VOIR PLANCHE XIX
Il a passé, en 1906, entre les mains de M. H. Leclerc, libraire à Paris, quatre
feuillets, ornés de peintures, détachés d’une Cité de Dieu, qui a disparu ou qui existe encore, mutilée, sur les rayons de quelque bibliothèque inconnue. M. H. Leclerc a bien voulu nous permettre de les examiner et a même eu l'extrême obligeance de nous en donner des reproductions photographiques. Nous croyons intéressant d'en donner la mention suivante :
Description générale. — À feuillets, in-fol. Vélin. Dimension des ff. : H. 0",463 X0",340. Justification : 0",305 <0",215. 2 colonnes, avec 0",020 d'intervalle 54 lignes. Ils comprennent les feuillets de tête des Liv. V, VI, X et XVII.
Écriture. — Belle écriture, en petite lettre de forme, très claire, de la fin du xiv* siècle, avec titre courant, bouts de lignes et énoncé des chapitres en rouge.
Jnitiales. — Les grandes, avec des petites fleurs bleues, rouges et vertes, sur fond d’or; les petites, en tête des chapitres, de même style, mais plus simples.
Bordures. — Klles n'existent qu'au commencement des livres et sont formées de trois montants, bleu, rouge et or, avec branchage et feuillage de lierre de même couleur parsemé d’or.
Provenance. — Ces fragments ne donnent aucune indication d’origine ou de possession. M. Leclerc les avait achetés à une Parisienne, Madame la comtesse de Lurcy.
Miniatures. — Les quatre miniatures, que nous offrent ces feuillets, sont jolies et
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méritent d'arrêter notre attention. Le dessin est facile et naturel, le groupement des personnages est heureux et varié. Les expressions des visages dénotent un pinceau habile et les attitudes, élégantes et justes, marquent de l’aisance. Quelques personnages (Liv. XVII) portent des barbes pointues et des cheveux bouclés, si en faveur une vingtaine d'années auparavant dans les types de l’école de Paris; d’autres, au contraire, sont ramassés et accusent des préoccupations de réalisme qui nous rapprochent des écoles du nord. Le coloris est vif et assez bien fondu. L'auteur semble affectionner le rose. Enfin, les fonds marquent l’époque de transition. Derrière le terrain sur lequel évoluent les personnages, on distingue un second plan de paysage montueux avec des arbres bien dessinés. On sent déjà la propension à percer le mur de fond et à s’enfoncer dans un horizon à perspective naturelle. Mais nous n’en sommes pas encore là et l'artiste termine la scène par un motif de décoration quadrillée ou losangée dans laquelle l'or alterne avec des compartiments de couleur’. Quelquefois, cependant, un petit coin de ciel bleu, étoilé d’or, apparaît au haut du cadre.
Le peintre est certainement un artiste de valeur. Il nous est impossible de l’idenüfier, mais il fait penser à quelque artiste de Bruges travaillant à Paris et apportant des aspirations de réalisme dont on trouve dans ces miniatures des traces décisives. Il ne doit pas être loin du Maitre des Æ/eures du maréchal de Boucicaut, ou de ce Jacques Coëne de Bruges, dont M. le comte Paul Durrieu nous a groupé les œuvres supposées dans des études très intéressantes. Il y a certainement des rapports très étroits entre nos miniatures et celles qui décorent les Heures du maréchal de Boucicaut, de Madame Édouard André, et le Livre des Merveilles du monde, Ms. franc. 2810 de la Bibl. Nat.”. Ainsi que nous l'avons dit à propos du Ms. 55 de Boulogne, il est probable que l’auteur des miniatures du deuxième volume de cet exemplaire appartenait au même atelier que le peintre qui a décoré les présents feuillets. Comme choix des sujets, ces miniatures appartiennent à la Famille n# 3, dont on trouve le Tableau analogique aux pp. 196 et 197.
Voici la description des quatre miniatures qui subsistent de ce manuscrit aujour-
d’hui perdu :
LIVRE V. — H. o",o80x<0",o91. — La Roue terre, tandis que Nigidius, vêtu comme un docteur, de la Fortune et la démonstration de Nigidius. — fait une marque avec un stylet‘. Deux jumeau Recto d’un fol. commençant par : « avoit et de quoy robes roses et vertes, assistent à l'opération et, derrière, « il servoit » et finissant au verso par : « moult deux philosophes discutent, l’un vêtu de bleu, l’autre « destranges soient plus sem”... » A gauche, la roue de rouge. Dans le fond, à droite, sur un monticule,
ux
jaune de la Fortune. Un homme est étendu en-dessous ; aux axes horizontaux, deux hommes, l’un en bleu, l’autre en rouge; en haut, un Roi couronné et vêtu de vert. La Fortune, en jeune femme, portant une robe rouge doublée d’hermine et coiffée d’un bonnet vert, préside au sort des humains. A droite, un potier, vêtu de violet, confectionne un pot gris (trois autres sont déjà modelés), sur une roue posée horizontalement par
nous voyons de nouveau la Fortune, assise sur un globe; devant elle, debout, quatre femmes en costumes variés. Au centre, Jésus-Christ, nimbé, crucifère, en robe grise et manteau rose, bénit de la main droite. Dans le lointain, un monticule jaune avec un arbre vert. Sol verdâtre, fond mosaïqué à carreaux rouges, bleus et or, laissant apparaître un peu de ciel bleu parsemé d'étoiles d’or. Toute cette scène a rap-
1. M. le comte Pauz Durmeu, Le Maitre des Heures du maréchal de Boucicaut, dans la Revue de l'Art ancien et
moderne, juin et juillet 1906.
