Voir Marcez Poëre, Les Primitifs parisiens, p
3. Le goût de la grisaille était très général à cette époque et beaucoup de manuscrits, exécutés pour Charles V et le Duc de Berry, ont leurs miniatures traitées en camaïeu.
298 LA CITÉ DE DIEU. [c. 1400]
Comme particularités de ce second volume, nous ferons remarquer que les têtes sont très abondamment chevelues et toujours blondes, même Adam qui est généralement brun, même la Mort qui est toujours noire. De plus, les cheveux sont roulés autour des visages et les encadrent soigneusement (Liv. XIV).
Les Chrétiens et, en général, les monothéistes platoniciens sont représentés en adolescents juvéniles et imberbes; les païens, au contraire, sont traités en vieillards ramassés, ventrus, barbus, avec les cheveux très ébouriffés. IL y a là un contraste voulu.
Les arbres sont caractéristiques : les troncs droits et bien branchés se terminent par un feuillage varié, très vert dans les dessous et presque blanc au sommet pour marquer l’action de la lumière’.
Le coloris principalement a une saveur particulière. D'une tonalité très tendre, douce et presque pâle, il se distingue par l'emploi du mauve et du rosé dont les nuances se fondent d’une façon très délicate’. Les reproductions que nous en donnons ne peuvent que très imparfaitement faire sentir la légèreté de ces teintes.
Enfin, les draperies bien dessinées sont traitées avec beaucoup de naturel et d’aisance.
De l’ensemble de ces observations que pouvons-nous conclure? Que savons-nous du peintre qui a exécuté ces charmants sujets et comment l'identifier? Si nous ne pouvons faire que des suppositions, assurément très vagues, nous sommes cependant en mesure d'indiquer dans quel cercle restreint les hypothèses peuvent se formuler.
D’après ce que nous avons vu, le manuscrit a dû être exécuté par un des artistes aux gages du Duc de Berry, puisque toutes les analogies justifiées nous ramènent à des comparaisons avec des peintures exécutées pour ce grand amateur. Or les plus célèbres parmi ces artistes avaient nom : André Beauneveu, Jacquemart de Hesdin, Jacques Coëne, Haincelin de Haguenau et les frères Limbourg. Si nous comparons nos peintures avec les œuvres’ d'André Beauneveu et avec celles des frères Limbourg, c’està-dire avec le Psautier du Duc de Berry (Ms. franc. 13091 de la Bibl. Nat.) et les Très Belles Heures du même prince (Ms. 11060-61 de la Bibl. Royale de Bruxelles) pour le premier, et avec les Très Riches Heures de Chantilly, pour les seconds, nous rencontrons des caractères communs d'école, mais aussi des différences telles que nous sommes obligés d’écarter ces artistes. En ce qui concerne Haincelin de Haguenau, nous observons dans la Garenne des lapins et dans le Repos des chasseurs (Livre de la Chasse, de Gaston Phæbus, Ms. franc. 616 de la Bibl. Nat.), ainsi que dans bien d’autres scènes de chasse du même manuscrit, un riche paysage, très varié (perspective lointaine, rochers en abime, châteaux forts perchés sur des monticules, moulins) dont nous n’avons aucune trace dans nos miniatures de Boulogne.
Force nous est donc de nous rabattre sur Jacques Coëne et sur Jacquemart de
1. Ces mêmes arbres se retrouvent avec de semblables tonalités dans le Ms. franç. 77 de la Bibliothèque de Genève, Décades de Tite-Live, qui porte la signature du Duc de Berry et qui date des environs de 1400.
2. Cette tonalité a été très finement observée par M. le comte Durrieu dans son bel ouvrage, Les Très riches heures du Duc de Berry, Paris, Plon-Nourrit, 1904, p. 76, et dans le remarquable article sur l'artiste Jacques Coëne qu'il a fait paraître dans Les Arts anciens de Flandre, tom. Il, fascicule 1, Bruges, 1905. Comparer les caractéristiques qu'il reconnaît dans les ouvrages attribués à ce miniaturiste avec celles que nous venons de faire ressortir.
3. Nous voulons bien admettre provisoirement les attributions que l'on a faites à ces artistes, mais il faut avouer que, quelque intéressants que soient les travaux publiés sur eux, les preuves que l'on a apportées à cet égard ne sont pas certaines, à quelques exceptions près.
[c. 1400] MANUSCRITS A PEINTURES.
Hesdin. Dans le Jardin du vieux de la Montagne (Ms. franc. 2810 de la Bibl. Nat., Voyage de Marco Polo) nous voyons bien des arbres traités de la même facon que dans nos Liv. XIII et XIV, mais les personnages diffèrent totalement’. Enfin, si nous consultons le Ms. lat. 919 de la Bibl. Nat., Grandes Heures du Duc de Berry, nous sommes bien forcés de reconnaître des rapports communs qui indiquent une même école, mais nous ne saurions y admettre la technique d’une même main. C’est cependant vers ces deux maîtres que notre attention doit se porter, et, comme il est dit dans les inventaires que ce Ms. 919 a été en 1409 « notablement enluminé et historié de grandes histoires de la main de Jacquemart de Hesdin et autres ouvriers de Monseigneur », nous pensons que c’est parmi ces ouvriers inconnus qu'il faudrait chercher l’auteur des peintures de notre manuscrit de Boulogne, qui les aurait exécutées, quelques années auparavant, dans la période de 1390 à 1400°.
Ce manuscrit a dù être copié sur le Ms. 9294-9295 de Bruxelles ou sur le Ms. français 20-21 de la Bibl. Nat. et appartient à la Famille n° 8. (Cf. le Tableau des analogies, pp. 196 et 197.) Il faut cependant pour les cinq premiers livres remarquer une certaine indépendance de l'artiste. Peut-être le peintre qui a commencé le manuscrit n’a-t-il pas eu à sa disposition l’exemplaire type? Ainsi la Tour de Babel est représentée deux fois aux Liv. IV et XVI. Or les manuscrits similaires ont leur Liv. IV décoré de la scène de Ptolémée et Pompée.
Voici maintenant la description de ces miniatures :
Tome I. — ProLoGuEe. — fol. 3.— H. 0,070 >X<0",078. — Présentation du manuscrit. — Le roi Charles V, couronné, assis dans un fauteuil, et assisté de trois conseillers, reçoit l'hommage du manuscrit des mains de Raoul de Praelles, agenouillé. Fond quadrillé bleu et rouge,
LIVRE I. — fol. 8. — H. 0",170<0",175. — Les deux Cités. — 3 registres.
a) Cité céleste. Au milieu, dans une auréole elliptique, la Trinité figurée en buste par trois visages de même âge, avec le Livre saint ouvert sur un autel. A dextre, la Vierge. Des deux côtés, les Séraphins, puis les Anges, enfin des saints et des saintes. Fond quadrillé rouge.
b) Cité terrestre. À gauche, cinq païens vieux et barbus adorent une idole; au centre, un prêtre offre sur un autel le vrai sacrifice de la messe, assisté de trois ecclésiastiques tonsurés, imberbes et d'aspect juvénile ; à droite, quatre Israélites, imberbes aussi, mais non tonsurés, sont à genoux devant l’Arche sainte. Sur une banderole, quelques mots effacés, peut-être testimonium, pour indiquer l'Arche du Témoignage. Fond quadrillé bleu et rouge. Cette scène représente le paganisme, la nouvelle et l’ancienne Loi.
c) L'Enfer. Divisé lui-même en trois compartiments dans lesquels sont représentés les différents supplices des damnés.