A PARIS
J’ai bâte d’arriver à un groupe de manuscrits bien supérieurs au point de vue de l’art, dont la date d’exécution correspond d’ailleurs à la période la plus attachante de l’histoire de la peinture française au moyen âge, celle qui comprend le règne de Charles VI tout entier et les dix années qui suivirent, jusque vers la fin de la domination des Anglais à Paris.
A ce moment décisif s’accomplissent les derniers progrès qui portent l’art de nos vieux maîtres français à sa perfection. L’étude de la nature remplace l’imitation des formules traditionnelles. Au lieu des fonds purement ornementaux auxquels les générations précédentes étaient restées fidèles, on voit apparaître le paysage. Des artistes de premier ordre mettent au service des théories nouvelles une habileté d’exécution consommée et, sous leurs pinceaux, les livres se remplissent de tableaux achevés aussi remarquables par leur vérité naïve que par leur charme et leur délicatesse infinie.
Il est impossible d’aborder ici l’exposé de ce grand mouvement d’art. La matière serait beaucoup trop vaste. Ce n’est pas non plus le lieu de montrer quelles influences très diverses se sont combinées pour en préparer le succès. Je puis tout au plus en donner une idée, en disant que l’étude critique des plus beaux manuscrits de cette époque permet d’énoncer cette triple conclusion : que les miniatures qui les ornent ont été peintes au centre du royaume, dans les pays où résidaient la cour de Charles VI et le duc de Berry et principalement à Paris, — mais que les maîtres qui ont peint ces miniatures étaient originaires de la Flandre et des régions voisines, Hainaut et Limbourg, — et enfin que ces Flamands travaillant dans l’Ile-de-France étaient allés en Italie, ou tout au moins connaissaient l’art italien et savaient lui faire d’intelligents emprunts.
Ce qui manquera le plus quand on essaiera de retracer l’historique, encore à faire, de cette brillante période, ce seront les désignations. Malgré les précieuses découvertes de M. L. Delisle sur les miniaturistes du duc de Berry, bien rares sont les manus-
crits à peintures pouvant servir de types dont on soit en état de nommer sûrement les auteurs. Pour préciser les observations à présenter sur certains manuscrits de Cheltenham, j’en suis réduit, quant à présent, à désigner plusieurs des ateliers ou centres de production par l’indication des volumes les plus remarquables qu’ils ont mis au jour. C’est ainsi que je distingue, entre autres, deux ateliers de miniaturistes établis à Paris, de 1400 à 1420 : l’un où ont été peints certains manuscrits des traductions françaises de Boccace ayant appartenu au duc de Berry1; l’autre où la célèbre femme-poète Christine de Pisan a fait enluminer les premières copies de ses œuvres.
Ces deux ateliers sont représentés dans les collections de sir Thomas Phillipps, mais seulement par des produits relativement très secondaires et qui ne méritent pas qu’on s’y arrête longtemps. Tels sont :
Pour l’atelier des manuscrits de Boccace :
[XXI]. Une Légende dorée , in-4° à deux colonnes (n° 199), avec une seule peinture endommagée ;
[XXII]. Et un exemplaire de la traduction française de la Cité de Dieu de saint Augustin, par Raoul de Presles (n° 4359), en quatre volumes in-fol. de 0m350 sur 0m255, à deux colonnes, avec vingt-deux petites miniatures, ayant figuré sous le n° 547 dans la bibliothèque Mac Carthy, et paraissant avoir appartenu antérieurement au duc de La Yallière.
Et pour l’atelier employé par Christine de Pisan :
[XXIII]. D’abord un opuscule de Christine de Pisan elle-même, la Division chrétienne , petit in-fol. à deux colonnes (n° 128) ;
[XXIV]. Puis des œuvres de Jean de Meung, in-4° à longues lignes (n° 832) ;
[XXV]. Enfin le Roman du pèlerinage de l'âme, in-fol. à deux colonnes (n° 2289), dont les nombreuses images sont très inégales et généralement grossières.
