‹ Les manuscrits à peintures de la Cité de Dieu de Saint-Augustin (volume 2)Chapitre 149 sur 272 · Charles de Grandmaison, op. cit · texte numérisé non relu

Charles de Grandmaison, op. cit

2. Voir sur ce peintre une excellente étude de M. Arnoldt Goffin, Bruxelles, 1907, in-8°.

lointain et qui laissent des impressions délicieuses de fraîcheurs matinales et d’atmosphère humide.

L’artiste, tout rempli de l’enseignement de Foucquet, est un des meilleurs représentants de l’école de Tours. Il a pu s’inspirer dans sa composition de la belle ordonnance italienne, de l’équilibre florentin et du chaud coloris des Flamands; mais ce qui lui est propre, dans cette synthèse si admirablement fondue, c’est la grâce et l’aisance françaises, la vivacité des mouvements, l’aspect narratif des scènes et, par-dessus tout, le charme du paysage, « délicieux dans ses brumes légères et transparentes' » que nous ne retrouverons plus qu’au xixe siècle dans notre admirable école de Fontainebleau. Ajoutons que la représentation des monuments est essentiellement nationale et qu’elle s’inspire de la seule architecture française, aussi bien civile que religieuse. N’est-il pas permis de supposer que Jehan Foucquet, qui habitait Tours en qualité de peintre du Roi, qui venait de décorer le frontispice des Statuts de l'Ordre de Saint-Michel (1470), le Livre d' Heures de Marie de Clèves, duchesse d’Orléans (i47‘2) et qui travaillait de concert avec Michel Colombe (i474)> a été pour quelque chose dans la composition de ces belles peintures?

L’artiste a, comme Jehan Foucquet, le don précieux de masser des assistants sans qu’il y ait trace d’encombrement, et ce travail de composition s’exerce chez lui sans effort. La clarté, à défaut d’émotion, est sa qualité suprême et le rapproche peut-être des artistes italiens, de Benozzo Gozzoli particulièrement; mais il regarde cependant vers le Nord, dont il s’est assimilé tout le réalisme, en y ajoutant nous ne savons quoi de délicieux, de vaporeux et d’intime dans les paysages.

Ses rivières s’enfuient vers le lointain avec un calme attachant, qui nous invite à suivre leur cours paisible et ombragé.

Ses draperies, très variées, sont souvent ajustées à la taille, mais restent souples et modèlent les corps. Enfin, son art est imbu de réalisme, mais ne tombe jamais dans la grossièreté et dans cette vulgarité que nous avons quelquefois déplorées dans nos précédentes miniatures, dues aux artistes du Nord.

En un mot, par la composition un peu sèche, mais essentiellement narrative, il procède de Thierry Bouts (Voy. La Cène , dans l’église de Saint-Pierre de Louvain et La Sentence inique de l'Empereur O thon , du Musée royal de peintures de Bruxelles) et de l’école de Harlem et de Louvain; mais par l’entente du décor intérieur et du paysage, il est le continuateur de Jehan Foucquet, près duquel il a dû travailler à Tours.

Notre manuscrit fait partie d’une famille bien déterminée, qui comprend trois et même quatre exemplaires, tous de la traduction française de Raoul de Praelles. Il en est le prototype (Cf. le Tableau de la Famille n° 5 que nous avons dressé pp. 196 et 197). En effet, nous verrons plus loin (Descript. n° 55) que le manuscrit de la Bibliothèque Sainte-Geneviève en est une réduction, due au même artiste, et que le manuscrit des Bibliothèques de La Haye et de Nantes (Descript. n° 56), sorti également du même atelier, en est, au contraire, un développement considérable. Enfin, le manuscrit de la Bibliothèque de Mâcon (Descript. n° 5y), qui a été décoré par un tout autre peintre, découle du manuscrit de Gaucourt dont il reproduit exactement quelques tableaux.

