DU SORTILÈGE ET DES CHARMES MAGIQUES
Pamphilus est frappé d'une maladie surprenante. Il a des convulsions et des symptômes qui paroissent contraires au cours de la nature. Des chats hydeux viennent miauler dans sa maison; il dit sans cesse qu'il voit une certaine femme qui avoit querélé ses en£EUis, et la femme de Pamphilus ne se peut abstenir de communiquer à ses voisins ce qu'elle voit et qu'elle entend. Chacun s'imagine qu'il y a du maléfice. Quelqu'un prescrit pour remède de ficher des aiguilles dans la pointe d'un cœur de bœuf et de le mettre à bouillir. Cela se fait; les chats ne viennent plus; le malade se porte mieux ; il boit et mange, ce qu'il ne pouvoit faire ; et dans le même moment la femmie soupçonnée vient s'enquérir de Testât de Pamphilus,
qui néanmoins peu de jours après est repris, et sa femme tombe malade. Là-dessus on envoyé quérir un homme qui passe pour un connoisseur ; il arrive et dit aussitost qu'on l'envoyé quérir trop tard et que le mari mourra, mais que la femme sera guérie. Cependant Stichus, le mari de la femme suspecte, informé du bruit qui court, fait par ajonction ajourner Pamphilus en réparation dïnjures atroces. Le défendeur est excusé par maladie, puis meurt. Stichus procède ensuite contre sa veuve aux mêmes fins. Elle se plaint réciproquement qu'il l'a injuriée et menacée de la tuer et brûler sa maison. Il y a permission d'informer d'une part et de l'autre ; et parce qu'un jour les témoins ne peuvent estre entendus à cause de plusieurs autres affaires pressantes, la femme de Stichus, à la levée de la Cour, fait à genoux des imprécations contre la Justice. On dit qne les parties, lassées de perdre leur temps et leurs frais, sont enfin convenues de se désister de leurs poursuites. Il y a long-temps que les plaintes d'ensorcellement avoyent cessé dans risle, mais il semble que depuis peu elles reviennent, avec leurs remèdes et leurs charmes magiques. Contre la veuve de Pamphilus on eust pu dire, qu'on doit laisser à Dieu le jugement des choses cachées, et se taire quand on ne peut pas prouver. Le peuple est avide de mauvais rapports. Un coup de langue est quelquefois pire qu'un coup de lance. Des soupçons, des illusions d'un pauvre fiévreux ne suffisent pas ; l'ignominie est immortelle, une telle injure est presque irréparable. On répond qu'il y a bien à dire entre
des accusations et des relations simples, entre une médisance malitieuse et des paroles qui échappent dans une grande affliction. Si les faits que cette femme a divulguez sont véritables, si elle n'y ajoute rien, tant s'en faut qu'elle soit digne de punition. La L. 9, in princ. C. de maUfic. et mathemat ne dit-elle pas : Quicumque malefidorum lobe pollutum audierit^ deprehen» derity occupaverit, illico ad publicum pertrahat, et judicum ocvlis communis hostem salutis ostendat? C'étoyent autrefois les Connestables qui présentoyent les gens suspects de sortilège. Les particuliers n'osent déclarer leurs grie&, comment pourroyent les Officiers publics inquiéter personne 1 II conste premièrement que la femme de Stichus avoit quérélé des enfans de Pamphilus, avant qu'il fust pris de mal. 2^. Que le mal étoit fort extraordinaire. 3"^. Que la femme suspecte apparoissoit au malade et qu'elle se vint produire réellement dans la maison, sans estre mandée, lorsque la marmite bouilloit. 4^. Qu'après cela les chats ne revinrent plus. Tous les accidents sont au nombre de ceux dont on veut que le Juge s'informe en tel cas. Vid. Daltan's Justice of Peace^ Cap. 107. D'ailleurs le patient est mort, et le premier auteur du mauvais bruit est devant un autre tribunal. Ce que la femme de Pamphilus aura donc peu dire, n'est procédé que de son grand étonnement et de sa désolation. Si c'est à elle une foiblesse de n'avoir peu garder le silence, c'est une foiblesse dont les esprits les plus forts ne seroyent pas toujours exempts. Que de criminels s'il faloit punir rigoureusement tous ceux
