VOIR PLANCHE V
Description générale. — Un vol. petit in-fol. Vélin. Dimension des ff. : H. 0,318 <0%,215. Justification : 0",240 <0",160. 2 colonnes avec 0,008 d'intervalle : 42 lignes.
Il contient l'extrait des Retractationes, le prologue et le texte du traité en vingt-
[ce. 1310] MANUSCRITS A PEINTURES. 227
deux livres. Le fol. 281 comprend la fin de l’ouvrage ainsi que la sentence prise dans le Timée de Platon auquel saint Augustin a fait quelques emprunts aux chapitres xvr et xvir de son XIII° Livre. Le fol. 281 v° est blanc et les ff. 282-296 contiennent la table des chapitres, pour finir par ces mots : « Expliciunt capitula libri beati Augustini de Civitate Dei. » Le manuscrit compte 297 ff. notablement” rognés et numérotés récemment au crayon. Le premier et le dernier sont blancs. L’exemplaire est incomplet, car il manque x fol. entre les ff. 122 et 123 et 10 ff. entre les ff. 195 et 176.
Le fol. 3 (2° écrit) commence par ces mots : « [eva]sissent, nisi servos Christi » et le 296° (dernier écrit) par « [beatitudinis sanctorum et perpetuis suppliciis impiorum ».
Collation. — Cahiers de 12 ff. avec remarques.
Reliure. — Jolie reliure en bois recouverte de peau fauve; dos à nerfs. Travail français du xvr° siècle dans le style de la Renaissance italienne. Cette reliure est décorée tout autour sur les deux plats de petits compartiments imprimés à froid et répétés plusieurs fois, avec, au-dessous, une légende abrégée : Sacrifice d'Abraham, TEN ABRA DOM. Serpent de bronze, siNG. PENIr. Crucifixion, consumarum. Résurrection, susriricario. Péché originel, PEccarum. Des encadrements intérieurs contiennent des médaillons séparés par des vases de fleurs. Une pièce centrale, dont la dorure est effacée et qui semble avoir été rapportée, dépare l’effet de cette couverture. Des coins légèrement ornés et des fermoirs en laiton complètent la reliure dont une des lanières est arrachée.
Écriture. — Écriture en Lettre de forme du commencement du xrv° siècle, jolie, claire et harmonieuse. Elle s'appuie sur des lignes bien réglées, en concordance au recto et au verso. Elle est affectée de beaucoup d’abréviations. Elle rappelle les caractères de celle de Robert de Billyng qui copia en 1327 une Bible connue que la Bibliothèque nationale conserve sous le N° 11935 latin. Titre courant De Cr. L. vi, en chiffres romains de couleur: Au fol. 2 (premier écrit) on lit d’une écriture moderne : Monasterii B. V. M. de Salem. Au folio 166 et à d’autres pages, on remarque de petites notes cursives à l'encre, qu'on a négligé d'effacer. Ce sont des initiales d'attente fournies par le copiste au rubricateur qui devait les inscrire dans les espaces laissés en blanc.
{nitiales. — En tête de chaque chapitre, il y a de petites initiales, rouges et bleues, remplies de petits traits de couleur. Les grandes lettres décorées avec soin et d’un joli effet sont réservées pour le commencement des livres. Elles sont au nombre de 19, car celles des Liv. XII et XVII ont été enlevées avec les feuillets dont nous avons constaté la disparition. Peintes en bleu sur fond rouge ou vice versa, elles apparaissent inscrites dans un quadrilatère bordé d’or. Dans leur intérieur se détachent sur fond d’or des enroulements parsemés de feuilles de vigne. Quelques-unes montrent la tête rouge et grimaçante du démon. Trois autres sont historiées; nous en reparlerons plus loin.
Bordures. — Ces grandes lettres donnent naissance à des montants coloriés qui courent le long de la colonne et qui se terminent par des tiges cheminant plus ou moins loin dans la marge. Ces rameaux de lierre, avant de pousser leurs dernières feuilles, portent sur leurs brindilles des animaux de toutes sortes: oïseaux, chiens, lapins, lièvres, licorne, lion, etc. Celui du fol. 243 v° nous montre un lion à la ramure de cerf. Toute cette ornementation discrète et de bon goût est coloriée de bleu et de rouge; dans les autres feuillets, on rencontre parfois des gerbes de filets de même couleur qui grimpent légèrement entre les colonnes.
