‹ Les manuscrits et la miniatureChapitre 119 sur 144 · BibL nat., ms. lat · texte numérisé non relu

BibL nat., ms. lat

2. La plupart de ces manuels sont réunis dans l'édition de mistress Merrilîeli, Original treaties on the arts of painting, etc.

LES ENLUMINEURS ET L E U 11 S PIIOCEDES. jop

Jonne sur sa pratique les renseignements les plus complets, les plus intéressants : c''estun opuscule inédit, qu'il nous a été donné de transcrire sur Toriginal à la bibliothèque de Naples, et qui a pour titre De arte iîlwninandi. L'auteur, d'après les indices fournis parle texte, était un homme du métier, Italien, et très probablement Napolitain. L'écriture du manuscrit permet d'en placer la rédaction vers Tan 1400 au plus tard; il se rapporte donc à la plus belle époque de la miniature, et il émane d'une des plus brillantes écoles. En voici l'analyse sommaire, qui donnera mieux que toute espèce d'exposé l'idée des procédés en vogue au moyen âge.

« Il y a huit couleurs nécessaires pour l'enluminure, savoir : le noir, le blanc, le rouge, le glauque (c'est ainsi que notre auteur appelle le jaune), le bleu, le violet, le vert, le rose. Ces couleurs sont fournies, soit par la nature, soit par la fabrication. Le noir se prend dans la terre noire ou dans la pierre; il se fabrique avec des sarments de vigne ou d'autres bois carbonisés, avec la fumée des chandelles, delà cire ou de l'huile, avec la sépia recueillie dans un bassin ou dans une écuelle de verre. Le blanc se fait avec le plomb ou céruse, ou bien avec des ossements d'animaux brûlés; mais alors il est trop pâteux. Le rouge est extrait d'une terre rouge appelée macra ; celui qu'on appelle cinabre se fait avec du soufre et du vif-argent; celui qu'on appelle minium se fait avec le plomb. Le glauque se tire d'une terre jaune nommée orpiment, de l'or tin, du safran; on le fabrique aussi avec la racine du ciirciima, ou avec l'herbe à foulon et a céruse; celui qui est connu sous

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le nom de pourpre, ou d''aurum miisiciim, s'obtient par la sublimation ; \e. giallolino (jaune de Naples ou Jaune pâle] est produit par la guède. Les bleus naturels sont le bleu d'outremer et Pazur d'Allemagne ; le bleu artificiel se fait avec la plante qu'on nomme tournesol, et qui donne égaleinent le violet. Le vert vient de la terre ou du vert d'azur (pierre arménienne) ; on le tire aussi du bronze, du lis azurin (iris), et d'une petite prune appelée prugnamerola par le peuple de Rome, sur le territoire duquel elle abonde, au temps des vendanges, dans les haies des vignes. Le rose ou la rosette, qu'on emploie sur le parchemin pour tracer les contours des feuilles ou le corps des lettres, se fabrique avec d'excellent bois de Brésil (brasilii) ; la couleur de brésil liquide et sans corps, pour faire les ombres, se fabrique avec le même bois, mais d'une autre manière. »

Suivent des instructions détaillées pour la préparation de ces diverses couleurs; après quoi, l'auteur traite les points que voici :

« Commetit on applique l'or sur le parchemin. — Il y a une quantité de moyens différents; le meilleur est le suivant. On prend du plâtre cuit et bien préparé, comme celui dont les peintres se servent pour fixer l'or sur leurs tableaux; on le mêle avec un quart de bol d'Arménie, et l'on broie le tout sur la pierre de porphyre avec un peu d'eau claire. On prend ensuite une partie de ce mélange ou de cette assise ; on y ajoute de la colle de parchemin etune légère dose de miel ; puis, à Laide du pinceau, on en étend une couche sur les parties à dorer, qui auront été préalablement frottées avec un morceau de colle de poisson mouillé et amolli

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sur les lèvres. Quelques-uns frottent même de cette façon tout le dessin, pour que les couleurs s'incorporent mieux au vélin. On recommence deux ou trois fois, jusqu'à ce que l'assise tienne bien; on égalise la surface au moyen d'une bonne lame, on la polit à Taide du pieii de lièvre, et on la baigne de nouveau avec un peu de blanc d'œuf à Tétat de mousse. Enfin, Ton découpe avec un couteau autant d'or qu'il en faut, on Pappuie sur le parchemin de manière qu'il y adhère, et, au bout d'un instant, quand il est parfaitement sec, on le brunit avec la dent de loup, comme font les peintres. Le même procédé s'emploie pour l'argent.

