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CHAPITRE III

Les scribes de l'antiquité. — Les moines. — Les religieuses. — Le scriptorium monastique; répartition du travail. — Tribulations des copistes; les explicit; légendes encourageantes. — Révision des manuscrits. — Les écrivains des princes et de l'Université. — Salaire des calligraphes. — Manuscrits autographes.

Après avoir considéré une œuvre, on s'intéresse naturellement à Touvrier. Le lecteur, sans doute, s'est déjà demandé de quelles mains sortaient les travaux calligraphiques dont les types ont défilé sous nos yeux, quels étaient le rang, la condition, la manière de travailler, le salaire de leurs auteurs. Nous allons tâcher de satisfaire sa légitime curiosité et de répondre successivement à ces différentes questions.

Quelque modeste que soit aujourd'hui la position de l'écrivain public ou du copiste à la tâche, elle semble encore préférable à celle de leurs prédécesseurs de l'antiquité. Les Grecs et les Romains avaient beau estimer leurs services, payer fort cher leur personne, ils n'en étaient pas moins des esclaves, et l'on sait tout ce que Tcsclavage comportait alors de misères et

d'humiliations. Combien peu, sur le nombre, s'élevaient, à force d'habileté ou de complaisance, au rang d'affranchis ! Les esclaves lettrés, comme ceux que le bibliomane Calvisius achetait, au dire de Sénèque, jusqu'à cent mille sesterces (vingt mille francs environ), étaient dressés dès leur enfance à la calligraphie. Celui qui avait acquis un certain talent prenait le titre de librariiis (copiste), di'amanuensis (expéditionnaire), ou simplement de servus ab epistolis (esclave secrétaire). Dans la basse latinité, le copiste s'appelle de préférence antiquarhis ; la qualification de scriptor est ordinairement réservée aux auteurs. Quant au marchand de livres, c'était, à proprement parler, le bibliopola. Cependant le nom de librarius lui fut également donné par extension, parce qu'il était fort souvent, lui aussi, faiseur de livres, c'est-à-dire entrepreneur de copies ; et certains éditeurs de nos jours ne sont guère autre chose. Parmi les curiosités que nous ont restituées les fouilles de Pompéi, se trouve un magasin de libraire, très reconnaissable à ses inscriptions : il comprend, dans ses dépendances, un atelier de copistes. Mais le librarius de profession, soit dans la maison de son maître, soit dans sa boutique d'affranchi, ne se bornait pas à copier : il cumulait le métier de décorateur de manuscrits, de colleur, de relieur, quelquefois même celui de bibliothécaire, comme faisaient chez Cicéron Denys et Ménophile, deux esclaves qui lui avaient été envoyés par l'éditeur Atticus. En un mot, le livre tout entier sortait de ses mains, et il y restait, quand il n'était pas au nombre de ces ouvrages de dixième ordre dont nous parle Horace et qui, de chute en chute, finissaient

par tomber chez les cuisiniers, les épiciers, les poissonniers, pour servir d'enveloppe à leurs marcliandises.

Le christianisme émancipa peu à peu les ouvriers" du livre comme les autres artisans. Mais les invasions barbares, en annihilant dans le monde extérieur la culture des lettres et les professions qui s^ rattachaient, les parquèrent pour longtemps dans Tenccinte des monastères. Si la science devint l'attribut ecclésiastique par excellence, au point que les mots d'homme d'église et de lettré se confondirent en un seul (clericiis), la conservation et la propagation des monuments écrits se trouvèrent plus particulièrement dévolues à ceux des clercs que ne troublaient ni les préoccupations terrestres ni les bouleversements politiques. « Dès le iv*" siècle, dit le savant historien du livre dans l'antiquité, saint Jérôme recommandait la copie des manuscrits comme une des occupations les plus convenables à la vie monastique. A la même époque, saint Ephrem nous montre les moines travaillant, soit à tisser de la toile, soit à faire des corbeilles, soit enfin à transcrire des livres et à teindre en pourpre des parchemins; et la copie des livres était la seule occupation des religieux dans les couvents fondes par saint Martin de Tours. Deux siècles après, Cassiodore recommandait encore aux moines l'œuvre des copistes [antiquarioriim] et traçait à leur usage un traité de transcription et d'orthographe... A peu près dans le même temps, saint Benoît fondait son immortel institut, dont les immenses travaux devaient jeter un jour tant de lumière sur toute l'histoire du moyen âge. Mais, au sein des ordres religieux les moins renommés dans les lettres, la transcrip-

po LES MANUSCRITS ET LA MINIATURE.

tion des manuscrits fut Poccupation principale des cénobites. Les règles des Chartreux, tout en accordant aux frères de diverses professions les instruments nécessaires pour Texercice de leur industrie, énoncent comme un fait qu'il y a dans Tordre bien peu de religieux qui ne soient pas écrivains ; et, plus loin, une punition est infligée au moine qui, sachant et pouvant écrire, refuserait de s'adonner à cet exercice^. »

Effectivement, ce n'était pas seulement les conciles, c'était encore et surtout les règles monastiques qui, à commencer par celle de saint Benoît, prescrivaient l'étude de la calligraphie, art complexe aux origines de notre histoire, car il comprenait alors et l'écriture et l'enluminure, et souvent le simple scribe s'élevait, comme nous le verrons, au niveau d'un véritable artiste. Les plus célèbres disciples du législateur des moines d'Occident suivirent sa trace : ils encouragèrent de leur exemple ou au moins de leurs conseils la transcription des manuscrits, et à leurs efforts s'unirent les grands évêques qui présidèrent à la fondation du royaume des Francs. Saint Hilaire, saint Fulgence, saint Colomban, saint Ferréol, saint Césaire, saint Yrieix, saint Eloi, l'artiste universel, contribuèrent personnellement à préserver les livres de la destruction et à les multiplier. Paginam pingat digito, qui terram non proscindit aratrOj) disait la règle de Ferréol. Ou la charrue, ou la plume : telle était la loi des cloîtres. Ce mouvement littéraire s'étendait jusqu'au fond de la verte Eryn : si vif était le zèle de ses moines pour les

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