On est autorisé à penser que le Maître François a enluminé d’autres manuscrits que ceux que nous venons de citer. Son talent ne pouvait manquer de s’exercer sur

i. M. Paul Durrieu, Jacques de Besançon, p. 2g.

d’autres œuvres d’art et nous avons été amené à rechercher quelle pouvait être sa part dans la décoration des beaux livres de son époque. Tout d’abord nous avouons n’avoir jamais trouvé sa signature ' et nous ne croyons pas que son nom ait été rencontré dans d’autres documents que ceux que nous venons de citer. Dans ces conditions, nous avons eu recours à la méthode incertaine des comparaisons et nous avons recherché quels étaient les manuscrits qui semblaient avoir été historiés par la main de notre artiste. Nous avons retenu les livres suivants :

i° British Muséum, Mss. Harley 4374-4375, Valerius Maximus. Cet exemplaire, qui a appartenu à Philippe de Comines, dont il porte les armes, comme le manuscrit de la Cite de Dieu de La Haye-Nantes et le monogramme présumé de Philippe et de Hélène, offre des ressemblances évidentes de style dans les attitudes et les costumes des personnages, le coloris rehaussé d’or des vêtements, la disposition des scènes et les détails de l’architecture exclusivement française*. Elles n’ont pas échappé à l’œil exercé de M. Georges F. Warner, l'éminent conservateur du British Muséum3, qui les a signalées deux fois et leur a consacré une intéressante dissertation, dans laquelle il fait ressortir les analogies de style de ces peintures avec celles de la fameuse école de Tours4.

1 British Muséum, Add. Ms. 353^1, Boccace , Des cas des hommes et femmes illustres , don du Baron Ferdinand de Rothschild. Cet exemplaire, dont nous avons reproduit ( Planche LIX ) la peinture du fol. 180, offre bien des points communs avec les bordures et la décoration de notre manuscrit5. Tous deux semblent bien du même artiste.

1 . Nous considérons pour notre part qu’il est absolument rare de rencontrer des signatures d’artistes dans les peintures des manuscrits. En effet, comme nous l'avons déjà dit p. 204, nous pensons que les lettres inscrites sur les broderies des vêtements ou sur certaines parties de l’ameublement, sont en générai sans objet. Cependant, nous avons remarqué dans les peintures des présents manuscrits, miniatures des Liv. XIV, XV et XVIII par exemple, le mot André et les lettres rioni ou oigne qui pourraient bien se traduire par André Montaigne. Or, cet André Montaigne est cité comme un des meilleurs enlumineurs du temps par Jean Pèlerin, dit le Viateur, dans le De artificiali perspecliva, 3* édit., Toul, i5ai, in-folio :

« Berlhelemi Fouquet, Poyet, Copin « André Montaigne et d’Amyens Colin ».

Cf. Anatole de Montaiglon, Notice historique et bibliographique sur Jean Pèlerin, chanoine de Toul, et sur son livre De artificiali perspecliva, Paris, Tross, 1861. Nous savons qu’on a voulu l’identifier avec le célèbre Andrea Mantegna qui vivait, à la même époque, en Italie. Mais, sans chercher si loin, rien ne s’oppose à ce qu’il ait existé un peintre français du nom de Montaigne, qui aurait été le collaborateur de Maître François. Cf. J.-A. Crove et G.-B. Cavalcasellk, Les Anciens Peintres flamands, Bruxelles, Heussner, 1862, in-8°, Notes et additions, p. CCCXXIX.

Il y avait aussi à ce moment Pietre André, « huissier de salle et peintre de Mer d’Orléans, artiste très en vue et considérable, auquel on a attribué le Jugement dernier de la chapelle du château de Châteaudun, et qui peignit, en 1472, un grand rétable, la Nativité, pour Plessis-lès-Tours ». (Cf. G. Lafenestre, Jehan Fouquet, Paris, 1905.)

2. Pour l’ordonnance des scènes, comparer la miniature du Liv. XVIII de la Cité de Dieu de Nantes (Planche XCVI) avec celle du Liv. IV du V alerius Maximus, et, pour les chevaux pommelés, la vignette du fol. 79 de la Cité de Dieu de la Haye (Planche LXXXV1, d.) avec la peinture du Liv. II du même Valerius. Nous avons reproduit (Planches LVII et LV1IJ), les peintures des Liv. II et V de ce dernier manuscrit.

