Décrit plus loin, Descript
292 LA CITÉ DE DIEU. [c. 1400]
avait acquis les terres de Carlat et de La Marche, sans qu'on puisse appuyer ces deux hypothèses de données bien certaines. Il conservait ses livres dans sa bibliothèque de Moulins sur les rayons, numérotés par pupitre, de la grosse tour méridionale, appelée la Male coiffée'.
A sa mort, en 1503, ils passèrent entre les mains de sa fille Suzanne, seule héritière de cette puissante maison, qui apporta, en 1505, le duché de Bourbon en mariage* à Charles III, duc de Bourbon, comte de Montpensier, si célèbre sous le nom de Connétable de Bourbon. Celui-ci hérita, en 1521, de sa femme qui lui avait laissé tous ses biens par testament en date de juin 1519. On sait la fin de l’infortuné Connétable. Dès 1523, François I“ avait mis la main sur toutes ses propriétés et par conséquent sur la librairie de Moulins. « Un commissaire du roi, Pierre Antoine’, en constata l’état le 19 septembre 1523 et vérifia l'exactitude des deux anciens inventaires qui lui furent communiqués par Mathieu Espinete, chanoine de Moulins, libraire et commis à la garde des livres du duc de Bourbon. »
Malheureusement l'identification de notre manuscrit avec les articles de cet inventaire” offre quelques difficultés parce que le rédacteur de ce document a décrit les exemplaires de la Cité de Dieu par les ornements extérieurs qui les recouvraient. Or cette couverture a disparu pour faire place, au xvin: siècle, à une nouvelle reliure en maroquin qui ne laisse pas de trace de l’ancienne.
Quoi qu'il en soit, l'inventaire de Pierre Antoine dresséen 1523 à Moulins porte : Au pulpitre prés la table, sont les livres qui s’ensuivent….. n° 17, Le livre de la Cité de Dieu, a deux fermaux de cuyvre doré, et celui qui fut établi en 1507 à Aigueperse : Livres en françoys..…. n 132, La Cité de Dieu, escripte en parchemyn, couvert de de veloux noir.
Après avoir été transportés à Fontainebleau, nos manuscrits furent amenés à Paris avec la Bibliothèque Royale sous le règne de Charles IX. Plus tard, ils reçurent les inscriptions que nous avons signalées, 227-228 dans l'inventaire de Dupuy en 1645, 6713-6714 dans celui de Clément de 1682, et récemment 20-21, sous lesquels ils sont actuellement désignés à la Bibliothèque Nationale.
Miniatures. — Ce manuscrit est complet et richement historié : il contient 23 miniatures, une pour le prologue et une en tête de chacun des vingt-deux livres.
1. Le duc Pierre n'a marqué dans notre histoire politique que par sa grande déférence aux volontés de sa femme et de son beau-père, mais les grands amateurs doivent le compter au nombre de leurs adeptes les plus fervents. Sans parler du célèbre rétable de Moulins, où il s'est fait peindre en effigie avec Anne de France, duchesse de Bourbon, il avait possédé plusieurs volumes de la bibliothèque de Jacques d'Armagnac, ainsi qu'un certain nombre de livres provenant de son oncle, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et tirés de la fameuse bibliothèque de Bruges. Sa prédilection pour l'œuvre de saint Augustin était évidente. Outre ces deux exemplaires déjà signalés, il possédait sur cet ouvrage les Commentaires de Thomas Valois et de Nicolas Triveth et un exemplaire imprimé sur vélin, dont la date d'édition ne nous est pas connue. Cela prouve l'intérêt qu'il portait à l'art nouveau de la typographie. (Voir: Art. de Le Roux pe Laincy, Catalogue de la Bibliothèque des Ducs de Bourbon dans les Mélanges de Littérature et d'Histoire, Société des Bibliophiles françois, Paris, 1850).
2. Ce mariage avait été longuement préparé par Anne de Beaujeu avec l’aide de l'amiral de Graville et béni par le cardinal Georges d'Amboise. Ces deux grands seigneurs étaient eux-mêmes possesseurs de deux beaux exemplaires de la Cité de Dieu, comme nous le verrons par la suite.
3. Ce personnage, originaire d’Issoire, était alors conseiller au grand conseil. Il fut pourvu, le 5 juillet 1525, d'un office de maître des requêtes. Il fut reçu le 13 novembre 1526. Il mourut le 18 mai 1531. Voy. Brancann, Généalogies
des Maistres de requestes, 1670, in-fol., p. 262. 4. M. Léoroin Deuste, Le Cabinet des Manuscrits, tom. I, p. 165, et E. Quenrn-Baucæanr, La Bibliotheque de Fontainebleau, Paris, 1891, p. 12.
5. Le Roux pe Laney, op. cit, pp. 77 et 120, et Cmazau, à la suite des Enseignements d'Anne de France à sa fille Suzanne de Bourbon, Moulins, 1878, pp. 231-258.
[c. 1400] MANUSCRITS A PEINTURES. 293 Il a été établi aux environs de 1400, peut-être par deux mains différentes, mais dans le même atelier, et sous la même direction. Il appartient à l’école du nord de la France par la sveltesse et la recherche d'élégance des types, mais certains détails dans le paysage et les constructions le rattachent à l’art flamand par la représentation simultanée des fonds mosaïqués et des fonds naturels.
Le dessin, obtenu par le pinceau, avec des traits foncés pour les ombres, est assez juste; la composition révèle quelque faiblesse, mais le coloris est vif, agréable et bien fondu. Les expressions, quoique banales, ne manquent pas de finesse.
