‹ Les manuscrits et la miniatureChapitre 36 sur 144 · FIG. 25. ÉCRITURE ANGLO-SAXONNE. VIII* SIÈCIE · texte numérisé non relu

FIG. 25. ÉCRITURE ANGLO-SAXONNE. VIII* SIÈCIE

(Tiré de l'évangéliaire d'Epternach, Bibl. nat., ms. lat. 9389.)

nairement à Taide de petites baguettes de bois, ait contribué à engendrer la manière si raide des Allemands? Ils connurent ensuite Panglo-saxonne. Mais ils s'empressèrent d'adopter notre Caroline dès l'époque de son apparition; car en toute chose le grand empire carlovingien établissait l'unité. Depuis lors, ils suivirent les transformations successives de l'écriture latine; seulement ils s'arrêtèrent à la minuscule gothique, sans descendre jusqu'à la cursive moderne. Sous Louis XI, ils avaient déjà bifurqué : le catalogue de la bibliothèque de René d'Anjou, par exemple, distinguait soigneu-

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scmcni des autres livres ceux qui étaient « escrits en lettres dWlmaigne «. Mais aujourd'hui les descendants des anciens Germains ont une tendance visible à revenir à nos usages : la plupart des livres imprimés en Allemagne dans ces dernières années en font foi ; seule, une poignée de patriotes endurcis s'applique à défendre envers et contre tous le caractère « vieil allemand * ». Pour résumer cette brève esquisse d'un tableau qui demanderait au moins un volume, il faut distinguer dans rhistoire de récriture phonétique en Occident trois périodes d'inégale durée : i" la période gréco-romaine, qui s'étend depuis un temps immémorial jusqu'à rétablissement de l'empire carlovingien, et qui est caractérisée par l'emploi simultané, dans les manuscrits, de la capitale, de l'onciale, de la minuscule et de la cursive; 2" la période romane, qui embrasse les ix% x® et xr siècles, et durant laquelle une minuscule nouvelle, la Caroline, règne à peu près sans partage ; 3° la période gothique, dont ce dernier mot qualifie suffisamment la manière, et comprenant le reste du moyen âge, après lequel l'écriture cesse d'être un art. Ce sont là les

I. On trouvera de nombreux fac-similés de tous les genres d'écriture que nous venons d'énumérer, et quelques-uns exécutés avec une rare perfection, dans les recueils suivants : de Wailly, Éléments Je paléographie, t. II; Dclisle, le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, planches; de Bastard, Peintures et ornements des manuscrits, t. I-\III (rare); Fac-similés of ancien manuscripts, collection publiée à Londres par la Palœographical Society; Monumenta graphica medii œvi, édités à Vienne par Sickel; Exempta codicum latinorum, publiés à Heidelberg par Zangemeistcr et Wattcnbach; Paleografta visigoda, par Munoz y Rivero; fac-similés exécutés pour les études de l'École des chartes (non mis dans le commerce), etc.

grandes lignes; mais il faut se garder, en paléographie surtout, d'être trop absolu, et ne pas s'étonner si ces règles générales se trouvent quelquefois violées.

Un autre enseignement, et des plus curieux, se dégage encore, ce semble, du rapide coup d'œil que nous venons de jeter sur cette vaste matière. Que de fois n'avons-nous pas entendu répéter par des observateurs plus ou moins sorciers qu'il leur suffisait, pour juger un homme, de voir une ou deux lignes tracées de sa main ! Cette prétention ne repose pas absolument sur des chimères. Mais ce qui est vrai de l'individu, pourquoi ne le serait-il pas également des nations et des races? Si le caractère et les goûts du premier se reflètent presque forcément dans son écriture, il est naturel que le même phénomène se reproduise en grand pour les groupes et les espèces. Le fait est que, si l'on se place à une certaine hauteur, de manière à jouir d'une vue d'ensemble, il est impossible de n'être pas frappé de toute une série de coïncidences singulières, qui n'appartiennent pas davantage à la catégorie des rêves, et qui s'expliquent, du reste, par ce fait indiscutable que la calligraphie, étant autrefois un art et tenant essentiellement du dessin d'ornement, a dû passer par les mêmes phases que les autres arts, subir les mêmes influences et les mêmes transformations. A l'écriture grecque, fine, serrée, élégante, succède l'écriture romaine, qui en dérive, mais qui apparaît plus large, plus pompeuse, un peu lourde peut-être : c'est la civilisation du peuple- roi absorbant celle de l'Attique ; c'est Cicéron après Démosthène, le Panthéon après le Parthénon. Aux temps-barbares, les habitudes restent

profondement romaines, les conquérants semblent plutôt conquis par les vaincus; mais l'anarchie amène presque partout la décadence. L'écriture, elle aussi, reste ce qu'elle était au fond ; mais elle dégénère, elle ne connaît plus de règle fixe, elle devient hésitante; comme la société, elle cherche sa voie. Arrive l'enfantement d'un empire nouveau ; l'unité se fait, le type du monde moderne, de la civilisation chrétienne apparaît avec Charlemagne et ses successeurs : Part de l'écrivain renaît; il revêt un caractère homogène, discipliné, qui se modifiera, se perfectionnera, mais qui ne périra plus, et finalement s'imposera à toute la latinité, avant comme après la découverte de l'imprimerie. Et, comme si les destinées de ce même art étaient plus intimement liées à celles de Tarchitecture (c'est une remarque due primiiivcmcnt à M. Vitet, mais l'architecture elle-même ne fait que suivre la tendance générale des esprits), il emprunte bientôt le style des éditices romans : il donne aux lettres une hauteur et une largeur sagement proportionnées, les arrondit, leur communique je ne sais quel faux air d'arcades à plein cintre ; il les accompagne de portiques et d'ornements dans le même goût, et cette corrélation étroite deviendra bien plus sensible encore quand nous examinerons la décoration des manuscrits. Puis vient le règne du gothique ; les formes deviennent plus minces et plus aiguës, les monuments se hérissent de contreforts, de dentelures, de crochets; les esprits mêmes, exagérant la méthode scolastique, deviennent, à proprement parler, pointilleux ; c'est la pointe qui domine aussi dans l'écriture d'alors, ce sont les angles et les fioritures légères. Ce dernier genre.

f(5 LES MANUSCRITS ET LA MINIATURE.

après avoir brillé d^un vif éclat, périt par son propre excès; Péglise gothique du xv^ siècle ne se tient plus debout que par une accumulation d'artifices et s'écroule à la réapparition des modèles antiques : la calligraphie s'^oblitère également à la fin du moyen âge et disparaît presque subitement devant Tirrésistible invasion de la typographie, qui ressuscite des caractères oubliés. De nos jours enfin, le style, Part original et national n'existent plus. Qui oserait dire que nous avons une architecture à nous? Nous avons celle de tous les peuples et de toutes les époques, c'est-à-dire que l'archéologie a remplacé l'architecture. De même encore pour l'art d'écrire: autant d'individus, autant de genres, autant de manières et d'imitations différentes. C'est l'indépendance de la plume ; encore une conquête à joindre à celle de tant d'autres libertés. Mais, si nous ne considérons que les écrits destinés au public, les livres imprimés, c'est, au contraire, l'impersonnalité, c'est l'uniformité absolue, tyrannique. N'est-ce point là l'image de notre société, éclectique dans ses goûts et rebelle à toute loi pour ce qui est du ressort de la vie intellectuelle, de la vie intime, mais, quant aux habitudes extérieures, jetée tout entière dans le même moule étouffant et banal?

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