PREMIÈRE PARTIE
Manuscrits enluminés dans le royaume de France (y compris LES PROVINCES DU NORD, TELLES QUE LA FLANDRE, QUI
ONT FAIT PARTIE AU XVe SIECLE DES ETATS DE LA MAISON DE
Bourgogne).
DU Xe AU XIIe SIÈCLE.
Antérieurement au xme siècle, je n’ai relevé, comme volumes enluminés, que trois manuscrits d’un intérêt tout à fait secondaire et dont les illustrations n’offrent aucune valeur d’art réelle.
[I] . Un Livre d 'Evangiles, venant, paraît-il, de l’abbaye de Stavelot (n° 12348), grand in-4°, du xe ou du xie siècle, où l’on constate encore un souvenir des formules de l’époque carolingienne dans une première page peinte des deux côtés, montrant, au recto, les bustes du Christ et des évangélistes et, au verso, un ange debout tenant un disque de pourpre où le titre est inscrit ; manuscrit qui est malheureusement très usé, et de plus mutilé.
[II] . Un traité de Hugues de Saint-Victor, Super : Totapulchra es (n° 299), in-4°, avec une image de la Vierge, dans le style de la fin du xne siècle.
[III] . Enfin un Lectionarium et Evangelistarium de petit format (n° 3535), provenant du monastère de Saint-Trond, illustré de quelques miniatures de la même époque que celle du précédent volume, figurant des scènes delà vie du Christ ou les images des apôtres.
XIIIe SIÈCLE.
L’art du xnT siècle, au contraire, est représenté par un admirable manuscrit qui peut passer pour la perle des collections conservées à Cheltenham.
[IV] . Il s’agit d’une série de tableaux cle l'histoire sainte , d’après la Bible, couvrant quarante-trois feuillets de parchemin peints des deux côtés, soit un ensemble de quatre-vingt-six tableaux, dont chacun contenant généralement deux et souvent trois et quatre scènes distinctes. Les feuillets ont 0m395 de haut
DE LA BIBLIOTHÈQUE DE CHELTENHAM
sur 0m305 de large, et la portion peinte, en moyenne, n'occupe pas moins de 0m270 de haut sur 0m230 de large. Le texte se réduit à quelques mots de légende en latin, placés au-dessus et au-dessous des images, et à une traduction ou explication de ces légendes en langage et en caractères persans, qui est généralement tracée en marge.
Ce manuscrit a été acheté par sir Thomas Phillipps en 1834, dans une vente publique en Angleterre. Il a reçu alors le numéro d’ordre 8025, mais, par suite d’un double emploi de ce même numéro, il n’a pas été inscrit dans le catalogue imprimé des collections.
Antérieurement à cette époque, son histoire, qui malheureusement ne se laisse à peine qu’entrevoir, paraît avoir été bien curieuse. Le style des peintures atteste qu’elles ont été exécutées, dans la seconde moitié du xme siècle, au cœur de la France, et très probablement même à Paris ou à l’abbaye de Saint-Denis. Les courtes légendes explicatives en latin, au contraire, ne paraissent avoir été ajoutées qu’à la fin du xme siècle, sinon même au xive; et elles trahissent un écrivain originaire d’Italie ou tout au moins des provinces méridionales de notre pays. Cette particularité ouvre le champ à bien des hypothèses. On peut se demander si le volume n’est pas un cadeau princier offert à un pape, ou encore s’il n’a pas été emporté soit par Charles d’Anjou, le conquérant du royaume de Sicile, soit par un des grands seigneurs français qui allèrent, à sa suite, s’établir en Italie. Ce qui est certain, c’est qu’au commencement du xvn° siècle, le livre se trouvait entre les mains du cardinal Bernard Maciejowski, archevêque de Cracovie (1604-1608). Celui-ci eut l’idée assez singulière d’en faire hommage au roi de Perse Shah-Abbas le Grand. Ainsi s’explique la présence de ces inscriptions en persan dont j’ai signalé l’existence, et qui, suivant les spécialistes, remontent bien, en effet, au xvne siècle de notre ère.
