VERS I4.OO
(Tiré d'uninanuscrItolTcrti Iean,duc di; Sirr}', Bibl. liât., franc. 1025.)
bonne heure. Sous les premiers Valois, la gothique est encore gracieuse et régulière, surtout dans les manu-
scrits de luxe et dans ces livres d'heures qui commencent à répandre parmi la noblesse et la haute bourgeoisie les tendances artistiques. Elle est même plus fleurie que jamais. Dans les chartes, par exemple, la ligne initiale tout entière, écrite en caractères beaucoup plus gros que le reste, prend les proportions d'un véritable ouvrage d'art. Elle devient le terrain d'un assaut d'élégance, où la chancellerie de Charles V, celle des ducs d'Anjou, quelques autres encore, exécutent des merveilles.
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.
Et par là ces chefs-d'œuvre de patience rentrent dans le domaine de la décoration, dont nous nous occuperons plus loin^ Mais déjà, dans les livres ordinaires, dans la pratique de tous les jours, cette écriture se contourne^ s'alourdit, s'écrase. Avec la sobriété, la régularité diminue. En même temps, les abréviations, dont une ordonnance avait interdit l'abus dès 1804, se multiplient outre mesure. Aussi Pétrarque se désolait-il de voir baisser le niveau de l'art calligraphique.
Une cause d'un ordre différent contribua peut-être à la dégénérescence de la minuscule gothique : c'est la réapparition d'une cursive, nécessitée par le progrès quotidien de ce fléau qu'on a nommé de nos jours la « paperasserie ». De fait, le papier se répandait, et l'invention nouvelle n'était pas propice à la conservation des saines traditions. D'un autre côté, les légistes s'étaient iTiis à pulluler, les plaideurs aussi, les écri-
1, Voy. ci-après, les fig. 48 et 49.
vains et les lecteurs de même : tout ce monde éprouvait de nouveau le besoin d'une écriture plus rapide, dont les caractères ne fussent plus travaillés séparément, mais reliés ensemble de manière à permettre à la plume de courir. La cursive gothique remplit parfaitement cette condition. Elle s'écrivait d'autant plus vite, que les délies y étaient aussi développés que les pleins : on
FIG. 2 1. G0TH1Q UE DE LA DECADENCE. Xv" SIECLE.
(Tiré d'un traité de saint Bonaventure, à la Bibl. nat., franc. 926.)
n^avait pas besoin de s'arrêter pour appuyer. C'est le système qui a produit l'écriture courante moderne. Employée d'abord dans les chartes et les registres, la cursive pénétra, au xv^ siècle, jusque dans les livres de luxe et déposséda en partie sa rivale, quand elle n*'en défigura pas les traits.
Mais la grande raison de la corruption générale de l'écriture à cette époque, c'est la propagation de la typographie. Un maître l'a dit : « Partout où paraît l'imprimerie, la calligraphie disparaît. » Quel besoin
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Louis XIV avec un
désormais a-t-on de bien écrire?
C'est un raisonnement faux évidemment, ou du moins une exagération; toutefois elle se comprend, et Ton compatit malgré soi au découragement d'une des plus intéressantes corporations du moyen âge devant la chute inopinée d'un art qui la faisait vivre, et qui avait jusque-là fait vivre intellectuellement l'humanité tout entière. Mais la résistance des calligraphes n'y pouvait rien. Les presses de Gutenberg devaient, à proprement parler, tuer les « belles lettres «, si elles devaient les faire renaître au figuré. La Renaissance est, en effet, le plus déplorable moment de notre histoire au point de vue ou nous nous plaçons; c'est l'antithèse du temps de saint Louis. En vain François I" fera venir de l'étranger des artistes consommés; en vain une académie spéciale, transformée depuis en société, sera fondée à Paris, en iSyO, pour opposer une digue à l'envahissement du mauvais goût ; en vain quelques professeurs attardés lutteront Jusque sous courage digne d'un meilleur sort.
Les caractères embrouilles, indéchifffrablcs, se perpétueront comme une mode grotesque jusqu\i Tintroduciion de la grosse écriture italienne, devenue majestueuse avec le grand roi et disparue chez nous avec Tancien régime ; mais alors il ne s'agit plus de manuscrits.
Retour bizarre des choses d'ici-bas ! Après avoir vu rimprimerie naissante s'abriter sous la renommée universelle de la gothique, en prendre le masque, au point de vouloir laire passer ses premiers essais pour des pages exécutées à la main, on vit la calligraphie expirante chercher à son tour son salut dans la reproduction fidèle des formes de sa rivale, surtout pour les majuscules, et, de nos jours encore, le meilleur compliment qu'on puisse faire à ses rares adeptes est de leur dire que leurs lettres sont moulées.
En dehors de l'écriture latine et française, plusieurs écritures étrangères ont été, comme on le sait, répandues dans une partie de l'Occident : nous ne nous y arrêterons pas, car elles ne sont, au fond, que des variétés de la première, pour les majuscules surtout, et les différences qui les séparent ne sont guère plus graves que celles qu'on découvre entre les copies d'un même modèle reproduit par plusieurs élèves; d'ailleurs, les spécimens qui nous en sont restés ne composent, dans le nombre infini de nos manuscrits, qu'une petite minorité. La wisigothiquc, qu'il faut se garder de confondre avec la gothique, et dont l'emploi fut général en Espagne jusqu'à ce que celui de la « lettre française » y fût ordonné par un concile et répandu par des moines de Cluny avec la liturgie ro-
8o LES MANUSCRITS ET LA MINIATURE.
maine, vers le temps de la première croisade, était ellemême une ancienne écriture latine ; le goût national Tavait simplement modifiée ou, si Ton veut, embellie, car la Bibliothèque nationale en possède un type tout à fait remarquable , exécuté au monastère de Saint- Martin d^Albelda, en 95 i. C'était là (qui le croirait?) la belle époque de l'art calligraphique espagnol. Quelques enthousiastes ont amèrement déploré son absorption par le nôtre ^; mais on conviendra que le commerce intellectuel des peuples avait tout à gagner à
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