Il est heureusement possible de prononcer des noms pour le plus important des centres de production de cette époque, l’atelier ou plutôt la grande école de miniaturistes qui a eu pour chefs les auteurs du merveilleux livre d’Heures du duc de Berry appartenant à Monseigneur le duc d’Aumale, Pol de Limbourg et ses
1. Notamment le ms. français 598 de la Bibliothèque nationale (exposé sous le n° 26 dans la galerie Mazarine).
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frères1, les « trois frères enlumineurs » de Guillebert de Metz2. Cette école, qui, tout en se renouvelant et en se recrutant de talents nouveaux, tint le premier rang à Paris pendant plus de trente ans, est particulièrement bien représentée à Cheltenham. On peut y suivre en quelque sorte ses progrès et ses différentes évolutions.
[XXVI]. Je considère comme un des plus anciens volumes enluminés dus à cette école un superbe exemplaire du Traité sur la chasse de Gaston Phœbus, appartenant à la Bibliothèque nationale (ms. français 616), qui a, suivant M. L. Delisle, l’apparence de plusieurs des manuscrits de Jean, duc de Berry. Chose tout à fait curieuse, il se trouve à Cheltenham un véritable double, une réplique absolument identique sous tous les rapports, tant au point de vue de la disposition du texte écrit à deux colonnes qu’en ce qui concerne la composition de chacune des quatre-vingt-sept miniatures qui l’illustrent, du volume de la Bibliothèque nationale (n° 10298). En tête de cet exemplaire de Cheltenham a été rajoutée, à la fin du xve siècle, une grande peinture à pleine page, ayant la valeur d’un ex lïbris , qui porte les armes des souverains d’Aragon et de Castille, Ferdinand et Isabelle la Catholique. Un écusson, peint sur le manuscrit même, atteste qu’antérieurement il avait appartenu à un duc de Bretagne. L’examen du manuscrit de Paris pourra permettre d’apprécier toute la beauté de celui de Cheltenham. J’ajoute que ce dernier, qui mesure 0m387 sur 0m286, est le plus grand de marge et le plus frais dans son ensemble.
A la même époque, à peu près, que ce beau Traité de la chasse , doivent remonter deux autres remarquables manuscrits de la bibliothèque de sir Thomas Phillipps.
[XXVII]. Le premier est un Livre d' Heures, de format in-8° (n° 4795). Il renferme douze miniatures. Dix d’entre elles sont ordinaires, mais les deux autres, représentant l’une le Père Eternel, l’autre la Résurrection de Lazare, sont de tout point délicieuses et dignes d’être comparées avec les illustrations d’une si merveilleuse finesse qui décorent les petites Heures du duc de Berry, de la Bibliothèque nationale (ms. latin 18014).
1. Voir l’étude définitive de M. L. Delisle sur les Livres d’heures du duc de Berry, dans la Gazette des beaux-arts de 1884, t. I.
2. Le Roux deLincy, Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles , p. 233 et 465.
[XXVIII]. Le second des deux manuscrits consiste en un volume grand in-fol. de 0m400 sur 0m310, à deux colonnes, renfermant deux traités : Alchandiri tractatus de Astrologia, et Boecii arithmetica et musica (n° 1351). Le volume s’ouvre par une grande miniature-frontispice où l’on voit Alchandirus offrant son livre à un roi. Plus loin dans le texte sont deux autres miniatures plus petites1 figurant Boèce enseignant. On peut à la fois caractériser ces peintures et en faire apprécier la beauté , en disant qu’elles rappellent tout à fait les trois premières grandes images peintes « par l’enlumineur du duc Jehan de Berry2, » en tête du fameux exemplaire de Josèphe, terminé plus tard par Jean Foucquet, que possède la Bibliothèque nationale (ms. français 247).