3. George F. Warner, llluminaled Manuscripts in the British Muséum, second sériés, et, de concert avec M. Henry Yates Thompson, Valerius Maximus, Miniatures of the School of Jean Fouquet, in-fol., London, Quaritch, 1907, pp. i3 et 14. Cet exemplaire faisait partie de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, comme le Ms. 246, Cité de Dieu, mais il en a été enlevé au commencement du xvme siècle. On trouvera la reproduction d’une de ces miniatures dans le petit volume, llluminaled Manuscripts de M. John W. Bradley, p. 21 3.

4. Un juge des plus compétents, le très aimable docteur W. G. C. Byvanck, directeur à la fois de la Bibliothèque royale de La Haye et du Muséum Meermanno-Westreenianum, nous a fait remarquer, à la suite d’une observation de M. Georges F. Warner, qu’un certain type de personnage se rencontrait dans le Valerius Maximus de Londres et dans la Cité de Dieu de La Haye. En effet, dans la petite vignette du fol. 455 v° du manuscrit de la Cité de Dieu de La Haye (Planche LXXXVI1I, a.), nous distinguons, au centre, un Philosophe que nous retrouvons, sous les traits du consul Public°la, dans le compartiment de gauche du deuxième registre de la miniature du Liv. IV du Valerius Maximus.

5. Cf. un très bon article de Sir Edward Maunde Thompson, paru dans le Burlington Magazine de juin 1905, avec planches, dans lequel 1 auteur incline vers la même attribution. Nous retrouvons dans la Planche III, annexée à cet article, les mêmes annelets, bonnets, pierres des chemins, vaches, que dans nos tableaux du manuscrit de Gaucourt.

3° Bibl. Nat., Ms. fr. 244-45, Légende dorée. Exécuté entre 1477 et i486 pour Antoine de Chourses et pour sa femme, Catherine de Coëtivy, dont il porte les armoiries et les chiffres entrelacés, il a été brillamment décoré par plusieurs artistes'. La petite miniature du fol. 97 du second volume rappelle beaucoup celle du fol. 44 v° de notre manuscrit de Nantes. Même chaire, même attitude du prédicateur, même pose de la petite dame, assise aux pieds de la chaire, même tonalité. Il en est de même de la représentation de la Toussaint, fol. i56 du second volume, qui est la copie presque exacte de celle du fol. 4°6 de notre manuscrit de Sainte-Geneviève : même disposition générale, même coloris, même représentation de la Trinité. (Voir : Planches CI, a., LX et LXXI1.)

4° Bibl. Nat., Ms. fr. 9186, Conpendion ystourial, dit le Mignon. Exécuté pour Jacques d’Armagnac et passé ensuite dans la librairie de Tanneguy Du Châtel. La 2e partie, qui contient l’extrait de la Cité de Dieu et le Commentaire de Raoul de Praelles, parait avoir été illustrée dans l’atelier de Maître François. Les miniatures des ff. 298 et 3oi, l’Enfer et le Paradis, semblent être inspirées par les similaires de la Cité de Dieu de la Bibl. Sainte-Geneviève3. (Voir : Planches LXI, LXII et LXXII .)

5° Vienne, Bibl. Imp., Ms. 255 1, Le Songe du vieil Pelerin. Nous donnons ( Planche LXI II) la reproduction du fol. 10 de ce manuscrit qui a appartenu à Tanneguy Du Châtel et qui, par la représentation des rochers, des chemins et des lointains aussi bien que par la façon de grouper les personnages, rappelle de la façon la plus exacte la manière du peintre du Ms. 18-19 de Bibliothèque Nationale.