228 LA CITÉ DE DIEU. [e. 1310]
Provenance. — Ce manuscrit se trouvait, comme nous l'avons vu par la mention du fol. 2, dans la bibliothèque de l’abbaye cistercienne de Salmansweïler ou Salem, fondée en 1138 au diocèse de Constance. IL y portait le n° 323 d’après les fiches conservées à Heidelberg et relatives aux manuscrits de cette abbaye. Notre exemplaire arriva à la Bibliothèque de l’Université, quand les livres de Salem furent transportés à Heidelberg, c’est-à-dire en 1828. Avait-il été acheté en France, au xvunr' siècle, par un commissaire du couvent, comme le missel dont M. Salomon Reinach nous a donné une intéressante description? C’est ce que nous n’avons pu savoir, en l'absence de toute indication fournie par le manuscrit et par les catalogues.
Miniatures. — Elles consistent en trois lettres historiées qui se trouvent, les deux premières au recto du fol. 2 et la troisième, au verso de ce même folio. Ces miniatures, d’une extrême finesse, présentent des types gracieux et toujours juvéniles, élégants et en même temps énergiques, dans leurs attitudes pleines de vie. Les visages, qui ont à peine deux millimètres, sont tracés avec délicatesse et encadrés de cheveux frisés; leurs physionomies étonnées font partie de cette technique de l’école de Paris qu'on retrouve dans les œuvres d'Honoré et de Pucelle et qui dérivait peut-être de l’école anglaise*, elle-même inspirée par les œuvres admirables des verriers de la première renaissance française. Le coloris est franc, discret et très harmonieux. Les fonds, dessinés à compartiments, sont bariolés de blanc et d’or. Tout dénote dans cette illus-
tration une recherche de beauté jeune et gracieuse, désireuse de plaire.
La première peinture est comprise, fol. 2, dans l'intérieur de l’initiale I de « Interea » mot qui commence le chap. 43 du Liv. Il des Retractationes. H. 0",120 < 0",030. Elle représente, en 4 registres, à 2 compartiments chacun, huit petits sujets tirés de la Création. Chacun d’eux a 0",025 Xo",orr et est contenu entre trois colonnettes qui soutiennent dans le haut deux arcs ogivaux faisant partie d’un appareil architectonique religieux.
a) Le Seigneur (en jeune adolescent dans toute cette figuration) sépare la lumière des ténèbres; 6) il crée le soleil et les étoiles; c) puis les oiseaux; d) puis les animaux; e) les poissons et les mers; /) enfin, nos premiers parents; g) il se repose dans sa gloire; À) le Christ meurt sur la croix entre la Vierge et saint Jean.
Un petit ange avec ailes rouges, assis sur le montant de la bordure, fait mine de soutenir l'initiale.
Dans la seconde colonne on remarque la lettre G de « Gloriosissimam », première lettre du traité, peinte en rouge sur fond bleu. Elle compte 0",045 <0,"050 et est divisée en 3 registres :
a) Dans la Cité céleste quatre anges adorent le Seigneur.
b) Dans la Cité terrestre, saint Augustin, assis dans un fauteuil d’or et revêtu des habits épiscopaux, fait le geste de la démonstration devant quatre petits moines agenouillés devant lui à la file.
c) Dans l'enfer, le Leviathan, à la gueule de chien tournée de bas en haut, tient une cuve contenant des damnés, tandis que des diables attisent le feu avec des soufflets rouges.
Les montants se terminent par deux figurines, dont l’une tient un hibou. Sur la tige inférieure on aperçoit un centaure lançant une flèche dans la direction d’un autre centaure qui tient un glaive et se garantit derrière un grand bouclier rouge. La brindille porte à l’extrémité de son feuillage un perroquet vert.