Les types sont allongés et élégants (Liv. VI, X, XVII, XVIIL), les. têtes petites par rapport à la longueur des corps, l’anatomie d’une sveltesse recherchée (Liv. XIII et XIV). Les attitudes sont simples et naturelles. Toutefois, dans quelques-unes des peintures (Liv. IX, XV, XVI et XIX), les types plus lourds et moins élancés indiqueraient une autre main. À
Les constructions, en briques, aux tons vifs, sont très mal tracées. Elles trahissent une inexpérience absolue des lois de la perspective. Elles semblent s’entrechoquer et sur le point de s’écrouler, comme secouées par un tremblement de terre (Liv. I et IT). * : Ê
Les paysages sont accidentés, en vert clair, avec des fleurs plates, en vert plus foncé. L'artiste, voulant faire ressortir les plans éclairés par la lumière, les a revêtus d'une plaque d’or très brillante. Cette note caractéristique est très visible dans toutes les miniatures et parait être un procédé adopté par le peintre (Liv. VII, VIII, XI et XXI).
Les ciels sont en bleu foncé au zénith et, à mesure qu'ils se rapprochent de l'horizon, ils pälissent en teintes dégradées par*petits traits horizontaux (Liv. XII).
Les couleurs des vêtements sont vives et très rehaussées d’or dans le but de signaler les jeux de lumière dans les plis des draperies.
Les eaux sont formées de torsades blanches qui ressemblent assez à des S majuscules couchées horizontalement. Les arbres, très petits, sont d’un vert tendre avec un feuillage arrondi, frangé d’or ou de jaune (Liv. IV, VII, VITE XV et XX)
En ce qui concerne le choix des sujets, le présent exemplaire est un des plus
beaux représentants d’une nombreuse famille qui comprend des manuscrits de Rimini, de Boulogne-sur-Mer, de La Haye, de Bruxelles, de Thirlestaine House et d’autres exemplaires dont nous n’avons plus que quelques feuillets séparés. En est-il le proto-
type? C'est ce qu'on ne saurait affirmer, car il est contemporain des manuscrits de
Boulogne et de Thirlestaine House et il serait dangereux de se prononcer sur leur 5 5 F
priorité respective. Cf. le Tableau de la Famille n° 3, PP-+ 196 et 197. Voici la description de ces peintures :
Tome I. — PROLOGUE. — fol. 1. — H. 0",070 ><0",088. — Présentation du manuscrit. — Sur un fauteuil à dossier doré, le roi Charles V, couronné, avec une robe rouge et un manteau bleu doublé d’hermine, reçoit l'hommage du manuscrit, recouvert d'une soie rouge, des mains de Raoul de Praelles, tonsuré et vêtu d’un costume ecclésiastique noir, qui lui présente le livre à genoux. Trois conseillers, vêtus d’or et de rouge, sont debout derrière le Roi. Le fond est constitué par un revêtement violet en pierres et au-dessus par un échiqueté rouge, bleu et or.
LIVRE I. — fol. 4H. 0",110 X0",197. — Les deux Cités. — Cette peinture, qui tient le milieu de la page en largeur, nous montre un vaste amas de constructions rouges, roses, grises, vertes et bleues où les lois de la perspective sont étrangement violées. A droite, les Goths envahissent Rome, la cité terrestre, la pillent, massacrent les habitants et précipitent les Romains par-dessus les murailles. On voit leurs riches armures d'or et leurs casques, dont l'acier est repré senté en bleu. Des soldats endormis sont étendus dans la campagne. À gauche, saint Augustin, nimbé et vêtu
et
d'un costume noir, présente au Seigneur, figuré en buste dans les nuées d’or, le manuscrit de son traité, que l'invasion d'Alaric a inspiré. Sol vert et or. Quelques arbres en vert tendre. Fond échiqueté, bleu et or, laissant apparaître un ciel d’un bleu foncé.
LIVRE IL. — fol. 25. — H. 0",080 <0",088. — Les Jeux scéniques. — Dans une enceinte en plein air, que le peintre a représentée inclinée en avant, un poète lit des vers écrits sur une feuille de parchemin. Deux musiciens jouent de la cornemuse et de la flûte. Onze assistants, assis en cercle, écoutent attentivement. Leurs costumes sont de couleurs variées, très rehaussées d'or. Sol vert clair, arbres nains, même fond échiqueté.
LIVRE IL, — fol. 60. — H. 0",081><0",090. — Prise de Rome par les Gaulois. — Mème représentation d’une ville, même paysage rehaussé d'or, mêmes arbres au ras de terre, même fond échiqueté. Les Gaulois se sont emparés de Rome. L’un transperce de son épée un sénateur assis qui le frappe de son bâton. Deux autres mettent le feu aux maisons. Un Romain offre à la troupe assaillante le rachat de la ville sous la forme d’une bourse.
LIVRE IV. — fol. 111 v°. — H. 0",o8o><0",090. — Pompée et Ptolémée. — Pompée, seul dans une petite barque, dans une attitude suppliante, aborde en fugitif sur la terre d'Égypte. Sur le rivage, le roi Ptolémée, couronné, vêtu d’une robe grise et d'un manteau bleu, et tenant un sceptre à banderole, est assisté de ses deux conseillers Théodote et Achileas, qui le poussent au meurtre. Derrière eux, des guerriers aux armures bleues. Paysage vert tendre avec des plaques d’or. On aperçoit quelques maisons minuscules. L'eau est représentée par des torsades blanches, comme des S horizontales. Même fond échiqueté.