6° Vienne, Bibl. Imp., Ms. ü559, Pétrarque, Les Rem'edes de lune et l autre fortune. Ce manuscrit, qui a figuré dans la librairie de Carlat, au Duc de Nemours, a aussi appartenu à Tanneguy Du Châtel et porte les armoiries de sa famille. Nous donnons la reproduction des miniatures qui décorent les ff. 5 v° et 1 33 . ( Planches LX1C et LXV.) Il n’est pas possible de ne pas être frappé de la ressemblance évidente que présentent ces peintures avec celles de notre Ms. 18-19 et celles du Valerius Maximus et du Boccace du British Muséum.

70 Genève, Bibliothèque de la Ville, Ms. franç. 79, Compendion historial de Henry Rommain, manuscrit qui a été exécuté pour Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, dont on voit la devise à demi effacée. Les armes, de gueules a S pals d'or chargés chacun en chef d'un diamant, qui ont été rapportées sur l’écusson du Duc de Nemours, sont celles des Pierrevive, famille lyonnaise, d’origine italienne, alliée aux Gondi\ Les peintures et les bordures nous paraissent être de la même main que la décoration du Ms. 18-19 de la Bibl. Nat. et celle du manuscrit de la Bibliothèque Sainte- Geneviève. Nous renvoyons le lecteur aux quatre Planches LXVI a LXIX, miniatures des ff. 204 v°, 392 v°, 471 v° et 47$, que nous avons fait tirer de cet exemplaire. On conviendra que cette illustration rappelle dans ses détails la manière du Maître François.

Nous citerons encore comme exemple le Ms. Egerton 2045 du British Muséum,

1 . Cf. Paulin Paris, Les Manuscrits françois , Ms. 6889* el !, et M. Paul Durrieu, Jacques de Besançon, p. 82. Le mariage d’Antoine de Chourses est de 1477 et sa mort de i486.

2. Cf. M. Louis Thuasnb, François Foucquel, dans la Revue des Bibliothèques, janv.-fév. 1898, p. 56.

3. M. Hippolyte Aubert de La Rue, qui a bien voulu nous témoigner son intérêt en nous informant de ce détail, publie sur les manuscrits Petau de la Bibliothèque de Genève un travail des plus intéressants. ( Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, 1909, pp. 248-3o2. Ier art.) — Cf. M. Emile Picot, La mère des Gondi, notice sur Marie-Catherine de Pierrevive, dame du Perron, lecture faite à la séance annuelle des cinq Académies, le 25 octobre 1897, et Les Italiens en France au Xf'P siècle, ire partie, Bordeaux, Feret, 1902, in-8°, pp. 3y-4o.

Heures , à l’usage de Paris, qui a appartenu à Pierre de Luxembourg, comte de Saint- Pol, mort en 1482, puis à Philippe de Clèves, et dont quelques miniatures rappellent le faire de notre peintre. Quant au Ms. 1 1 3 de la Bibl. Nat., Lancelot du Lac , et au Ms. 273-274 du même dépôt, Tite-Live , nous pensons que le premier a été peint par un artiste de la même école, mais non de la main de Maître François, et que le second a été décoré par un peintre qui se rattache de plus près à l’école de Jehan Foucquet.

Un détail qui a retenu notre attention et que nous avons rencontré dans presque tous ces petits tableaux, c’est la présence, comme signe ornemental, d’annelets ou médaillons sur la bordure des dalmatiques des évêques, sur celle d’étoffes de recouvrement et sur l’encadrement des portes'.

On remarquera que tous ces manuscrits, sortis, comme nous le croyons, de l’atelier de Maître François, ont tous été exécutés pour des personnages vivant entre 1460 et 1480, ou leur ont appartenu. Ces amateurs, qu’on rencontre à la cour de Louis XI ou dans la haute société de l’époque, sont connus en partie par la richesse de leurs librairies. C’étaient Jacques d’Armagnac, Tanneguy Du Châtel, le Comte de Saint-Pol, Charles de Gaucourt, Mathieu Beauvarlet, Philippe de Comines, etc. Il est permis de penser que le peintre François était l’enlumineur attitré de ce groupe de bibliophiles.