Au fol. 2 vw (Planche V), Liv. I, la lettre initiale E, H. 0",046<0",040, bleue sur fond rouge encadré d'or, contient la scène du péché originel. Adam et Eve, cachant leur nudité, mangent le fruit défendu de l’arbre du mal, dans lequel on remarque enroulé le démon au corps de serpent et à la tête de renard. Les corps de nos premiers parents sont allongés, avec des jambes un peu gréles ; expression étonnée, cheveux frisés, sourcils élevés, bouche petite en accent circonflexe.
La branche, qui part en bordure vers le haut de la page, se termine par un dragon rouge qui supporte dans sa gueule un médaillon quadrilobé, où l’on aperçoit, sur un fond d'or gonflé, un ange rose brandissant son glaive sur Adam et Êve qui s'enfuient pleins de confusion hors du Paradis. L'autre branche descend le long de la colonne et côtoie tout le bas de la page. Elle porte
1. Deux miniatures de la Bibliothèque de Heidelberg, Gazette des Beaux-Arts, janvier 1904.
2. Dr. Gronc Grar Virzruum, Die Pariser Miniaturmalerei, Leipzig, 1907, in-8°, passim et p. 227.
3. Cette page est reproduite avec une étude détaillée par A. von Oscueruiusen, Die Miniaturen der Universitüts- Bibliothek zu Heidelberg, Heidelberg, Verlag von Gustav Koester, 1887-1895, zweiter Theil, XXXI, p.71, pl. 8.
[c. 1310] MANUSCRITS A PEINTURES. 229
sur sa tige un cygne, une tête de faune et un corbeau. Seigneur dont on aperçoit la main dans les cieux, et le Aux deux angles du feuillet, elle entoure deux médail- second : Caïn en rose, assommant avec une bêche lons à fond d’or, semblables à celui du haut et conte- Abel, en bleu, étendu sur le sol.
nant, le premier : Caïn et Abel faisant une offrande au
Cette illustration est plutôt celle d’une Bible que d’une Cité de Dieu. Elle a dû être faite sans direction par un artiste qui se servait de ses patrons habituels. Elle appartient à l'art français, qui était alors si florissant que son influence s’exerçait sur tous les pays. Elle rappelle les verrières des cathédrales dont l'artiste copiait les effets en peignant des chairs blanches se détachant sur un fond coloré ou doré, simulant la lumière du ciel passant à travers les vitraux. L’exécution de ces peintures si fines, si brillantes et si soignées, dénote la main d’un artiste parisien.
PARIS, BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, MSS. FRANC. 2912-13, c. 1376.
Sanr AucusriN, LA Ciré pe Drev.
TrapuorTion Er CommMenNTrAIRESs DE RAOUL DE PRAELLES,
VOIR PLANCHES VI, VII, VII, IX et X.
Description générale. — Deux vol. in-4°. Vélin très fin. Dimension des ff. : H. 0",280%<0",195. Justification : o",180%x0",125. 2 colonnes, avec o",o12 d’intervalle : 41 lignes.
Le tome I (22912), qui contient les dix premiers livres, comprend 2 ff. blancs, 445 #. numérotés et 1 fol. blanc. Avant le texte du traité, on trouve, au fol. r, la liste des docteurs que nous avons relevée au ch. 1v de la présente étude; au fol. » v, (recto blanc), une miniature; au fol. 3, le discours de présentation transcrit au ch. 1v; au fol. 5, un autre prologue du traducteur, également mentionné au même chapitre; au fol. 6, la table des chapitres du Liv. 1; au fol. 6 v°, la sentence du livre des Rétractations de saint Augustin; au fol. 7, l’exposition sur ce chapitre et au fol. 8 l'adresse à Marcellinus et le commencement de la traduction.
Le tome II (22913), qui contient les douze derniers livres, comprend 1: fol. blanc, 449 ff. numérotés et 1 fol. blanc.
Au tome I, le fol. 3 commence par ces mots : « A vous tresexcellent Prince »; le fol. 4: « Solempnité, reverence et devocion » et le fol. 445 et dernier : « que nous ayons moins sattifait ». Ce tome finit par : « Cy fine le X:° livre ».