Mais l’intérêt que peut offrir l’exposé des pérégrinations lointaines de ce manuscrit n’est que chose accessoire. Ce qui est surtout à considérer, c’est la valeur d’art véritablement exceptionnelle de ses peintures. La série des tableaux de l’histoire delà Bible mérite, en effet, d’être rangée parmi les chefs-d’œuvre de l’art français au plus beau moment de la période gothique. On peut y admirer toutes les qualités qui brillent dans les autres manuscrits les plus justement renommés de l’époque, tels que le
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Psautier de saint Louis et les évangéliaires donnés par le fils de Blanche de Castille à la Sainte-Chapelle, élévation du caractère, noblesse des figures, élégance du dessin, fermeté du trait, exquise finesse de l’exécution, éclat des couleurs, splendeur des fonds d’or.
Le propriétaire actuel des collections de sir Thomas Phillipps m’a manifesté l’intention de faire photographier tout ou partie de ce volume. Mais dès maintenant il est possible, à Paris même, de s’en faire une idée. Le manuscrit de Cheltenham est incomplet de la fin. Il s’arrête brusquement au milieu de l’histoire de David. Or, il se trouve que deux de ces derniers feuillets, séparés de l’exemplaire antérieurement à l’acquisition de sir Thomas Phillipps, ont été recueillis par un de nos amateurs les plus perspicaces et les plus habiles à reconnaître les monuments qui peuvent intéresser l’histoire de notre art national, M/Maciet, et celui-ci, avec un désintéressement dont un autre grand établissement public devait plus tard ressentir également les effets1, a consenti à s’en dessaisir en faveur de la Bibliothèque nationale, où les deux feuillets forment aujourd’hui le n° 2294 des Nouvelles acquisitions latines. A parler franc, les tableaux peints sur les fragments de Paris sont loin d’être les meilleurs de la série. D’autre part, la peinture y est très fatiguée et ternie. Néanmoins ces deux feuillets permettent tout au moins de deviner ce que sont les parties du recueil véritablement supérieures comme art, et où le coloris a conservé toute sa fraîcheur et l’or tout son brillant.
[Y]. Après cet admirable volume, il convient de citer un grand manuscrit, écrit sur deux colonnes, renfermant des romans de la Table ronde, Lancelot du Lac, le saint Graal, la mort d'Artus (n° 130), qui est au point de vue matériel un très beau produit de la librairie française à la fin du xine siècle. Sa décoration, d’un bel effet, comprend un certain nombre de miniatures, les unes en carré dans les colonnes du texte, les autres insérées dans l’intérieur de lettres historiées, généralement rehaussées d’ornements qui se prolongent sur les marges inférieures avec accompagnement de petits personnages disposés en manière de grotesques. Ces miniatures ne peuvent être comparées aux images de l’histoire de la Bible, mais elles sont cependant très délicates et très fines. On y sent déjà, dans certaines têtes, une tendance naturaliste qui annonce le xive siècle.
1. Le Musée du Louvre doit à des dons généreux de M. Maciet la possession de plusieurs peintures du plus haut intérêt pour l’histoire de l’art français.
DE LA BIBLIOTHÈQUE DE CHELTENHAM
La bibliothèque de Cheltenhara contient encore plusieurs autres volumes enluminés de la même époque, renfermant également des romans ou des poèmes en français. Mais dans aucun d’eux les miniatures ne dépassent la valeur d’une production d’atelier très ordinaire. Je me bornerai donc à les énumérer rapidement.
[VI] . Le saint Graal, in-fol/, écrit sur deux colonnes (n° 1046).
[VII] . Roman de Lancelot du Lac, trois volumes in-fol. à deux colonnes (n° 3630), dont le tome III porte au premier feuillet les armes de la Rochefoucault, ajoutées après coup au xve siècle.
[VIII]. Roman de Tristan de Leonois, grand in-fol., 0m395 sur 0m310, de 387 feuillets à trois colonnes, venant de Guyon de Sardières, et ayant figuré ensuite avec le n° 4015 dans la bibliothèque du duc de la Vallière, puis dans les collections Roxburghe, Utterson et Richard Heber (n° 8383).
[IX]. Roman d' Alexandre le Grand , in-4° (n° 2582).