[XXIX]. C’est au contraire à une date moins avancée, peutêtre seulement au moment de l’occupation de Paris par les Anglais, qu’est sorti de l’atelier des Limbourg un autre superbe volume in fol. de0m410 sur 0m310, à deux colonnes, la Traduction de la troisième décade de Tite-Live par Pierre Bersuire (n° 2924). Le manuscrit porte à la fin la signature de Raoul Tainguy, un des copistes les plus renommés du temps3, précédée de ces quatre lignes tracées en encre rouge :
« Ci fine la tierce decade « De Titus-Livius mémorable « Acomplie à Haubertvillier
« Par Tainguy qui n’est pas guielier [ou givelier]. »
Huit petites miniatures l’illustrent4; toutes sont charmantes,
1. Ces deux miniatures n’ont que 0“085 sur 0m075, tandis que la première mesure 0m150 de haut sur O"1 175 de large.
2. Ce sont les expressions mêmes de François Robertet dans la note si précieuse pour l’histoire de l’art français qu'il a inscrite à la fin du Josèphe de la Bibliothèque nationale.
3. Parmi les manuscrils signés de Raoul Tainguy figure un autre exemplaire, en trois volumes in-folio, de la même traduction de Tite-Live par Pierre Bersuire, que la Bibliothèque nationale a recueilli en entier (mss. français 264, 265 et 266). Les miniatures de cet exemplaire, qui n’ont malheureusement été peintes que dans le tome Ier, sortent également de l’atelier des Limbourg, mais elles sont très inférieures aux ravissantes illustrations du volume de Chellenham. — Voir, sur Raoul Tainguy, la notice de M. Siméon Luce, en tête du tome TI des Œuvres complètes de Eustache Deschamps, publiées par le marquis de Queux de Saint-Hilaire (Paris, 1880).
4. Le premier feuillet devait être orné d’une grande miniature, mais ce premier feuillet a été arraché.
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mais surtout la dernière, représentant une émigration : « Comment les Rommains sortirent de leurs provinces, » qui est digne d’être mise en parallèle avec les plus délicieuses pages du Bréviaire de Salisbury, exécuté pour le duc de Bedford, que la Bibliothèque nationale compte parmi ses trésors (ms. latin 17274).
Les quatre volumes dont je viens de parler dénotent le travail personnel de véritables maîtres dans l’art de la miniature ; mais l’atelier des Limbourg a aussi produit des livres d’un ordre moins relevé et dont les peintures ne sont évidemment que l’œuvre des élèves ou des ouvriers travaillant sous la direction des chefs.
A cette catégorie appartiennent :
[XXX]. Un autre exemplaire, complet celui-ci, et contenant les trois décades en trois volumes in-fol., à deux colonnes, de la même Traduction de Tite-Live l, par Pierre Bersuire (n°116), qui vient de la bibliothèque de Mac Carthy, et porte les armes d’un premier possesseur : palé d’azur et d’argent de six pièces au chef d’or2.
[XXXI]. Et un petit Livre d' Heures de 0ra092 de haut sur 0m065 de large, orné de quatre miniatures seulement, mais dont les deux premières sont très bonnes (n° 7240).
Les ouvrages de l’école des Limbourg ont eu trop de succès pour ne pas avoir été fréquemment copiés et imités pendant le premier tiers du xve siècle par les autres libraires et enlumineurs de Paris. Ces imitations se reconnaissent facilement à l’infériorité de l’exécution dans les peintures. Les collections de Cheltenham en présentent deux spécimens :
[XXXII]. Un Missel à T usage de Paris, de format grand in-4° à deux colonnes (n° 2839) .
[XXXIII]. Et un Livre d’ Heures, petit in-4°(n° 4216), quia jadis appartenu, sous le n° 962, à la Bibliothèque impériale de Tienne3.
[XXXIV]. Mais ce n’est pas tout : l’influence de l’école des
1. Ce manuscrit ne remonte pas au delà du premier tiers du xve siècle. On y trouve cependant, dans les grandes miniatures à quatre compartiments qui ouvrent chacune des trois décades, des bordures tricolores en forme de quadrilobes, ce qui prouve une fois de plus que cette particularité n’est pas spéciale aux manuscrits de Charles Y.