Au tome IT, le fol. 1 commence par : « ci commencent »; le fol. 2 par : « de la creation du monde » et le fol. 449 et dernier : « si oncques painne, soucy ». Ce tome finit par : « soixante et quinze ». |
Collation. — Cahiers de 12 f., avec réclames.
Reliure. — Belle reliure du commencement du xvnr° siècle, en maroquin rouge, avec dessins au pointillé. Au dos, des couronnes, avec ce titre : LA - GITÉ : DE: DIEU | PAR-S : AUGUSTIN: | AVEC + DES + COMEN + | EN: 1375 + rom : 1. De même pour
le row. 11. Dorée sur tranches. A l’article 235 de l'inventaire de la Librairie du Louvre,
dressé par Gilles Malet, dont nous parlerons plus loin, nous voyons que les volumes P ; P P ; ÿ q
étaient primitivement couverts de soie à queue, avec fermoirs.
230 LA CITÉ DE DIEU. [c. 1376]
Écriture. — C’est une petite écriture de lettre de forme, réglée, sur parchemin de choix, serrée, très lisible et très soignée. Elle pourrait être de Raoul d'Orléans, le célèbre calligraphe du roi Charles V, si nous la comparons avec celle du manuscrit du Voyage de Jean de Mandeville', portant l'indication du nom de ce copiste, qui l’acheva pour Gervais Chrétien, premier physicien du roi, le 28 septembre 1371,
atre ans avant celui qui nous occupe. Et cependant elle paraît se rapprocher encore plus de celle d'Oudin Carnavay*, qui écrivit près de vingt ans plus tard, en 1493, un exemplaire des Pèlerinages de Guillaume de Digulleville (Ms. franc. 823 de la Bibl. Nat.). Ce sont les mêmes dispositions. La ressemblance est frappante, même dans les détails, comme les renvois en marge.
Si, comme nous le supposons, ce manuscrit est l’exemplaire original de la traduction, il est à croire que Raoul de Praelles présida à un très soigneux collationnement du travail de l'écrivain, car, en de nombreux endroits, on voit des renvois, une sorte d'étoile bleue, auxquels se réfèrent, dans la marge, des rectangles ou des triangles au trait et au pointillé bleu et rouge dans lesquels les omissions sont inscrites. La marge contient encore, répétés, la plupart des noms propres du texte. En haut des pages, on voit le titre courant, indication des livres où « Augustini de Civitate Dei » en chiffres romains et lettres capitales, alternés de différentes couleurs. Au fol. 1 des deux tomes, on lit : Gaignières, n° 1899, d’une écriture du xvur siècle.
Initiales. — Les capitales sont formées avec de petites fleurs rouges et bleues, se détachant sur un fond d’or. Les commencements des chapitres sont en rouge et bleu et les expositions du translateur en rouge.
Bordures. — Les bordures sont constituées par des bandes, bleues, rouges et or, caractéristique de l’école des enlumineurs de Paris, d’où s’échappent de légères brindilles portant des feuilles de lierre, des papillons et des oiseaux. L'écu royal aux armes de France, placé tantôt en haut, tantôt en bas des pages, quelquefois en marge, est, ou seul, ou soutenu par des anges, des oiseaux ou des lions. Au tom. I, l’écu à trois fleurs de lis se trouve répété neuf fois et l’écu à fleurs de lis sans nombre se rencontre dans quatre miniatures sur douze. Il en est de même dans plusieurs des livres copiés pour le roi Charles V:.