à qui Dieu ne fait pas la grâce, dans de telles adyersitez, d'estre des exemples de patience et de piété ! Contre Stichus et sa femme, on objecte que des menaces et des imprécations peuvent bien èstre des suites de maléfices, comme c'en sont ordinairement des préludes; que ces plaignants font voir par là qu'il n'y a rien dont ils ne soient capables, et qu'on ne doit pas écouter des gens qui demandent justice d'une manière si terrible. Mais on allègue pour eux, que c'est une terrible provocation aussi, que d'estre taxé de sortilège, et de n'en avoir point de prompte satisfistction. On dit, que qui perd pèche ; et quelle perte plus sensible que celle de la société des gens de bien, car chacun fuit les sorciers, et le comble du mal est, qu'il suffit d'en estre accusé dans le public. Quid juris f Sur cela je croirois qu'il suffiroit de dire que toutes les parties sont en faute, mais en faute que les circonstances atténuent beaucoup. Ce sont des objets de pitié dans leur malheur. Il n'y a point de préméditation, il n'y a que de l'imprudence et de la témérité dans ce que la femme du défunt auroit dit. Néanmoins comme il ne faut pas sur des incertitudes, dire des choses qui tendent à des applications particulières, et comme la réputation est le seul trésor des pauvres gens, tels que sont ceux dont il s'agit, si cette cause eust esté jugée publiquement, on n'auroit pas pu, ce me semble, exempter la veuve de demander pardon de ce qu'elle avoit divulgué. Ce peu de réparation tiendroit lieu de peine à Stichus et à sa femme pour leurs emportements, sans frais et sans
amende ; les &utes demeurent compensées par cette espèce de tempéramment, fondé comme j*ai dit sur des circonstances qui peuvent bien diminuer le crime, aussi bien que l'aggraver quelquefois. Pour ce qui est du remède dont la femme de Famphilus avoit usé, peut-estre n y a-telle point pensé de mal. Feut-estre n'a-t-elle eu pour but que de soulager son mari souffrant. D'ailleurs le Droit Civil distingue fort nettement la magie blanche, comme on dit, d'avec la magie noire. Nullis criminationibus implicanda sunt reme^ dia humants quœsita corporibus^ aut in agresiihtts locis innocenter adhibita sujfragia^ ne maturis vindemus metuereniur imbreSj aut ventis grandinisque lapida» tione^ quaterentuvj quibus non cujusquam saltis aut iBstimatio lœderetur^ sed quorum proficerent actus, ne iivina munera^ et latores hominum stemerentur. L. 4, C. de maie/, et Math. Il n'y avoit dans le remède que j ai dit, ni des invocations, ni des mots prononcez. Toutefois dans la 66e Novelle de l'Empereur Léon, nous trouvons une disposition toute contraire. 8anê vero si quis aliquo modo incantamentis usus esse depre» hensus est^ sive id restituenda conservandœve vaUtudinû, sive avertendœ à rébus frugigeris calamitatis causa fecerit^ is apostatum pœnam subiens, supremum sup» plicium sustineto. Quoy qu'on ne nous parle point de mots proférez, je ne sçaurois prendre ce que fist la femme de Famphilus, que du moins pour une superstition inexcusable et tout à fait ridicule. QueUe vertu les médecins ou les naturalistes se peuvent-ils figurer dans un cœur de bœuf piqué d'aiguilles î
N'est-ce point déférer aveuglément à la créature une confiance qui n'est deûe qu'au Créateur 1 Toute sorte de Devins, d'Enchanteurs, de Conjureurs, de Pronosti'queurs, de ligatures et de caractères ne peuvent subsister avec ce que TEcriture Sainte en déclare dans une infinité de passages du Vieux et du Nouveau Testament. La punition de ceux qui se servent de tels imposteurs, seroit, selon nos règlemens politiques, un emprisonnement l'espace d'un mois, au pain et à l'eau ; et comme il y auroit à craindre que l'impunité ne rendist ce crime plus commun, la veuve de Pamphilus, quelque affligée qu'elle ait esté, i)ourroit difficilement à mon avis, en ne subissant pas cette punition, éviter de demander pardon à Dieu publiquement, et témoigner son déplaisir de ce qu'elle avoit fait, outre quelque amende aux pauvres, selon son peu de bien. C'est à Dieu seul qu'il faut recourir dans ces adversitez, puisqu'il est tout-puissant et qu'il ne nous arrive rien sans sa permission. Il n'y a pas d'homme au monde si simple parmi des chrétiens, qui ne comprenne bien qu'il agiroit follement s'il ne croyoit pas quelque mystère, quelque enchantement dans de telles pratiques, que celle dont on usa pour Pamphilus, et s'il ne pensoit pas en un mot chasser des maux surnaturels par des remèdes de même nature. H est vrai que quelques uns, sans y faire réflexion, s'imaginent que si ces remèdes ne font point de bien, ils ne feront point de mal. Mais l'épreuve en est toujours criminelle, comme un péché que Dieu défend.