I. Millin, Antiquités nationales, V
LES INSTRUMENTS DE L'ECRllUKE. js
Fleur dos histoires qiVil faisait exécuter par ses artistes. Les comptes des frères de Sainte-Croix de la Bretonncrie, à Paris, pour Tannée 1524, portent quatre livres quatre sols pour « quatre douzaines et demye de parchemin », et neuf livres seize sols pour « sept douzaines de grand vélin, au pris de vingt-huit solz parisis la douzaine* «. Comme on le voit, cette marchandise avait diminué de valeur au xvf siècle: c'est qu'alors le papier lui faisait une concurrence redoutable et déjà victorieuse.
Le parchemin s'employa longtemps en rouleau pour les actes. On cousait ou l'on collait ensemble autant de peaux que le notaire en demandait pour son expédition, et celui-ci ne se faisait pas faute, à partir du xiv<^ siècle surtout, d'allonger sa rédaction d'une quantité de formules plus ou moins utiles; de sorte que les chartes conservées dans nos archives se déroulent quelquefois sur une longueur invraisemblable. Un chef-d'œuvre en ce genre est l'enquête faite contre les Templiers, qui mesure plus de soixante-dix pieds. Cette forme antique, plus incommode pour le parchemin que pour le papyrus, à cause de l'épaisseur du premier, disparut peu à peu, sous les Valois, pour faire place aux cahiers et aux registres. Un système plus primitif consistait à laisser à la peau de mouton sa disposition naturelle, afin de n'en pas perdre un morceau : sur telle charte originale, par exemple, on reconnaît la place des épaules ou la naissance des pattes de l'animal. Mais, pour ce qui est du manuscrit en parchemin, sa vraie
I. La douzaine de peaux, probablement. Delisle, op. cit., I, 255, et m, 328; Franklin, les Anciennes bibliotlicqucs de Paris, l, 33 1; Bibl, de l'Ecole des chartes, an. i84q-5o, p. 24g.
forme a été, depuis Porigine, celle du codex, appliquée plus particulièrement par les Romains à leurs libelli ou petits livres, et conservée par les modernes àTexclusion de toute autre. A peine connaît-on quelques exceptions, qui sont plutôt des curiosités, comme le Pentateiique de Bruxelles, écrit sur cinquante-sept peaux roulées, ou comme la Vie de Nostre-Dame dont fait mention le catalogue de la librairie de Charles d^Orléans, à Blois, et qui avait la même forme. En effet, la peau apprêtée offrait, contrairement au papyrus, la facilité d''écrire des deux côtés, et, pour profiter de cet avantage, qui procurait encore une économie, il fallait renoncer aux rouleaux, peu maniables pour le lecteur lorsqu'il doit aller de Tune à Tautre face. Les codices ont donc toujours été opisto graphes, et ainsi les livres ont été composés, non plus de feuilles, mais de pages, paginœ, nom appliqué primitivement aux colonnes du volumen. Cependant, jusqu'à la fin du moyen âge, on a gardé Thabitude de numéroter les feuillets, et non les pages. Ce numérotage ou cette pagination a coexisté longtemps avec le système des réclames et des signatures, par lesquelles le copiste indiquait au relieur l'ordre des cahiers composant le manuscrit, puis a fini par le remplacer tout à fait. Ces cahiers comprenaient le plus souvent quatre feuilles [quaterniones). Tanxài ils étaient écrits avant d'être réunis ensemble, tantôt les livres étaient cousus et même reliés avant de recevoir l'écriture; et c'est pourquoi l'on remarque à la fin de tant de manuscrits un certain nombre de feuillets blancs. Dans ce dernier cas, ce sont des registres, et l'on ne peut naturellement y trouver ni réclames ni signatures. Le
format des. cndiccs a toujours été extrcmcmcnt variable, plus encore que celui de nos volumes modernes; généralement il se rapproche davantage de la forme carrée. Nous n'avons point parlé, en énumérant les matières subjectives de récriture appartenant au règne végétal, du papier moderne. C'est qu'en effet il apparaît à peine dans la période antérieure à la découverte de rimprimerie, et qu'il n'eût pas été naturel de le mentionner avant le parchemin, dont il prit la place fort tard dans les manuscrits, et jamais complètement. Bien que Ton fasse remonter son origine aux anciens Chinois, aux Japonais, ou aux Arabes, qui auraient servi d'intermédiaires entre eux et les peuples d'Occident, ces derniers paraissent n'avoir eu aucune notion du papier avant le X* siècle. Encore celui qu'ils connurent d'abord, provenant des papeteries grecques, n'était-il qu'un produit assez grossier, connu jusqu'à présent sous le nom de papier de coton (charta bombycina). On le croyait fait avec de la ouate battue, encollée ou polie avec une dent d'agate. Il était si inconsistant que l'encollage se dissolvait à l'humidité et que la matière première revenait alors à son état naturel. Mais c'est à tort que les diplomatistes imputaient au coton ce défaut de solidité. Les Bénédictins, Mcermann et d'autres savants se sont évertués depuis le siècle dernier à établir une différence entre le papier de coton et le papier de chiffe, qui est notre papier ordinaire, et dont la base est le lin ou le chanvre. Or, des expériences toutes récentes viennent de démontrer que le premier n'a très probablement jamais existé et que ce qu'on a pris pour lui était simplement du papier de chifTe plus grossier, collé à la
résine. Il est assez facile de discerner, à Taided'un fort microscope et de la lumière polarisée, les fibres du coton de celles du lin ou du chanvre. C'est en appliquant ce procédé scientifique aux plus anciens spécimens de papier connus en Europe que M. Briquet, de Genève, et M. Giry, de Paris, en ont établi la parfaite identité'.
Du reste, le papier de chiffe se fabriquait en France à une époque relativement assez reculée, puisque Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, nous parle, vers ii25, d'un produit fait avec des « rognures de vieux linges », et qu'une charte de l'évêque de Lodève autorisait, en 1 189, la construction d'un moulin à papier sur THérault^. Seulement les échantillons parvenus Jusqu'à nous ne sont pas tout à fait aussi anciens. VArt de vérifier les dates cite bien, à l'article de Hugues II, comte de Chalon-sur-Saône, une charte en papier de l'an 1075 : mais on ne l'a jamais vue. Des rapports d'enquêteurs ou de commissaires royaux écrits en 1248 et en 1272, les coutumes de Figeac, datées de i3o2; l'interrogatoire des Templiers à Carcassonne, en i3o7; tels sont les plus vieux documents sur papier qu'exhibent nos Archives. La Bibliothèque nationale possède une lettre, adressée en i3i5 par le sire de Joinville au roi Louis X, qui a lontemps passé pour le premier monument de ce genre conservé chez nous; on voit que la science a marché.
En Italie, on cite un registre du notaire Giovanni Scriba remontant à 1 1 54, aux archives de Gênes ; le Liber
1. V. le Journal de Genève du 2g ojtobre 18S4 et les récents travaux de M. Briquet. Cf. la. Bibliothèque de VEcole des Chartes, an 1884, p. 700.