« Comment il faut moudre les couleurs et les délayer avant de les poser. — Presque toutes les couleurs ayant un corps se broient sur la pierre de porphyre avec de l'eau ordinaire; on les dépose ensuite dans de petits vaisseaux de terre ou de verre, où l'on renouvelle l'eau à mesure qu'elle s'évapore ou se corrompt. Le vert de bronze seul se broie avec du vinaigre, du suc d'iris ou d'autres substances. Pour le bleu d'outremer, il faut le purifier en y ajoutant une faible dose de sel ammoniac et en le passant à travers un linge. L'azur d'Allemagne acquiert plus de finesse en étant broyé avec une eau de gomme assez épaisse. Toutes les fois qu'on veut travailler l'azur avec le pinceau, il faut le détremper avec de l'eau gommée ; quelques-uns y mettent deux ou trois gouttes de blanc d'œuf. Quand on veut l'employer avec la plume pour le corps des lettres, il est bon de le mélanger aussi avec Tune de ces substances et d'y ajouter un petit morceau de sucre, de la grosseur d'un grain de blé. i^our faire

des fleurs [JloriT^aré] avec l'outremer, il faut d'abord qu'il soit très tin ; il faut ensuite le détremper avec du blanc d'œuf et de l'eau sucrée ou miellée. Le sucre candi peut toujours remplacer le sucre ou le miel ; mais on doit en mettre un peu plus.

« Pour faire des fleurs avec le tournesol, on le détrempe dans une coquille marine avec du blanc d'œuf bien battu, et l'on n'en exprime pas le suc. L'azur d'Allemagne, en pareil cas, se délaye aussi dans le blanc d'œuf, mais avec une légère addition de tournesol bleu ou violet, et, si l'azur d'Allemagne n'est pas beau, on le broie sur la pierre avec un peu de céruse.

« Le cinabre, destiné au même usage, doit être excellent et broyé avec de la lessive, puis passé à travers une étoffe de soie ou de lin et séché à Tair; quelques-uns y mêlent un demi-quart de minium. On le détrempe ensuite avec du blanc d'œuf, puis on le verse dans une corne de bœuf ou de verre. Si le blanc fait de l'écume, une miette de la cire qui se trouve dans les oreilles de l'homme suffit pour la détruire immédiatement; ceci est un secret,

« Pour peindre le corps des lettres avec le cinabre, il faut que cette couleur ait été d'abord soigneusement moulue à sec, puis délayée à l'œuf jusqu'à fluidité parfaite, séchée sur le porphyre, détrempée de nouveau, versée dans la cornue avec un peu de miel et une miette de la même cire ; moyennant ces précautions, le cinabre reluira sur le parchemin et ne s'écaillera pas. Dans l'ampoule, on aura soin de joindre au blanc d'œuf une légère dose de réalgar ou de toute autre substance propre à l'empêcher de se corrompre.

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a. Pour le dessin des feuilles et les autres ouvrages du pinceau, il faut mêler à Tazur, au rose, au vert une très petite proportion de céruse broyée avec de Teau de gomme arabique, de manière que la nuance soit à peine altérée.

« Le jaune de safran se délaye avec du blanc d^œuf frais, renouvelé suivant les besoins ; il arrive ainsi à reluire comme du verre. Lorsqu^il doit être posé avec le pinceau sur des lettres noires ou rouges, il faut qu'il y ait assez de blanc d'œuf pour lui communiquer la subtilité et Téclat de Tor ; s'il y en a trop, on ajoute de Peau pure. Le jaune fait avec le curcuma ou avec Therbe à foulon doit, ainsi que le giallnlino, reposer dans un vase avec de Teau ordinaire, et n'être délaye qu'au moment de s'en servir; de même pour la terre jaune.

« Comment les couleurs doivent être employées pour la première couche et pour les ombres. — Le cinabre et le minium, la pourpre et le giallolino feront mieux appliqués purs, quoiqu'on puisse y mêler un peu de céruse, comme à Tazur et à la rosette. Le vert se combine heureusement avec le jaune ou la céruse. Il est bon de préparer ces mélanges à l'avance dans autant de récipients, et, s'ils épaississent, de les délayer avec de l'eau de gomme, puis ensuite avec de l'eau claire.

« Pour peindre en violet, on prendra le tournesol arrivé à cette nuance, on le délayera dans le blanc d'oeuf ou Peau gommée, on y ajoutera de la céruse, et, une fois la première couche donnée avec ce mélange, le pinceau travaillera par-dessus avec le tournesol pur. On pourra également, pour obtenir la teinte violette, com-

biner la rosette avec Tazur mélangé de céruse ou Pindigo fortement éclairci.

