‹ Les manuscrits et la miniatureChapitre 48 sur 144 · I. D. Bou-]uet, XX, i · texte numérisé non relu

I. D. Bou-]uet, XX, i

no LES MANUSCRITS ET LA MINIATURE.

soucis, se contenta de faire achever quelques volumes entrepris pour le cardinal La Balue. Mais Louis XII et François I", vivant au plus fort du mouvement de la Renaissance, ne pouvaient négliger un art si étroitement lié à la culture des lettres antiques. Bien que. sous leur règne, le manuscrit fût déjà relégué au second plan par l'imprimé triomphant, ils recherchèrent avec curiosité les écrivains habiles. C'est, comme Ton sait, le second de ces princes qui fit venir en France le célèbre Angelo Vergeccio, dont la main était tellement admirée des littérateurs contemporains, qu''elle donna, dit-on, naissance à la locution proverbiale « écrire comme un Ange « ; locution qui, en effet. ne se comprendrait guère s'il s'agissait d'un ange du ciel.

Malgré les encouragements distribués autour d'eux par les princes antérieurs au xiir siècle, c'est seulement à cette époque qu'il faut rapporter la sécularisation partielle de l'art calligraphique et l'origine des premières corporations d'écrivains, confondues avec celles des libraires, La grande cause de cette transformation, qui devait avoir d'importantes conséquences au double point de vue de l'écriture et de l'enluminure, fut le développement de la puissante Université parisienne, qui, pour les exercices journaliers de ses maîtres et de ses étudiants, avait besoin de copistes autant que de parcheminiers, et ne trouvait pas chez elle assez de clercs pour suffire â des exigences croissantes. Ceux qu'elle alla chercher au dehors furent admis, en 1275, au nombre de ses suppôts et s'intitulèrent « clercs en librairie, juré'î de l'Université » Ils Jouirent, par con-

LES ECRIVAINS. m

séquent, des privilèges eiui faisaient l'orgueil de ses membres; en revanche, ils durent subir sa surveillance et les règlements imposes par elle, tant pour la correclion des textes que pour le prix des volumes vendus au public. En 1292, le rôle de la taille de la ville de Paris faisait déjà mention de vingt-quatre copistes ou libraires établis; en i323, on en comptait vingt-neuf, habitant surtout le quartier des écoles et la Cite. Non seulement ils exécutaient ou faisaient exécuter des manuscrits et les vendaient en boutique, aux prix fixés par la taxe universitaire; mais ils en louaient aux amateurs trop pauvres pour en acheter, et quelquefois ceux-ci profitaient de l'occasion pour copier euxmêmes les livres de leur choix et se monter ainsi une bibliothèque 1. M. Paul Lacroix a donné dans s.on Histoij'e de V imprimerie, ainsi que dans le Moyen âge et la Renaissance, des renseignements détaillés sur cette intéressante corporation et sur la manière dont elle exerçait son industrie.

Il serait assez curieux de suivre les variations dti salaire des copistes à partir du jour où leur profession sortit du cloître. Mais les comptes royaux ou autres, qui seuls pourraient nous éclairer sur ce point, ne fournissent qu'une base incertaine et trompeuse; car ils comprennent généralement dans un seul et même article Tachât du parchemin, le travail du scribe, de Penlumineur, quelquefois même du relieur qui ont collaboré à la confection du volume, sans détailler la somme payée pour chacun d ces objets en particulier. Lors

I. Arch. nat., KK 41, f- 258; Dclisic, Cab. des mss., I, 255; Magasin vittoresaue, VIII, 284.

même qu'ils ne parlent que de la transcription, ils peuvent sous-entendre les accessoires et la fourniture du parchemin, dont Técrivain se chargeait d'ordinaire. Ces éléments d'appréciation sont d'autant moins précis que, s'ils nous donnent l'indication de la somme payée, nous ne pouvons presque jamais évaluer exactement la quantité de copie correspondante. Nous en sommes donc réduits à des exemples isolés et peu concluants En iSqq, Pierre le Portier, « escrivain de lettre de fourme », toucha 4 livres 8 sols parisis pour un volume intitulé les Cent ballades. En 1470, un écrivain, chargé de faire un antiphonaire et un processionnaire pour la paroisse de Cerisy, reçut du curé l'équivalent de 160 boisseaux de blé, soit 20 sols, plus des largesses de divers paroissiens, qui l'hébergèrent pendant toute la durée de son travail et lui firent tant de cadeaux, qu'il refusa un salaire en argent. En i5o2, l'exemplaire illustré de la Fleur des histoires, exécuté pour le cardinal d'Amboise, et qui revint en tout à 3 16 livres (soit 1,728 francs de notre monnaie), coûta, pour la seule écriture, 3o sols par cahier de parchemin; et comme il se compose de 5i cahiers, le scribe toucha pour sa part yG livres 10 sols (418 francs). D'une manière générale et toutes proportioils gardées, on peut dire que la rémunération pécuniaire des copistes va en diminuant à mesure que l'on se rapproche de l'époque moderne, et cela pour une double raison : d'un côté, leur nombre augmente; de l'autre, les produits de leur industrie subissent, à la naissance de l'imprimerie, une dépréciation toute naturelle. On observe, au reste, la même marche dans le commeVce des livres. Sans parler des

temps où Platon payait loo mines (environ 10,000 francs) trois petits traités de Philolaûs, auteur peu célèbre pourtant, où Aristote dépensait 3 talents (16,465 francs) pour quelques volumes ayant appartenu à Speusippe, le prix des manuscrits demeura extrêmement élevé jusqu'au milieu du moyen âge. Encore au xni° siècle, un in-folio ordinaire représentait en moyenne une valeur de 4 ou 5oo francs.

Sur ce point, les exemples et les chiffres abonderaient ; mais, pour établir un tableau comparatif, il faudrait en reproduire une quantité tout à fait hors de proportion avec le cadre de notre travail. Des milliers de volumes provenant de la Sorbonne, du Louvre ou des librairies princières portent la mention du prix qu'ils ont originairement coûté : celui qui voudra essayer de rapprocher les uns des autres ces curieux éléments en trouvera une moisson toute faite dans la précieuse publication de M. Delisle sur le Cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque nationale *.

Nous avons longuement parlé des manuscrits exécutés par les copistes : un intérêt plus vif s'attacherait à ceux qui sont l'œuvre des auteurs eux-mêmes, si nous pouvions les reconnaître avec quelque certitude. Malheureusement cette certitude n'existe que pour un petit nombre. Nous savons cependant que, dès l'antiquité, les littérateurs écrivaient volontiers de leur main l'exemplaire original de leurs ouvrages, qu'ils le couvraient, du moins, d'additions ou de corrections, et que ces autographes étaient disputés par les amateurs;

Page 1