Provenance. — C’est très probablement l’exemplaire original de la translation avec commentaires que Raoul de Praelles commença à la Toussaint de 1371, qu'il acheva le 1° septembre 1375 et qu'il offrit au Roi‘. L’exécution du manuscrit dut suivre de près l'achèvement du texte. On ne se trompera guère en lui attribuant pour date l'année 1376°. Ce qui permet cette identification, c’est l'existence des armes de France peintes sur chaque feuillet contenant une miniature et l'inscription portée par Gilles Malet® sur les inventaires’ de la Librairie du Louvre, avec l'indication que ces deux volumes furent prêtés à Monseigneur d'Anjou le 7 octobre 1380, peu de temps
+ Bibl. nat., Ms. franc. 4515 des Nouv. Acquis. Cf. Brapzey, Dictionary of Miniaturists, art. Oriens (Raoulet d'). M. Léororr Deusce, Recherches sur la librairie de Charles V, Paris, 1907, tom. I, p. 70. - Léorouo Deursue, Recherches sur la librairie de Charles , Paris, 1907, tom. I, p. 55 et pl. IX. - Léororr Deusce, Recherches sur la librairie de Charles V, tom. I, pp- 59 et 221. - Léororv Deuisce, Recherches sur la librairie de Charles V, tom.'1, p.221. 6. M. Léoroo Deusce, Recherches sur la librairie de Charles V. Le chapitre n est consacré à ce garde de la librairie, ainsi que les Appendices II, Ill, IV et XIV. 7- L'inventaire de Gilles Malet porte : item, la Cité de Dieu en deux volumes couverte de soie à queue et fermouers comme dessus [chascun ITIT fermouers d'argent esmailliez].
HR WE m
{c. 1376] MANUSCRITS A PEINTURES. 231
après la mort du Roi, son frère’. Remis au Duc, ils ne rentrèrent pas au Louvre, et leur sort ne nous est pas connu. Ils ne furent retrouvés qu’en 1707, par Gaignières, chez un libraire du quai des Grands-Augustins, à qui il les acheta pour un prix modique. Le célèbre amateur les donna en 1711 à la Bibliothèque du Roi, où ils furent inscrits sous le n° 1379 que nous avons relaté plus haut. Ils n’en sont plus sortis.
Miniatures. — Bien au complet, elles sont au nombre de 24, une grande à toutes marges au fol. 2 v°, une autre en vignette, en tête du prologue et une au commencement de chacun des vingt-deux livres. Elles nous apparaissent souvent bordées d’une bande à dessins rouges et bleus, doublée d’un trait d’or, avec ornements aux angles. Aucune d’elles n’est accompagnée de légendes.
Ces peintures, de la main d’un même artiste, sont traitées en camaïeu*. Les personnages ont leurs contours dessinés soit au pinceau, en bistre et en rose, soit à la plume, à l’encre, mais plus rarement (Liv. XI). Elles sont ensuite rehaussées par des teintes généralement rosées. Les physionomies ne sont pas très variées, du moins dans chaque type établi par le peintre pour désigner des groupes différents. Ainsi, de parti pris, les païens sont petits, ramassés, à grosses têtes et à ventres proéminents, tandis que les chrétiens ou les philosophes des sectes spiritualistes sont grands, élancés, beaux, imberbes, aux formes délicates et gracieuses, d'aspect juvénile. Cette opposition voulue donne une idée de l’habileté de l'artiste. Les mains sont grandes et les doigts très allongés. Les attitudes un peu tourmentées sont très expressives et marquent une recherche de grâce qui évite la mièvrerie et l’afféterie. Les plis des vêtements et des draperies sont très heureusement traités, épousent bien les mouvements du corps et soulignent les gestes. Les soldats avec leurs cuirasses bleues, leurs casques coniques et leurs cottes de mailles qui les raïdissent, ressemblent à des scaphandriers. Quant aux visages, dessinés avec soin, ils sont caractérisés par l’inclinaison des têtes et par la recherche avec laquelle les éheveux et les barbes sont frisés.
Le paysage, tout de premier plan, s’arrête à un mur de fond décoré de mosaïques de différents dessins et de couleurs variées, ou de rinceaux d’or. Des tertres supportent des arbres aux troncs curvilignes et aux faites feuillagés, ressemblant à de grands champignons d’un vert très foncé. Sur le sol vert päle, sont posées, en teintes plates, des fleurs jaunes. Quant aux constructions, elles offrent des tons vifs bleus et rouges, surtout dans le revêtement de leurs toits. Quelquefois les cieux sont indiqués audessus des parois mosaïquées par une teinte bleuâtre rehaussée de bandes d’un bleu plus foncé.
La tonalité générale est douce et agréable. L'ensemble dénote un artiste chez lequel la recherche de la beauté et le souci d’un certain réalisme se mélent et se combinent heureusement.
