.

« Le Pèlerin. Es-tu, dis-je, si bien pignée et abillée? Se tu ne le fusses, je crois que par de moy ne te muchasses comme tu fais.

« Vénus. Bien est vray que se je fusse belle que ainsy ne me embrunchasse mie, et si je suis bien pignée, il ne s'en suit pas pourtant que je sois belle; mais combien que je me cointoye, je suis néantmoins laide, vieille, puant, boueuse et lymoneuse, plus orde que je n'ose dire, pource qu'il n'afiert pas qu'on le die, et quoy qu'on me tienne volontiers comité (compagnie), je ra'embrusche qu'on ne me voye, et sy n'ay cure d'estre veue en lieu où il y ait grant lumière. Je vays par destours et angles, par coygnes (coins) et ruelles, et y tire paine et soucis, et en plain midy ne voy gotte et me mest en péril souvent pour faire un peu de mon fol vouloir. Se tu sçavois par quantes fois et par quels lieux je vays souvent, je crois que moult t'en esbahiroies et bien peu me priseroies.

« Je chevausche ung maulvais cheval, car là où le pas est le plus maulvais et plus ordoux, il se couche de sa nature. Ledit cheval est figuré comme le pourceau qui toujours a le museau vers terre et là où il se couche, mais plus est en lieu ort que nect. Je suis ainsi par luy raillée et embouée. Par luy je suis in abstructo moult laide; mais in concrelo je le suis encore plus, c'est-à-dire que en lieu publique je suis encore plus laide qu'en lieu rebout, et pour ce porté-je ung faulx visaige paint pour couvrir ma laide face. Ce faulx visaige est appelé frauderie dont je me fais luysant par le visaige comme la trace d'un limas en despit de nature, quant je suis devenue vieille , ridée, fronciée et descoulourée , et lors deviens-je comme, une chambre coye sur laquelle chascun passant vient faire son ordure, et je les y reçoy tous chascun à son tour; qui veint y veult comme sur fumier puant en ung carefour publique.

« Le Pèlerin. Ay, dis-je, vieille ordouse, si je n'ay cure de ton accoinctance. Maintenant eognoys-je bien que de parler avecques toy n'aquierl-on sinon diffame et deshoneur.

« Vénus. Certes si tu avoyes bien veu les oustilz et les instruirions que j'ay mussez soubz nia eottelle, tu me priseroies beaucoup moins que tu ne fais et guères ne parleroyes à moi.

« Le Pèlerin. Montre-les moy, dis-je, doncques et me dis comment ils sont nommés.

« Vénus. L'ung, ce dist-elle, a nom Ra/ptus, l'aultre Siuprum , l'aultre hicestus; l'aultre est ditte Adulterion et l'aultre Fornicacion, et a tant te suffire sans que je le nomme jà l'aultre qui n'est pas à dire. Or les entens comme tu vouldras, car saches qu'ils sont moult périlleux. Pas ne les verras maintenant, car je crains les montrer appertement pour la grant laidure et ordure qui y est, et toutte foys en scay-je bien férir des coups mortels quant j'ay loisir, et t'enferre si tu ne t'enfuys, ou se plus tost je vas qu'ung tigre. Mais puisque Glotonnie te tient à la gorge, je n'ay pas pour (peur) que tu t'en fuyes. Ancoys à moy l'auras et en mourras ains que jamais tu ailles plus avant. »

Et les deux, horribles vieilles « monstrèrent que elles n'avoyent pas la gotte

(goutte) ». La miniature les dépeint se précipitant sur le pèlerin qu'à l'autre page on voit les niellant en fuite en les menaçant de son bourdon magique. Grâce-Dieu le remet sur la bonne voie, non sans « preschier » encore; mais les adversaires se multiplient. Tribulacion est mise en déroute par « une dévote oraison à Noslre-Dame. dont les chapitres sont faits selon l'A 13 G : »

A toi du monde le reffuy.

Vierge glorieuse j'affuy.

Tout confus je ne puis Mieux faire, à toy m appuis.

Reliéve moy. ahalu suis, etc.

Grâce-Dieu le lave dans le « envier » de Pénitence. Il rencontre Hérésie, Satan. Il se jette à la mer pour suivre Fortune qui rappelle ; scène de séduction et remords. Dansées eaux fatales il ne rencontre qu'Astrologie, Géomancie. Idolâtrie. Gonspiracion . la Sereyne (syrène) ou G>batemenl .Mondain et leurs pièces.

Grâce-Dieu, qui veille sur lui comme son bon ange, l'introduit en une belle nef qui a nom Helligion et qui porte » ung liostellerie. » comme un i mOUStier . oii ><• trouvent Discipline, Obédience, Abstinence. Ghasteté et Pauvreté ordinaire. Sous le costume d'une sœur bleue. Obédience, la « prietiressc ilu moustier ». le relient jusqu'à son âge de trente-cinq ans, date de la lin de son premier poème; mais la porte du monastère est mal gardée. Nous assistons a rentrée sournoise d'Knvie, Tra\son. Détraccion, de Scylla avec ses chiens. Nouvelles el longues tribulations. Ovide, le poète des Trittet, se montre à lui et pour le consoler lui lit ses vers.

Un des manuscrits de la Bibliothèque Impériale contient lit d'amples lamentations en vers, dont chaque couplet commence par une lettre des nom el prénom de l'auteur. Guillaume de Guilleville. Ges couplets manquent dans le manuscrit de Soissons.