Voici maintenant la description détaillée des peintures de notre manuscrit. On verra comment l’artiste, dirigé par la science de Gaguin, a su rendre d’une façon nouvelle la pensée du saint évêque d’Hippone1 2.

Tome I. — Prologue. — fol. A. — H. om,33o Xoni,232. — Présentation du manuscrit. — Ce premier volume s’ouvre au folio de tête par une grande peinture offrant à nos regards la scène où Raoul de Praelles présente au roi Charles V3 son exemplaire de la traduction de la Cité de Dieu. Le texte des paroles, prononcées par lui, se trouve reproduit au-dessous de la miniature. Il commence ainsi : « A vous tresexcellent prince, Charles le Quint, Roy de France, je Raoul de Praelles, vostre humble serviteur et subjet, tout ce

que je say et puis faire a votre commandement ».

Sur un trône bleu, placé sur une estrade et parsemé de fleurs de lis d’or, est assis, au centre, le roi Charles V en habits royaux, couronne et sceptre d’or, robe de velours bleu à fleurs de lis d’or, collet d’hermine. A gauche, un peu au-dessous, Raoul de Praelles, tonsuré, vêtu d’une robe grise rehaussée d’or, offre au Roi son manuscrit recouvert de velours rouge. La scène se passe au fond d’une salle de style français, éclairée de chaque côté par deux fenêtres grillagées. Le sol est recouvert de dalles vertes. A droite et à gauche du trône trente-deux conseillers, légistes,

officiers, se tiennent debout dans leurs costumes gris ou violets rehaussés d’or.

L’artiste a voulu compléter cette scène traditionnelle par la présence des différents Docteurs qui ont commenté les œuvres de saint Augustin et il les a groupés autour du saint Evêque, selon les ordres ecclésiastiques auquels ils ont appartenu, à raison de trois interlocuteurs dans chacun des quatre ordres mendiants.

Au second plan à gauche, les Augustins, vêtus de noir; Gregorius* de Arymino, calotte violette; Egidius de Roma, calotte violette; T. de Argentina, calotte rouge.

Au second plan à droite, les Dominicains, en robe blanche et manteau noir : S. Thomas de Acquino, nimbé d’or; Alabertus Magnus, calotte rouge; P. de Tharentasia, calotte rouge et missel.

Au premier plan à gauche, les Carmes, en robe noire et manteau blanc : T. Walden, calotte rouge et missel; J. Golein, calotte violette; J. de Bononia, calotte violette.

Au premier plan à droite, les Franciscains en habit

1. Voici des exemples : Ms. 18 : Liv. IV, V, IX, XII; Ms. de Sainte-Geneviève : Liv. I, X, XII, XXII; Ms. de La Haye : entre plusieurs autres, le Liv. VII; V alerius Maximus de Londres : Liv. V; Ms. 245 de la Bibl. Nat. : fol. i56; Ms. 9186 de la Bibl. Nat. : ff. 298 et 3oi ; Ms. 79 de Genève : fol. 47a.

2. Cf. Paulin Paris, Les Manuscrits françois , tom. I, p. 24; M. Paul Durrieu, Jacques de Besançon , pp. 28, 29, 80, 81 et 82; M. Louis Thuasne, Revue des Bibliothèques, janv.-fév. 1898, pp. 42-57.

3. Les traits de Charles V et de Raoul de Praelles sont conventionnels.

4- Chaque personnage a son nom écrit h ses côtés ou sur lui en caractères d’or très petits; dans d’autres miniatures, ils sont tracés à la gouache blanche. Ils sont quelquefois plus visibles sur nos planches que sur les peintures et vice versa. Ce sont les surprises de la photographie qui varient avec la couleur du fond. Nous avons copié toutes ces inscriptions et nous les avons reproduites en petites capitales.

brun : Dominus Bonaventura, chapeau rouge de cardinal; F. Johannes Scoti, calotte noire; Alexander de Alis, doctor irrefragabilis, tenant tous trois un missel.

