‹ Les manuscrits à peintures de la Cité de Dieu de Saint-AugustinChapitre 11 sur 354 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ABRÉGÉ DE LA VIE DE SAINT AUGUSTIN

Quoique cette étude n'ait pour but que de donner une description comparative des différents manuscrits à peintures de la Cité de Dieu de saint Augustin, il nous a semblé utile de rappeler en quelques mots les détails de l’œuvre que les artistes ont illustrée, et les phases de la vie du saint évêque qui a composé ce traité célèbre.

Certes, l'existence de saint Augustin est bien connue, sa vie personnelle par les Confessions, sa vie intellectuelle par les Æétractations; mais il n'est pas superflu d'en retracer les circonstances pour démontrer que la Cité de Dieu est le résumé des idées et des opinions que ce Père de l'Église n’a pas cessé de défendre dans tous ses ouvrages.

De notre temps, le public, à peu d’exceptions près, se contente de lire les Confessions. Cela s'explique aisément. D'une part, les études théologiques et les matières religieuses ne font plus partie, comme avant la Révolution, du bagage littéraire de

tout homme instruit, et les différents traités de saint Augustin, tels que ceux De /a Vie humaine, De l'Ordre, Du Libre Arbitre, De la Trinité, De la Vraie Religion, les Soliloques, ete., ne sont plus, pour cette raison, étudiés que par les ecclésiastiques et par certains érudits.

D'autre part, le livre des Confessions constitue une page spéciale dans l’œuvre de saint Augustin, plus en rapport avec nos goûts de psychologie individuelle, notre désir de connaitre ce que nous appelons si prétentieusement l’état d'âme de chacun, et notre curiosité pour les détails particuliers et exceptionnels.

On a voulu les comparer aux réflexions de Montaigne et aux confidences de Rousseau, et c’est bien à tort; car, si saint Augustin parle de lui, ce n’est pas pour se complaire dans la description de ses fautes et la gloire de son relèvement, mais pour faire œuvre de moraliste chrétien et montrer que le plus indigne des pécheurs peut,

avec le concours de la raison et de la foi, arriver à la connaissance parfaite de la vraie religion. « Il parle de lui, mais contre lui et pour les autres’. » C'est donc un livre

d’exhortation, où l’ardeur généreuse du cœur éclate à chaque page et fait naitre des

arguments d’une grande utilité morale. De là son succès qui n’a fait que grandir de

notre temps, en raison même de notre éducation littéraire.

1. Voir Rexé Picuox, Aistoire de la littérature latine, Paris, Hachette, 1897, p. 870

2 HAMCITÉMDENDIEU.

Si donc les Confessions sont un livre d'enseignement moral, où les profanes vont chercher l'histoire d’une âme, il en est tout autrement de la Cité de Dieu, qui est une œuvre apologétique de la religion chrétienne. Ce traité général de toute la doctrine de saint Augustin, ce résumé de toutes ses idées sur toutes les questions en litige à son époque, questions qui n’ont pas cessé de solliciter l'attention des penseurs, ce premier essai d'histoire universelle n’est pas, croyons-nous, dans toutes les mains, et beaucoup en connaissent le titre qui ne l'ont jamais lu.

C'est pourquoi on nous permettra, au début de cette étude, de retracer en quelques lignes la vie de saint Augustin et de présenter une analyse succincte de sa Cité de Dieu, dont il est nécessaire de connaître le développement pour comprendre l'interprétation que lui ont donnée les artistes des xiv° et xv° siècles, sous la direction de certains docteurs, clercs ou laïques.

C'est en 354 que naquit Aurelius Augustinus', dans une petite bourgade de Numidie, à Thagaste, aujourd’hui Soukaras.

Son père, Patricius, était paien ou du moins très indifférent. Il ne se convertit que dans les derniers mois qui précédèrent sa mort (371). Un de ses oncles était donatiste, comme beaucoup de citoyens de cette province.

Sa mère, Monique, d’une famille chrétienne, avait une foi profonde dans le christianisme. Ne considérant que le salut de l’âme de son enfant, elle fit preuve, pendant des années, d’une patience inlassable, d’une douceur sans égale et d’une obstination qui devait, jointe à des vues très larges, finir par triompher de tous les obstacles et par amener son fils bien-aimé dans le sein de la Religion.

C'est entre ce père violent, ambitieux et pratique, et cette mère affectionnée, dont la tendresse ne cessait de veiller sur lui, que grandit l’enfant. Son intelligence s'éveilla de bonne heure, et les heureuses dispositions qu'il montra firent penser à Patricius que son fils pourrait lui faire honneur. Ce petit bourgeois d’une ville obscure de Numidie ne négligea rien pour lui faire donner une éducation complète bien audessus de sa condition. Il voulait « qu'il excellât en cet art de l'éloquence qui fait « acquérir de l'honneur parmi les hommes et des richesses trompeuses*. » C'était le destiner à la carrière de rhéteur.