[X et XI]. Deux exemplaires, tous deux in-8°, du Vœu du Paon et Restor du Paon (nos 3638 et 8314).
[XII]. Roman du Reclus de Molens, in-8° (n° 4344).
[XIII]. Enfin on peut citer pour mémoire, comme datant aussi de la fin du xme siècle, une grande Bible en latin, de format in-fol. (n° 4259), qui a appartenu au xvie siècle au cardinal Duprat, et dont la décoration est purement ornementale, sans miniatures proprement dites.
XIVe SIÈCLE.
La peinture française des trois premiers quarts du xive siècle est très faiblement représentée à Cheltenham. Je puis seulement mentionner, en fait de volumes enluminés, deux manuscrits sans aucune valeur d’art, mais qui sont intéressants par des signatures de copistes.
[XIV] . Une Vita Sanctorum , in-fol. sur deux colonnes (no 3660), du commencement du siècle, autrefois n° 1755 de la bibliothèque du collège des Jésuites de Nancy, écrite par un scribe dont on lit le nom au dernier feuillet : « Galterus de Virduno me scripsit. »
[XV] . Et un Roman de Lancelot du Lac (n° 1045), in-fol. de 0m420sur 0m305, comptant 317 feuillets écrits à trois colonnes, à la fin duquel se trouve cette souscription : « Cis livres fu pares-
cripit l’an mil CCC LVII, le premier samedi de guillet, et le fist Jehan de Lobes, escriven nés de Hainnaut. Priés pour lui; et ce que vous en direz, puissiez-vous avoir, soit bien soit mal. »
[XVI]. Ces deux manuscrits ont été écrits et peints dans le nord de la France. On peut leur opposer un troisième volume montrant ce que l’on savait, à la même époque, faire dans le Midi de notre pays, un Recueil de poésies des troubadours, in-4° à deux colonnes (n° 8335), venant de la vente de Mac Carthy (n° 2809), dont les illustrations, d’ailleurs toujours sans valeur d’art, montrent une influence accentuée du style italien.
Je citerai tout de suite, pour ne pas y revenir, quelques autres manuscrits peints, un peu plus récents, de la fin du xive siècle, ou même du commencement du xve, qui sont également d’un ordre très inférieur au point de vue des qualités esthétiques :
[XVII]. Un Trésor des Histoires, in-4° à deux colonnes (n° 204), datant environ de 1380, avec une seule miniature et quelques lettres historiées mal conservées.
[XVIII]. Le Livre de Brut (n° 8344), histoires et aventures des chevaliers de la Table ronde, abrégées par ordre du duc Louis de Bourbon par Jean Vaillent de Poitiers, qui, suivant le prologue du manuscrit, termina son travail au mois de juin 1391 l. Ce manuscrit in-fol. de 0m357 sur 0m255, à deux colonnes, a fait partie de la bibliothèque de La Vallière sous le n° 3990, puis des collections Roxburghe, Goldsmid et Richard Heber.
[XIX] . Première décade delà Traduction de Tite-Live, par Pierre Bersuire, in-fol. à deux colonnes, de l’extrême fin du xive siècle (portant à la fois les nos 265 et 863), avec une seule petite miniature absolument sans intérêt.
[XX] . Enfin une Bible historiale, en deux volumes grand in-fol., 0m420 sur 0m312, du commencement du xve siècle (n° 11826), appartenant au type ordinaire de ce genre de manus-
1. Le prologue se termine en ces termes : « Et par le commendement du dessus dit noble homme Pierre le Jaut, escuier, conseiller du roy de France, par l’ordonnance de très excellent prince Sire Loys, duc de Bourbon, furent extraictes dudit livre de Bruth et abreviées par moy, Jehau Vaillent de Poitiers, en la très noble et amoreuse saison du bel et doulz temps d’avril, avec la gayeté de raay, et parachevées d’escripre, ainsi minuées et abreviées, les choses dessus dictes le samedi, jour de saint Jehan euvangeliste, Fan de l’incarnation Nostre Seigneur Jhesu Crist, notre redemptor, mille trois cens quatre vint et onze. »
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crits si bien décrit dans le beau travail de M. Samuel Berger sur la Bible française au moyen âge.