Enfin, au centre, les Pères de l’Église latine, tous nimbés d’or et tenant un missel : Jeronimus, avec le lion, en robe blanche, manteau noir et chapeau rouge; Gregorius, en pape; Hilarius, en évêque; Ambrosius, en évêque; Aürelius Augustines, en évêque, avec une dalmatique rouge.

Au-dessus de ce dernier groupe, vole un ange, rouge et or, tenant une banderole, sur laquelle est écrit : Super omnes Augustinus.

Cette belle page, remplie de personnages aux attitudes variées, nous fait préjuger, par sa superbe ordonnance, de la valeur de l’artiste qui l’a conçue et exécutée'.

LIVRE I. — fol. 3 v°. — H. o'",45oxom,32o. — Les deux Cités avec les Vices et les Vertus. — Cette page de grande dimension, sans bordures, contient plus de deux cent vingt personnages. La première idée de cette scène, si développée ici, se trouve à l’état d’ébauche dans le Ms. goi3 de la Cité de Dieu , conservé à la Bibliothèque Royale de Bruxelles et daté de 1462 ( Descript . 28). En haut, dans une auréole bleue, rayonnée d’or, la Sainte Trinité1 2 : le Fils, à dextre, en jeune homme, avec la croix; le Père, à senestre, en vieillard, avec le globe et la tiare. La Bible est ouverte sur leurs genoux et, au-dessus du livre, la Colombe, rayonnée d’or, étend ses ailes blanches. Une banderole porte ces mots : Benedictionem hereditate possideatis. Ils sont assis sur un trône à balustrade vert d’eau, se détachant sur une étoffe vert foncé. A dextre et de profil, la Vierge, en bleu, est assise dans une pose recueillie. Dans le fond, on aperçoit la masse rouge des Chérubins3 et, de côté, quatre anges ailés qui jouent de la musique.

Au-dessous, dans une enceinte bastionnée et flanquée de deux tours de style français, les saints s’alignent sur quatre rangs. C’est le Paradis, avec les personnages de l’Ancien Testament comme Noé et David, nimbés par erreur, et ceux du Nouveau Testament, apôtres, saints, confesseurs, martyrs, docteurs, etc. En dehors, mais toujours dans le ciel azuré, les Vertus défilent, se dirigeant vers une porte étroite, donnant accès dans le séjour bienheureux. Elles tiennent par la main des ecclésiastiques, rois, docteurs que leurs bonnes actions désignent pour le Paradis et soutiennent leurs pas. On distingue de gauche à droite, Humilité, Charité, Patience, Diligence, Miséricorde, Sobriété et Chasteté.

Au-dessous, dans la campagne, la Cité terrestre, vaste enceinte crénelée et compartimentée en secteurs dont les lignes viennent se réunir au centre à un carrefour de maisons bourgeoises. Dans chacun des secteurs, nous assistons à l’antithèse des Vices et des Vertus, figurée dans des scènes charmantes.

Orgueil et Humilité. Une grande dame, dont trois jouvencelles portent la traîne, s’avance, précédée de quatre huissiers qui forcent les manants à s’agenouiller devant elle. — Des malades sont soignés par des dames charitables.

Luxure et Chasteté. Des seigneurs embrassent et lutinent de belles dames. — Trois ecclésiastiques leur tournent le dos, priant et méditant.

Gloutonnerie et Sobriété. Des seigneurs, assis devant une table et servis par des pages, festoient joyeusement. — Souper frugal de deux paysans.

Avarice et Libéralité. Des marchands et des changeurs manient de l’or près de tonneaux rangés. — Un homme charitable distribue de l'argent à deux pauvres.

Paresse et Diligence. Trois personnages se reposent, un autre est couché sous une couverture rouge, une dame s’endort abandonnant sa quenouille.

— Trois ouvriers travaillent.

Ire et Patience. Une femme et un homme assassinent leurs semblables. — Un groupe accueille avec contrition les observations d’un vieil ermite.

Envie et Charité. Quelques envieux calomnient leur prochain. — De pieuses personnes lisent leurs prières ou s’embrassent avec onction.