Il l'envoya donc à l'école de Thagaste où il recut les premiers rudiments des lettres et se passionna pour la poésie. Il apprit Virgile par cœur, « exprima en prose « les paroles ardentes et enflammées de la Junon du poëte? » et ne se lassa pas de pleurer sur les infortunes de Didon. Ce fut son poëte préféré et, dans ses ouvrages, il ne cessa de le citer. Il fut moins épris d'Homère, à cause de la langue grecque dont les difficultés le rebutaient et qu'il ne sut jamais bien. Dans la suite, nous ne le verrons citer les auteurs grecs que par des traductions latines. Quand il parle de Porphyre et de son ouvrage intitulé : La Philosophie des oracles, il dit qu'il se sert de ses

expressions telles qu’elles ont été traduites du grec en latin‘. Quand il fait allusion à Platon, il s'adresse souvent à Apulée pour connaitre la doctrine du philosophe

grec. « La difficulté que je rencontrais » disait-il « dans l'étude de la langue

. Vie de saint Augustin, par Possidius, son disciple, évêque de Calame. + Confessions, Liv. I, chap. 1x, traduction Arnauld d'Andilly, Paris, Guillaume Desprez, 1688. Conjessions, Liv. 1, chap. xvn.

. Cité de Dieu, Liv. XIX, chap. xx.

ESSb =

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« grecque mélait comme une espèce d’amertume dans la douceur de ses fables, « d’ailleurs si ingénieuses et si charmantes’. » Et ailleurs : « Nous n’avons pas, nous « autres Africains, assez l'habitude de la langue grecque pour être capables de lire « et d'entendre les livres que les Grecs ont écrits sur la Trinité?. »

Un peu plus tard, il fut envoyé à Madaure, ville voisine de Thagaste et célébrée par Apulée, qui offrait des ressources plus importantes. Il s'y perfectionna si bien dans la grammaire, que bientôt il devint aussi instruit que ses maitres et que son père voulut donner un couronnement à son éducation en l’envoyant à l’Université de Carthage pour y apprendre les derniers secrets de la rhétorique. Il le fit donc revenir de Madaure et passer un an dans sa famille en attendant qu’il püt réunir les premières ressources. « J’attendais » dit saint Augustin « qu’on eût préparé l'argent nécessaire « pour un voyage plus long que n'avait été le premier, mon père se disposant à « m'envoyer à Carthage, plutôt par un effort de l'ambition qu'il avait pour moi, que « par le pouvoir que son bien lui en donnait, n'étant qu'un des moindres bourgeois « de Thagaste*. » C'était, en effet, une dépense considérable que ce voyage et ce séjour à Carthage, et Patricius avait une position trop modeste pour pouvoir y subvenir entièrement.

11 s’adressa donc à un de ses amis, riche et puissant, Romanien, qui avait pour Augustin une vive affection. Ce Romanien était un homme influent qui répandait ses largesses sur toute la contrée, tenait table ouverte et se créait ainsi une clientèle prête à le pousser aux honneurs. Il avait sa statue sur la place publique, élevée par la reconnaissance et surtout par l'intérêt du peuple qui lui témoignait ainsi ses remerciements pour les combats de bêtes féroces qu'il offrait constamment à son insatiable curiosité‘. Il accueillit la demande de Patricius et ne cessa d’aider Augustin de ses deniers, même après la mort de son père.

Carthage n'était plus alors la Carthage d’Annibal. C'était une ville nouvelle, bâtie par les Romains, une des premières de l’Empire, rivale d’Antioche et d'Alexandrie par sa richesse et sa magnificencef. Son port, ses quais, ses édifices faisaient l'admiration des étrangers, qui s’arrètaient, dans la rue Céleste, devant des temples magnifiques et, dans la rue des Banquiers, devant des palais d’un luxe inoui. Ses écoles étaient nombreuses, et les maitres qui y enseignaient attiraient par leur renommée une foule d'étudiants. Ses théâtres étaient très courus, car les spectacles étaient la passion de Carthage, et tout un public empressé venait y applaudir les comédies de l’Africain Térence. A la vérité, tout ce luxe n'allait pas sans un grand débordement de vic rament africain qui se dévoilait dans toute son ardeur pour le plaisir.

et la corruption n’y avait d'égal que l'emportement du tempé-

Si le peuple de Carthage se pressait ainsi aux spectacles pleins d'émotions qu'on lui offrait, c'était aussi avec la même ardeur qu'il se portait aux jouissances de l'esprit et aux äpres rivalités des diverses philosophies et des différents cultes. L'astrologie et la sorcellerie, mentionnées par Apulée, y étaient en grand honneur.

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