Quel est cet artiste? Il semble bien qu’il était Francais, ou du moins qu’il appartenait à cette école de Paris qui, à la fin du xt siècle, attirait des provinces et des pays limitrophes tant d'artisans avides de s’employer au service du Roi, des grands seigneurs et des riches bourgeois.
1. Un recolement fait en 1411 constata l'absence de cet exemplaire qui avait été livré au Duc d'Anjou le 7 octobre
2. La technique de ces grisailles était depuis longtemps connue de nos miniaturistes; mais le roi Charles V paraît avoir goûté avec prédilection ce genre de peinture.
232 LA CITÉ DE DIEU. [c. 1376]
D'’aucuns ont pensé à Jean de Bruges, de son vrai nom Jean de Bondolf, qui signait Johannes de Brugis, Jehan ou Hennequin de Bruges et qui fut « peintre et varlet de chambre de Monseigneur le roy Charles V' ». Outre les cartons des célèbres tapisseries de l’Apocalypse, qui décorent la cathédrale d'Angers, ce peintre avait signé en 1371 le premier feuillet d'une Bible historiale conservée aujourd’hui au musée Meermanno-Westreenianum de La Haye’. Le roi Charles V y est représenté, assis, familièrement vêtu et recevant le manuscrit des mains de Jean de Vaudetar, son conseiller, agenouillé devant lui. Mais si l’on compare nos miniatures avec ce portrait, si intéressant, du reste, on s'aperçoit bien vite qu’elles ne peuvent être de la même main et qu'elles accusent un type de beauté et d'élégance qu'on ne rencontre pas dans la page illustrée de la Bible de La Haye.
Une hypothèse, plus digne d'attention, désigne l’auteur du célèbre tableau du Louvre appelé le Parement de Narbonne, dessin sur samit, que l’on attribue sans raison bien certaine à un autre artiste aux gages du roi Charles V, Jean d'Orléans’, qui l'aurait achevé vers 1374. De 1361 jusqu'à la fin du siècle, nous le trouvons souvent cité dans les comptes royaux pour les nombreux travaux dont il était chargé. Certes, parmi les œuvres que nous rencontrons de cette époque, c’est celle qui se rapproche le plus de nos miniatures par le style noble et élégant, les attitudes gracieuses et élancées, les visages expressifs et les plis des draperies. Toutefois, la facon de traiter les arbres diffère totalement.
Devant ces incertitudes nous pensons qu’il vaut mieux ne pas se prononcer entre ces différentes hypothèses et attendre qu'un document d’archives vienne nous mettre sur la trace de notre peintre. Peut-être le trouverons-nous parmi les quinze enlumineurs, serviteurs de l'Université de Paris, que le Roi exempta du guet par lettres du 5 novembre 1368‘.
Quoi qu’il en soit, nous avons devant nos yeux une œuvre imbue des traditions élégantes de l’art français du commencement du xrv° siècle. L'artiste est de l’école des Honoré, des Richard de Verdun, des Jean Pucelle, des Anciau de Sens et de Jaquet Maci, qui ont illustré le Bréviaire de Philippe le Bel et la Bible écrite par Robert de Billyng et dont les personnalités historiques sont encore assez mal dégagées. Mais il subit déjà, semble-t-il, les influences d’un réalisme septentrional qui, comme nous le verrons par la suite, se fit de plus en plus sentir’.
1. Cf. Fienens-Gevaerr, La Renaissance septentrionale, Bruxelles, 1905, p. 47, et Mancez Poëre, Les Primitifs parisiens, Paris, 1904, p. 42.
2. M. Léoroir Deuisce, Recherches sur la librairie de Charles F, Paris, 1907, tom. I, pp. 80, 81 et 148.
3. Jean Granger ou Grancher, d'Orléans, appelé aussi Jean d'Orléans ou Hennequin d'Orléans. Cf. Mancez Poëre, Les Primitifs pa s, p. 35; Boucnor, Les Primitifs français, dans la Gazette des Beaux-Arts de janvier 1904, et Frenens- Gevazrr, La Renaissance septentrionale, p. 5o.