Grâce-Dieu le fait entrer dans l'infirmerie ou Miséricorde, en garde-malade, le soigne et le console. Grâce-Dieu le veille à son tour; mais elle ne peut empêcher que la .Mort ne pénètre dans la cellule où l'agonisant est étendu SUT un lit a baldaquin. Un pied sur le seuil de la porte, l'autre sur la poitrine du patient . la pâle déesse s'apprête << ii le fauschier comme herbe ou (au) pré qui e>t lm\ verte et demain sera foin ».

La-dessus, le pèlerin s'éveille de terreur el le premier poème, celui du fclcrinage

de la vie humaine prend fin. Le second, le Pèlerinage de l'âme séparée du corps, débute par la remarquable miniature que j'ai reproduite sur ma Planche 16 avec son entourage gracieux, et animé. Il semble au pèlerin qu'on met son corps en terre et que son âme s'envole.

Celte partie d'une moins bonne écriture est aussi moins libéralement illustrée; ainsi les vingt premières pages manquent de vignettes.

L'âme rencontre Satan qui tout naturellement veut la happer au passage. Son ange gardien, qui remplace Grâce-Dieu, intervient. Grande dispute : « Cy argue Sathan à l'ange. — Cy responds l'ange à Sathan. — Cy prennent l'ange et Sathan l'ame ensemble et la mainnent par l'air à saint Michel », qui fait concurrence à saint Pierre comme « portier du ciel, » et n'y doit laisser entrer que les âmes sur le compte desquelles il n'y a rien à dire. Plaidoirie de l'ange et riposte du diable : « Cy résonne une trompette pour appeler ceux qui doivent estre assistants au jugement ». Les arguments de Satan vont triompher. L'âme « cy se complainct à Dieu et fait ses requestes. — Cy fait, l'ame se requeste à Jhesucrit. — Cy retourne l'ame à la Vierge Marie en la priant qu'elle soit advocata. » C'est alors que devant le pèlerin se dresse une vieille édentée « qui de piéca (longtemps) y estoit et que touttefoys il ne savoit pas appairue. » Ce n'est rien moins que Syndérésis. Sous ce nom terrible et savant se cache Remords de Conscience. Conscience accuse l'âme contre laquelle saint Michel rend « une sentence interlocutoire ». Justice parle aussi contre l'âme accusée encore par Raison qui reparaît. Miséricorde réplique pour le pèlerin.

Je ne pousserai pas plus loin l'analyse de ce long procès. En quelques mots je montrerai l'esprit qui veille sur l'âme lui faisant entrevoir le Paradis, visiter le Purgatoire et traverser l'Enfer, lui expliquant et commentant les douceurs et les joies du premier, les pénitences du second et les tortures du lieu d'expiation éternelle. C'est là que le miniaturiste a prodigué ses couleurs les plus violentes et les fantaisies effrayées qu'inventait son imagination en délire.

Pendant le trajet du Purgatoire à l'Enfer, l'âme aperçut son corps sur la terre et se mit à l'injurier, lui reprochant tous les méfaits dont elle allait porter injustement, selon elle, la peine et le châtiment, et le corps lui répondit sur le même ton, prétendant qu'elle avait bien tort de se plaindre, qu'à elle revenait toute la faute, qu'elle avait eu

toute la direction et l'avait donnée mauvaise, qu'enfin à lui seul il n'aurait pu faire ni bien ni mal. Il y a encore là une curieuse discussion entre l'arbre vert et l'arbre sec. plus une très-savante dissertation du bon ange sur la statue de Nabuchodonosor. Enfin le bon ange conduit le pèlerin aux douceurs célestes qu'il lui explique compendieusemenl et longuement, comme toujours. Il le laisse en lui promettant de revenir et s'envole. Un grand éclat de lumière se fit; les yeux du dormeur s'ouvrirent et il se trouva bellement couché dans son lit, « dont je me levay incontinant. dolant (pie je avoye si tost perdu joie et soulas ».

J'ai déjà dit tout le succès qu'obtint co roman religieux dont les copies manuscr ite se multiplièrent à l'infini pendant les xiv' et \ve siècles, et dont l'imprimerie s'empara à Toulouse dès 1480, à Lyon en 1485 et 1499, et à Paris en 1514.

L'exemplaire de Soissons doit être daté de 1475 à 1480. Il a subi de nombreuses et regrettables détériorations. Plusieurs feuillets ont été coupes; ce >ont les feuillets 80 . 105, 145, 149, 157 et 158. 182, 185. 187. 204 . 208, 214, 22;*. 229. 242. 248, 253 et 255. Au verso des folios 186 et 250 on lit deux fois cette mention en fins caractères de la fin du xvi* siècle : « Il manque cy-devanl quelques feuillets. <> Ce ne sont point les seuls outrages à constater; toutes les \ignettes où apparaissaient la ligure du Diable et de Vénus, son digne suppôt, ou une vue de l'enfer et de ses tourments, ont été lavées, frottées, salies à plaisir. C'est la peur stupide qui a poussé la |>ointe acérée de la lame dont les traces déshonorent même des pages non supprimées, et l'éponge qui a maculé ces curieuses peintures dont le moyen âge prodiguait ii satiété, et comme pour se donner le plaisir de se faire peur, les équivalents sur la pierre des portails de ses églises, sur le bois sculpté des stalles et des chaires, ainsi que sur I" vélin de ses manuscrits, ceux-là plus durables que les monuments et de pierre et de bois.

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