2. M. le comte Pauz Dunnœu, op. cit. et la Peinture à l'Exposition des Primitifs français, p. Go. 3. Nous donnons ces indications qui pourraient être utiles si on retrouvait le manuscrit auquel appartenaient ces
miniatures.
4. L'artiste semble avoir ignoré le sens de la démonstration du mathématicien.
290 LA CITÉ DE DIEU. [e.
port au Fatum en opposition avec la Divinité, qui règle toutes les choses. (Voir les détails que nous avons donnés en note p. 234).
LIVRE VI. —H. 0",077<0"093. — Discussion philosophique. — Recto d’un fol. qui commence par : « puteion lequel Valent fut baptisé par un evesque » et finissant au verso par : « de vraie religion qui en grec ». A gauche, une chaire de bois jaune à auvent, avec pupitre à tablettes sur lequel s’étalent des manuscrits. Un philosophe assis, Varron, robe rouge, collet bleu et calotte noire, discute sur le texte d’un traité avec saint Augustin debout devant lui, en évêque nimbé, mitre blanche, robe noire et manteau rouge. Derrière, un philosophe, Apulée, robe d'or et manteau bleu, avec un bonnet de docteur, représente les écoles philosophiques et compte les arguments sur ses doigts. Devant lui, un païen à genoux, en violet, aux pieds de deux idoles d’or placées sur un piédestal à colonne dans un édicule gris, se mutile le bras, comme adepte des mystères de la grande déesse. Sol dallé vert; fond mosaïqué à carreaux verts, rouges et or.
LIVRE X. — H. 0",075%<0",093. —sL'ancienne loi. — Recto commençant par : « sont en la « puissance de la Providence » et finissant au verso par : « car par ce il semble que on ». A gauche, un
édicule en pierres roses avec un autel d’or sur lequel est placé un agneau d’or. Un païen nu-tête et à genoux, chausses bleues, cotte rouge et capuchon bleu, l'adore. Tout près Moïse, en gris avec un manteau d’or, et derrière lui un docteur, en bleu avee une coiffure bleue et rouge, discutent avec un Roi couronné, en bleu avec un manteau rose à col d’hermine, suivi de cinq assistants en costumes variés. Deux dragons, les diables de l’hérésie, s’entre-dévorent au-dessus d’eux dans les airs. Sol vert; monticule jaune avec un arbre vert; fond bleu à carreaux d’or.
LIVRE XVII — H. 0",080 X< 0",093. — Les Rois. — Recto commençant par ces mots : « La Cité « de Dieu » et finissant au verso par : « lesquels « sont cohéritiers ». A gauche, trois philosophes, un en rose et or avec un bonnet rouge, un autre en bleu et rouge avec un bonnet rose, el le troisième en violet avec un bonnet bleu, les cheveux bouclés et la barbe en pointe, discutent avec un Roi couronné, rose à manteau bleu bordé d'or. Sol vert, deux monticules avec arbres verts; fond losangé rouge et or. En haut, au milieu de quatre bandes concentriques bleues, le Seigneur en buste, vêtu de violet, crucifère, barbu, inspire cette discussion, entouré de la phalange rouge des Chérubins.
PARIS, BIBLIOTHÈQUE NA'BIONALE, MSS. FRANC. 20 et 21.
SAINT AUGUSTIN, LA CITÉ DE Dreu.
Trapucrion er Commenratres DE RAOUL DE PRAELLES.
VOIR PLANCHE XVII, c.
Description générale. — Deux vol. gr. in-fol. Très beau vélin. Dimensions des
ff. : H. 0",462<0",325. Justification
0",30 <0",205. 2 colonnes, avec 0",028 2 ? ?
d'intervalle. Le tome IT a quelques millimètres de plus. 59 à 61 lignes.
Le tome I contient les dix premiers livres et comprend 2 ff. blancs, 274 numé-
rotés et 3 blancs. Le fol > commence par ce mot
« afin qu'il receust ».