En dehors des murs, six diables noirs dansent en rond au son du tambourin, en se tenant par la main et semblent se réjouir du spectacle des vices du monde.

Tout en bas, commence le texte dans un cartouche encadré d’or*.

LIVRE IL — fol. 23. — H. on',325xom,23o. — Saint Augustin et les païens , Orose et les Romains.

— Deux registres.

i° Dans une salle spacieuse, aux fenêtres grillagées, dont le sol est recouvert de dalles vertes, des colonnes en marbre de couleur, placées contre le mur de droite, soutiennent des idoles qu’assaillent des diables. Dans le fond, un groupe de païens implorent à genoux ces divinités. Au premier plan à gauche, les Romains debout discutent. Le chef du groupe déploie une banderole et s’adresse à saint Augustin : Quare romani tanta mala paciuntur. En face à droite, saint Augustin, en évêque, recouvert d’une dalmatique rouge et suivi de huit ecclésiastiques, répond : Propter

MALA CULPE PERPETRATA PER VOS SUGESTIONE DEM0NUM.

1. On peut lire les éloges dont cette belle miniature a été l’objet dans : Labarte, Histoire des Arts industriels, tom. II, PP- 394-295; M. Paul Durrieu, Jacques de Besançon , p. 81 ; M. Louis Thuasne, Revue des Bibliothèques, janv.-fév. 1898, p. 42; M. Léopold Delisle, Journal des Savants, p. 565. Elle a déjà été reproduite par MM. Durrieu et Thuasne dans les ouvrages précités et aussi dernièrement dans Les Arts, de mars igo5, p. 29.

2. Il est à remarquer que l’artiste, sur les indications de Robert Gaguin, qui était de l’ordre des Trinitaires, a toujours représenté la Divinité sous le symbole de la Trinité.

3. Ils sont peints comme des hirondelles rouges aux ailes repliées, ainsi que nous les avons déjà rencontrés dans le Livre d' Heures d’Étienne Chevalier.

4- Cette peinture a été reproduite dans Les Arts de mars 1905, p. 27.

2° Nous sommes à Rome, ville française du \vc siècle, aux maisons rouges et jaunes, entourée de murs crénelés que le Tibre, mince filet bleu, baigne de ses eaux. Six diables se tenant par la main dansent au dehors. Sur une place publique, à l’intérieur, un docteur, probablement Orose, barbu et tête nue, vêtu d’une robe brune, s’adresse à un groupe de vingt Romains des deux sexes, richement vêtus et leur dit : Roma destruetur propter peccata hominum.

LIVRE III. — fol.6ov°. — H. om, 327X0", 235. — Alexandre, les Bragmaniens , les Gènosophystes et les Béchabiliens. — Trois registres.

i° Alexandre, couronné, cuirassé d’or, monté sur un cheval drapé d’or avec deux grands aigles noirs, et suivi par une quinzaine d’hommes à cheval dont l’un porte une bannière d’or aux armes impériales, s’avance vers Dydimus, vêtu d’un habit épiscopal en peau de mouton blanche, bordée d’or. Quelques Bragmaniens' le suivent; d’autres s’occupent de travaux agricoles, dans une campagne plantée d’arbres verts. Alexandre s’adresse à ses hommes en ces termes : Subjugabo michi gentem istam. A quoi Didyme répond : QuiETE (sic) SUMUS, PACEM HABEMUS, NICHIL PETIMUS, CUR NOS PERTURBAS?

2° Alexandre, suivi du même cortège, s’adresse aux Genosophystes’, hommes noirs et nus dont on voit, à gauche, les familles habiter des cavernes creusées dans le sol. Paysage vert avec troupeaux; dans le fond, la mer avec trois bateaux; ciel étoilé et soleil d’or. Alexandre parle ainsi : Petite a me omnia que vultis et dabo vobis. Un homme de la tribu répond :

Da NOBIS IMMORTALITATEM, QUIA NIL ALIUD DESIDERAMUS.

Alexandre objecte : Hoc non possum, quia homo mortalis ego sum. Un autre lui réplique : Cur ergo, cum

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