« Si la plupart des couleurs doivent être mêlées de céruse pour la première couche, elles doivent être employées pures pour les ombres. Aux extrémités de celles-ci, Tazur a besoin d'une teinte plus foncée; elle lui sera communiquée par le rose sans corps, qui, du reste, sert à ombrer presque toutes les autres couleurs, de même que le tournesol violet. La pourpre et le giallolino s'ombrent aussi avec le brésil et le safran. Pour obtenir une nuance grise , on mélangera du noir, du blanc, du Jaune, et, si l'on veut, un peu de rouge.

« Comment on doit peindre la chair du visage et des membres. — Il faut d'abord couvrir toute la surface à « incarner ^5 d'une couche de terre verte étendue de beaucoup de blanc, de façon que la verdeur n'apparaisse presque pas. Ensuite, avec une combinaison de jaune, de noir, d'indigo et de rouge à l'état liquide, on reprendra les détails du visage, en ombrant partout où il le faut ; puis Ton éclaircira ou l'on relèvera certaines places avec du blanc légèrement teinté de vert, commie font les peintres. Après quoi, la coloration sera donnée aux endroits nécessaires avec du rouge mêlé d'un peu de blanc, et finalement toutes les nuances de la carnation seront fondues et adoucies aumoyen d'une couche de blanc rosé, appliquée sur les relevés plutôt que sur les ombres. Si les figures étaient trop petites, on ne toucherait que les relevés, et avec du blanc pur de préférence. Les yeux demandent du blanc et du noir. Les contours seront marqués avec du rouge, du noir,

de rinJii^o, mêlés d'un peu de jaune. C'est à rurlistcà adapter totis ces tons.

« Comment on doit faire reluire les couleurs après leur application. — On prend deux parties égales de gomme arabique et de blanc d'œuf bien battu, on les mélange dans un vase de verre, et oalaisse sécher. Puis, quand on veut lustrer les couleurs et obtenir Teffet du vernis employé par les peintres, on amollit cette substance avec de Teau de fontaine, on y ajoute une goutte de miel, et, à Faide du pinceau, on en recouvre tout l'ouvrage. Une fois sec, cet enduit équivaut à un vernissage. Mais, avant de remployer, il faut Tessaycrsur autre chose : s'il fait des crevasses en séchant, c'est qu'il ne contient pas assez de miel ; s'il ne sèche pas et qu'il adhère au doigt, c'est qu'il en contient trop. »

On voit par ce résumé que l'enluminure n'avait pas attendu les progrès modernes de la chimie pour combiner les matières colorantes et varier leurs effets. C'est avec un certain étonnement qu'on retrouve dans les manuels du siècle dernier, même dans ceux d'aujourd'hui, tel et tel de ces vieux procédés qui se communiquaient avec mystère d'un atelier à l'autre, et qui nous paraîti'aient maintenant des recettes de bonne femme s'ils n'étaient déguisés sous un masque scientifique. Il est problable que, si les textes et les monuments ne nous faisaient défaut, nous leur découvririons une origine beaucoup plus reculée encore.

Ce ne sont pas seulement les moyens d'apprêter et d'appliquer les couleurs qui se colportaient d'école en école. Les scriptoria monastiques avaient, pour les initiales peintes surtout, des modèles et des mesures qu'ils

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se transmettaient en grande confidence ; de là cet air de famille, et quelquefois cette similitude complète qui régne entre les lettrines de certains manuscrits de provenance différente. « Le scribe royal Bertaud, mandait à Eginhard Pabbé Loup de Ferriéres, passe pour posséder par écrit les types et les proportions des grandes lettres antiques, particulièrement de celles qu'on appelle onciales. Si vous le pouvez, faites-les-moi parvenir par le peintre que je vous envoie, dans une cédule scellée avec le plus grand soin ^. » Ainsi les ateliers calligraphiques de la cour, aux temps carlovingiens, étaient regardés comme une école classique, et Ton cherchait à se procurer par tous les moyens leurs excellents modèles. Mais on alla beaucoup plus loin dans la voie de Fimitation et de la reproduction mécanique. Certains livres d'heures ont des feuillets dont Pornementation, dont Tencadrement symétrique a été reporté du verso au recto, ou vice versa, par une espèce de calque ; système économique et favorable à la régularité de l'illustration. De là aux patrons tout faits, il n'y avait qu'un pas. Les types ou modèles découpés à l'emportepièce dans une lame de cuivre ou de laiton paraissent avoir été connus des Grecs et des Romains, voire même des Egyptiens ; on s'en sert encore de nos jours pour reproduire mathématiquement certains motifs d'ornement. On a cité un couvent de Chartreux, près de Mayence, qui possédait au moyen âge tout un alphabet taillé de la sorte ; Tinvention des cartes à jouer est sortie d'un procédé analogue, de même que la xylogra-

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