« Charlemagne ». Le 274° par :
Le tome IT contient les douze derniers livres et comprend 2 ff. blancs, 266 numé-
rotés et 2 blancs. Le fol. 2 (celui de la miniature) commence par ces mots :
« Nous
disons la cité de Dieu », le 3°, par : « souverain bien » et le 266° par: « en beneurté ». Au fol. 1 des deux volumes, on lit les numéros successifs d'inscription 227-228;
6713,1-6714,1, et enfin 20-21".
Collation. — 8 ff. par cahier, avec remarques. Reliure. — Maroquin rouge, aux armes de France sur les plats. L couronné sur le
dos. Titre : Crré | ne Dieu | tome 1 — tome II. Doré sur tranches.
1. Pour les numéros des inventaires de la Bibliothèque Nationale rédigés, en 1645, par les Dupuy et, en 1682, par
Clément, gardes de la Bibliothèque du Roi, voir M. Léoroun Deuiste, Le Cabinet des Manuscrits, tom. 1, pp. 261 et 290.
[c. 1400| MANUSCRITS A PEINTURES. 291
Écriture. — Réglée, en /ettre de note, claire et régulière. Les commencements des chapitres et des explications sont en rouge. Le titre courant n’a pas été inscrit, quoique les deux lignes sur lesquelles il devait s'appuyer aient été tracées. Dans la marge de droite, on aperçoit, en petite cursive, les numéros des livres.
Sur la garde du tome I, on lit cette vieille inscription : Je Jehan bonhomme, libraire de l’Université de Paris, confesse avoir vendu a honorable homme et saige Jehan Cueillette, tresorier de mons® de Beaujeu', ce present livre de la Cité de Dieu, contenant deux volumes et les luy promets garantis envers tous et contre tous. Tesmoing mon saing manuel cy mis le premier jour de mars mil IIIIC IILP®* et sept. Bonhomme, (1488, n. s.), avec le paraphe.
La même mention se retrouve sur la garde du tome II, mais les mots : Jehan Cuceillette, tresorier de mons* de Beaujeu, sont effacés, quoique, par analogie, il soit facile de les rétablir, en considération des jambages des lettres qui ont subsisté.
Initiales. — Très belles et d’un goût excellent, en bleu ou rouge sur fond d'or avec feuillage multicolore. Les petites, en tête des chapitres, sont en or sur fond bleu et rouge.
Bordures. — 11 n’en existe que le long de la colonne qui contient la vignette. Par exception, au frontispice des deux volumes, elles forment l'encadrement et se continuent entre les colonnes. Très délicates et très élégantes, elles se composent d’un montant en or et en couleur d'où s'échappe un léger feuillage avec fleurs de lierre en or et en couleurs, comme celles que nous avons déjà rencontrées dans les manuscrits précédents. Cependant, au milieu de cette floraison légère, on voit apparaître un feuillage plus épais, rouge, bleu et vert, qui deviendra de plus en plus en faveur au xv° siècle et qui constituera une décoration beaucoup plus lourde. On peut se rendre compte de cette innovation en comparant les bordures des Mss. fr. 20105 et 20.
Provenance. — Nous ne connaissons pas le premier possesseur de ce manuscrit, aucune indication ne nous étant donnée à ce sujet par l'examen des volumes. Nous savons seulement par la quittance de Jehan Bonhomme, libraire de l'Université de Paris, que nous avons transcrite ci-dessus, que cet exemplaire fut acquis le 1“ mai 1488, par Pierre de Beaujeu, duc de Bourbon, grand sénéchal et mari de la fille de Louis XI, Anne de France, par les soins de son trésorier, Jehan Cueillette. Paulin Paris’ suppose que le grattage, dont la mention du tome II a été l'objet, indique que ce volume a été dérobé et remplacé dans la librairie du Duc par le manuscrit portant aujourd’hui le n° 22 du fonds français de la Bibliothèque Nationale. Il nous semble que la facon très incomplète, avec laquelle cette altération a été effectuée, n'indique pas de la part du voleur un grand souci de dissimuler son larcin et, du reste, rien ne prouve que ce grattage ait eu lieu au xv° siècle.
Pierre de Beaujeu avait, en effet, un autre exemplaire de la Cité de Dieu (aujourd'hui Ms. franc. n° 22°, malheureusement réduit au tome Il), qui lui venait de Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, soit par le roi Louis XI, qui avait confisqué en 1477 les biens de ce grand bibliophile, soit par l'intermédiaire de Jean d'Armagnac, dont il
1. Jehan Cueillette, d'abord greffier civil, criminel et des présentations au parlement de Bourgogne, pour le comté (20 décembre 1484), devint, en 1491, contrôleur général des finances du Languedoc (Pazzior, Le Parlement de Bourgogne, 1649, in-fol., p. 353). Il fut maire de Tours en 1511-1912. Le 7 janvier 1515, François I“ lui confirma les dons et octrois qui lui avaient été faits par Charles VIII et Louis XII (Catal. des Actes de François 1", V, n° 15697).