4. Ces lettres ont été publiées par Du Boulay et par Secousse et citées par M. Hexry Manrin, Les Miniaturistes français, Paris, 1906, p. 73.
5. Du même art nous signalerons un charmant Ms. in-8°, conservé à Londres dans l'Art Library du South Kensington Museum, Missale secundum usum ecclesiae sancti Dionisit. Ce petit livre demanderait un examen attentif et une étude
spéciale. Nous en donnons ici une idée en reproduisant les feuillets 256 v° et 261 (Planche X). Postérieur à 1350, puisque le calendrier mentionne la mort du roi Philippe VI, il nous semble avoir été exécuté peu de temps après. L'écriture est conforme à ce que nous savons de la calligraphie de Henri du Trévou. Le calendrier contient beaucoup de noms de Rois et Reines de France et d'abbés de Saint-Denis. Les miniatures, d'une finesse extrême et d'un art très subtil, sont de l'École de Jean Pucelle, peut-être de l'atelier de Girard d'Orléans. Elles rappellent celles qui décorent le Bréviaire de Jeanne d'Évreux, conservé au Musée Condé sous le n° 1887. Les corps sont élancés, les attitudes charmantes, les têtes très frisées. Une recherche d'élégance distingue ces personnages peints en grisaille, rehaussés de rose, de bleu et d'or. Les fonds, souvent rouges, sont formés de dessins et de rinceaux d’or très fins. Les scènes représentées contiennent
[c. 1376] MANUSCRITS A PEINTURES. 233
Quant au choix des sujets traités par l'artiste, il est fort judicieux, et, comme il suit le texte et le commentaire de très près, il est possible que Raoul de Praelles en ait dirigé l'exécution. En tout cas, cette illustration a servi de modèle à trois autres manuscrits qui vont être décrits à la suite de celui-ci, le Ms. Add. 15244-45 du British Museum, le Ms. 80 de la collection H. Yates Thompson et le Ms. 162 de la Bibliothèque municipale d'Angers’. (Voir ci-dessus le Tableau analogique de la Famille n° 1, p- 193.)
Voici la description de ces peintures :
Tome I. — Fronrisrice. — fol. 2 w. — assis sur un siège aux pieds dorés et assisté de deux H. 0",180>%<0",120. — 3 registres’. Symbole des officiers de sa cour, le roi Charles V, couronné,
deux Cités.
a) Rédemption. — Dans le ciel, Jésus-Christ, revêtu d’un manteau qui laisse voir les signes de la Passion, les pieds sur le monde et portant le nimbe crucifère, est entouré par des anges et des saints, nimbés d'or, et par des docteurs coiffés de bonnets. A sa dextre, la Vierge agenouillée devant lui; à senestre, saint Jean. Les fonds sont rouges à rinceaux d’or et les nuées d’un bleu tendre.
b) La fausse et la vraie religion. — Ce registre est lui-même à 3 compartiments : 1° À gauche, les païens adorant les statues d’or de leurs dieux. 2° A
reçoit le manuscrit de la Cité de Dieu des mains de Raoul de Praelles, à genoux, patronné par saint Augustin, mitré et crossé. Deux anges tiennent, suspendue derrière le monarque, une draperie rose orangée, Les fonds sont bleus.
On a pensé que cette scène nous offrait les portraits de Charles V‘ et de son fidèle traducteur, mais on trouve dans ces deux volumes tant de visages qui leur ressemblent qu'il est possible que ce soit là un type admis par le peintre, peut-être par un acte d’adulation. Tous les païens de la miniature du Liv. XVIII ont le même nez que celui du Roi dans la vignette du fol. 3.
droite, les Hébreux prosternés devant l'arche. 3° Au centre, le sacrifice de la messe. Dans le compartiment central, les fonds sont rouges et, dans les deux autres, ils sont bleus.
c) L'Enfer. — La bouche énorme et enflammée du Léviathan, vue de profil, enserre une cuve où brülent des damnés parmi lesquels on distingue deux évêques. Tandis que des diables brouettent de nouveaux arrivés, un ange pèse deux âmes humaines dont l’une va tomber aux mains de Satan.